Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Pour toi ma mère

Avec l’Association « Couleurs d’enfants » – Marseille

Conférence du 25 novembre 2010.

Pour toi, ma mère…

Un jour, tu m’avais dit : « A ma mort, je veux que tu viennes de temps en temps me raconter ce que tu fais et ce qui se passe en ce bas monde… ».

Je suis loin de Kabylie, mais mon coeur et ma pensée y sont à chaque instant. Je vais donc te raconter le déroulement d’une conférence que j’ai faite à Marseille pour une Association qui s’appelle "Couleur d’enfants". J’ai été tellement bien accueilli !…

Voici mes sentiments et ce que j’ai dit lors de la conférence :

Si j’avais été invité à titre de chanteur, j’aurai aimé car j’adore chanter. En fait, quand j’avais préparé mon propos de psychologue…etc. Je le voulais sérieux. Puis, devant une telle Assemblée dont Boris Cyrulnik que j’admire et affectionne beaucoup, je devais nécessairement faire le clown comme lorsque je te faisais danser quand tu étais triste ou en colère. Le professeur Boris Cyrulnik est intervenu juste avant moi et s’est mis à dire des choses qui nous ont pliés de rires : des choses sérieuses pourtant qui ont trait à l’intelligence de l’homme et de la nature (notamment un fabuleux passage sur le comportement des oiseaux et des singes). Il n’a pas arrêté de « faire le clown » en revenant notamment plusieurs fois sur le « Casse-toi, pauvre con ! » Tu excuseras cette vulgarité, chère mère, toi qui avais horreur du prosaïsme.

Précédemment, les professeurs Rufo, Giovanni, Siméoni et le docteur Myriam Szeger – pour ne citer que ceux-là – ont tous plus ou moins chanté.

Alors quand vint mon tour – ma très chère mère – je me suis senti pousser des ailes : un peu comme les oiseaux du professeur Cyrulnik qui disaient sans cesse : « Casse-toi pauvre con ! » Enfin, c’est l’oiseau qui le disait. Le professeur ne faisait que traduire !

Quand le docteur Robert PORTO m’avait présenté. Je t’avoue que je suis resté baba ! Tu aurais été bien fière, ma très chère mère ! Tu aurais dit : « Dieu a fini par lui ouvrir les portes, comme je le lui ai souhaité sur le quai de la gare d’Ighzer Amokrane quand il m’avait quitté un matin de février ». Un départ que tu avais mis en poème et que j’ai du mal encore à présenter… et encore moins à traduire dans une langue étrangère.

Comment le docteur Porto a-t-il fait pour avoir tous ces renseignements sur ton fils ? Je ne saurai te le dire, ma très chère. Il a donné mon parcours et appuyant (gentiment et respectueusement) sur toutes mes fonctions… jusqu’à celle de Psychologue.

Devant tant de simplicité, je me suis laissé aller, chère mère ! Comme quand  je te forçais à danser ! Après mon propos, je me suis entendu faire le clown comme Boris Cyrulnik et le Palais du Congrès (plein à craquer !) riait aux éclats devant mes pitreries ! Tu aurais vu cela, ma très chère mère ! Et qu’aurait dit mon père qui me disait : « Ecris ce que tu peux en kabyle, tes enfants le trouveront ! » (Aru ayen i-wi tzemred s teqbaylit, arraw-ik a-t-id afen ! »

Je ne sais pas pour mes enfants… Ils sont nés à l’étranger et de mère étrangère… Je sais, très chère mère… une grande déception pour toi… Puis, tu t’es rattrapée en me  sermonnant gentiment : « Il faut qu’ils apprennent le kabyle, mon fils ! Sinon, ton père serait bien triste dans sa tombe ! » Je fais ce que je peux, chère mère. Une chose est certaine : Ils sont fiers d’être Kabyles ! Pour le reste, ils feront leur vie comme ils l’entendent : le monde a tellement changé depuis que vous êtes partis, mon père et toi !

Je me rappelle encore du jour où tu m’avais rappelé les paroles ô combien sensées de mon père (qui était bien en avance sur son époque) : « Je pense que les Kabyles qui écrivent dans une langue étrangère doivent donner au moins une page en kabyle pour expliquer ce qu’ils ont écrit ».

Laisse-moi te raconter la suite de ma conférence, très chère mère. Le top est venu quand je me suis mis à chanter… en kabyle (dans le texte et dans ma voie) s’il vous plait !

Tu te rappelles, c’était la chanson de la petite fille qui était maltraitée par sa marâtre. Cette dernière ne voulait pas lui raconter les contes, ni lui chanter les chansons qui faisaient grandir les enfants. Tiens, je vais te donner une traduction en français. Bien sûr, je l’avais traduite aussi en anglais. Pourquoi l’anglais ? Juste pour être fidèle à la pensée de mon père quand il disait : « Notre langue vaut bien l’arabe, le français ou l’anglais ! »

Il était une fois (A-macahu !)

A-macahu ! A yelli aâzizen am tasa

A-macahu ! A yelli aâzizen am tasa

A-macahu ! Af tmucuha i-nensa !

Il était une fois, ô ma fille chérie !

Un pays où la nuit veille sur les enfants

Une étoile dans le ciel qui ne faiblit jamais

Qui dit des légendes où tous les enfants jouent

Autour de la lune, ils font de belles rondes.

Il était une fois, ô ma fille chérie !

Un pays où le jour a le goût du printemps

Où les enfants se cherchent dans les champs de blé

Quand les coquelicots rougeoient sous les rayons

Quand l’oiseau chante et que l’abeille butine.

Il était une fois, ô ma fille chérie !

Un nuage dans le ciel caressé par le vent

Pour qu’il lâche la pluie qui fait rire les enfants

Il était une fois où le soleil s’amuse

A dire tous ces mots qui font vivre le temps

Et qui font rire et grandir tous les petits enfants.

C’est dire que notre langue n’a pas de frontières ! Je t’assure que les gens étaient impressionnés. Ce qu’ils ignoraient, c’est que le plus impressionné, c’était moi ! Enfin, je suis arrivé à la faire entendre dans un colloque scientifique entouré de près d’une quinzaine de sommités françaises et internationales ! Enfin, la langue que tu m’as tant apprise se faisait entendre dans un Palais du Congrès où les gens criaient gentiment, respectueusement : "Traduisez monsieur ! Traduisez !" Car, comme cela m’arrive bien souvent lors de mes conférences, j’oublie de traduire ce que je dis en kabyle dans une autre langue, et notamment en français.

Dommage que tu n’aies pu voir cela ! Nous aurions dansé comme avant, quand tu étais en colère et que je voulais t’arracher un sourire. Je te disais en français : « Accordez-moi cette danse, mademoiselle ! » Je te prenais par les mains et « t’obligeais » à danser. Tu me répondais toujours en riant : « Lâche-moi ! Je ne suis pas une jeune fille parisienne ! »

Enfin, je dis des bêtises ! Comme je te connais depuis très très longtemps – tu dis souvent m’avoir fait, mais j’ai toujours pensé t’avoir également faite – car j’ai dû faire des pieds et des mains pour m’imposer à toi… Tu te rappelles ? Tes préférés étaient mes frères Mohand Tayed et Mohand Rachid. J’étais bien malheureux car je comptais peu pour toi… Il t’arrivait même de te moquer de moi ! Tu me trouvais trop sensible et « trop innocent » (c’était ton expression). Tu voulais que je sois dur et méchant : comme un garçon, un mâle kabyle qui se respecte ! Disons que j’ai mis du temps pour m’imposer à toi. J’ai mis beaucoup de temps pour te découvrir davantage encore. Pour que tu ne finisses par jurer que par moi ! Quel changement ! Quel soulagement pour l’enfant sensible et peureux que j’étais !

Un jour, un camarade de collège est venu te dire que j’étais brave… que je me battais même pour défendre les plus faibles. Que j’interdisais que l’on touche aux jeunes d’Awzellaguen… Tu ne croyais pas tes oreilles ! « Youcef, si courageux ! Jamais je ne l’aurai pensé ! », Aurais-tu dit ou pensé.

Quand je suis rentré de collège, j’avais remarqué que tu avais changé… Tu me regardais d’un drôle d’air avec des yeux plus ouverts comme si tu venais de me découvrir ! Tu me servais et me parlais avec plus d’attention et plus de respect ! Tu n’osais même plus soutenir mon regard ! Pour reprendre l’expression de ma belle sœur : « J’étais devenu ton Dieu ! » Quand on te racontait comment je défendais les jeunes kabyles pendant mon service militaire, tu prenais soudain conscience de ma personnalité et de mon amour pour l’éducation kabyle que mon père et toi m’avaient  donnée… Aqbayli am edrar, ur ittherrik, ur ittbeddil…

Mais ce que tu ignorais c’est que tu as toujours été mon Dieu au féminin, ma déesse et mon guide.

Quelle belle expérience que de t’avoir connue ô ma douce mère ! Je suis toujours triste et plein d’admiration quand je pense à toi. Quand je pense comment tu me subjuguais par ton caractère toujours calme et serein, même face à l’adversité. Je sais, beaucoup t’ont fait voir de toutes les couleurs ! Beaucoup t’ont dénigrée car tu étais trop gentille, trop faible donc. Beaucoup ont profité de ta gentillesse et de ton silence. Mais en toi, il y avait une très grande sagesse. Que dire de ce voisin qui ne répondait pas à tes bonjours. Quand je t’avais dit de ne plus le  saluer – ce que moi j’avais décidé de faire – tu m’avais répondu : « Quand il ne me répond pas, ce sont les anges qui me répondent et c’est tant mieux ! » Et tout ce que tu as fait pour maintenir la maison et la famille après la mort de mon père. A côté de toi, je me sentais tout petit. Je te découvrais chaque jour un peu plus jusqu’au matin néfaste, d’un mois de février froid, triste et pluvieux…

Que dire de tous ces récits que tu m’as appris ? De tous ces poèmes que tu m’avais dits ? De tous ces chants que tu m’avais chantés ? De tous ces contés que tu m’avais contés ? De tous ces mythes que tu m’avais appris ? Je découvrais que tu étais un puits de science ! Tu étais – comme toutes les femmes kabyles – modestes et géniales ! Tu étais pleine de savoirs et de savoirs faire insoupçonnés et insoupçonnables car tu étais discrète, simple et réservée. Alors que tu avais de quoi être fière. De part tes connaissances ; de part ta générosité : beaucoup de gens de chez nous ont mangé les céréales de tes terres ; les légumes et les fruits de ton jardin. Tu as vécu beaucoup d’ingratitude des proches et des voisins ; mais, tu t’en souciais peu ; tu étais au-dessus de tout cela !

Je t’entends encore chanter : « Je fais ce que Dieu me dit et tant pis pour les ingrats ».

Ma chère mère, nous avions chanté tant de fois ensemble ! Ce n’est que maintenant que je me rends compte de la chance que j’avais de vous avoir conquise ; de vous avoir « enlevée » à mes frères préférés. Tu avais fini par me découvrir et de notre découverte, nous avions construit un château de nobles lettres et de souvenirs ou chacun de vos mots est pareil à un papillon qui se pose sur une fleur au printemps.

Tu disais que ta grand-mère Yemma Awicha disait déjà : « Ce qu’il faut à un pays, c’est la liberté de la femme » (Is ilaqen i tmurt, d llwi n tmettut !) Que de savoirs, d’intelligences, de potentiels intellectuels les Kabyles perdent chaque jour et continuent de perdre à cause d’une mentalité rétrograde où les hommes ont renoncé  à ce qu’il y a de noble dans nos traditions pour ne garder que les coutumes rétrogrades secondées par un Islam de milliardaires !

Tout comme toi, mon père disait : « Je vais en reculant vers cette mosquée où les soi-disant hadj viennent arborer leurs beaux burnous ! » Qu’auriez-vous dit aujourd’hui ? Je préfère garder de vous tous les mots kabyles que vous m’aviez légués. Des mots qui rivalisent avec les plus grandes cultures de ce monde. Des mots dignes, nobles et pleins de savoirs et de sagesses. Des mots vivants qui donnent à notre langue ce goût et ce courage de tenir ne dépassant les frontières.

Pendant cette conférence dont je parlais plus haut, je m’étais dit : « Je la dédie à ma mère et à mon père qui auraient été très heureux de savoir que les mots qu’ils m’avaient laissés en héritage sont entendus à l’étranger par une assistante de scientifiques reconnus. »

En guise de conclusion de ma conférence, ma chère mère, j’avais dit que lorsque j’étais enfant, tes contes permettaient au sommeil (du juste ?) de m’emporter… J’avais beau lutter contre le sommeil, mais tes paroles m’enlevaient comme dans un rêve où tout était fleurs, rivières, sources d’eau claire et soleil de printemps…  J’avais le bonheur d’être tous les soirs dans les bras de mon père qui me déposait dans mon lit… Et tous les matins, je me réveillais étonné d’être là…

Beaucoup ont écrit sur le bonheur… Moi, je l’ai rencontré et je l’ai vécu… Grâce à mon père et à toi ma douce mère, Tawes.

Sais-tu que j’ai beaucoup écrit sur toi et mon père. J’ai surtout beaucoup écrit de poèmes… Tu m’avais déjà félicité en disant que tu étais fière de moi de pouvoir écrire des poèmes "Aussi beaux que ceux d Si Mohand Ou-Mhand ! Tu avais exagéré un peu ! Mais, Si Mohand te pardonnera car il sait que c’est ton coeur de mère qui parlait !

Et oui, vous m’aviez appris comment faire des poèmes, car tu me disais, très chère mère : « Un poème est comme un baume sur une blessure qui ne veut pas se refermer !

Je n’oublierai jamais quand – sur le quai de la gare – tu m’avais dit, comme une prière, les yeux pleins de larmes : « Que Dieu t’ouvre toutes les portes, ô mon fils chéri ! » (A-k yelli Rebbi tiggura, a mmi aâzizen !)

A-k yelli Rebbi tiggura

Yefka-k lhiba Imenza

Yesburr-ak anda teddidh

Sekkreγ-k-id s tmara

S tferγi n twenza

Almi d-asmi yi-tejjidh…

Tu vois, très chère mère, je n’ai rien oublié. Mais pendant le temps qu’avait pris ma conférence, personne ne pouvait s’en douter que tous ces souvenirs défilaient aussi dans ma tête.

Je n’ai rien oublié…Je n’oublie pas non plus les miens : les vieilles et les vieux d’antan d’Awzellaguen, « l’Arch roi », comme l’avait surnommé le grand et valeureux Cheikh Aheddad.

Qu’est devenu notre Arch ? Qu’est devenu notre Kabylie ? Ah, ma très chère mère, cela est une autre histoire qui risque d’être bien plus longue que le temps d’une conférence ! Mais comme disait mon père : « Tous ceux qui s’inclinent devant l’oppression, Dieu les oppressent encore davantage » (Kra ggwin yeknan i ddel, Rebbi irennu-yas asadel !) Tout ce que je peux vous dire c’est que les enfants kabyles sont courageux et braves. Nombre d’entre eux sont morts face au feu non pas des Français – qui ont quitté le pays depuis bien longtemps – mais assassinés par les Algériens eux-mêmes !

C’est difficile à croire, mais à chaque fois que je pense à ces jeunes assassinés par les gendarmes (algériens), et qui sont enterrés dans l’enceinte de la Mairie d’Ighzer Amokrane, je ne puis m’empêcher de me rappeler le jour où l’armée française avait détruit notre maison et notre village. C’était bien loin, il y a déjà 52 ans ! Je me rappelle comme si cela date de ce jour, très chère mère, quand tu gémissais et disais : « Ô ma chère maison que j’ai bâtie avec peine ! » Aujourd’hui, les mères kabyles qui ont perdu leurs enfants vivent une douleur bien plus atroce encore. Une douleur insoutenable, indicible et au dessus des douleurs, dont le mot (tahcit) n’existe que dans notre langue. Ô ma très chère mère, tu connais bon nombre d’elles…Rien ni personne ne pourra jamais les consoler !

Le pire pour ces mères, c’est l’indifférence… A oui ! J’allais oublié une chose… la vieille mosquée, où je priais avec toi et mon père, a été détruite ! A la place ? Une autre vingt fois plus grande avec des minarets comme en Arabie ! Elle a coûté beaucoup beaucoup de milliards ! C’est tellement beau ! Même la mairie d’Ighzer a été repeinte pour concorder et aller de paire avec la nouvelle et très grande  mosquée !

Un grand hôpital et quelque chose pour les jeunes ? Pourquoi, très chère mère ? La mosquée fait tout : elle fait hôpital, la médiathèque, la bibliothèque, la piscine, la clinique et bien d’autres choses encore plus précieuses : elle permet d’aller au paradis !

Je plaisante ? Oui, très chère mère, je plaisante. Il vaut mieux plaisanter sur les choses sérieuses sinon elles nous bouffent la tête et le corps et l’on devient comme fou !!

Oui, je sais, tu vas encore m’asséner un de tes dictons genre : "On n’achète pas le paradis avec la mosquée et l’argent !" Oui, je me rappelle d’une histoire que mon père nous racontait : tu sais, celui qui avait construit une mosquée et qui ne voulait pas la quitter alors que le village s’affaissait sous les inondations… Il disait que la mosquée  allait le protéger… Et il fut emporté par les flots.

Quoi encore ? Tout ce qui est vraiment nouveau et digne d’intérêt se passe en Tunisie et en Egypte, chez les Arabes…

Tu veux un poème ? Allez un début … et tu comprendras, très chère mère, toi qui étais si intelligente et si fine, de quoi je parle :

Aârab

Ziγ-nni yifaγ Waârab

Mi  d-ikker ur yenneqlab

Mi g-suγ ljur yerggaggi

Awerwar yekkes-as sswab

Yerna-yas lkwellab

Xas idim deg’s ineggi.

Si Tunes alma d Maser

Tagwnitt yakw texser

Itij yeffγed deg’wlemlum

Wi hekmen ad iwexxer

Naγ a-ten neqqerqer

Fellaγ lbatel ur ittdum.

Lxuf as neg tilisa

Akken ibγu yressa

Af-fid iγ iccan nfaq

Tamurt nekkes asent assa

As negzem aqerruy i tlafsa

F tugdud yak Aârab ifaq !

J’arrête-là ma chère mère, car je sais que tu vas être en colère. J’aurai dû te laisser dormir tranquille. Maintenant, je sais quelle question qui va sans cesse encore te tarauder : «Et le peuple algérien ? Pour combien de temps, les souffrances et le sacrifice de tous ses enfants ? »

Ma très chère mère, le peuple algérien est patient : il attendra ! Et il a toutes les mosquée qu’il faut pour cela !

D-acu ara m-diniγ weqbel a-kem jjeγ a-tt staâfudh ; akken yeqqar zik baba : « Là où le cœur réside, tout est possible à l’homme ! » (Anda yella wul ad awden yergazen !)

Wissen anda’ra nawedh, i-mi anda yella wul, tettili tdukli…

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Yennayer 2961-2011 – Urawen n Tadukli !

URAWEN N YENNAYER 2011 iy Imaziγen anda ma llan !

AY IMAZIGHEN TADUKLI !

MA WLAC  LMUT AΓ TAWI !

Yennayer Amazigh

ou l’autre façon de voir le monde

« Qui multiplierait les fêtes pour qu’on continue de vivre unis !" (a-wi sigwtent laâwacer ; i-wakken anezg a-nєacer !)

(Dicton extrait d’un chant sacré de Yennayer : « Jours divins » Laâwacer)

Jour de fête, Yennayer est chanté par les Anciens comme un jour sacré et divin.

En voici un extrait de ce chant :

Yella yiwen wass di ddunnit

Yella yiwen wass di ddunnit

Yekker Ugellid Ameqqwran

Tlam yerra-t ttisrit (ttasebhit)

Deg’genwan izraâ  itran

Ikkes kra yellan diri-t

Aludh yura-d s waman

Alud yura-d s waman

A Baba Igenwan !

Yennayer est une fête divine. Dans la mythologie kabyle,  c’est aussi un personnage très important. Il est singulier à plus d’un trait, car il est à fois masculin et féminin : on parle aussi de « Mère Yennayer » (Yemma Yennayer). La femme kabyle voulait ainsi marquer de son empreinte cette grande fête en se l’appropriant au même titre que toutes les autres fêtes. Car, ce n’est rien de le dire, mais la fête en Kabylie, passe d’abord par la femme. C’est elle qui organise et c’est autour d’elle que tournent toutes les manifestations ; même quand les choses ne tournaient pas toujours à l’avantage de certaines : celles qui s’étaient mal conduites et dont les enfants révélaient les défauts et les méfaits à travers le carnaval de Yennayer.

Selon ma mère, ce fut la même période que les poétesses kabyles mettaient à profit pour investir l’Assemblée des hommes et dire à ces derniers (en s’attaquant nommément à certains) les quatre vérités. J’ai pu ainsi recueillir quelques poèmes de Tawes de Ijaâd (ce n’est pas ma mère, c’est son homonyme) et Djouhra Helloufa qui avaient marqué notre village par leur poésie cinglante et anti-machiste ! Chose paradoxale (voire extraordinaire), les hommes en étaient friands ! Selon ma mère, c’était le Mezwer[1] – chef du village d’Ibouziden – qui les invitait à dire leurs poèmes en pleine Assemblée des hommes. Yennayer était donc une fête propice à la vérification des principes démocratiques dans la cité kabyle. On le retrouve à travers certaines expressions et dictons : « Celui qui craint Yennayer, il a quelque chose à se reprocher ! » (Win yugaden Yennayer yella kra i-gessexser) ; « Celui qui prend garde à ce qu’il fait, il n’a pas peur de Yennayer » (Wi’ddan s lehder, ur ittaggwad Yennayer !) Plus explicite est l’expression suivante : « Yennayer n’aime pas les conflits ! » (Amdegger, ur t-ihemmel Yennayer !)

Les sept jours de Yennayer étaient donc propices à la recherche d’une vie décente où les gens devaient vivre en bonne intelligence et dans l’aide et respect mutuels. Ce sont des jours où les Kabyles confortaient leurs liens sociaux. Sept jours où les joutes oratoires, les contes, les mythes et les chants sacrés et profanes atteignaient un degré qu’il est aujourd’hui difficile d’imaginer et de soupçonner.

J’ai ainsi recueilli près d’une centaine de récits (sans oublier une dizaine d’énigmes[2]), de poèmes et de chants sur cette fête. Ma mère disait : « Quand j’étais petite fille, mon plus grand bonheur, c’était quand ma mère allumait les 7 lampes à huile aux sept coins de la maison. Elle en prenait une et elle chantait en la dirigeant dans toutes les directions en chantant : « Soyez heureux ô mes enfants chéris ! Soyez heureux ô mes bêtes chéries ! Soyez heureux ô anges gardiens de la maison ! Soyez heureux ô gens de mon village ! Soyez heureux terre, rivière, arbres et montagnes ! Sois heureux ô toi le chat innocent qui somnole derrière le kanoune !… » Nous rions beaucoup car elle terminait toujours par ton grand-père en nous regardant du coin de l’œil et d’un air malicieux : « Sois heureux ô Ahmed Ali ou Yidir des Ijaâd Ibouziden ! » Ton grand-père répondait : « Evidemment, je passe même après les bêtes et les gens du village ! » Ma mère : « Le premier jour de Yennayer correspondait aussi à la « Journée des femmes » (Ass n tlawin) ou « le jour de l’Assemblée des femmes » (Ass n Wegraw n tlawin). Ce jour-là, les femmes du village circulaient dans les rues en échangeant leurs galettes, leurs crêpes et leurs beignets. Quand ma mère préparait ses crêpes, elle rajoutait toujours un peu de lait et de miel dans la pate. Tout le monde disait : « Les beignets de Laâldja des Ijaâd sont aussi bons que du miel ! »

Pour revenir à « Mère Yennayer », ma grand-mère disait qu’une femme qui s’est distinguée par son aura et sa sagesse portait le titre de Yemma Yennayer.

Yemma Yennayer est fêtée au cours d’un rituel sacré qui se passait selon les cas – sans doute collé aux événements sociaux de chaque cité kabyle – soit le premier jour de Yennayer (Ixf n Yennayer) ou le septième jour (Ccebaâ n Yennayer). Les femmes entouraient celle qui était ainsi l’élue (Yemma Yennayer) qui faisait la morte par terre. Et elles chantaient jusqu’à ce que Yemma Yennayer soit ressuscitée ! Alors, elle se relevait et embrassait chacune des femmes présentes qui faisaient partie de cette noble assemblée en disant : « Par la protection de Yennayer et le grain qui germe et l’étoile qui se voit le jour !… » (Aheqq ccbak n Yennayer d-uâqqa ad yekker d-itri yettbanen deg’wzal… !)

Selon ma mère et les anciens interrogés, Yennayer est une fête divine à laquelle les Kabyles pensaient toute l’année… C’est une fête des lumières (Laâwacer n tafat). Les anciens Kabyles l’appelaient aussi « Les jours divins des temps des lumières[3] » (Laâwacer n timcuhal). Beaucoup de manifestations entouraient ce mois divin qui est appelé dans notre mythologie « Le Souverain des mois » (Agellid n wagguren). J’ai déjà raconté de façon dépouillée le mythe de Yennayer (Izri n Yennayer). C’est donc une fête aussi de pardon où  chacun essayait de rapprocher de son prochain, d’où l’échange de nourriture entre les gens du village et surtout les échanges verbaux à travers les nombreuses joutes oratoires (Izlan) qui étaient de véritables séances de psychanalyse[4].

Je ne reviendrai pas sur le carnaval de Yennayer (Amγar uceqquf naγ Buâfif), un récit qui est à la base de toutes les versions du conte-mythe (ou du mythe désacralisé) « Vava Inouva[5] ». J’ai rapporté une version que nous devons à mon père et que ma mère connaissait très bien aussi, puisque c’est grâce à un fait divers qui s’était passé dans mon village que j’ai fini par apprendre ce mythe désacralisé dont j’ai rapporté une version dans le dernier livre « Les chasseurs de lumières » (Iseggaden n tafat) avec pour titre « Vava Ynouva et Ghrova » (Baba Ynuba d Γruba)

Parmi tous les récits[6] que j’ai recueillies, il y a près de 40 ans auprès de mes parents et des Anciens de mon village et de mon Arch (Awzellaguen), je pense notamment à deux qui sont très symboliques par ces temps qui courent où le vent de la démocratie semble souffler sur notre chère Afrique du Nord[7]. Le récit le plus singulier est sans doute celui que les Anciens ont appelé : « Le mythe de l’Aheggan[8] » (izri Uheggan), un récit sur fond d’éléments anciens mais qui reste d’une modernité surprenante, sur la condition de l’esclave et le rejet de l’esclavage ! Quelle relation avec Yennayer ? Tous les récits convergent vers une idée centrale : la recherche de la lumière, c’est-à-dire d’une société décente où chacun dispose des mêmes droits que son prochain.

Comme je ne peux pas donner tous les récits, je vais vous raconter l’histoire mythologique qui parle d’un enfant orphelin qui souhaitait apprendre les choses du temps, ou littéralement « La chose du calendrier » (taγawsa n wemgan). Amagan étant le calendrier amazigh de notre très chère et douce Kabylie (Tamurt n Iqbayliyen tazenfant), ou la fédération kabyle (Tamawya) comme disaient les anciens Kabyles.

Selon le grand amusnaw kabyle de mon village Lhadj Mohand Qasi At Bujemâa des Ibouziden, le calendrier était désigné aussi d’un autre nom : Iswi. A travers la racine de Amagan (GN), j’ai retrouvé quelques repères linguistiques comme « le ciel » (igenni), « La saison » (tagnuct), « Le monde physique » (Tignewt/tignaw), mais je n’avais rien retrouvé de semblable dans Iswi. On retrouve la racine SW, qui donne « boire », « irriguer », « avoir de la valeur », « équilibrer », etc.

Je m’étais donc risqué à poser la question suivante à Dda Lhadj Mohand Qasi : « Pouvez-vous me dire pourquoi les anciens Kabyles désignaient aussi leur calendrier par ce nom : Iswi ? »

Voici la réponse de Dda Lhadj Mohand Qasi : « Nous l’appelons Iswi, mon fils, c’est parce qu’il irrigue les jours et fait les rigoles du temps d’une façon équilibrée qui nous permet de vivre au mieux avec la terre et la nature qui nous  entourent[9] » (yessway ussan, ittgay tiregwa n wakud bac a-nettidir akken iwata lhal d wakal yakw d tarwest i daγ d-izzin).
Ce calendrier agricole et mythologique kabyle a permis donc d’innombrables récits sacrés et profanes de la part de nos aïeux. J’ai déjà fourni dans le livre « Les chasseurs de lumière » (Iseggaden n tafat), un récit que l’on raconte pendant les fêtes de Yennayer qui duraient sept jours (Ccebεa n Yennayer) : « Le poète et l’hiver » (Amsefru t-tegrest). Dans la Kabylie du Guergour[10] où l’on parle un kabyle très ancien qui tient du libyque, les gens connaissent aussi ce récit qu’ils appellent « Le purificateur du temps et l’hiver » (Amseffay n wkud ttegrest).

Je vais donc vous raconter l’histoire – un récit à travers lequel mon père m’avait appris le calendrier kabyle – de cet enfant orphelin qui cherchait le savoir. Avant de vous révéler un autre poème sur « Yennayer et les temps incertains » que chantaient les enfants et surtout les adultes avec les tout petits enfants auxquels s’adressent généralement les comptines.

LE BOEUF ET L’ENFANT

Ceci est un mythe… Ecoutez et soyez heureux !

Le bœuf a dit à l’enfant : « Donne-moi un peu d’herbe fraîche, je te ferai aussi solide que ma corne ».

L’enfant  a dit au bœuf : « Janvier s’en va, c’est février qui regarde, ô bœuf ! »

Le bœuf répondit : « Que dit donc la rivière, enfant ? »

L’enfant dit : « Qu’elle est encore bien profonde et ses eaux peuvent t’emporter, ô bœuf ! »

Le bœuf répondit : « Que nous disent donc les vieilles[11], enfant ? »

L’enfant dit : « Que c’est mars qui revient si dur, ô bœuf ! »

Le bœuf répondit : « Que dit donc l’Aheggan, enfant ? »

L’enfant dit : « Que son frère c’est bien Nnisan, ô bœuf ! »

Le bœuf répondit : « Que dit donc Nnisan, enfant ? »

L’enfant dit : « Voici venir avril des esclaves, ô bœuf ! ».

Le bœuf dit encore : « Et les rouges qu’ont-ils dit, enfant ? »

L’enfant répondit : « Que c’est mai le doux qui arrive, ô bœuf ! »

Le bœuf dit encore : « Qu’ont-ils dit les secs, enfant ? »

L’enfant répondit : « Que c’est l’eau qu’ils cherchent en vain, ô bœuf ! »

Le bœuf dit : « Qu’ont-elles dit les eaux dans le faitout, enfant ? »

L’enfant répondit : « Que ce sont ceux qu’elles ont élevés qui les brûlent en plein juin de bois cassé[12], ô bœuf ! »

Le bœuf demanda encore : « Que dit donc le mois de juin, enfant ? »

L’enfant répondit : « Que lui et juillet sont des jumeaux, ô bœuf ! »

Le bœuf dit encore : « Que dit donc juillet, enfant ? »

L’enfant dit : « Qu’en août mûrissent les figues sucrées, ô bœuf ! »

Le bœuf dit : « Que disent donc les figues molles au bœuf, enfant ? »

L’enfant répondit : « Quand nous serons terminées, tu retourneras au joug, ô bœuf ! »

Le bœuf dit : « De là-bas, octobre regarde ; que dit donc octobre, enfant ? »

L’enfant répondit : « Il dit : voici venir les préparatifs des labours et

Novembre est leur compagnon, ô bœuf !

Le bœuf dit : « Que dit donc novembre, enfant ? »

L’enfant répondit : « Il dit : te voici en plein jours froids ; c’est bien l’hiver qui s’insinue en silence, ô bœuf ! »

Le bœuf dit encore : « Tu es donc bien le fils d’une Kabyle, ô enfant !? »

L’enfant répondit au bœuf : « Depuis toujours : c’est de sa rosée que nous avions pris racine, ô bœuf qui tient la terre sur corne ! »

C’est un mythe, soyez heureux !

Je l’ai dit la nuit, la lumière va le démêler

Je l’ai conté au jeune noble, la rocher a ri et pleuré

Je l’ai narré au clair de lune, le vent l’a emporté !

La protection du mythe est pareille à celle du lion[13].

Ce récit donc un exemple de comptine souforme de « mythe-poème » (Izri usefru) qui permet aux enfants d’apprendre le calendrier mythologique et agricole kabyle. Dés leur très jeune âge, comme sans doute dans tous les milieux traditionnels, les enfants sont invités de mille et une façons à participer à la connaissance de leur environnement, afin, les années passants, de mieux le maîtriser. Enfin, je veux dire de mieux le connaître. Car dans la société ancienne kabyle – comme d’ailleurs chez tous les peuples premiers, il n’y a pas d’opposition entre l’homme et la nature (comme on le voit dans la culture dite occidentale). Dans la société traditionnelle kabyle, l’homme respecte la terre et la nature et lui demande pardon à chaque fois qu’il porte atteinte à son intégrité physique !

Pour ce faire, les parents mettent souvent en scène les enfants comme acteurs  principaux de leur mythologie. C’est pour cela que les enfants assistaient leurs parents dans tous les travaux et dans la mesure de leur force.

Il en ainsi lorsque enfant, mon père me demandait d’aller remplir le sac de céréales qu’il portait sur l’épaule avant de commencer les semaisons. Avant cela, il commençait par les labours. Avant de commencer à labourer à l’aide des bœufs, je l’entendais toujours dire à la terre la prière suivante : « Pardonne-moi de te déranger ainsi, c’est pour mettre le grain en toi et pour nourrir mes enfants et donner sa part au pauvre ! Terre, fais que mes efforts et ceux de mes bœufs ne soient pas vains ; Donne-nous une bonne récolte, que Yennayer te soit doux par la puissance du Souverain Suprême ! »

Enfin, pour terminer, car il faudrait plusieurs ouvrages pour en terminer avec Yennayer, je dédie à toutes mes sœurs et mes frères kabyles et Imazighen ce poème de Yennayer que les mères et les grands-mères kabyles chantaient. Je vous le chanterai bientôt en vous donnant d’autres récits et d’autres choses encore sur cette fête sacrée léguée par nos ancêtres, les Imazighen.

Les textes en kabyles et les traductions complètes seront données dans un ouvrage à paraître : « Mythes et pensées sur les anciens Kabyles ».

Le temps incertain et Yennayer

Ô temps incertain, Viens que je te dise

Je ne sais comment te prendre

Je ne sais comment te prendre

Lève-toi et va avec Yennayer

Accroche-toi au vent de décembre

Accroche-toi au vent de décembre

Ô temps incertain, Viens que je te dise

Le ciel n’a pas de racines

Le ciel n’a pas de racines

Va, accompagne Yennayer

Sinon, laisse-toi emporté par les rivières

Sinon, laisse-toi emporté par les rivières.

Ô temps incertain, Viens que je te dise

Celles d’avant et celles de maintenant

Celles d’avant et celles de maintenant

Tu ferais mieux de partir avec Yennayer

Pour fouiller tous les pays

Pour fouiller tous les pays.

Ô temps incertain, Viens que je te dise

Le nœud que tu as fait est dur

Le nœud que tu as fait est dur

Même Yennayer ne peut le défaire

Vains sont nos recherches et nos efforts

Vains sont nos recherches et nos efforts.

Ô temps incertain, Viens que je te dise

Quel plat qui te sert d’assiette

Quel plat qui te sert d’assiette

Il est à l’envers comme Yennayer

Même le sanglier est passé dessus

Même le sanglier est passé dessus.

Ô temps incertain, Viens que je te dise

Ton amertume est semblable à l’ail

Ton amertume est semblable à l’ail

Même si tu es amer comme Yennayer

Enseigne-nous le bonheur de vivre

Enseigne-nous le bonheur de vivre.

Voici quelques paroles de ma mère à propos de Yennayer : “Sans Yennayer, le bonheur demeure incomplet, car c’est lui qui permet à toute l’année d’avoir son équilibre. Que peut une terre qui n’a pas de réserves d’eau : elle est appelée à souffrir de soif et de sècheresse avant de  mourir et de voir mourir les siens”. L’eau c’est la vie. C’est pour cela que le Souverain Suprême a créé la première femme d’une perle de rosée. C’est pour ça que nos ancêtres disaient : “la rosée, c’est la sueur de Yennayer”.” (mebla yennayer, wlac lehcaca di ddunnit ; imi d netta id yettaken i wseggwas arkad-is. D-acu i-wi yezmer waka ma yella ur yesâi lufer d lxezna g-waman: iteddu ar lmerta n ffad d-uhadhum d-uγurar weqbel ad yemmet wad iwali amek temmaten yidma-s. Aman t-tudert. Af-faya id-yejna Ugellid Ameqqwran tamettut tamezwarut si tiqit n nnda. Af-faya iqqaren Imezwura nneγ : nnda t-tidi n Yennayer.)

Que la lumière de Yennayer soit sur tous les Imazighen !


[1] « Lamine » dans le Djurdjura occidental (At Wadda), Amghar et Ameqqwran dans les confédérations du Guergour et de l’Achtoub (At Oufella).

[2] Qui seront dans le prochain ouvrage sur les énigmes et les sagesses kabyles.

[3] D’où le choix de ces récits dans mon dernier ouvrage « Les chasseurs des lumière » (Iseggaden n tafat).

[4] Y. Allioui, Enigmes et joutes oratoires de Kabylie, L’Harmattan, 2005.

[5] Chanté par Idir sur un poème de Ben Mohammed. C’est la chanson kabyle la plus connue dans le monde.

[6] *Certains sont encore d’un grand mystère pour moi, notamment celui qui porte le titre « Le mythe du Pharaon » (Izri n Ferûn) qui a donné un nom à une mare dans le fleuve Soummam : « La mare du Pharaon » (Tamda f_Ferûn). Voir l’article « La Soummam, un paradis perdu ? »

[7] J’ai écouté Malek Chebel parler des Tunisiens anciens qui ont combattu Rome et Carthage. Il n’a pas osé dire que ces anciens Tunisiens étaient des Berbères, des Imazighens ! Les mots Berbères/Amazigh font peur bien plus que les dictatures arabes ! Car ils remettent en cause l’ordre géopolitique mondial

dont lequel se complaisent les puissances occidentales et arabes.

[8] On dit aussi « Aheggam /iheggamen»  qui recouvre deux périodes du calendrier mythologique :

-"les mauvais jours des hommes libres" (iheggamen ihrriyen) durent sept jours  du  25 au 31  meγres (07 au 13 avril grégorien). Cette période de mauvais temps où le froid et le vent conjuguent leurs efforts s’étend sur une quinzaine de jours. Elle s’appelle aussi "l’agonie des hommes libres"(tamettant ihurriyen). "les mauvais jours de l’esclave ou l’agonie des esclaves" (Iheggamen g-wakli naγ tamettant g-gwaklan) sont les sept jours qui suivent « l’agonie des hommes libres » : du 14 au 20 avril (01 ar 07 ibrir).

[9] Dda Mohand Qasi a ainsi donné une description plus affinée du calendrier agricole kabyle. Une description qui rejoint sur beaucoup de points celle que j’avais apprise de mon père.

[10] Je rappelle que Guergour est le même mot que Djerdjer, qui signifie « La montagne des montagnes ».

[11] Le calendrier mythologique et les périodes de ce calendrier seront donnés un jour prochain.

[12] Apologue de l’eau. cf. Y. Allioui,  Sagesses de l’olivier, L’Harmattan, 2009.

[13] Sur le mystère qui entoure cette formule mythologique et sacrée, cf. Les chasseurs de lumière.

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Slimane Azem

  • Emission sur le poète-chanteur kabyle Slimane AZEM – Le premier maquisard de la chanson kabyle – Tous mes remerciements à mon cousin Said Ouchivane – Achir

Première partie:

Deuxième partie:

Troisième partie:

Quatrième partie:

Cinquième partie:

Sixième partie:

Slimane Azem

le premier maquisard de la chanson amazighe

De son combat pour la diversité culturelle et l’amazighité

La reconnaissance de la diversité culturelle – qui date d’il y a peu du moins dans les pays démocratiques -  souffre encore des aux  et des mots de l’intolérance et du refus de l’autre au Maghreb. L’Etat-nation tel qu’il a été hérité de la France jacobine donne d’une certaine façon bonne conscience aux Etats indépendants d’Afrique du Nord dés qu’il s’agit de mettre à l’index le peuple autochtone amazigh.

Il est vrai que ce qui oblitère cette vision rétrograde, c’est l’identification des Etats indépendants avec un  modèle de culture strictement exogène oriental. Par conséquent, ce qui en  diffère et s’en éloigne – comme l’amazighité si bien défendue et chantée par le fabuliste et poète Slimane Azem – tombe en dehors de « l’humanité déshumanisante » construite de façon artificielle et schématique. Dès lors, face à l’idéologie dominante, l’Amazigh tombe – de la même façon que pendant la colonisation -  dans la catégorie du « sauvage », du « sous-développé » et du « barbare ». Jusqu’au point où justement « Berbère » est confondu avec « Barbare ». A travers sa propre tragédie, le poète révèle au grand jour la résilience de son peuple : ce grave traumatisme de la mémoire.

En fouillant tous les champs/chants des possibles qui s’imposent à l’amazighité, le poète qu’était Slimane Azem avait compris que les Imazighen sont de fait confrontés aux différences culturelles. Grâce à son œuvre, les Kabyles ont été théoriquement beaucoup mieux préparés à accepter la diversité qui leur est pourtant refusée.

Diversité qu’il a défendue notamment à travers la création au titre évocateur : « Les fèves » Lful d-ibawen. A travers cette pièce, Slimane Azem défendait une Algérie où le bilinguisme berbère-arabe dialectal serait non seulement un idéal mais la seule issue possible pour construire culturellement et politiquement un pays. Le dicton kabyle « chacun dit que ce sont mes fèves qui cuisent le mieux » (yal yiwen iqqar d-ibawen-iw kan i-gtteggwan) a sans aucun doute généré ce titre. Chacun a tendance à dire que sa langue passe avant celle des autres. Il est donc normal aussi que les Imazighen s’en tiennent à ce discours tout à fait logique et rationnel.

Le différend, disait-il, n’est pas dans l’existence de deux langues, mais dans l’incompréhension des arabophones majoritaires – dont certains pourtant sont des Berbères arabisés de fraîche date. Le bilinguisme – amazigh-arabe dialectal – en Algérie et en Afrique du Nord est une bonne chose, vivifiante et donnant du sang neuf culturel aux différents pays qui la compose. C’est d’ailleurs pour montrer les bienfaits de ce plurilinguisme que Slimane Azem a chanté dans les trois langues populaires Algériennes : l’amazigh, l’arabe dialectal et évidemment le français. Par conséquent, Selon le poète, l’incompréhension et l’oppression dont souffrent les Imazighen auraient trouvé facilement une solution décente et démocratique. Un terrain d’entente  était tout à fait possible entre Amazighophones et Arabophones si les gouvernants maghrébins n’attisaient pas le feu entre berbérophones et arabophones comme le fit jadis la France coloniale.

Cependant, la question est loin d’être simple. Si le modèle culturel légué par le colonialisme – que le poète avait combattu -  était simpliste, il avait le mérite tout de même de poser l’unité du genre humain avant l’unité de l’Etat-Nation.

A travers un hymne débordant de sens – idehr-ed waggur -  Slimane Azem chantait déjà sous la colonisation l’indépendance de l’Algér

Suivant le même élan de l’Amazigh qui défend la terre des ancêtres, il finit par stigmatiser la situation des Algériens colonisés et expropriés de leurs biens et de leurs terres. Il explique ainsi qu’une telle situation qui frise par certains points l’esclavagiste ne pouvait perdurer. Il annonçait déjà non pas de façon prémonitoire, mais par une analyse logique que toute force outrancière utilisée pour semer la tyrannie et l’arbitraire finit par se tuer d’elle-même, car elle secrète en elle le germe de la destruction grâce à la résistance des Algériens et notamment des Kabyles.

Effegh ay ajrad tamurt-iw

Slimane Azem avait également imposé aux Kabyles – de façon douce et inconsciente -  la raison, le sens et la conscience d’appartenir à une même

nation humaine. Il a de ce fait permis à son peuple de dépasser les clivages instaurés par le modèle idéologiques extérieurs et intérieurs.

Son message qui s’appuyait souvent sur la fable, imposait aux Kabyles que l’idée de la présence de l’universalité est en tout homme. Grâce à la sociologie et à la psychologie animale, il a su donner une dimension plus claire et plus éclairante des problèmes et des oppressions auxquelles peut et doit faire face la nature humaine. Pour ce faire, l’Amazigh qu’il était, profondément attaché à la nature (tarwest) s’attaquait au courant appelé le « nouveau romantisme » véhiculé jadis par Montaigne et Rousseau. Pour Slimane Azem, les problèmes conflictuels que rencontre l’autochtone amazigh sur la terre de ses ancêtres est en tout point semblable à ce poisson qui vit tranquillement dans l’eau et que les pêcheurs vont pêcher et tuer parfois par simple plaisir. Sous le prétexte fallacieux de se nourrir, l’homme n’aura aucun scrupule à semer le désordre et l’aliénation sur son passage. Il nous fait comprendre ainsi l’une des raisons invoquées pour éliminer la langue berbère de la communication ordinaire. A savoir que si la tamazight n’est pas reconnue en Afrique du Nord c’est qu’elle ne peut véhiculer les concepts modernes dont a besoin la société d’aujourd’hui. C’est donc sous le paradoxe qui réunit marxisme et libéralisme que la langue berbère est écartée.

Le poète n’oublie pas de dire que cette situation est également due à un certain comportement kabylo-kabyle. Le berbère où qu’il soit  est aux prises avec « Ce monde-là », tel un arbre entre deux chemins qui n’a pas de propriétaire pour veiller à son bien-être :

Di lweqta

C’est aussi grâce aux animaux et aux oiseaux, qu’il a su faire comprendre cette science de l’interdépendance entre tous les êtres vivant sur la terre. Au fil des fables, il revient sans cesse sur la difficulté de la langue amazighe et de ses locuteurs – les Imazighen – à prétendre à la place qui leur revient sur la terre de leurs ancêtres (Imezwura/Lejdud).

On finit par comprendre qu’il sous-tendait que les ennemis de l’amazighité mettent toujours en avant la diversité culturelle comme étant un obstacle à l’unité de la nation algérienne. Mais Slimane Azem rétorque que la diversité culturelle est au contraire le ciment du genre humain. Et que nier l’existence de la langue tamazight, c’est comme commettre un génocide culturel sans oser dire son nom. Un peu comme dans la formule de Roland Barthes qui résume si bien l’aliénation linguistique comme acte criminel : « Enlever sa langue à un peuple au nom même d’une autre langue est un crime ! »

Slimane Azem s’empare de ce problème endémique qui sévit en Afrique du Nord à l’encontre des Kabyles et des Imazighen. Il identifie la racine du mal, l’analyse à travers une pièce qu’il a intitulée « Le perroquet » (Baba Ghayu). Nous savons que le perroquet se dit « Psittakos » en grec ; mot qui renvoie à une situation psychogène dont le syndrome est le psittacisme. Le psittacisme est un trouble intellectuel qui consiste à résonner sur les mots sans avoir dans l’esprit les idées qu’ils représentent. Cette psychopathologie est facilement observable chez beaucoup d’enfants kabyles en butte à l’arabisation bâclée et précoce. Tous les spécialistes psycholinguistes et psychopédagogues s’entendent sur la nécessité que l’enfant retrouve sa langue maternelle à l’école au moins pendant les premières années de sa scolarisation. Il y va de son développement psychique et intellectuel ; en ce sens qu’au départ une langue seconde et étrangère – comme l’arabe classique – ne saurait favoriser l’épanouissement psychologique de l’enfant berbère et encore moins d’être solidaire du développement de son intelligence abstraite.

C’est sans aucun doute la méconnaissance de ce problème psychologique qui a empêché en grande partie la compréhension de cette pièce à cause d’une part du discours métaphorique du poète et d’autre part de la fausse idée que l’on colporte dès qu’il s’agit d’un aède non universitaire, issu du peuple, des petites gens kabyles. Dés lors, le message du poète passe presque inaperçu. L’aliénation que subissent les Kabyles, y compris les universitaires, fait que l’on a été incapable de soupçonner un tel degré d’analyse bâti avec et sur uniquement la langue kabyle quotidienne, la langue de tous les jours du petit peuple berbère de Kabylie. Les Anciens ne s’y étaient point trompés quand ils disaient « Celui qui a connu l’école est prompt à douter des sages » (Kra gwin yeghran di lakul la yettcakat di lmaqul).

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La modernité de l’œuvre de Slimane Azem passe par les mots d’antan. Dans cette utilisation empreinte de simplicité et de naturel de la langue kabyle, le poète a mis « la barre intellectuelle » tellement haut – en termes d’analyse psychologique -, que les intellectuels kabyles francisants et arabisants sont incapables de soupçonner ! Le poète s’attaque à un problème que peu de spécialistes ont étudié. A travers cette pièce critique (baba Ghayu) qui est d’une surprenante introspection. Il y analyse, dissèque et révèle la profondeur de la calamité qu’est l’aliénation linguistique avant de dévoiler comment celle-ci est utilisée – au plus haut sommet de l’Etat –  comme un instrument politique d’arabisation des Imazighen. Et si un jour, les gouvernants revenaient à la raison et se mettaient enfin à parler dans les langues de leur peuple ? C’est toute la question posée en filigrane par Slimane Azem et qui constitue le nœud de tous les problèmes de son pays chéri, l’Algérie indépendante.

baba Ghayu

Une question s’imposait au poète amazigh. Quelle issue ? Comment défendre son amazighité ? Se faire discret et s’effacer ou bien au contraire se montrer, s’affirmer et faire face à toutes les oppressions étant donné que l’oppression linguistique peut à elle seule charrier toutes les autres. Slimane Azem choisit la seconde voie(x), celle de l’affirmation de soi : « Nous sommes (Imazighen) et nous restons nous-mêmes ! »

D nekwni ad  nekwni

Le poète met l’accent sur l’Histoire des Berbères. Il sait que l’évacuation des faits historiques empêche la juste compréhension des événements et des hommes : les Imazighen en l’occurrence. On aura alors vite compris pourquoi les tenants du pouvoir en Afrique du Nord ont toujours refusé l’enseignement de l’histoire. Pour quoi ? La réponse est simple : l’histoire est la mère de toutes les sciences. Son enseignement dans les écoles d’Afrique du Nord aurait permis la compréhension de l’amazighité, source de toutes les résurgences possibles.

Dés lors, Slimane Azem finit par s’imposer l’idée que l’idéologie dominante fait de la diversité linguistique et culturelle un champ conflictuel où tolérance, compréhension et liberté ne sauraient exister.

Ce qui l’amène à ouvrir les hostilités avec tous les risques de la marginalisation et de l’exclusion qu’il allait encourir : mourir en exil est la pire des choses qui puissent arriver à l’autochtone amazigh. Dés son vivant, le Kabyle apprend que l’exil est déjà synonyme de tombeau (lgherba d-azekka).

Son choix est fait : entrer en conflit pour la défense de l’amazighité et de la langue amazighe malgré les risques et les dangers. Dés lors, il fut, selon la formule de Kateb Yacine, « le premier maquisard de la chanson berbère ».

Qu’il me soit permis de rappeler qu’il le fut à double titre : il fut d’abord maquisard de la chanson contre le colonialisme français avant de le devenir contre l’oppresseur interne que sont les différents gouvernements de l’Algérie indépendante qui nient l’existence de la composante amazighe.

A la racine du conflit qui opposait l’Etat algérien à l’Amazigh Slimane Azem, il y a donc surtout – répétons-le –  la revendication de l’identité culturelle amazighe. Slimane Azem n’a rien revendiqué d’autre que l’expression légitime de son peuple : l’appropriation individuelle de son algérianité qui passe obligatoirement par la reconnaissance du statut officiel des membres de la communauté linguistique et culturelle autochtone : le peuple amazigh.

Cette identité apparaît en filigrane dans toute l’œuvre du poète qui espère imposer par le haut verbe et la poésie la reconnaissance de l’identité amazighe. De nombreuses pièces en disent long sur ce sujet :

Wid yemmuten

L’Amazigh est dépossédé de son bien le plus cher : sa langue. Et on l’oblige à un rôle dégradant : renier sa culture pour une autre. Vivre dans l’altérité, dans la peau de l’autre.

Il fait encore appel aux ancêtres morts pour faire un double procès : celui des ennemis de l’amazighité, qu’ils soient berbérophones ou non-berbérophones. Il a dû probablement penser à ce que la sagesse populaire appelle « Les Kabyles de service » qui soutiennent un pouvoir qui œuvre pour l’effacement de leur langue donc de leur identité en tant qu’Imazighen. L’on ne peut manquer à travers cette pièce qui représente les Ancêtres tristes et furieux de penser à la pièce du grand Amazigh Kateb Yacine : « Les ancêtres redoublent de férocité ».

Dés lors, il prend le problème à bras le corps et la rime – de plus en plus perspicace et touchante pour dénoncer haut et fort le constat suivant : l’identité amazighe n’est plus perçue comme une composante naturelle de la diversité en Algérie et au Maghreb, mais devient une agrégation conflictuelle. Son œuvre a donc ce mérite de faire comprendre comment l’identité culturelle peut devenir conflictuelle quand la langue maternelle d’un peuple est mise à l’index.

La pièce qu’il intitule « Les paroles de ta mère » (lehdur g-emmak) est on ne peut plus clair. C’est un plaidoyer de plus pour la langue maternelle kabyle amazighe :

Cfu af lehdur g-emma-k

Une fois que la différence culturelle est érigée en divergence, alors se pose le problème de la cohabitation des cultures. La première forme de discrimination est déjà là au quotidien sous la forme de dicton kabyle : « Etrangers dans notre propre pays » (d-ighriben di tmurt nnegh).

Slimane Azem voit ainsi son peuple réduit à l’état d’une minorité culturelle contrainte de vivre sous le regard défiant et suspicieux d’une majorité qui se dit « arabe », et qui se donne par avance des droits, qu’elle refuse de concéder à ceux qui ne partagent pas ni sa langue, ni ses traditions, ni son histoire. Cette langue, ces traditions et cette histoire tiennent – comme l’a écrit Joseph Gabel, sans doute le plus grand spécialiste de l’aliénation – d’une fausse conscience car elles sont belle et bien étrangères à l’Algérie. Slimane Azem s’élève alors contre ce que les Imazighen vivent au quotidien, avec le regard rentré de leur différence qu’ils doivent cacher car jugée comme honteuse par les tenants de l’idéologie dominante. Ce qui amène un effet de « synœcisme de l’Amazigh » qui est appelé à disparaître furtivement s’il venait à oublier ses origines, sa langue et sa culture. C’est ce que mon maître et ami Joseph Gabel avait appelé le syndrome du Kabyle.

Le poète se met dans la peau de l’Amazigh inconscient – qui ne sent pas le danger (de mort), happé par l’oubli, car dépassé par cette situation d’aliénation qui œuvre pour sa disparition : jusqu’à ce qu’il s’oublie en tant qu’individu amazigh. Le poète a peur. A ce titre, il en appelle alors à la conscience forte des Anciens – ancrée encore dans l’histoire amazighe – pour qu’ils fassent barrage à une telle situation que le poète juge à juste titre destructrice et mortifère pour l’amazighité.

Il nous livre alors la pièce qu’il intitule : « Dites-moi, vous qui avez une si bonne mémoire ? »

Mmelt-iyi ma tecfam ?

Le poète se dit qu’un seul message ne suffit pas pour mettre l’accent sur ce danger de l’arabisation du Kabyle qui s’oublie et qui va vivre dans l’altérité jusqu’au point de disparaître. Et il prend à témoin ceux qui sont conscients. Ils les interpellent pour qu’ils soient témoins de la situation de cet Amazigh oublieux de son identité. Pour ce faire, il y consacre plusieurs pièces contre l’oubli de soi et de son identité en commençant par rendre un hommage à ceux  qui défendent l’amazighité jusqu’au péril de leur vie. Il va sans dire qu’il rend hommage ici à tous les Berbères tombés à cause et pour leur identité culturelle : « Les ancêtres » (Lejdud) :

Pour Slimane, c’est donc toujours un devoir de mémoire. C’est à ce titre qu’il s’interpelle pour ne pas tomber dans le défaitisme et s’ériger comme porteur de message pour les générations futures amazighes et leur dire le pourquoi de son combat : il se voue plutôt à  l’exil qu’à la soumission. « O mon cœur, garde-toi d’oublier ! »

Ay ul-iw hader at-tettudh !

Mais, il se rend compte que le Kabyle n’est toujours à l’écoute. Il est englué dans les méandres de la mondialisation et dans les pièges que lui tendent les promoteurs de son aliénation et de sa disparition.

Alors, il se fait encore plus clair, à travers une pièce où il sacrifie la force de sa rime habituelle à la clarté du message : « Venez voir, je lui parle mais il ne comprend pas ! » et enfin encore plus claire : « Je le conseille mais il demeure inconscient (Ttwessight ur d-ifhim ara). Tant il est vrai que l’amazighité est d’abord une question de conscience.

Acêal aya iseggwasen

Pour mieux atteindre la conscience des Kabyles frappés par plusieurs formes d’aliénation, ils se confient – à travers un rêve – aux Anciens qui sont morts en emportant la colère et la tristesse de la marginalisation de l’amazighité : « Les disparus » : il s’en remettra au plus illustre d’entre eux, le grand poète kabyle Si Mohand Ou Mhand, dans la pièce « Le message de Si Mohand »

Si Muh yenna-d :

Le message du poète Slimane Azem a toujours mis l’accent sur la cohabitation culturelle – (Rappelons qu’il a chanté dans les trois langues : kabyle, arabe populaire et français). Pour lui, elle est une question fondamentale. Ô combien il avait raison ! Le 21ème siècle ouvre une ère nouvelle où les problèmes de la mondialisation économique et de l’identité culturelle, sont devenus des enjeux incontournables. A travers tous ces chants, le poète opte pour une constante : « Vous qui gouvernez, vous ne pouvez pas faire de la question amazighe une question secondaire. Ce serait se voiler la face et comme l’on dit en kabyle « Nul ne peut cacher le soleil avec un tamis » (yiwen ur itteffar itij s-ugherbal). Et il ajoute : « Je sais que vous utilisez la rivalité linguistique comme justification de l’oppression culturelle que vous imposez à mon peuple. Mais que vous le vouliez ou non, l’humanité est entrée depuis longtemps déjà dans une ère de civilisation multiculturelle. Vous ne pouvez pacifier les rapports entre les composantes de votre peuple : en imposant un schéma artificiel et scotomisant de l’identité multiculturelle algérienne. La création de l’Etat algérien indépendant – que j’ai chanté alors qu’il était sous la botte coloniale -  ne résoudra les questions liées à la paix sociale durable et valorisante pour chaque Algérien et chaque Algérienne qu’une fois que la véritable unité – celle de la différence culturelle et linguistique – est acceptée, officialisée et constitutionnalisée. Cette diversité est un trésor qui dépasse de loin la manne pétrolière. Car à l’inverse du pétrole, la richesse culturelle et linguistique est inépuisable. C’est la seule richesse qui s’inspire de la liberté : elle augmente à mesure que l’on s’en sert ! Elle participe au bonheur et à la liberté de chaque citoyen, un peu comme les animaux et les oiseaux ainsi que les insectes et tous les êtres vivants participent à l’édification d’une vie harmonieuse sur la terre.

Le refus de l’identité amazighe a pour cause l’aveuglement et l’intolérance. La langue amazighe est un legs des ancêtres qui doit revenir et être partagé par tous les Algériens qu’ils soient Amazighophones, francophones ou arabophones. C’est l’unique solution de l’égalité et de la fraternité entre tous les Berbères qu’ils soient arabisés ou non. Il n’existe pas de supériorité en matière de langue et de culture. Le concept de supériorité culturelle est issu d’un préjugé ethnocentriste et raciste. Ce préjugé opprime et détruit les valeurs qu’il rejette ainsi que leurs représentants et leurs locuteurs, à savoir les Imazighen.

Aux détracteurs – on se souvient, entre autre, de la fameuse interview de Chadli Bendjedid, alors président de la république algérienne, au sujet de la question amazighe -  qui disent que la langue amazighe ne peut faire face à la modernité, Slimane Azem dit ceci : Il est des aspects traditionnels qui sont d’une criante modernité. Pour ce faire, il s’en remet d’abord aux intellectuels. Pourquoi ? Parce que, aliénation oblige, il n’y a pas encore si longtemps que les Kabyles ne considéraient une œuvre comme intellectuelle et moderne que lorsqu’elle est faite, construite, dite ou écrite dans une langue autre que la leur !

Ainsi, le fabuliste et poète Slimane Azem ne sera jamais considéré comme un intellectuel pour la simple et bonne raison qu’il s’était toujours exprimé dans la langue kabyle. Pourtant, grâce à la langue kabyle, il a su mettre à la portée de tous, à travers notamment sa théorie générale des rapports et son analyse politique et sociale, un exposé éclairant  qui instruit au même titre, sinon mieux, que le discours dit « intellectuel » ou « universitaire ». A la différence de ce discours exogène et amphigourique, Slimane Azem s’est porté au secours des siens, notamment des monolingues, pour expliciter dans leur langue les situations embrouillées que ne peuvent comprendre autrement les Imazighen Kabyles qui ne connaissent d’autres langues que la leur. Il ne manque pas alors de chapitrer ceux des siens qui faillent au devoir de solidarité et de fraternité sous des prétextes fallacieux comme celui, par exemple, d’endosser plusieurs identités.

L’on ne peut se prêter à ce jeu si sa propre identité première est en danger. En effet, comment se prétendre de toutes les identités quand celle de son peuple est en voie de disparition ? Slimane Azem s’en prend ouvertement aux intellectuels kabyles qui se complaisent dans d’autres langues pour parler de la leur, de leur société, de leur culture. Il y voit comme un aveuglement qui contribue –  consciemment et inconsciemment – à la persistance de l’aliénation qui touche leur peuple. En utilisant d’autres langues que la leur, les intellectuels kabyles oublient leurs racines. Si je suis ainsi marginalisé, vous le savez, vous mes frères que c’est à cause de notre langue ! Car les ennemis de tamazight sont décidés à nous l’enlever de grés ou de force ! Ils sont obtus et ne veulent pas revenir à la raison suivante : Le langage est pareil aux chants des oiseaux, chaque espèce à sa propre langue ! Vous, Kabyles, vous devez comprendre cela ; sans la solidarité, il y va de votre vie ! »

« Vous qui savez si bien manier la plume » (A wid ijebbden leqlam).

A wid ijebbden leqlam

Ce sont ces derniers vers qui, me  semble-t-il, sont inscrits en guise d’épigraphe à juste titre sur sa tombe d’exilé à Moissac où il se repose.

Le discours qui lie l’économie à la culture n’a pas non plus échappé au poète.

La pièce dédiée au forgeron des At Yanni (Ay aheddad n-At Yanni) rappelle que la Kabylie – qui était pourtant une fédération autonome (tamawya/lxaziba) forte de son histoire et de son économie – est en passe de devenir aujourd’hui un objet de folklorisation : exemple ces Kabyles qui ne peuvent entendre un chant sans l’associer aussitôt à la danse, même lorsqu’il s’agit d’un hymne pour la survie de leur peuple ! Il voit la différence entre avant et maintenant ; mais, faut-il pour autant tout sacrifier au nom du changement ? Il assure que l’homme digne de ce nom doit également faire son histoire-souvenir comme un gage intemporel légué aux générations futures.

Ay aheddad n-At Yenni

Du forgeron du haut Djurdjura, il consacre une pièce en hommage aux femmes kabyles qui participent de la même vie solidaire dans l’ancienne Kabylie fédérative et autonome (Tamawya). Il nous explique qu’il avait les entendues chanter dans la vallée de la Soummam pendant la cueillette solidaire des olives. Il rapproche leurs chants de celui des perdrix (Essut n tsekwrin).

Il y a aussi dans son œuvre le rêve persistant de l’exilé – à qui l’on interdit le pays des ancêtres – sur les travaux collectifs qui réunissaient tous les membres de la même cité berbère : « Qui peut m’interpréter le rêve » (Wad ayi sefrun targit). Slimane Azem était un poète rompu aux formes langagières et aux stratagèmes linguistiques légués par les Anciens. Du rêve, il nous fait sortir vers la réalité avec ce message encore d’une clarté évidente : Si vous voulez que l’on vous respecte, défendez-vous ! Nous sommes face à un oxymoron qui lie le rêve et la réalité et qui nous révèle toute la profondeur de la pensée du poète qui revendique dans cette pièce l’enseignement de la tamazight à l’école.

Le rêve de tous les rêves lui reste interdit. C’est une constante récursive dans son œuvre : « Mon pays chéri, on m’interdit de te revoir » (tamurt-iw aezizen, jjigh-kem mebla lebghi-w).

Par delà l’expression de ces sentiments forts où l’émotion nous prend à la gorge,  il en fait le lien dialectique et rationnel – simple et logique – avec des constantes comme « La femme kabyle » dont la présence dans son œuvre est aussi forte que celle de son pays, l’Algérie.

Slimane Azem sait – le présent s’impose tant le message du poète dépasse les aspects spatiaux et temporels -, qu’une culture ne peut se maintenir, se développer, connaître un progrès, que si elle parvient à réaliser une adaptation à des éléments de la révolution qui a lieu dans l’actuel, sans se renier entièrement. Il n’y a aucune contradiction à conserver le soin de la terre et le savoir traditionnel et à incorporer dans le travail du paysan l’usage de la machine moderne. Ce n’est pas parce que le paysan kabyle utilise le tracteur en lieu et place des bœufs que pour autant, l’Amazigh qu’il est va oublier les constitutifs de la philosophie des lumières qu’est la kabylité (taqbaylit). On ne peut aimer sa langue natale sans en entretenir les traditions qui tiennent de l’universel comme la solidarité (tiwizi) ainsi que le respect et la considération de la place de la femme kabyle qui est le socle et le fondement de la langue et de la culture amazighes. Ce n’est pas inutilement que les Anciens désignent du même mot « taqbaylit », la femme, la langue, la culture, la philosophie et tous les codes d’honneur des Kabyles, comme celui du droit d’asile. L’hommage est rendu encore une fois à la femme kabyle comme étant le pilier de la maison et de la société. Il la place comme la garante de la transmission des codes sapientiaux de la connaissance et de la sagesse kabyles. C’est à elle que revient tous les droits mais aussi tous les devoirs. Son message se situe aux antipodes du Code de la famille infâme  et rétrograde ! « Femme kabyle, pilier de la maison »

A taqbaylit a tigejdit.

Tel un soleil qui se lève chaque jour à l’horizon, Slimane Azem a chanté haut et fort le rêve auquel il n’a jamais renoncé, celui de voir sa langue et sa culture se lever chaque jour qui passe comme le soleil se lève à l’horizon sur les matins du monde. Il y a tellement cru et il l’a tant et tant de fois chanté. L’espoir enseigné par le poète saura indubitablement propager le souffle et la parole de la langue kabyle et de l’amazighité. Tous les détracteurs et les ennemis de la langue amazighe n’y pourront rien. Leur discours suranné et dépassé est sans aucune  valeur scientifique. Comme une évidence qui s’inscrit dans la destinée de l’humanité, Slimane Azem semble ici aussi s’inspirer du dicton ancien qui dit que « Personne ne peut empêcher le jour de se lever » (yiwen ur izmir ad ikkes tafat g-wass). Nous ne sommes pas loin de la déclaration ferme et sans ambiguïté du chantre de la culture berbère, feu Mouloud Mammeri qui affirmait de son vivant : « Le temps est fini où un gouvernement quel qu’il soit puisse se permettre de tuer facilement la langue et la culture amazighes ».

« Le jour se lève sur la langue kabyle » (Γef teqbaylit yuli wass).

L’homme et le poète se rejoignent par la force des choses. L’un ne peut pas se désolidariser de l’autre ; le premier vit dans l’attachement et le second ne peut nier le combat du premier, même s’il est sans issue immédiate. De cette solidarité qui fait appel au bon sens, à l’intelligence et à la consciente humaine, Slimane Azem a fait naître l’espoir que les Imazighen demeurent sur leur terre (Tamazgha) et continuent la voie de l’Histoire tracée par leurs ancêtres. Le poète n’a jamais renié ses convictions ni renoncé à l’espoir que son peuple – le peuple Amazigh – recouvre son identité plurielle – son histoire, sa langue et sa culture.

Par-delà le combat pour l’amazighité et une société décente et plus juste, par de-là l’exploration acérée des chemins de l’exil, par-delà une théorie générale des rapports sociopolitiques qui demandent encore un peu plus d’attention,  l’œuvre immense de Slimane Azem se distingue par son humanisme dont le message universel aspire à plus de tolérance, de sagesse, d’amour et de fraternité entre les Kabyles et tous les Algériens. En clair, à ce que l’Algérie connaisse un jour la démocratie. C’est pour cela que son œuvre et son nom resteront à jamais gravés dans la mémoire blessée du peuple kabyle. Et comme disaient les Anciens : « Certains sont vivants et occupent le devant de la scène, mais ils seront toujours absents ; d’autres sont absents, mais leur juste combat et leur œuvre font qu’ils seront toujours là » (AlbΣad yella wlac-it ; albΣad wlac-it yella).

Youcef Allioui – Paris, mai 2005

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Meyyen Ellem !

Yenna-yas wemghar i mmi-s : "Ellem, meyyen nagh a-tt bbibbedh tabarda g-welghwem !"

Le sage dit à son fils : "Pense et prends conscience (de ta condition) ; sinon tu porteras la selle d’un chameau !"

Traduction : "Pense à ta condition d’hommes et d’Amazigh (pour te libérer), sinon tu porteras à jamais le fardeau de l’oppression et l’injustice".

MEYYEN ! PENSE !

Deux mots "scientifiques" désignent la pensée et la conscience en kabyle : Tamayna – qui nous donne le verbe "meyyen" et "Allem" qui nous donne un verbe  "ellem" (prendre conscience, penser et réfléchir sur) qui est aussi synonyme de "faire du fil de laine".  Nous retrouvons ces mots à travers les contes  (le conte :  "L’ogresse et la femme kabyle" : non encore édité) les énigmes et les mythes (Le sage des lumières – Lewli n tafat -  dans "Les chasseurs de lumière")  comme beaucoup d’autres mots "scientifiques" qui sont d’actualité et que d’aucuns croient que notre langue en est totalement dépourvue !

« Kra g-gwin iknan i ddel, Rebbi irennu-yas asadel ! »

« Celui qui s’incline devant l’oppression, Dieu l’oppresse davantage encore ! »

Meyyen meyyen ay afrux

Meyyen i-gsusem wezru

Asennan terrid-t d lxux

Awal yuγal d-asefru.

Yenna baba : "Jeddi-k Muhend yeqqar :

"Yal tamurt s wudmawen-is, ma d Rebbi yiwen i-gellan"

"Chaque pays a ses visages, mais Dieu est partout le même."

- Mlalen ssin ttmeslayen af wis tlata :

Yenna-yas umezwaru : "Ammer neddukkel, tili is tifsus taâkwemt."

Yerra-yas wis ssin : "Ammer neddukkel, tili i nekkes  taâkwent !"

1 – Imawlan lehna

Idurar tarwa

Akal d lεefya

T-tadukli ger watmaten.

2 – Axxam herz-it

Aqcic rebbi-t

Gma-k hader-it

Akal kerz-it

Iger ssw-it

Erfed w’ur nesεi ifadden

Ma d Rebbi anf-as i medden !

3 – W’ur nessin tamacahutt,

a-k yini : "As beddleγ awal !"

Celui qui ne connaît rien du conte, te dira : "Je vais en changer les mots !"

1 – Ma teffγed i tmurt-ik, tkecmed tamurt g-wiyad : ili akken llan ljiran-ik, naγ erfeε axxam-ik ger-asen !

Si tu quittes ton pays et que tu veuilles vivre dans le pays des autres : fais comme tes voisins ou bien vas habiter ailleurs !

2 – Wi’sân iles yetwennes. Qui a une langue se sent en sécurité.

3 – Yenna-yas bururu i wjehmum :"Iles ineqq iheggu !"

Le hibou a dit au merle : "La langue tue et ressuscite !"

4 – Yal tamurt s wudmawen-is, ma d Rebbi yiwen i-gellan.

Chaque pays à ses visages, mais Dieu est partout le même.

5 – Ma yessuter-ak-d Rebbi ul-ik, efk-as-t. Ma yessuter-ak-d iles-ik d wakal-ik, in-as :"Ala !" Mebla iles-ik d wakal-ik, ur tesεidh ul, ur tesεidh tasa !

Si Dieu te réclame ton coeur, donne-le lui. S’il te réclame ta langue et ta terre, dis-lui :"Non !" Sans ta langue et ta terre, tu n’as ni coeur ni foi !

6 – Tenna-yas Teryel :"A Tikkuk gre-d γuri, keccini tesned a-ttmurt : wigini xedεen Rebbi yerna kkaten di tmetut !"

L’ogresse a dit :"Ô coucou, viens à mon secours, toi qui connais si bien les hommes du pays : ces gens-là ont trompé Dieu et ils continuent d’humilier la femme !"

7 -Tenna-yas tqubaεt :"Wi sεan tahbult, yecc kan azgen ; wi sεan azgen yecc kan tarebεett ; wi’bγan tilawin yaγ kan yiwet !"

L’alouette a dit :"Qui a une galette n’en mange que la moitié ; qui a une demi galette n’en mange que le quart ; qui veut aimer les femmes, n’en épouse qu’une seule !"

8 -  Tenna-yas tbellalt :"Kullec yella di tmellalt." La libellule a dit :"Tout est contenu dans l’oeuf."

9 – Tenna-yas tqubaεt :

Ma yella Rebbi deg’i, mayna !

Ur ttnadiγ anda yella !

Ma yella Rebbi wlac-it deg’i, mayna !

Ur ttdheggiεeγ lweqt-iw, ur tettnadiγ !

Rebbi ixeddem akken ibγa : izra anda ttiliγ !

L’alouette a dit :

Si Dieu est en moi, tant mieux !

Je ne perdrai pas mon temps à le chercher !

Si Dieu n’est pas en moi, tant mieux !

Je ne perdrai pas mon temps en voulant le chercher !

Dieu fait comme il veut : il sait où me trouver !

10 – Nnecraha n weγyul : d-aγzaz di gma-s ! La plaisanterie de l’ âne : c’est de mordre son frère !

11 – Erfed ayla-k, Rebbi ak yernu di tmusni.

Erfed aberrani, Rebbi ak yini : "I wumi ?"

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Mode de Production Kabyle (M.P.K.) – Ablalas

La mondialisation : une mauvaise clef pour ouvrir toutes les portes qui donnent sur le monde !

Une seule solution : le développement local endogène – Exemple de la fédération kabyle avant la colonisation.

Depuis une décennie, on nous présente la mondialisation comme une clef qui ouvre toutes les portes. La clef du libéralisme sans freins et sans lois entraînant faim et désarroi à travers le monde, surtout dans les pays pauvres. Une clef qui ouvre toutes les portes en est forcément une mauvaise. Que l’on s’imagine en train de quitter sa maison en fermant la porte derrière soi tout en sachant que n’importe quel voisin, voire n’importe qui peut ouvrir la porte avec sa propre clef. S’il entre chez le voisin, c’est qu’il est forcément mal  intentionné. Dans le meilleur des cas, il se contentera de vider la maison de son voisin. Dans le pire des cas, après l’avoir vidée, il la saccagera… C’est cette triste réalité qui se passe au niveau de l’économie mondiale. Les pays pauvres sont à l’exemple de cette maison dont les intrus – les voleurs cambrioleurs – s’emparent des richesses tout en les saccageant chaque jour un peu plus.

Quelle solution ? Changer de serrure, bien sûr ! Chaque pays doit d’abord se protéger en comptant sur les forces et les énergies de son peuple. Il doit veiller à ce que son développement soit endogène et durable, c’est-à-dire tourné vers l’intérieur. Il aura besoin de ce développement endogène, qui utilise toutes ses forces vives, pour faire face aux aléas de la mondialisation. Chaque pays doit d’abord penser à un développement harmonieux intérieur qui doit commencer par l’économie interne agricole, agroforestière, maritime, etc. L’autosuffisance alimentaire peut permettre à tout pays de trouver les énergies nécessaires – grâce à une population qui maîtrise son environnement – pour limiter les dégâts que provoque la mondialisation.

Beaucoup de pays détiennent ainsi les solutions pour faire face aux marasmes économiques mondiaux. Il s’agit d’une simple volonté politique quand les dirigeants sont honnêtes et ne profitent pas de la mondialisation pour dilapider leurs richesses pour faire les choux gras des pays dominants et léser ainsi leurs populations en les privant de leurs biens et de leurs droits les plus élémentaires comme celui d’accéder librement aux richesses que recèlent son pays :

  • à ses terres ;
  • à ses forêts ;
  • à ses rivières et son eau ;
  •  à sa maison; pour vivre librement sa vie, en somme.

Sans ces préalables fondamentaux qui font que les peuples arrivent à vivre dignement et décemment sur leur propre terre, l’homme court à sa perte. Cette perte est le pendant du profit que réalisent les grandes multinationales au détriment des populations locales. Il arrive arrive que des régions, autrefois très riches et qui permettent une autosuffisance alimentaire et une culturelle et sociale décentes soient ruinées au bout de quelques années à cause d’une exploitation anarchique dont le seul but et le profit immédiat.

A titre d’exemple : Les Imazighen (Touaregs) du Niger viennent ainsi d’être spoliés – par AREVA –  d’une région – Imouharen – qui recèle le plus grand gisement d’uranium au monde. Il est facile d’imaginer les retombées pour les habitants qui vont être non seulement spoliés de leur terre,  mais aussi dépossédés de tous leurs biens : ils seront tout simplement déplacés de force.

EXEMPLE DE DEVELOPPEMENT DURABLE ET ENDOGENE :

LA FEDERATION KABYLE – TAMAWYA TAQBAYLIT -  AVANT LA COLONISATION DE L’ALGERIE

La Kabylie et son économie

Les Anciens kabyles ainsi que des historiens sérieux comme Julien parlent d’une Kabylie florissante, à la pointe de certaines technologies.

La région exploitait les mines, fabriquait les armes, la poudre, l’argent et même de la monnaie. Elle confectionnait de nombreux produits.

Tout en se partageant l’exploitation des forêts, pour approvisionner les chantiers navals de Bougie, selon des modalités juridiques qui tiennent compte du finage, chaque arch avait sa ou ses propres spécialités. Les At Yenni travaillaient l’argent, les At Hicham excellaient dans celui des tapis et les Iflissen fabriquaient des sabres qui portaient leur nom. Les At Weghlis furent maîtres dans le travail du palmier nain (ddum, igezdhem). Les At Sliman, Iberchachen et les Imsisen d’Akbou exploitaient les mines. Les At Abbès qui furent les meilleurs fabricants d’armes à feu – dont un modèle  portait leur nom (lfuci aâbbas) -, et de burnous de très grande qualité (abernus n rrqiq).

Les At Mlikech, Awzellaguen, At Idel, Ifennayen, entre autres, constituaient le « grenier de la Kabylie ». Dans les vallées, on cultivait  légumes, fruits et agrumes alors que les montagnes fournissaient les figues et la précieuse huile d’olive ainsi que le miel aux mille vertus curatives.

Les Anciens racontaient que les marchés kabyles n’avaient pas leurs pareils. Ceux des grandes villes  étaient même fréquentés par des étrangers : des Arabes, des Tunisiens, des Marocains, des Maltais, des Espagnols et des Italiens. Un peu partout des comptoirs commerciaux étaient installés dans les vallées kabyles. De nombreuses caravanes marchandes parcouraient la fédération. Et les chameliers arabes sillonnaient la Kabylie pour échanger leurs céréales contre l’huile d’olive et d’autres produits locaux.

Il y avait peu d’industries qui échappaient au savoir-faire des Kabyles. La Kabylie a connu sans conteste un développement endogène qui  permet de dire que rien ne lui interdit aujourd’hui de renouer avec cette autonomie économique, linguistique et politique.

Charles André Julien « Les habitants sont riches et plus habiles dans divers arts et métiers qu’on ne l’est généralement ailleurs, en sorte que le commerce y est florissant. Les marchands de cette ville sont en relation avec ceux de l’Afrique occidentale ainsi qu’avec ceux du Sahara et de l’Orient ; on y entrepose beaucoup de marchandises de toute espèce. Autour de la ville sont des plaines cultivées où l’on recueille du blé, de l’orge et des fruits en abondance. On y construit de gros bâtiments, des navires et des galères, car les montagnes environnantes sont très boisées et produisent de la résine et du goudron d’excellente qualité […]. Les habitants se livrent à l’exploitation des mines de fer qui donnent de très bon minerai[1] ».

C’est ce développement économique qui a permis à la Kabylie d’avoir son propre Mode de Production.

Le Mode de Production Kabyle – MPK

La terre a dit à l’homme : « Fais attention à moi, je ferai attention à toi : chaque empan a son utilité » (yenna-yas wakal i wemdan : Hader-iyi ak hader-eγ : yal tardast deg’s nnfaє). (Pensée mythologique kabyle).

Construit sur un modèle philosophique qui plonge ses racines dans la mythologie berbère, le mode de production kabyle est avant tout égalitaire. Comme « la terre appartient aussi bien aux pauvres qu’aux riches »,  tout dans le système économique kabyle est pensé pour que « la part du pauvre » (azal igellil) soit préservée. Pour ce faire, les Anciens ont mis en place un système de redistribution économique qui ressemble fort au système social moderne en cours dans certains pays occidentaux du nord. Mieux encore, en Kabylie, il n’y avait pas de « laissés pour compte ». Veuves, orphelins, vieillards, mendiants, la société avait inscrit parmi ses codes de valeur l’obligation de porter assistance aux nécessiteux.

Les Kabyles appelaient leur mode de production ablalas. Ablalasablalas fait place à son équivalent féminin, tablalast. correspond en fait « au mode de production presque parfait où les biens et les richesses existent à profusion ». Quand il y a diminution de ces richesses  qui circulent dans tous les circuits économiques traditionnels,

Le mode de production agricole est appelé asedhref, mot qui signifie « faire le sillon ». Le travail de tissage est désigné d’un mot presque identique, qui relève de la même racine linguistique adhraf. Un « lien » mythologique existe entre les deux secteurs d’activité. « Ce que donne la terre ressemble à ce que donne la femme ». Le labourage, tayerza, est le travail par excellence, à cause de la relation sacrée qui lie l’homme à la terre.

L’arbre est appelé aleccac, ce qui a donné timelcac qui signifie arboriculture. L’élevage (tanekkart) était un travail dans lequel les Kabyles excellaient. Il fallait voir le soin que la famille apportait à tous ses animaux et notamment aux plus petits qui venaient de naître.

Quant à la vache, animal mythique et sacré, la place qu’elle tient dans les contes kabyles reflète l’importance de celle-ci aux yeux des Kabyles.

Selon les Anciens, l’aristocratie kabyle faisait également de l’élevage de chevaux. Ce qui explique l’importante cavalerie kabyle qui fit face aux Turcs au 15ème siècle et aux Français en 1830.

Dans la vallée de la Soummam, où les jardins sont immenses (tiqwbal/tibhirin), hommes et femmes sont obligés de travailler ensemble. Il n’est pas inutile de faire remarquer que le grand jardin a permis une meilleure mixité en Kabylie. Il existait une telle douceur de vivre dans la vallée de la Soummam que l’on ne  soupçonnait pas dans la montagne. Ses riches terres avaient favorisé la puissance des Archs du Djurdjura oriental. Les biens en circulation ont un prix, même dans une situation de troc. Ainsi sur les marchés (leswaq), la valeur des céréales fluctuaient davantage que celle de l’huile d’olive que tout un chacun possédait sans forcément avoir de la terre. La « rationalisation à la kabyle » consistait en la recherche d’un équilibre d’échange entre les différents produits de l’espace économique.

Le sol a toujours été depuis la plus haute Antiquité le facteur naturel le plus important, puisqu’il procure à l’Homme sa nourriture, et dans une large mesure, ses vêtements.

La conquête du  milieu est pourtant visible dans cette Kabylie  qui était sauvage et inhospitalière. L’action de l’homme a transformé à la fois le sol, sa dotation en eau et, à certains égards, la température ambiante. Comme partout ailleurs, l’action sur le sol a connu des progrès constants. L’action sur l’eau s’est exercée tantôt dans le sens de l’assèchement, tantôt dans celui de l’irrigation.

Dans le premier cas, les Kabyles ont remédié à l’excès d’eau grâce aux drainages. L’assèchement des marécages a permis, notamment pendant le séquestre des terres par les Français, d’accroître les maigres récoltes. Dans le second cas, les progrès de l’irrigation ont permis en certains endroits de la Kabylie d’utiliser une technique moderne comme le « dry farming » : récolte grâce à la retenue d’eau de pluie. Les grandes mares sont entourées d’arbres pour faire obstacle à l’évaporation.

Les Kabyles savaient également gérer les bonnes comme les mauvaises humeurs du vent qui refroidit l’atmosphère et brise végétations et plantes. Ils le combattaient avec plus ou moins de succès en édifiant des murettes et en plantant continuellement des arbres et des haies qui entouraient leurs champs.

Le succès de ce combat mené contre les vents violents et les tempêtes n’était pas du à de simples circonstances favorables. Les Anciens kabyles savaient qu’il résidait aussi dans le grand soin qu’ils apportaient à la protection de l’eau, de la végétation, l’arbre et des forêts grâce à l’agroforestation et aux nombreux travaux sylvicoles. L’arbre n’était pas seulement considéré comme un « vulgaire végétal », mais en véritable « ancêtre de l’homme ».

En économie, le facteur humain est de loin le plus important. Marx a même prétendu que le travail était la seule cause et la seule commune mesure de toutes les valeurs.

Avant d’écrire ce chapitre, je me suis bien souvent demandé qu’elle était la position des Anciens Kabyles face au problème de la quantité de travail qui commande à l’équilibre démographique, et celle de la productivité qui découle de leur système de rationalisation du travail. Pour avouer le fond de ma pensée, les Kabyles connaissaient-ils la loi de Malthus[2] ? Sans doute ! Car tout dans leur pensée et leur conduite allait à l’encontre de « cette théorie où l’homme n’a aucun droit à réclamer la plus petite portion de nourriture ». Je dirai donc qu’ils étaient plus proches de Vauban et de Colbert ou de Bodin qui avait écrit : « il n’y a force de richesse que d’hommes ».

En effet, comme  le montre aujourd’hui l’exemple japonais, allemand, chinois et indien,  les Kabyles pensaient que la richesse d’un pays dépend du nombre de ses habitants. Et les Anciens n’arrêtaient pas de s’étonner de la misère qui s’abat sur une Algérie forte de trente millions d’âmes ! Les Kabyles s’indignent donc que la loi de Malthus reste encore valable pour leur pays qui meurt sous le poids de ses richesses.

Mais, ce qui caractérisait davantage encore le MPK, ce n’est pas seulement l’invention d’un macrocosme vital pour la vie humaine en respectant (religieusement) l’environnement – un développement durable bien avant l’heure -  c’était aussi ce souci d’égalité qui interdisait le gaspillage et qui passait par le souci des Anciens de créer une sorte de « rente citoyenne » (essbil), ce que les économistes d’aujourd’hui appellent le BIG (basic Incom Grant).

Essbil ou le Basic Incom Grant

Le dicton ne va pas par quatre chemins : « il n’y a pas d’égalité là où le pauvre a faim » (wlac laεdil anda yelluz igellil). C’est à peu  de choses près le principe développé par Thomas Penn « Pas de liberté sans égalité : sans redistribution équitable des richesses ».

Chaque village kabyle possédait ainsi « sa maison des indigents » (axxam n ssbil), où les étrangers de passage passaient la nuit. Deux jours de cueillette d’olives, accordés aux plus démunis, étaient aussi appelés « jours communaux » (ussan n ssbil). Tout arbre qui pousse dans quelques endroits bien déterminés (milieu d’un cours d’eau, sur un tombeau, dans un cimetière) est désigné par le même nom « arbre à tout le monde » (aleccac n ssbil).

La responsabilité des biens collectifs n’échoit pas seulement aux pauvres. Il était fait obligation à tout un chacun de s’occuper du champ d’une veuve ou d’un handicapé : labourer leur terre, soigner et greffer leurs arbres, joindre leurs bêtes à son propre troupeau, vérifier l’état de leurs toitures juste avant les mauvais jours, étaient autant d’exemples dont « l’homme de bien » (argaz l_lεali) s’occupait de façon tout à fait naturelle. Et la qualité du travail ainsi fourni aux gens démunis devait être au moins égale, sinon supérieure, à celle que « l’homme de bien » et « la femme de bien » (tamettut l_lεali) prodiguaient à leur propre patrimoine.

Le nécessiteux disposait ainsi d’un ensemble de biens immeubles et meubles qui lui permettaient de vivre décemment sans dépendre continuellement de l’aumône quotidienne. Il bénéficiait des ressources nécessaires pour vivre ; une sorte de revenu d’existence ou de « dividende universel ».

Ce principe de « revenu inconditionnel » est appliqué depuis déjà presque un demi-siècle en Alaska. D’autres pays, tels que le Brésil, la Catalogne et le pays basque, pour ne citer que ceux-là, essaient de mettre en place, la « rente citoyenne » à partir de la venue  au monde de l’enfant.

L’idée part du principe qu’il y a des rentes (comme les rentes pétrolière et minière) qui doivent être partagées par les citoyens d’un pays dès leur naissance.

C’est ce « basic incom grant » que réclamaient, à juste titre, les Archs kabyles en demandant le partage équitable des revenus de la rente pétrolière algérienne. A qui profitent les richesses et les diverses rentes produites par les terres d’un pays ? L’idée soulève aujourd’hui maints débats qui remettent en cause le fonctionnement « économiciste » du système de production économique capitaliste.

Mais, une économie de partage n’est possible que dans un système basé sur le développement endogène.

Le développement endogène :

« Regarder évoluer son monde, tout en maîtrisant les inventions qu’il engendre. Le développement durable est impossible. Quand une clé ouvre toutes les portes, ce n’est pas une bonne clé. Il me paraît fondamental que les pays du sud se réapproprient leur identité ainsi que la connaissance de leurs problèmes. Le système de l’aide est une imposture. L’ancien ministre français et maire breton Kofi Yamgnane est aussi un authentique togolais. Il avait eu l’idée de créer dans sa petite ville un conseil des Anciens sur le modèle africain. Cela a été un grand succès. On s’est aperçu que nos vieux avaient des choses à dire et des idées que d’autres n’auraient pas eues. Une centaine de communes ont ensuite invité Kofi Yamgnane à les aider à monter la même chose chez eux » (Serge Latouche – professeur à Paris Sud).

Ce qu’il faut également mettre en exergue, la Kabylie devait son système de production économique également à ses institutions démocratiques au sens inscrit dans le dicton qui « Il n’y a pas de démocratie, là où le pauvre a faim » (wlac laεdil anda yelluz igellil).

CONCLUSION

En guise de conclusion, l’on peut se poser juste des questions tsoutes simples qui ont court chez les petites gens du monde entier :

1 – "Pourquoi dans un monde si riche, un milliard d’individus ne mangent pas à leur faim ?"

2 – Pourquoi un enfant meurt toutes les secondes faute de soins, d’eau et de nourriture ?

3 – Pourquoi des pays "riches" du Tiers Monde ou du Sud – le cas de l’Algérie est là pour nous tenir éveillés – sombrent de plus en plus dans un environnement pollué où les fleuves et les rivières ainsi les rares bois et forêts deviennent de véritables décharges publiques ? Pourquoi malgré ses réserves en millions de pétro-dollars n’arrive-t-elle pas à donner une vie "décente" à ses citoyens ? Pourquoi la jeunesse algérienne ne rêve-t-elle que d’une chose : quitter l’Algérie ! … Et puis qu’adviendra-t-il des Algériens le jour où les puits de pétrole seront asséchés ??

Nous constatons donc qu’un pays peut également mourir de ses richesses … si elles ne sont pas équitablement distribuées : dépensées dans le cadre d’investissements porteurs  qui peuvent permettre un développement endogène harmonieux : dans lequel chaque Algérienne et chaque Algérien verrait son intérêt à travers celui de son pays. Pour ce faire, il faut que les décideurs politiques aspirent à voir l’Algérie s’aligner au rang des grandes nations de ce monde. Comme disaient les Anciens Kabyles :"Un pays digne de ce nom est d’abord celui qui s’inquiète du devenir de ces citoyens"  (tamurt wi aâziz yisem, ttinna ihudren arraw-is).

Beaucoup de petites questions – si elles venaient à recevoir une réponse adéquate – mettraient fin à beaucoup de malheurs sur cette terre qui ne demandent qu’à nourrir tous ses enfants !


[1] Ch.-A. Julien, Histoire de l’Afrique du Nord des origines à 1830, 1994, p. 451.

[2] La loi malthusienne est basée sur le rapport dynamique entre l’accroissement de la population et l’accroissement des subsistances.

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Lwennas Matoub

Bonjour à vous tous qui aimez Lwennas !

Nous sommes le 25 juin 2011. Une triste date !

C’est le jour anniversaire de l’assassinat de Lwennas. Comme vous tous qui l’aimez, j’ai eu une pensée pour lui. Pensons à lui à l’unisson et nos pensées lui parviendront…

Amuli aberkan n Lwennas izem n Jerjer.

Noir anniversaire du Lion du Djurdjura

Lounès MATOUB (1956-1998), chanteur kabyle engagé à la figure charismatique et aux vers incisifs, il clamait et chantait haut et fort la reconnaissance officielle de la langue amazighe en Algérie. Il fut assassiné en Kabylie le 25 juin 1998. Sa voix trace encore et à jamais des myriades d’étoiles dans la nuit noire qui l’avait emporté. Défenseur acharné de la démocratie et de l’identité berbère, sa poésie et ses chants portaient et continuent de porter un message universel empreint de liberté et de lumière.

Vous, qui vouliez sa mort ; vous pensiez l’avoir tué ; mais il est plus vivant que jamais !

Entendez ! Entendez  Sa voix rocailleuse et fière qui porte au loin le message de ses ancêtres : « Vous ne pouvez me tuer ! Liberté ! Liberté ! Liberté ! Liberté ! Liberté ! Liberté ! Tilelli ! Tilelli ! Tilelli ! Tilelli ! Tilelli ! Tilelli ! … Tamazight ar d-attili ! Taggurt yiggwas a-tt nelli ! »

Ayen…?

Ayen f-i yeghli iban

Yedda-d di ljernan

Ar tura heddren fell-as

Nekwni I-gellan d-imawlan

Deffir-es neggwi igheblan

Mi d-nemmekta Lwennas.

 Awal yecna d-aquran

Nessen-it d-ameqqwran

Ameslay yeggwi-t wasif

Yak yegrareb deg’berdan

Yeggwedh si yal amkan

Axater azal-is ghwezzif.

Awal yenna d-azedgan

Fell-as uran inagan

Isem-is ikcem deg’mezruy

Ur ntettu ur neggan

Mi yeggul s Jmaâ lliman

Arrac ttawin-t deg’wqerruy.

 Yiwen wass mlalegh yid-es

Ina-d eyyagh a-nhewwes

Nekcem ar yiwet lqawa

Hussegh s wul-is yuyess

Ibgha lbatel ad yekkes

Di tmurt a d-binent tregwa.

 Tiregwa g-wedrar yenjer

Anwa ur nessin Jerjer ?

Anwa ur nesli i Lwennas ?

Seg’Gewawen ar At Yedjer

Tudert-is yakw temjujer

Tarwiht-is yeggwi-tt errsas.

 Yehka-yid yiwen yizri

Afrux yufgen I tziri

Yeggul ur iris f-akal

Yufeg yeggwi-t ubehri

Avandu lehwa abruri

Yettnadi f tmurt n ttkal.

Yedda iggumma ad ires

Yewwet-is lebraq ar yighes

Ufan-t yeghli nnig Tizi

Af laârac tamrart tekres

F tmazight mazal taâkes

Ljur yerna di teghwzi.

Assa tassa-w tergagi

Kerhegh amuli-yagi

Mi d-mmektagh i-gedhran

Tudert n Weqbayli tneggi

Lehzen deg’warrac ireggwi

Erzag am akken d qedhran !

Ay awal i d-yessawlen

Awal I d-yejja Lwennas

Nezra idamen ttazzalen

 Mazal semsaden lemwas

A Rebbi ger-as-d ighalen

Ternudh essber I yemma-s !

Samedi, 25 juin 2011.

Le 22 juin 2010

Juste  un modeste témoignage  à la mémoire de ce Chasseur de lumière.

Lwennas – Aseggad n tafat

Ay akal ihemmel yexreb

Txilek hader ssifa-s

F-iles-is atas i-gεetteb

I-wakken a d-ibin wayla-s

Ar assa tasa-w texreb

Af ayen iεeddan fell-as.

Ay akal anida ylul

Keçç tezrid d-acu yeswa

Yak azekka-ynes deg’wul

Ljetta-s wergin terka

Immut af ayen yeggul

Lwennas yugar Mekka.

Ay akal ad ak iniγ

Ammer yunwas d-ass n lheq

Deg’wul-iw ad ak lliγ

As tesledh mi d-ibbaâzeq

Am netta wergin ufiγ

Awal-is  iheggu yneq.

Yeggwra-d wawal i-gecna

Teggwra-d taγwect deg’genwan

Mazal yakw ayen yenna

Amzun d-itij i d-yedhwan

Isem-is mechur di tmura

Hemmlen-t medden d-imawlan.

Cfiγ yiggwas di ccetwa

Nemlal xas ur nemyusan

Yenna-k a-nsew lqahwa

A-nmeslay f-ayen ur nuksan

Assenni i zriγ i-genwa

Icuba ar wedrar yefsan.

Ggwiγ-d awal f Lwennas

Izem g-wakal d yizran

Ma yxus agh taâfu yemma-s

Nettawi-t seg’wul zzran

Ayen ara d-nini fell-as

Yak iggwi lâaz d-ameqqwran.

Paris, le 25 juin 2000.

J’ai eu l’honneur et le bonheur de rencontrer Lwennas Matoub une fois.  Je ne le connaissais pas.  Je sortais de la Sorbonne et je tombai sur un jeune homme que j’ai eu du mal à reconnaître : Jean, tee-shirt et basket ! Je n’avais pas l’habitude de voir Lwennas Matoub dans cette tenue…  C’est lui  qui vint vers moi spontanément pour me saluer. Quel ne fût mon étonnement ! Après les salutations d’usage, il me proposa d’aller prendre un café ! Je ne croyais pas mes oreilles !

Une fois attablés, je lui demandais : "D-acu ara teswedh ?" Il me répondit : "Di laânaya-k m’ur yi-d nnidh qbel d-acu ara teswedh kecci !"

Je lui dis alors en riant : "Nekk hemmlegh coca-cola !"

Il se tourna vers le garçon et lui cria : "Deux coca, SVP !"

Bien des années après, je rencontre quelqu’un qui le connaissait et à qui je raconte ma rencontre avec Lwennas. Il me dit plein d’étonnement :"Je suis étonné qu’il ait pris un coca cola, car il aime tout à fait autre chose !"

J’ai fini par comprendre que si Lwennas avait pris la même boisson que moi, c’était une  façon de me témoigner le respect qu’il éprouvait pour moi ! N’est pas respectueux qui veut ! N’est-ce pas ?

Nous nous étions quittés après qu’il m’ait donné son numéro de téléphone. Je ne l’ai jamais appelé, non pas que je sois fier – comment l’être face à ce grand homme devant qui j’étais et je demeure insignifiant ! – je le voyais toujours très entouré… Je craignais simplement de le déranger et…  surtout de déranger ceux qui l’entouraient…

Youcef Allioui – 22 juin 2010


Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Lwennas

Bonjour à vous tous qui aimez Lwennas Matoub !

Juste un témoignage – un modeste témoignage – à la mémoire de ce Chasseur de lumière qu’était Lwennas Matoub.

Lwennas – Aseggad n tafat

Ay akal ihemmel iqelleb

Txilek hader ssifa-s

F-iles-is atas i-gεetteb

I-wakken a d-ibin wayla-s

Ar assa tasa-w texreb

Af ayen iεeddan fell-as.

Ay akal anida ylul

Keçç tezrid d-acu yeswa

Yak azekka-ynes deg’wul

Ljetta-s wergin terka

Immut af ayen yeggul

Lwennas yugar yar sekka !

Ay akal ad ak iniγ

Ammer yunwas d-ass n lheq

Deg’wul-iw ad ak lliγ

As tesledh mi d-ibbaâzeq

Am netta wergin ufiγ

Awal-is  iheggu yneq.

Yeggwra-d wawal i-gecna

Teggwra-d taγwect deg’genwan

Mazal yakw ayen yenna

Amzun d-itij i d-yedhwan

Isem-is mechur di tmura

Hemmlen-t medden d-imawlan.

Cfiγ yiggwas di ccetwa

Nemlal xas ur nemyusan

Yenna-k a-nsew lqahwa

A-nmeslay f-ayen ur nuksan

Assenni i zriγ i-genwa

Icuba ar wedrar yefsan.

Ggwiγ-d awal f Lwennas

Izem g-wakal d yizran

Ma yxus aγ taâfu yemma-s

Nettawi-t seg’wul zzran

Ayen ara d-nini fell-as

Yak iggwi lâaz d-ameqqwran.

Paris, le 25 juin 2000.

J’ai eu l’honneur et le bonheur de rencontrer Lwennas Matoub une fois. Je ne le connaissais pas. Je sortais de la Sorbonne et je tombai sur un jeune homme que j’ai eu du mal à reconnaître : Jean, tee-shirt et basket ! Je n’avais pas l’habitude de voir Lwennas Matoub dans cette tenue… C’est lui  qui vint vers moi spontanément pour me saluer. Quel ne fût mon étonnement ! Après les salutations d’usage, il me proposa d’aller prendre un café ! Une fois attablés, je lui demandais : "D-acu ara teswedh ?" (Que veux-tu boire ?) Il me répondit : "Di laânaya-k m’ur yi-d nnidh qbel d-acu ara teswedh kecci !" (De grâce, dis-moi d’abord ce que tu prends, toi !)

Je lui dis alors en riant : "Nekk hemmleγ coca-cola !" (Moi, j’aime le coca !)

Il se tourna vers le garçon et lui cria : "Deux coca, SVP !"

Bien des années après, je rencontre quelqu’un qui le connaissait et à qui je raconte ma rencontre avec Lwennas. Il me dit plein d’étonnement : "Je suis étonné qu’il ait pris un coca cola ,car il aime tout à fait autre chose !"

J’ai fini par comprendre que si Lwennas avait pris la même boisson que moi, c’était une  façon – propre à ce grand chasseur de lumière -  de me témoigner le respect qu’il éprouvait pour moi !

Nous nous étions quittés après qu’il m’ait donné son numéro de téléphone. Je ne l’ai jamais appelé, non pas que je sois fier – comment l’être face à ce grand homme devant qui j’étais et je demeure insignifiant ! – je le voyais toujours très entouré… Je craignais simplement de le déranger et… surtout de déranger ceux qui l’entouraient…


Youcef Allioui  – 22 juin 2010

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Lybia Imazighen

Imaziγen n libya d wid n Tmazγa s tirni

Tilelli d Wurawen n Yennayer 2961 !

Liberté et meilleurs voeux pour les Berbères de Libye, d’Afrique du Nord et du monde entier !

Qui se soucie des millions de Berbères qui subissent chaque jour humiliation, oppression et tyrannie dans le pseudo "Monde Arabe" forgé par les puissances occidentales ? Leurs journalistes et leurs intellectuels se complaisent et se délectent d’un globalisme aliénant et réifiant qui se soucie peu de la condition pitoyable dans laquelle vivent les Imazighens sur la terre de leurs ancêtres. Tous  s’entendent sur cette connivence trompeuse et menteuse pour noyer plus de 30 millions d’âmes amazighes sous les vocables "Les Arabes" et "Les musulmans". La loi du plus fort, celle du moindre effort semble être de mise sur les penseurs de l’ancienne puissance coloniale qu’est la France.

Les droits de l’Homme sont distribués selon une taxinomie géopolitique et ethnographique qui font fi de millions de femmes, d’hommes et d’enfants qui souffrent chaque jour des exactions des pouvoirs d’un ‘monde" factice bâti sur le pétrole et le mépris des droits fondamentaux du peuple autochtone et premier qu’est le peuple amazigh-berbère.

Nous subissons la connivence des systèmes politico-économiques qui s’arrogent le droit de condamner au silence et à l’inexistence – Les Imazighens n’existent pas ! Sauf dans quelques revues pour touristes en mal de folklore ! – de tout un peuple à qui les ex-puissances coloniales font payer son engagement dans la lutte pour la libération des "pays arabes" !

Qui a dénoncé le massacre des enfants kabyles (dont 126 ont été assassinés à l’arme de guerre) et dont plusieurs milliers ont été blessés et dont des centaines sont encore infirmes ! Certainement pas les intellectuels et médias français ou étrangers ! Dès qu’il s’agit des Berbères, des Imazighen, silence radio ! Personne n’en parle et un mutisme absolu dans une connivence jugulée par la manne pétrolière et le pseudo "monde arabe", formule d’un globalisme fascisant qui fait fi de l’existence de millions de Berbères qui sont opprimés sur leur terre.

Ce qui est angoissant et douloureux, c’est de constater que rien n’est entrepris – par nos partis politiques –  d’un point de vue d’une stratégie de solidarité et d’union pour protéger la Kabylie et la population kabyle. Nos responsables politiques s’égosillent – à qui veut bien l’entendre – contre le gouvernement qui en fait ses choux gras vis à vis des observateurs étrangers :"Voyez-vous, l’opposition algérienne s’exprime et dit ouvertement ce qu’elle pense !!"

Et tout va ainsi, et dans le meilleur des mondes…

Aussi toutes les exactions subies par le peuple amazigh où qu’il soit n’ont d’intérêt pour personne et surtout pas pour les intellectuels français et européens qui – pour des analyses réductrices et fallacieuses – se contentent de se gargariser de mots savants à travers un haut niveau d’abstraction pour expliquer – soit disant – à travers les événements de Tunisie, les répercussions sur les autres pays "du fameux monde arabe".

Tous les autres pays – à commencer par l’Algérie et le Maroc – sont vus et analysés d’un point de vue socio-politique à travers la lorgnette tunisienne. Certes, il y a des similitudes entre tous les pays d’Afrique du Nord qui tiennent leur essence première d’une berbérité écartée, oubliée et sacrifiée ici et là ; mais quelles différences entre l’Algérie et la Tunisie ? Elle est encore plus criante si l’on compare l’Algérie à l’Egypte. Et les récents événements déclenchés par une simple rencontre de football entre les équipes algériennes et égyptiennes sont là pour nous tenir éveillés !

Les observateurs et journalistes français – je parle des plus sérieux – devraient s’atteler à davantage de rigueur et de méthode (d’observation) et d’esprit d’analyse pour arrêter ces amalgames fâcheux qui plongent dans l’ignorance du monde les populations occidentales et notamment la population française.

Tant que l’on parlera des pays – où tant de différences et de disparités existent – en utilisant deux vocables réducteurs ("Le monde arabe"), les Imazighen doivent réfléchir davantage à sortir de cette noyade à travers laquelle on "pense" leur mort certaine.

Le peuple berbère est un chef-d’oeuvre en péril. Et seule une conscience pan-berbère – tamayna tamazight – peut écarter notre disparition programmée par une pensée mortifère et  globaliste occidento-orientaliste.

Chaque Amazigh(e) doit être pénétrée de cette réalité réifiante qui fait de nous un peuple déjà considéré comme mort et inexistant par des mondes (occidental et oriental/arabe) qui s’opposent sur tout sauf sur l’absence de considération du peuple amazighe-berbère.

Il faut que les Imazighen, qui sont depuis toujours prompts à défendre toutes les causes, se disent que les autres n’ont pas besoin d’eux. Il est donc temps que chacun de nous pense d’abord à défendre sa propre cause, celle du peuple amazigh menacé d’extinction !!

Au seuil de ce nouvel an berbère 2961, nous devons penser haut et fort et apporter notre soutien :

Pour les Imazighen de Tamazgha et du monde entier.

Plus particulièrement pour ceux qui croupissent en prison ou qui souffrent en exil à cause des régimes autoritaires arabes.

Ma pensée va notamment aux Imazighen de Libye qui souffrent sous le joug du tyran arabe Kadhafi.

A l’artiste amazigh Abdellah ACHINI qui a été condamné à 5 ans de prison ferme au mois de mai 2009 pour avoir participé au Festival de la musique amazighe qui a eu lieu aux Iles Canaries en 2006. Il a surtout été condamné pour son engagement pour la cause amazighe. Oppression qu’il stigmatise à travers sa poésie et sa chanson.

Aux frères Mazigh et Madghis BOUZAKHAR – militants de la cause amazighe –

Ils ont été enlevés dans leur domicile à Tripoli par les services de sécurité libyens. Leur domicile a été investi à maintes reprises par la police libyenne qui a confisqué les ouvrages de la bibliothèque familiale, les ordinateurs et les CD et DVD qui s’y trouvaient.

Quel reproche fait-on à nos frères Imazighen ?

On leur reproche d’avoir eu un entretien avec un touriste italien sur la situation des Imazighen en Libye.

Mais surtout de se déclarer ouvertement Amazighs et de  stigmatiser au grand jour la situation indigne et tyrannique du régime libyen qui pèse sur le peuple amazigh de Libye !

Pour dénoncer la politique répressive et tyrannique du régime libyen ainsi que l’arrestation arbitraire de nos frères militants amazighs – les Associations des Imazighen de France – Tamazgha, Afafa, Taferka, Tamaynut-France, appellent à un rassemblement au Parvis des droits de l’Homme au Trocadéro le dimanche 23 janvier 2011 à 14 heures.

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Les chasseurs de lumières

LES CHASSEURS DE LUMIERE

Ou comment les anciens Kabyles voyaient la dictature et l’oppression à travers leur littérature orale.

ISEGGADEN N TAFAT

CONTES ET MYTHES KABYLES

TIMUCUHA D-IZRAN

Bilingue berbère-français paru aux Editions L’Harmattan)

LES CHASSEURS DE LUMIERE – ISEGGADEN N TAFAT

En signe d’hommage et de gratitude, je dédie ce livre à la mémoire de trois chasseurs de lumière, défenseurs éclairés de la liberté et de la langue berbère amazighe. Ils avaient consacré sans partage leur vie durant à la lutte contre toutes les aliénations. A eux trois, ils symbolisent cette Algérie de la sagesse et des lumières, chère aux Anciens kabyles.

Mouloud MAMMERI (19717-1989), mort dans un accident de voiture (un arbre au travers de la route !) à son retour du Maroc où il avait participé à un colloque sur la langue amazighe. Homme de science, écrivain, grammairien et poète, il fut le chantre de la culture berbère. Ce sage des lumières s’était battu contre tous les vents et les marées de l’ignorance pour sortir notre langue des griffes de l’obscurantisme dans lesquelles elle était maintenue en Algérie et en Afrique du Nord.

Tahar DJAOUT (1954-1993), journaliste et poète kabyle, il était sans doute le plus grand écrivain algérien d’expression française. Il fut assassiné à Alger en juin 1993.  Il était devenu par son intégrité intellectuelle, sa modestie, son courage inébranlable et son immense talent d’écrivain le symbole de la résistance au fanatisme. C’était lui qui disait : « Si tu dis, tu meurs ; si tu ne dis pas, tu meurs. Alors, dis et meurs ! »

Lounès MATOUB (1956-1998), chanteur kabyle engagé à la figure charismatique et aux vers incisifs, il clamait et chantait haut et fort la reconnaissance officielle de la langue amazighe en Algérie. Il fut assassiné en Kabylie le 25 juin 1998. Sa voix trace encore et à jamais des myriades d’étoiles dans la nuit noire qui l’avait emporté. Défenseur acharné de la démocratie et de l’identité berbère, sa poésie et ses chants portaient un message universel empreint de liberté et de lumière.

Introduction

« Qu’est ce qui sépare le mythe du conte ? C’est un mince fil caché dans une énigme. » (Ma mère, Tawes Ouchivane Allioui).

L’idée d’une montagne ou d’un arbre qui se déplace, d’un courant d’eau, du vent ou du nuage qui parle, apparaît fréquemment dans les récits mythologiques kabyles. Cependant, et c’est là que je veux en venir, il est sous-entendu que toutes ces choses ne sont que les supports de telle ou telle force immatérielle – parfois (mais pas toujours) celle du Souverain Suprême – faisant partie de ce qui a été appelé par les spécialistes « une image conventionnelle du monde ».

En revanche, la perception immédiate des réalités ambiantes, à l’aide d’artifices et d’images allégoriques, n’écarte en aucun cas une analyse qualitative. Elle permet aux anciens Kabyles de parachever à leur manière leur apprentissage de l’existence et d’aiguiser ainsi adéquatement leur outillage intellectuel.

Produit  simultané de la croyance ancienne, de l’expérience quotidienne et de l’imagination créatrice, le mythe et le conte apparaissent comme de véritables jardins de symboles. Ils sont souvent constitués avec des moyens verbaux extrêmement simples. C’est cette simplicité qui fait aussi leur profondeur. Il faut donc savoir non seulement les repérer, mais aussi et surtout savoir les lire et en interpréter le sens caché. Le symbole chez les Kabyles – comme l’a si bien montré Jean Servier[1] – n’est en fait qu’une figure de la réalité quotidienne, un reflet ou, plus encore, une image de l’environnement naturel.

Comme le lecteur averti s’en rendra aisément compte en parcourant les récits, cet environnement n’est pas dépourvu de tout caractère abstrait. Même si l’action des récits ne peut éviter les sentiers de la fiction,  elle ne quitte pas pour autant la terre ferme, sûre et rassurante du concret : les personnages de l’univers supra naturel à commencer par le plus important d’entre eux – le Souverain Suprême (Agellid Ameqqwran) – descendent et se mettent  bien volontiers au  niveau des Hommes. Le Maître des Cieux se comporte en simple "mortel" – du moins depuis que la mort existe[2] – pour que ses messages soient bien compris de tous.

C’est pour cela qu’il faut éviter de classer rapidement les séquences des récits et les scènes – qui apparaîtront à un moment ou un autre comme des suites d’un raisonnement hautement spirituel et relevant de la mystique à l’état pur –, parmi les phénomènes culturels anachroniques. C’est à cause de leur origine très lointaine – selon l’expression consacrée « depuis que le monde est monde » (g-gwasmi i d-tejna ddunnit) –, que le besoin de survivre a exigé de ces récits, et des croyances qu’ils transportent avec eux, des capacités d’adaptation  extraordinaires.

La portée matérielle des modifications – « les morsures du temps » ou « la rigole des jours » (targa g-ussan), comme disait mon père -, et l’érosion qui se sont opérées à travers de nombreuses générations nous échappent, de même que toute estimation d’ordre chronologique. Quand j’ai questionné quelques Anciens sur les aspects amphigouriques et « embrouillés » de ces récits, j’ai souvent entendu la même réponse : « C’est comme ça que nous l’avons trouvée depuis  la mère du monde : depuis toujours » (Akka i-t i d-nufa si yemma-s n ddunnit). Je rends grâce à mes parents qui avaient cette faculté d’aller jusqu’au fond des choses en faisant apparaître la lumière qui me manquait pour mieux voir dans « les coins obscures » de ces récits allégoriques.

Il arrive ainsi que tel ou tel récit, apparemment ancestral,  soit pénétré d’indicateurs indubitablement plus récents, voire même contemporains de nos pères et de nos mères. Ils s’infiltrent ingénieusement – d’autres diront peut-être "insidieusement" -  dans la trame ou le tissage épique. Cette infiltration a sans doute une mission ou un objectif : celui de renouveler, grâce à leur pouvoir "sécularisateur", les croyances, les personnages et le milieu scénique de notre mythologie qui, sans cela, auraient depuis longtemps disparu.

Le mythe est donc souvent lié à la foi, aux croyances. Et si les Kabyles croient bien volontiers que les faits relatés dans les contes sont imaginaires, il en est tout autrement de ceux qui ont tissé les mythes. Mon grand-père et mon père ainsi que les Anciens de leur génération y croyaient tellement qu’ils me mettaient en garde de ne pas les raconter aux étrangers prompts, d’après eux, à prendre les Kabyles pour des païens et des sauvages ! Mon père disait : « Nous sommes des musulmans même si nous sommes attachés aux croyances de nos ancêtres. Nous ne sommes ni des païens ni des sauvages : nos croyances sont attachées à l’existence du Souverain Suprême, c’est-à-dire notre Seigneur Dieu et à tous les êtres vivants sur terre du plus petit insecte jusqu’à l’homme. Pour nous, il n’y a pas d’opposition entre l’homme et la nature ; ils sont complémentaires. Sur bien des points, nous sommes en avance sur les Arabes et les chrétiens. Ils nous manquent juste un pouvoir politique pour défendre nos idées et enseigner notre langue et notre civilisation. C’est pour cela que les Anciens disaient : « Tous les peuples ont un pays ; nous, nous cherchons en vain le nôtre ! » (Medden yakw sâan tamurt, nekwni anti d-ayla-nneγ !)

Au cours de l’un de nos nombreux entretiens, le grand sociologue de l’aliénation, Joseph Gabel[3], me disait : « Les contes et les mythes kabyles sont chargés de la grande histoire des Berbères et de la pensée profonde de votre peuple. Ils offrent aux chercheurs en sciences sociales une autre façon d’appréhender et de comprendre la résilience due aux dangers que votre père ressentait déjà face à un certain fascisme culturel réifiant, encouragé par la mondialisation, où la différence est perçue comme un empêchement d’arriver le plus rapidement possible au profit. La présence de la différence culturelle et linguistique tempère la supériorité des uns et les privilèges des autres. C’est une façon comme une autre d’aspirer à un monde plus juste où les peuples "minorisés" doivent avoir aussi droit de cité : c’est d’abord grâce à leur langue et à leur culture qu’ils peuvent recouvrer ce droit. A travers le conte et la mythologie kabyles, on sent une certaine aptitude à la résistance sans laquelle la vie peut perdre toute idée d’harmonie et de sens… Je veux dire par-là qu’ils peuvent empêcher une certaine idée de suicide collectif fomenté par un modèle culturel dominant… »

Joseph Gabel avait bien compris que les anciens Kabyles n’entendaient pas les contes et les mythes comme de « simples légendes ». Ce ne sont pas « des histoires de vieilles grands-mères qui se terminent toujours bien », comme d’aucuns l’ont écrit avec un brin d’ironie doublée de mépris. Aux yeux de nos sages, ce sont des récits qui cachent les mystères dont un peuple s’entoure pour sauver ses richesses, sa langue et son âme (iles-is d yiman-is), c’est-à-dire son identité et sa terre.

Joseph Gabel m’a également permis de mieux comprendre une autre vision de la chose : une vision marxiste qui pose le postulat économique comme la première considération de toutes les choses et de tous les comportements. Car selon une pensée ancienne kabyle : « Même le serpent marche aussi sur et pour son ventre ! » (Ula d-azrem iteddu f-uεebbud-is !) Dans la mythologie kabyle, l’ogresse fut à l’origine de la guerre[4]. Elle se faisait passer pour « La mère du monde » et sema la zizanie entre les différents peuples de la terre. Et pendant que ces derniers guerroyaient entre eux, elle profitait pour accaparer tous leurs biens.

Il n’est donc pas difficile d’arriver à la conclusion marxiste « économique et de partage des richesses » de Joseph Gabel, et de comprendre pourquoi ceux qui gouvernent par la force sèment la zizanie entre ceux qu’ils oppressent. Qui ne connaît pas cette vieille formule : « Diviser pour mieux régner ! » Joseph Gabel me disait : « Semer le mensonge pour mieux étendre la manipulation et la division. Le rôle que joue le dictateur est identique à celui du menteur ; c’est un rôle extérieur à son personnage, un rôle aliénant comme celui du fou dont il est question  dans le mythe que vous appelez « mythe de la langue ». »

Selon lui, ceux que les anciens Kabyles ont appelés « Les sages qui savent lire avec le cœur », « Les guetteurs de vent » et « Les chasseurs de lumière » doivent lutter contre le mensonge et faire en sorte que la vérité s’impose. Ils doivent être capables de dire : « La langue et la culture berbères sont de grandes richesses qu’il faut sauvegarder et transmettre. La langue amazighe est  l’héritage millénaire – qui vient de la nuit des temps – qui doit revenir à chaque enfant algérien bien avant toute autre langue. Qu’il s’agisse de poésie, de contes ou de fictions, les écrits d’auteurs kabyles sont toujours interdits à l’école. Quand des élèves y ont accès, c’est du propre chef de l’enseignant et souvent à l’insu de sa hiérarchie ! Toutes les variantes de la littérature orale kabyle sont jugées « subversives » ! Un dicton ancien dit : « Toutes les choses ont des limites, sauf l’ignorance ! » (Sked tasegla, yal taγawsa s tilisa  !)

Dans chaque récit légué par les anciens Kabyles, nous retrouvons le souci de vivre dans l’amour, la connaissance et la sagesse. Il est question de partage et de respect ; du bonheur de la femme et de l’enfant sans lesquels toute recherche d’une vie décente serait vaine. Mon arrière grand-mère Awicha disait : « Donnez du bonheur à la fille et à la femme et vous verrez le pays fleurir comme un arbre au printemps ! » (Fket ccihwa i teqcict t-tmettut, a-twalim tamurt tejjujjug am tejra di tefsut !)

Contrairement à ce que d’aucuns écrivent ici et là, la pensée de nos Anciens n’est pas une pensée passéiste ; bien au contraire ! Il suffit de bien lire (et de comprendre) les récits qu’ils nous ont transmis pour comprendre qu’ils charrient une intemporalité empreinte d’une modernité surprenante. Il suffit de se pencher notamment sur les mythes qui traitent de l’écologie pour comprendre qu’ils sont sur bien des points en avance sur beaucoup d’autres peuples. Mon père n’avait cesse de me répéter que seuls le peuple berbère vénérait les abeilles et avait une fête des insectes[5]. C’est par cette « globalité plénière », au sens Gabélien du terme, que les anciens Kabyles entendaient essaimer à travers leurs récits une vue universelle de leur langue et de leur culture. Le peuple berbère ne revendique rien de subversif ; il veut simplement éviter sa disparition et continuer de vivre comme tous les peuples autochtones menacés de disparition. Les anciens Kabyles savaient que la disparition de leur langue signifie la mort du peuple berbère. Un dicton kabyle nous le rappelle : « Dis, et Dieu t’entendra ! » (Siwel, Rebbi ak d-isel !)

Enfants, ma mère nous racontait l’histoire de cette petite fille qui se laissait mourir car sa belle-mère refusait de lui raconter des histoires. Elle s’asseyait au pied du chêne où était enterrée sa mère et racontait à voix haute que sa marâtre la privait des légendes qui faisaient grandir les enfants. Alors une voix – celle de sa mère – sortit de la souche de l’arbre pour lui raconter les contes merveilleux qui faisaient grandir les enfants… Comme dans beaucoup de légendes et de mythes – tels que ceux que je rapporte ici – les Anciens avaient su savamment réunir prose et poésie. Dans ce conte pour enfant – même si mon père disait que les contes n’ont pas d’âge – à travers l’arbre, ma mère contait et chantait en pleurant à chaudes larmes :

Il était une fois, ô ma fille chérie !

Un pays où la nuit veille sur les enfants

Une étoile dans le ciel qui ne faiblit jamais

Qui dit des légendes où tous les enfants jouent

Autour de la lune, ils font de belles rondes.

Il était une fois, ô ma fille chérie !

Un pays où le jour a le goût du printemps

Où les enfants se cherchent dans les champs de blé

Quand les coquelicots rougeoient sous les rayons

Quand l’oiseau chante et que l’abeille butine.

Il était une fois, ô ma fille chérie !

Un nuage dans le ciel caressé par le vent

Pour qu’il lâche la pluie qui fait rire les enfants

Il était une fois où le soleil s’amuse

A dire tous ces mots qui font vivre le temps.

Quand je discutais avec ma mère à propos de cet interdit qui entourait et qui entoure toujours la transmission de notre littérature orale dans les écoles algériennes, elle donnait son sentiment en disant : « Je ne comprends pas ce qui peut les déranger dans un conte ou une poésie pour enfant ! » Après un moment de réflexion, elle s’exclama : « Que je suis innocente ! C’est évident : ils ne veulent pas de notre langue car elle est différente de l’arabe ! Et comme ils disent que nous sommes des Arabes… C’est un peu l’histoire du merle qui se moque du hibou… L’alouette a pris la défense du hibou en disant au merle : (Bien qu’il te paraisse lugubre, le chant du hibou est pareil au tien, sinon plus beau : car lui, c’est dans le noir qu’il cherche la lumière !) » Elle continua son raisonnement en disant : « Ceux qui nous gouvernent se prennent pour des merles dont le chant doit s’imposer à nous. Ils nous considèrent donc comme des hiboux qui chantent de façon lugubre… En réalité, ils n’aiment pas notre langue parce qu’elle les dérange par sa beauté et le sens qu’elle donne à notre vie. Mais elle les dérange surtout à cause de la conscience et de l’aptitude qu’elle nous donne pour comprendre le monde dans lequel nous vivons… »

C’est suite à cet échange que nous avions eu ensemble que ma mère avait souhaité apprendre à écrire en kabyle. Elle me disait en riant : « L’alouette a dit : Il n’y a pas d’âge pour apprendre à voler : il suffit de remuer les ailes ! »

Je reste encore profondément ému à chaque fois que je repense au courage qu’elle avait déployé quand elle voulait que je lui apprenne à écrire. Elle avait alors 74 ans ! Je la vois encore – inclinée sur la feuille de papier, le stylo à la main – qui appuyait de toutes ses forces physiques et mentales pour retranscrire. Après avoir appris à écrire son nom et son prénom, le premier mot qu’elle voulut apprendre à écrire fut « conte » (tamacahutt). J’aurais donné cher que mon père voie cela ! Lui qui, pour me convaincre, me répétait bien souvent cette phrase : « Ecris ce que tu peux en kabyle, tes enfants le trouveront ! Tu verras, cela t’aidera aussi à mieux comprendre les autres et les choses de la vie ! »

Présentation des récits de ce livre

1 –  Les chasseurs de lumière

Ce conte m’a été raconté plusieurs fois par mon père qui le classait dans la catégorie des « contes du temps des lumières » (Timcuhal).  Mon père le mettait en avant pour expliquer les fondements démocratiques de la cité kabyle. La première fois que mon père me l’avait raconté, j’en étais tout fier, car le surnom qu’il m’avait donné correspondait au prénom du héros, Vousvouss. Rien a priori ne distingue ce conte des autres en dehors de la classification savante qu’en avaient faite les Anciens : « Contes des temps des lumières » (tamcahilt). Malgré cette classification, je me demande quand même si nous ne sommes pas en présence d’un mythe désacralisé ? Il manque juste « l’indice de dénonciation du signe mythologique » (Malek Ouary). En dehors de l’absence du « Souverain Suprême » (Agellid Ameqqwran), tous les autres ingrédients qui constituent le mythe sont présents dans ce récit, même si sa « modernité » peut surprendre ou « choquer ». Je n’en ai pas retrouvé d’autres versions. Il ne figure pas non plus dans les contes et les mythes recueillis par Léo Frobenius[6] dont nous devons la traduction en français à Mokran Fetta. S’agissant des mythes kabyles proprement dits, l’africaniste allemand en avait recensé 26 sous le titre « Les mythes de la création de l’univers et la conception du monde. » Ces mythes font partie du Tome 1 qui porte le titre de  Sagesse. Parmi les autres récits  classifiés parmi les contes, j’en ai relevé plusieurs autres récits qui sont également à considérer comme des récits mythologiques tel celui qui porte le titre  Le combat des Amazones , que j’ai recueilli auprès de mon père sous le titre kabyle : Les filles du temple (Tullas n timezgida). Signalons également un album du chanteur kabyle Idir qui porte le titre  Les chasseurs de lumière.

2 – Le jardin de l’ogresse

« Le jardin de l’ogresse » est un conte dont j’ai relevé plusieurs versions. Il est classé parmi « les contes des ogres et des ogresses » (tihjjiwin). Les deux versions les plus connues portent les titres de L’histoire des deux frères et Les chevaux de vent. Taos Marguerite Amrouche nous a gratifiés d’une magnifique version (en français) dont le titre est Les chevaux d’éclair et de vent. Une autre version – que j’ai relevée dans la région du Guergour –  ressemble  davantage à celle que je tiens de ma mère qui classait ce conte dans « le cycle de Mdakkel », héros légendaire kabyle que nous avons déjà rencontré dans mes précédents ouvrages[7]. Ce fut donc ce héros légendaire qui tua l’hydre à 7 têtes, que nous retrouvons dans  Le jardin de l’ogresse avec la particularité suivante : il n’est plus fils unique mais l’aîné d’un petit frère aventureux et imprudent répondant au prénom de « Mazagran » (Maze$ran). En volant au secours de son jeune frère, parti à la découverte du jardin de l’ogresse, Mdakkel sera en butte à beaucoup d’épreuves sur son chemin.

3 – Conte du coffre

Le deuxième titre de ce conte Un coffre au-dessus du marché (Asenduq nnig ssuq) fait allusion à une énigme kabyle dont l’énoncé complet est le suivant : « Un coffre fermé au-dessus du marché[8] » (Asenduq lmeγluq, i d-yekkan nnig ssuq). Mon père le classait dans la typologie des contes dits « contes énigmatiques » (timyifran).

Voyant son père toujours enfermé dans son palais, un jeune prince sagace veut découvrir un peu plus son peuple. Pour ce faire, il se rend au marché et dit à ses sujets présents – marchands et clients – qu’il ne leur permettra de vaquer à leurs occupations que lorsqu’ils auront trouvé la clé de trois énigmes, dont la première est : « Quel est l’être qui, le matin, marche sur quatre pattes, à midi sur deux et le soir sur trois ? » La deuxième énigme parle d’un arbre à douze branches et dont chaque branche porte trente feuilles. La troisième énigme qu’imposa le prince est celle qui rappelle le titre du conte : « Un coffre fermé au-dessus du marché. »

Une page célèbre de la mythologie grecque qui met en scène Œdipe et le Sphinx : arrivant près de la ville de Thèbes, le jeune homme se trouve face à cette créature au corps de lion et au buste de femme. Celle-ci pose cette énigme à tous les voyageurs et dévore impitoyablement ceux qui échouent… Œdipe résout l’énigme et le Sphinx, de dépit, se jette dans le précipice. En avance sur leur époque, les anciens Kabyles mettent en avant, non pas un jeune homme, Œdipe, mais une jeune fille – dont le prénom est « Benjamine » (Tamazuzt) – qui arrivera à résoudre toutes les énigmes du jeune prince jusqu’à celle du coffre[9].

Ce conte est l’un des préférés de mon père à cause de la mise en avant du jeu des énigmes qu’il considérait comme l’une des merveilles culturelles portées par la langue kabyle. C’est aussi l’un des contes les plus racontés par les jeunes filles kabyles, notamment pendant les veillées de mariage. Et l’on comprend aisément pourquoi ! L’héroïne est une jeune fille, et le conte permettait l’introduction du jeu des énigmes auquel les Kabyles aimaient s’adonner.

Ce jeu permettait aussi de varier la transmission orale et d’obéir à une règle ancestrale. Ma mère disait : « On n’a pas le droit de raconter pendant plus de quatre jours de suite des contes sans les « couper » par d’autres procédés et méthodes de transmission orale tels les mythes, la poésie, les joutes oratoires, les proverbes, les énigmes ou d’autres jeux. Les Anciens appelaient cette limitation à quatre jours : la borne des contes (tilist n tmucuha). »

4 – Vava-Ynouva et Ghrova

Je tiens ce conte de ma mère qui affirmait que notre village avait connu – « à peu d’ogres près ! » – la même chose. Il y a fort longtemps, disait-elle, le plus vieux sage de notre village qui s’appelait « Mohand Verver le noble » (Muhend Berber Aqerεi) quitta le village pour une histoire de polygamie. Soyons plus précis et écoutons ma mère : « Un homme de notre village (Ibouzidène) décida de prendre une seconde épouse au mépris du droit de la cité qui interdisait cette pratique pourtant permise par la religion musulmane. En général, le droit kabyle stipulait qu’un Kabyle qui souhaitait s’appuyer sur le droit coranique, dans une affaire le concernant, avait tout à fait le droit. Sauf si un plaignant mettait en avant le droit kabyle ; dans ce cas, c’était le droit endogène (le droit berbère) qui s’appliquait et non pas le droit musulman. Quand le sage Mohand Verver le noble porta l’affaire de la polygamie devant l’Assemblée générale des citoyens (Agraw), il s’attendait – en vertu de l’application du droit interne – à ce que sa requête fût aussitôt entendue. Mais au lieu de cela, comme le polygame était un personnage puissant – une sorte de chef des gendarmes de la cité – l’Assemblée le désavoua. Ce dernier ne put supporter un tel déni de justice et déclara aux membres de ladite Assemblée (ixfawen n wegraw) : « Par ce qui vole et se pose, de village de dictateurs je ne resterai entre eux ! » (Aheq ayen yufgen yersen, a taddart iwursusen ur ttγimaγ ger-asen  !) Il quitta donc le village d’Ibouzidène et s’en alla s’installer dans une cabane à la sortie de celui-ci. Comme la coutume l’exigeait, chaque semaine, une famille du village pourvoyait à sa nourriture et à tout ce dont il avait besoin. » Dans le conte, c’est la propre petite fille du sage qui abandonna son village, qui tenait à s’occuper de son « Père-servant » (Vava-Ynouva). Tous les soirs, Ghrova rendait visite à son grand-père pour lui porter ses repas et vaquer au petit ménage pour faire en sorte que la cabane fût la plus supportable possible… Dans ses Contes de la tradition orale kabyle[10], Larbi Rabdi nous offre une version bilingue qui porte le titre de Baba Inuba. Taos Amrouche nous a également laissé une version (en français) dont le titre est Le chêne de l’ogre[11]. Une troisième version figure dans les Contes kabyles recueillis par Léo Frobenius, traduits par Mokran Fetta[12], dont le titre est Avava inuva ou l’histoire de Rova et du lion. Pendant mon service militaire, j’ai entendu deux autres versions inédites de camarades originaires de la vallée orientale de la Soummam (Montagnes d’Achtoub et de Tiggoura At Abbès). Une troisième version – quelque peu arabisée –  m’a été racontée par un autre camarade de service militaire dont les parents ont émigré depuis longtemps vers la ville de Constantine.

5 – Le mythe du vent (Izri g-wadu)

Ce mythe est parmi les tout premiers que je tiens de mes parents. C’est un mythe que j’ai eu beaucoup de mal à comprendre car il est fort singulier par sa forme qui tient à la fois de la prose et de la rime. La première partie tient donc de la forme ordinaire du discours parlé ou écrit, alors que la seconde est assujettie aux règles de rythme et de musicalité propres à la poésie. Ma mère avait commencé par me raconter la première partie, avant « l’intervention » des « Guetteurs du vent ». Comme elle hésitait sur la suite du récit, mon père était intervenu pour compléter le mythe. Surpris encore par cette singularité, j’ai dû demander plusieurs fois à mes parents de me le répéter. J’avais 20 ans quand mon père me l’a redit pour la dernière fois. Il s’y était pris patiemment pour que je le transcrive de nouveau. Nous avons eu ensuite une longue discussion autour de ce récit et de la mythologie kabyle en général. J’avais besoin de plus d’éclaircissements. Une question étonnait toujours mon père car je la lui posais à chacun de ses récits : « Comment toi et ma mère faites-vous pour retenir avec une telle facilité tant de récits ? » Il répondait toujours en souriant : « Nous avons l’avantage des « guetteurs de vent » : comme nous n’avons ni papier ni stylo, nous faisons en sorte de graver dans notre mémoire tout ce que nous entendons. Mais le papier, c’est mieux : car il permettra que ces récits soient lus par les générations futures. »

Comme dans tous les récits allégoriques et notamment dans les mythes, il est toujours difficile de séparer le profane du sacré. Même après avoir fait la « part des choses » entre les deux principes, je n’ai pas toujours compris tous les champs que recouvre le récit mythologique. Il en est ainsi du mythe du vent dont je n’avais réellement saisi le contenu qu’après avoir écrit ce qui suit : « Le Kabyle avait combattu avec succès le vent qui refroidit l’atmosphère et brise la plante. Il avait édifié des murettes qui entouraient ses champs ; il avait planté des arbres et des haies. Dans un pays à dominante saharienne, les Anciens avaient mené une action fondamentale sur la température. Ce qui a donné ce climat tempéré et ambiant à la région kabyle. Le vent était considéré, à juste titre, comme l’élément le plus influent des éléments physiques. Pour le contrôler un tant soit peu, les Anciens avaient compris qu’il leur fallait prendre grand soin de l’arbre. Le dicton le dit : ‘ Là où l’arbre est absent, la terre est à la merci du vent’ (Anda wlac aleccac, adu akken ibγu yettdac).  L’arbre n’était pas seulement considéré comme un « vulgaire végétal », mais en véritable « ancêtre de l’homme. » Dans la mythologie kabyle, le Souverain Suprême a créé l’homme du frêne : premier arbre de la création chez les Berbères et d’autres peuples premiers, tels les Suédois. Les Anciens disaient « À chaque fois qu’un arbre tombe, c’est une personne qui succombe. Et le jour où il n’y aura plus d’arbres sur la terre, c’en sera fini de l’humanité[13]. »

Un dicton mythologique, qui met en scène le vent, dit : « Le vent a dit : ‘Celui qui a compris ma portée saura ce qu’est la valeur du jour ; il verra plus clair quand il marchera dans la nuit car je veillerai sur lui’ (Yenna-yas wavu  : Kra g-win yessnen azal-iw, ad yissin azal g-wass  ; deg id ad yeddu sari fell-as zgiγ d-aεessas)

6 – Le poète et l’hiver (Izli ger tegrest d-umsefru)

Nous sommes (encore !) en présence d’un mythe fort singulier[14] que mon père m’a raconté pour la première pendant le rude hiver de 1969. C’est un récit poétique qui met en scène le poète (amsefru) et l’hiver[15] (tagrest) qui se mesuraient à travers une joute oratoire (izlan). L’izli, qui n’est aujourd’hui qu’un simple poème chanté, était autrefois une joute d’un genre très précis. Les règles qui régissaient cette fameuse joute sont inscrites dans un dicton non encore oublié : « Pendant les izlan, ce qui est ressenti doit être dit ; en dehors des izlan, plus aucune rancune[16] ! » (Deg izlan illan yella, ar berra wer ccehna !)

Jadis, l’hiver était très rigoureux. Il tuait tout sur son passage : végétal, animal et humain. Les anciens Kabyles cherchaient une solution pour mettre un frein aux exactions de l’hiver : personnage méchant, exécrable et barbare ! Nous passons ainsi d’une vision économique que nous renvoie le mythe du vent à une approche psychosociale et culturelle où le poète a eu raison de l’hiver par la simple magie du verbe. L’hiver s’avoua vaincu et promit de redevenir plus doux… Pour mon père, le message est on ne peut plus clair : « Les gens ont besoin de poésie et de culture pour vivre. Là où la parole du poète fait loi, les hommes et les femmes vivent dans une société qui respecte la diversité culturelle, celle des idées et des croyances (jjmaâ l_liman). »

Je n’ose pas revenir ici sur l’émerveillement que suscitent encore en moi les veillées nocturnes kabyles qui avaient bercé mon enfance. J’en parle dans tous les ouvrages que j’ai consacrés aux contes. Mon père disait : « De toutes les choses qui permettent à l’homme et à la femme de vivre en harmonie, le  langage est le plus important. Il permet de dire haut et fort ce que l’individu pense. Quand un dictateur interdit la liberté de parole et d’expression, il prétend supprimer la pensée chez l’individu, ce qui est impossible. Si l’homme est réduit au silence, sa pensée se multiplie et finit par faire rendre raison à celui qui veut l’étouffer. C’est pour cela que le langage humain est si important. Tout ce qui est beau, à commencer par le miracle de la vie et celui de la poésie, n’a de sens que s’il s’appuie sur les mots, sur le langage. »

7 – Le mythe de la langue (Izri g-iles)

Je tiens ce mythe de mon père qui me l’avait raconté en 1969, suite à une altercation qu’il eut ce jour-là avec des gendarmes qui s’en étaient pris à un jeune d’Ighzer Amokrane, mon village. Ils voulaient l’obliger à parler en arabe alors que ce dernier ne parlait que kabyle. Il était une fois un village kabyle qui s’appelait « Le rocher coupé » (Azru Gzem). Ce village avait la particularité d’avoir un fou qui subjuguait les enfants par sa langue. Un jour, il se mit à leur raconter qu’ils pouvaient accéder au paradis. « Comment faire ? » Telle fut la question des enfants, fort intéressés par tout ce que promettait cette entrée au paradis. Le fou leur répondit : « Il vous suffira d’aller jusqu’à la falaise à la sortie du village et de sauter dans le vide… la porte du paradis est juste en bas du ravin. » Les enfants le crurent… Ils coururent vers la falaise et se jetèrent dans le vide. L’Assemblée du village condamna le fou à la peine capitale. Mais la vieille la plus sage de la cité – sans doute la chef de l’Assemblée des femmes (Agraw n tlawin) – décida en lieu et place de la condamnation à mort, que l’on coupe la langue au fou… « Puisque, disait-elle, c’est sa langue qui a provoqué la mort de tous les enfants. » Privé de ses enfants, le village fut également privé de la joie de vivre et d’espérer en l’avenir. Comme dit le vieux proverbe kabyle : « On voit sa vie future à travers les yeux de ses enfants. » Afin de conjurer cette malédiction provoquée par le fou, les habitants décidèrent de partir vivre ailleurs, dans d’autres contrées. Mais les pays des autres ne sont pas toujours accueillants. Les pays des autres ne respectent pas toujours ceux qui viennent de loin car ils ne peuvent faire autrement. Les pays des autres peuvent être dangereux pour les étrangers. Les femmes kabyles le chantent depuis toujours.

Les pays étrangers sont difficiles

Ils sont pareils aux rivières en crue

Nul ne te regarde sinon pour te reprocher

Des choses que tu n’as jamais faites.

Les pays étrangers sont difficiles

Ils sont pareils à la mer en colère

Ils te prennent ce qu’ils veulent avant de te jeter

Ils te font mourir avant de te tuer !

8 – Le mythe du sage des lumières (Lewli n tafat)

Je tiens ce mythe de mon grand-père maternel Ahmed Ali ou-Yidir des Ijaâd Ibouziden. Lui-même dit l’avoir appris de son grand-père Yidir. Il me le raconta en 1972, dans la semaine qui suivit la mort de mon père, un peu comme pour lui rendre hommage. Il me disait : « Je pensais que la mort aurait peur d’un grand sage et d’un grand homme comme ton père. Mais elle est venue le prendre traîtreusement. Tu vois, mon fils, même la mort a changé ! » Je fus tellement étonné par de telles confidences qu’il finit par le remarquer ! Je n’ai jamais vu mon père et mon grand-père maternel converser ensemble ! Je peux même avancer qu’ils avaient appris à s’éviter « le plus naturellement du monde » pour ne pas attirer l’attention sur cette distance qui séparait le beau-fils de son beau-père. Je pensais simplement – après ce que m’avait raconté ma mère – que mon grand-père gardait rancune à mon père pour avoir épousé sa fille. Mon grand-père dut subir la pression du clan – à travers mon charismatique grand-oncle Yahia – pour accepter l’alliance alors que ma mère était déjà promise au fils du caïd Méziane.

Ce mythe était venu dans le propos quand je lui avais demandé des explications à propos de la formule de clôture des mythes dont je ne comprenais pas le sens : « La protection du mythe est pareille à celle du lion ! » (Laεnaya g-izri d-izem !) Formule qui figure également dans ce récit.

« Ecoute bien,  mon fils, c’est un mythe que je n’ai jamais raconté à personne. Il me vient de mon grand-père Yidir. Il me l’avait raconté alors que nous étions à la chasse dans l’Akfadou. Il me l’avait raconté car nous avions failli mourir : nous étions tombés dans une crevasse si profonde que nous avions failli y laisser nos vies, si le chien d’un autre chasseur des Aït Yedjer ne nous avait pas découverts. J’avais alors 12 ans. Il me l’avait raconté sans doute pour me rassurer afin que j’arrive à dominer ma peur dans cette profonde crevasse où il nous voyait déjà enterrés à jamais et vivants…».

Je tiens également à préciser que c’est ma mère qui avait insisté à ce que je demande à mon grand-père de me dire des mythes. Comme tous les hommes de sa génération, mon grand-père ne parlait pas beaucoup. Il se contentait de s’enquérir de notre santé physique et morale et de nous donner sa bénédiction.

Comme on ne doit pas raconter de mythe sans tenir de la nourriture – des graines de céréale de préférence – dans sa main, mon grand-père mit la main dans sa poche et sortit quelques grains de blé et… me touchant doucement la main, il se mit à raconter… Il a donc fallu la mort de mon père pour que mon grand-père se livre entièrement à moi, lui qui parlait si peu ! Je ne sais pas ce qu’il aurait dit, s’il était encore vivant, de ma décision de dévoiler ces mythes au public. J’ai déjà parlé de sa réticence quant à faire connaître ses récits sacrés aux étrangers. Lui et mon père avaient une sainte peur que ces textes porteurs de croyances anciennes ne soient pas ou mal compris. C’est pour cela que mon père et mon grand-père me disaient : « Quand tu dépasseras les 40 ans, âge de sagesse et de raison, tu prendras seul la décision de les faire connaître ou de continuer à les garder pour tes propres enfants et petits-enfants. » Je dois avouer que j’éprouve à chaque fois une certaine crainte, un pincement au cœur que ces récits sacrés soient considérés comme des « histoires à dormir debout. » Le docteur Joseph Gabel, à qui je faisais part de mes sentiments, m’avait dit : « Cher ami, ceux qui comprendront vous loueront ; ceux qui n’auront rien compris vous découvriront. Dans les deux cas, vous aurez rempli votre mission de transmettre des récits séculaires. C’est, me semble-t-il, le vœu même de votre défunt père… Ce n’est qu’ainsi que l’homme et la science avancent. »

Je ne reviendrai pas longuement ici sur la traduction de ces récits. J’ai déjà abordé le sujet par deux fois, dans deux précédents ouvrages[17]. En revanche, je veux attirer l’attention plus particulièrement sur la traduction du dernier mythe « Le sage des lumières ». Comme tous les mythes, où prose et poésie se côtoient, j’ai rencontré quelques difficultés pour restituer le « contenu global et qualitatif » du récit. Je ne me suis pas appesanti dans la traduction d’hapax, et de métaphores. Je n’ai pas non plus pris sur moi de « lisser » les nombreux stratagèmes linguistiques que d’aucuns ont appelés « particularismes » et « kabylismes ». J’ai fait en sorte de restituer le plus fidèlement possible le texte kabyle sans pour autant sacrifier ce qui fait son originalité et sa sécularité.

Par conséquent, il m’a semblé important de sacrifier quelque fois la traduction pour rester fidèle au texte original. Ces « textes oraux » viennent de loin, « de la nuit des temps » (seg’wasmi i di-tejna ddunnit), comme on  dit en kabyle. Paraphrases, tournures et métaphores, hapax et formules désuètes peuvent surprendre le lecteur. Au lieu de les supprimer, en donnant ainsi « un texte poli », plus proche du « français standard » – si tant est que celui-ci existe -, un texte privé de toute originalité ; j’ai pensé, au contraire, qu’il est d’une nécessité scientifique de garder autant que possible les « traces » et les « lourdeurs » et les « solennités » du texte berbère.


[1] J. Servier, Tradition et civilisation berbère, éditions du Rocher, 1985.

[2] Je rapporterai dans un prochain ouvrage les mythes kabyles qui traitent de la mort.

[3] Docteur en médecine, Joseph Gabel (1912-2004) était aussi un sociologue et un philosophe français d’origine hongroise. Penseur engagé, il est resté toute sa vie fidèle au marxisme tout en étant hostile au stalinisme et à la pensée de Louis Altusser. C’est sans doute le plus grand spécialiste de l’aliénation. Cf. La fausse conscience, Les éditions de Minuit, 1977.

[4] Cf. Sagesses de l’olivier, éditions l’Harmattan, 2009. Une version a été recueillie par Léo Frobénius, Contes kabyles, tome 1. Traduction de Mokran Fetta. Editions Edisud, 1995, pp. 51.52.

[5] Aujourd’hui, en Kabylie, des imams essaient d’empêcher l’organisation de certaines fêtes berbères anté-islamiques.

[6] L. Frobénius, Contes kabyles, 4 tomes, traduction Mokran Fetta, éditions Edisud, Aix-en-Provence, 1995-1998.

[7] Cf. L’ogresse et l’abeille, L’Harmattan, 2009.

[8] Cf. Y. Allioui, Devinettes berbères, Groupe d’Etudes et de Recherches Berbères de Paris V, Direction Fernand Bentolila, CILF, 1987, p. 381.

[9] Cf. Taos Amrouche, Le grain magique, F. Maspéro, 1981 p. 129.

[10] Contes de la tradition orale kabyle, L’Harmattan, 2006, p. 194.

[11] Le grain magique, op. cit., p. 139.

[12] Contes kabyles, Tome III : Le Fabuleux, p. 163.

[13] Cf. Les Archs, tribus berbères de Kabylie, Histoire, résistance, culture et démocratie, L’Harmattan, 2006.

[14] On peut lire une version dans l’agenda berbère de F. et Ali Sayad Agenda Berbère – Tiggura useggwas – Diffusion L’Harmattan, p. 35.

[15] Une remarque d’intérêt sémantique s’impose encore ici : en kabyle, le mot "hiver" est un sujet féminin.

[16] Cf. Enigmes et joutes oratoires de Kabylie, L’Harmattan, 2006.

[17] Enigmes et joutes oratoires de Kabylie et L’ogresse et l’abeilleContes kabyles, éditions l’Harmattan.

Remarques : Une erreur s’est glissée dans le texte édité concernant le mois de l’assassinat de Lwennas Matoub : Merci de lire en lieu et place du 25 décembre 1998, 25 juin 1998. Que notre ami et frère Lwennas me pardonne : une erreur sans doute qui en dit long sur mon état d’esprit quand j’ai appris sa mort : le mois de son assassinat est encore pour mois comme le plus noir des mois de décembre avec son froide glacial et ses violents orages.

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

La Soummam .. un paradis perdu

"La mare du Faraon" (Tamda n Ferεun) au lever du soleil sur la Soummam

Fleur de la Soummam – Tajeggigt g-wasif

 

(Photo Youcef Allioui – Tous droits réservés).

Enigme sur la Soummam/tamasεreqt af Asif Asemmam (sγur baba) :

Kecmeγ di temda n Ferεun

Yecban tigemmi r_Rebbi

Ssya w_ssya aman teddun

Laεwanser gan igemmi – Asif Asemmam.

J’entre dans la mare du Faraon

Elle ressemble au jardin de Dieu

De part et d’autres l’eau s’écoule

Les sources jaillissent par millier – Le fleuve Soummam.

 

La vallée de la Soummam… Un paradis à jamais perdu ?

« Soummam » est la déformation du mot kabyle asemmam qui signifie « acide ». La mythologie kabyle attribue cette acidité au sang du monstre et tyran Feraoun. En réalité, « le fleuve acide » (asif asemmam) doit son nom à la forêt de tamaris qui occupe les rives du fleuve (iciqer).  Le feuillage de l’arbuste chargé de sel, donne un goût légèrement acide à  l’eau du fleuve. Dans les temps bien lointains et dans l’antiquité, les Kabyles ou Cabales d’alors l’appelaient « la vallée aux bourgeons » (Tanebsat) ; la fameuse Navasath qui avait valu, par sa farouche résistance, tant de déboires aux envahisseurs étrangers.

Mais revenons brièvement à la mythologie kabyle qui a consacré « quelques belles pages de littérature orale » à cette majestueuse et luxuriante vallée, seul creuset kabylisant, qui s’étend sur plus de 2000 km2. Il est fort possible qu’il en est également question dans le mythe important qui parle des cinq premières confédérations (ou nations) kabyles (Quenquigentiens)[1]. L’importance historique et géographique permet à la vallée de la Soummam de « supplanter » – aux  yeux de ceux  qui connaissent peu ou pas le pays – les montagnes avoisinantes, y compris le Djurdjura oriental et son continuum, la chaîne du « col du vent », l’Akfadou, et la partie occidentale de la chaîne des Bibans et celles de l’Achtoub.  Aussi, quand les gens parlent de « la Soummam », ils ignorent souvent que ce mot magique, qui figure dans la mythologie kabyle, recouvre une réalité géographique et sociologique très complexe. J’y reviendrai plus loin.

Selon la mythologie kabyle, le fleuve Soummam aurait jailli du sang du monstre Feraoun. « Le prince Aggar (ou Aqqar, selon les Anciens), fils de la lionne, suivit les recommandations de la fourmi… Quand Feraoun tomba, son sang gicla avec violence. De ce giclement, il créa « la mare de Feraoun » (tamda f_Ferûn), celle qui est la plus profonde dans le fleuve Soummam. Comme son sang continuait de couler vers la confédération des gens de Bougie (Ibgaytiyen), il forma la mer que les Anciens appelaient « la mer blanche » (agwensil acebhan).

Jadis, la Soummam fut peuplée de lions, de panthères, de léopards, de guépards, de buffles, d’hyènes, d’antilopes de loutres et de beaucoup d’autres espèces. Ces animaux sauvages peuplaient plaines et massifs algériens. Aujourd’hui, on a du mal à imaginer que l’Algérie  fut un paradis pour les grands animaux sauvages.

Les Anciens des deux versants l’appelaient « la grande vallée » ou « vallée acide » (Alma ameqqwran/Alma asemmam). Les habitants du Djurdjura du sud et de l’Akfadou l’appellent aussi « la grande plaine » (azaγar). La Soummam recueille l’eau du Djurdjura et de l’Akfadou, de la chaîne des Bibans et des Babors. Cette eau, nécessaire à la consommation des hommes et à l’irrigation des champs et des jardins, alimente également les nappes phréatiques.

Lieu de haute résistance, la vallée de la Soummam a toujours été le premier lieu convoité par les envahisseurs de la Kabylie. Comme les Kabyles ne pouvaient subsister que grâce au complément de céréales fourni par leurs plaines, les montagnards des deux versants s’étaient partagés depuis la nuit des temps la vallée. Quand un envahisseur vint à  l’occuper, il s’exposait de fait aux harcèlements des Archs propriétaires des terres environnantes. Les Anciens ont encore en mémoire un accord passé par les confédérations des At Abbès, des At Idel et des At Mlikech avec celles des Illoulènes ou-Samer, des Awzellaguen et des At Weghlis pour s’organiser et contraindre les Turcs à ne plus s’attaquer aux agriculteurs qui travaillaient dans la vallée profonde.

Les terres de la Soummam sont appelées de différents noms selon leur emplacement par rapport au fleuve. La belle forêt, où jaillissaient ici et là de nombreuses sources, est appelée « bois broussailleux » (iciqer). Les terres de la « profonde vallée » (taγzuyt) sont les immenses vergers qui bordent le lit du fleuve Soummam. En général, ce sont des jardins où l’on cultive tous les agrumes et les fruits. Les champs limitrophes des jardins, qui constituent « la plaine céréalière » (alma g_igran) sont consacrés aux céréales, aux oliviers et aux figuiers. Plus haut, ce sont les riches collines de la Soummam (Tiwririn) où les montagnards kabyles cultivent le meilleur de leurs céréales. Ce sont ces collines, des deux versants de la vallée, théâtres de farouches combats entre les envahisseurs du pays et les Kabyles,  qui ont souvent permis aux montagnards de ne pas mourir de faim, car elles étaient plus faciles à défendre. Les confédérations de Djurdjura occidental n’hésitaient pas à prêter main forte à leurs frères du versant sud, car beaucoup d’entre eux vivaient aussi de la production de ces terres.

Quand ils étaient obligés de quitter la luxuriante « vallée aux milliers de sources », où les blés et les orges sont aussi hauts que les hommes, les Kabyles reconstituaient autant que faire se peut, sur les collines environnantes, des versants nord et sud de la Soummam, les immenses vergers de la vallée profonde ainsi que les champs céréaliers. Les oliveraies et les figueries des collines étaient créées à l’image de celles qui ont été abandonnées de force dans la vallée proprement dite.

Plus  haut encore, ce sont les « terres des villages » (akal t_tudrin), la terre des montagnards. Ce sont des terres encore riches bien que difficiles à cultiver car elles sont en pente et très rocailleuses. Les nombreuses murettes de pierres qui entourent les champs témoignent du nombre de cailloux que les Kabyles ont extrait des champs pour rendre la terre plus fertile. Ici, les vignes serpentent dans les airs en grimpant sur les frênes sacrés, les micocouliers, les hêtres et les chênes « au gland doux comme le miel », que les Kabyles consommaient, en lieu et place de leurs habituelles céréales, en période de disette. De petits champs non loin du village sont utilisés comme jardins (tamazirt/timizar). Ici, ce sont de petits jardins (taqwirt/tiqwirin), dont les femmes prennent encore grand soin, qui entourent les villages. Lieu de villégiature et de détente pour la gent féminine, les hommes n’y entraient qu’avec  réticence et l’autorisation des femmes de la famille.

Plus haut encore, les terres sont livrées au grand maquis. Toute cette partie de la haute montagne est appelée tout simplement « la montagne » (adrar). Les terres de l’adrar servaient aux pâturages et à la fourniture du bois nécessaire à la construction et au chauffage. Tout autour, c’est le grand et haut maquis (amadaγ) que les Kabyles traitaient aussi avec grand soin, car il participe à l’équilibre écologique de la région. C’est là qu’ils chassaient pour compléter leurs besoins en protéines ; c’est là qu’ils élevaient leurs ruches d’abeilles qui fournissaient le miel aux mille vertus thérapeutiques. On peut y rencontrer des arbres fruitiers – que les anciens, amoureux de l’arbre et de la nature -, avaient arrachés à leur état sauvage en les greffant. Ici et là, des cabanes sont aménagées près de grandes sources pour la halte des bergers et des chasseurs. Les femmes ne s’y aventuraient qu’en groupe et accompagnées des garçons.

Voilà donc toute l’étendue que beaucoup appelle « abusivement » « la Soummam ». Il s’agit du Djurdjura oriental, de l’Akfadou, de la chaîne des Bibans et même d’une partie de l’Achtoub (Babors).

En réalité, ce cœur kabyle éclatant et mystérieux qu’est la vallée de la Soummam, n’est fait que des deux premières parties décrites plus haut, les jardins autour du fleuve (taγzuyt ou taqwbalt) – terme qui signifient « jardins » - et la vallée céréalière, appelée « terre de céréales » (akal g_igran), parties qui constituent la vallée proprement dite, azaghar et qui s’étend de la Kabylie des Bibans, « des portes de fer » (Tiggura g_wuzzal)(At Mensor) en passant par Bouira (Tubirett) jusqu’aux magnifiques plages au nord de Béjaïa (Bgayet) au sud des confédérations des It Slimane, des It Ouwejhane et des At Mensor.

La vallée de la Soummam demeure le « jardin » de la Kabylie. Elle s’étend sur une longueur de 150 kilomètres et une largeur  d’une quinzaine de kilomètres voire davantage, selon les endroits, soit un espace paradisiaque de plus de 2000 km² ! Sources et jardins se partagent cet espace le long du fleuve Soummam (Asif Asemmam). De centaines de vergers, aussi magnifiques les uns que les autres, montraient à quel point les Kabyles étaient attachés à la beauté de cette vallée. Chacun s’ingéniait à vouloir restituer chez lui, près de sa maison, les majestueux et anciens vergers des aristocrates kabyles.

La vallée de la Soummam était aussi un espace culturel berbère unique. Elle forme aujourd’hui encore la vervelle qui permet de mailler les différentes zones géographiques kabyles et même au-delà. Grâce aux contacts continus avec les Aurès (Algérie) et même avec le Rif (Maroc), à travers les puisatiers marocains, la grande vallée de la Soummam (alma ameqqwran asemmam) a su enrichir la Kabylie humainement et linguistiquement. On peut ainsi constater l’intercompréhension entre les locuteurs Kabyles et Chaouis à la faveur des nombreux échanges entre les deux régions et aussi grâce aux habitants de la confédération des Iâmmouchen (Iєemmucen) dont le parler est « diglossique » : les locuteurs utilisent naturellement les deux parlers, kabyle et chaoui. Notons également la berbérisation presque automatique des populations arabophones qui s’installent dans la Soummam. Je me souviens de quelques copains de collège, de familles arabophones, qui parlaient en kabyle à leurs parents ! Quelle singulière revanche d’une « Petite Kabylie » vouée à l’arabisation par la France coloniale et l’Algérie indépendante !

 

La géographie et le climat

 

D’où vient cette lumière éclatante qui fait corps avec des paysages étincelants et dont le regard a du mal à supporter l’éblouissement offert par les rivages et l’eau de la Soummam bordée de montagnes ? Chaque saison est un renouvellement enchanteur. Quand le printemps, souvent précoce, pointe son nez, c’est pour faire oublier un hiver bref et lumineux dont les soubresauts oscillent entre le rude et le doux. Le printemps a son apothéose, le mois d’avril. A partir du mois de mai, on entre déjà dans les saveurs et les grandes chaleurs de l’été où blés et orges ploient sous une brise fraîche fournie par deux vents « frères ennemis », celui des montagnes et celui qui vient de la mer avec de délicieuses tiédeurs. Quand les feuilles des arbres prennent cette couleur de pierre, une couleur ocre, c’est la reine des saisons qui arrive, l’automne : la saison des figues. Cette saison est souvent courte, car elle est cernée par un long printemps et un hiver aux aguets.

Autrefois, le régime des pluies était celui de tous les pays montagnards. Orographiques, les pluies étaient en abondance et d’une violence extrême pendant la période comprise entre les mois d’octobre et d’avril inclus. L’évaporation est, naturellement, plus rapide sur les hauteurs que dans les vallées et les plaines. Dans la vallée de la Soummam, par exemple, il y avait de grands marécages et des tourbières, aujourd’hui disparus ![2]

La saison humide achevée, l’été arrive brusquement, augmentant le nombre et l’importance des fissures du sol. Là encore, la dépression doit à sa forme celui de battre parfois des records : ceux de la chaleur.

Les rivières, de régime torrentiel, se gonflent en hiver et se sèchent l’été venu. Les plus importantes se jettent dans les rares fleuves qui sillonnent le territoire kabyle : la Soummam, le Sébaou, le Sellam, l’Asif amokrane et l’Asif w_wadda. Soumise à un tel régime, il n’est pas étonnant que la terre de notre région soit si pauvre. La seule exception à cette règle est observable dans les quelques rares vallées qui, par bonheur, strient la Kabylie.

Le partage du sol et des eaux des rivières entre les différents Archs kabyles tenait compte de ce relief difficile. Dans les Archs de la Soummam, la polyculture est pratiquée avec succès : céréales, fourrages, farineux y sont cultivés. Les terres, plus groupées qu’en montagne, permettent l’emploi d’un matériel agricole moderne. A l’époque des battages, il est courant de voir une machine qui stationne à tour de rôle chez les petits exploitants.

L’élevage de bovins, d’ovins et d’équidés n’est plus en faveur comme autrefois, à cause de la sécheresse qui sévit depuis une vingtaine d’années. L’aviculture est pratiquée rationnellement, en tenant compte de cette différence climatique.

Bordant les terres riches des petites vallées, la montagne ne bénéficie pas des mêmes avantages. Les propriétés sont extrêmement morcelées. Les sols ravinés et minés par le ruissellement n’ont plus aucune homogénéité. Du fait de la sécheresse et de la déforestation, ils donnent une culture pauvre. A cause du relief (et quand les terres ne sont pas complètement abandonnées et laissées en jachère), les travaux agricoles sont encore réalisés avec des moyens archaïques : labourage à la charrue de bois, moissons à la faucille et dépiquage par le piétinement des bœufs, des ânes, des mulets et des chevaux.

Du fait de la sécheresse et du manque d’eau, le paysan kabyle ne garde plus son cheptel de travail comme autrefois. Aujourd’hui, il revend à perte les rares vaches, bœufs, et mulets plutôt que d’avoir à les nourrir pendant la mauvaise saison. Seul parmi toutes les bêtes de somme l’âne, animal sobre par excellence, est encore conservé toute l’année.

Du foin, un peu de sorgho, de l’orge, du blé en faible quantité, quelques épis de maïs sont toutes les céréales en montagne. La cherté de la vie a obligé bon nombre de Kabyles à retourner vers le  jardinage qui fournit fruits, féculents et cucurbitacées.

Mais la principale ressource du pays réside encore dans l’arboriculture : l’olivier et le figuier. Le prix prohibitif de l’huile d’olive incite les familles kabyles à se tourner vers leurs oliviers qui fournissent cette substance si précieuse. Dans la mythologie kabyle, l’olivier est appelé « l’arbre de la lumière ».

L’huile d’olive et les figues sèches servent toujours de monnaie d’échange pour les familles pauvres qui ne bénéficient pas de salariat.

Les autres cultures arbustives telles qu’orangers, grenadiers, citronniers, pêchers, abricotiers et néfliers ne sont répandues que dans les vallées et notamment la vallée de la Soummam.  Ailleurs, elles ne peuvent fournir que des produits de consommation familiale.

Excepté la forêt des Babors, qui fait partie du parc national de Taza, protégée tant bien que mal par 10 gardes forestiers qui ont à leur tête une femme, inspectrice divisionnaire, les micro-forêts kabyles ne croissent plus. Pire encore, la forêt d’Akfadou est en danger, car elle ne dispose d’aucune protection. La forêt des Babors bénéficiait de la présence d’une femme de valeur et excellente écologue, en la personne de madame Nadia Ramdane, qui s’était consacrée corps et âme à la protection de la faune et de la flore.

Impénétrables, ces forêts résistèrent au  napalm et aux bombes incendiaires de l’armée française et  servirent de refuge aux maquisards kabyles. Leur richesse en faune et en flore offre à l’Algérie un trésor hydro-climatique unique en son genre.

Grandes réserves d’oxygène, la Soummam, les forêts du Djurdjura, des Babors, des Bibans et de l’Akfadou offrent un climat tempéré. Elles ont nourri les hommes et préservé les différents versants des montagnes kabyles de l’érosion. A l’heure où le désert fait de grandes avancées, il est grand temps qu’un plan sylvicole draconien soit mis en place pour préserver ces vallées et ces forêts qui abritent des milliers d’espèces végétales, animales et de volatiles. Ce sont des trésors naturels d’air pur et de paysages fantastiques où jaillissent des centaines de sources d’eau.

A cause de la sécheresse, des nombreux incendies (souvent criminels) et de la déforestation massive, la forêt kabyle n’est plus un objet de soins méticuleux comme autrefois. La kabylisation (que certains Kabyles redoutent tant) (ré)apprendra notamment aux jeunes et aux moins jeunes que notre mythologie consacre l’arbre comme le végétal qui est à l’origine de l’humanité. Mon père disait de façon récurrente : « Le jour où il n’y aura plus d’arbres sur la terre, tous les humains auront déjà disparu ». Un dicton des Babors dit : « L’arbre est plus précieux que les enfants » (ttif aleccac arrac).

Jadis, les forêts kabyles, petits trésors de la biodiversité, étaient jalousement gardées par les confédérations qui les environnent. Aujourd’hui, celles de l’Akfadou et du Djurdjura sont abandonnées à quelques entrepreneurs criminels qui font des centaines de kilomètres pour se livrer aux massacres à la tronçonneuse de  chênes et de cèdres centenaires en plein cœur du plus grand parc naturel de l’Algérie !

C’est une tendance planétaire, me dira-t-on. Mais, pour une région aussi peu étendue que la Kabylie et qui se trouve, de surcroît, dans un pays désertique, la forte réduction des bois et des espaces collectifs accentuent l’appauvrissement des familles kabyles[3]. Le mépris qui entoure la gestion de l’environnement met l’Algérie face à une véritable catastrophe écologique et humaine[4].

Primitivement, la plaine kabyle était abondamment cernée par une sylve très dense. Les essences étaient variées : tamaris, micocouliers, chênes-lièges, eucalyptus, pins de diverses sortes, frênes et cèdres sur les hauteurs. Entre les arbres, croissait une broussaille à peu près inextricable, composée en majeure partie d’épineux et d’arbustes aromatiques.

Aujourd’hui, la surface boisée s’est considérablement réduite, et la densité des forêts n’est plus qu’un souvenir. Le chêne-liège n’est plus exploité avec profit. Le feu dévastateur et le déboisement sont causés par tout un chacun au mépris des lois écologiques anciennes instaurées justement par les Archs kabyles qui savaient que la survie de leur région dépendait directement de l’arbre. C’est l’arbre (le frêne) qui permit au Souverain Suprême de créer le premier homme. Mon grand-père ne se trompait pas, quand il disait : « Quand un arbre tombe, c’est un Homme qui s’éteint ».

L’industrie locale est en grande partie responsable de la « poubellisation » de la Soummam et de la Kabylie. Il est vrai que celle-ci fournit les rares emplois salariés, après l’administration et l’éducation nationale. Mais ces emplois sont payés à un prix beaucoup plus fort par toute la population et notamment par les plus démunis.

Je n’ai pas eu connaissance qu’un seul de ces chefs d’entreprise se soit dit un jour : "Je vais offrir une station d’épuration à cette terre que j’exploite et dont je pollue l’environnement et les cours d’eau."

Par conséquent, la dégradation du milieu biologique est encore plus alarmante quand on observe de près les cours d’eau, qui sont transformés en poubelles géantes où pullulent mouches et insectes. La Soummam est devenue un égout à ciel ouvert aux émanations fétides. Les ordures ménagères et les rejets industriels donnent à cette belle vallée de la Soummam une allure de décharge géante. Il est temps d’instituer une taxe « pollueur-payeur » pour que nos petits industriels – qui ne voient pas plus loin que le profit immédiat – participent à la restauration des milieux naturels qu’ils détruisent impunément depuis plusieurs dizaines d’années. La préservation de la Soummam est un gisement d’emplois considérables sans commune mesure avec ceux qui sont "offerts" (je devrais dire "vendus") à grands "coûts" (je devrais dire aussi à grands "coups") par quelques entreprises totalement insensibles aux ravages dont souffrent la Kabylie. L’Algérie devrait s’emparer davantage de l’environnement pour offrir les millions d’emplois qui manquent à sa jeunesse désoeuvrée. La qualité de vie aidant, "elle ferait ainsi d’une pierre deux coups".

La gestion des eaux est l’un des aspects de la civilisation berbère qui a étonné plus d’un. Les Archs kabyles avaient compris la nécessité de s’entendre sur la répartition des biens et des avantages qu’offre la nature. C’est parce qu’ils sont nécessairement communs que les Archs avaient senti la nécessité d’établir les mécanismes de conciliation et d’arbitrage pour toutes les questions qui touchaient à l’équilibre écologique de la fédération. Maurice Duverger écrivait : « Les accords entre villages berbères d’une même rivière pour l’utilisation de ses eaux à fin d’alimentation et d’irrigation constituent des procédés semblables aux conventions et traités du droit international actuel[5] ».

Le fleuve Soummam « aux milliers de sources » (asif n tgemmi laewanser), comme l’appelaient les Anciens, est en voie de devenir l’un des plus grands égouts de l’Algérie ! Le merveilleux écosystème biologique qui s’est développé sur plus de 2000 km² et qui abrite de nombreuses espèces végétales et animales est en voie de disparaître. Entouré d’une forêt qui l’accompagne jusqu’à la mer, le fleuve pullulait de nombreuses espèces de poissons, de légumineux et de salades sauvages qui complétaient les maigres repas des habitants de la vallée. Autrefois, l’eau était si propre : nous nous y baignions, nous y pêchions et nous buvions son eau au goût incomparable auquel le fleuve et la vallée doivent leur nom. Sans la Soummam et son eau mythique, la Kabylie perdra, là encore, l’un de ses plus grands trésors.

 

L’existence du paysan kabyle n’est plus rythmée  par les divisions du calendrier agricole traditionnel (amagan) ; calendrier mythico-rituel qui représentait la projection dans l’ordre de la succession du système d’oppositions mythiques qui dominaient, il y a moins de quarante ans, toute l’existence des Archs kabyles.

Au-delà de ce constat, qui empêche l’Algérie d’apprendre à ses enfants les règles fondamentales que les Anciens avaient mises en place pour la protection de l’environnement depuis la nuit des temps ? Nos Ancêtres désignaient l’environnement et la nature d’un seul et même mot : tarwest. Pour eux, ce vocable signifiait « science de l’interdépendance entre tous les êtres vivant sur terre ».

Mon père aimait répéter qu’à sa connaissance, seul le peuple autochtone qu’est le peuple kabyle honorait les insectes en leur réservant une journée de fête au printemps ! Cette journée était suivie d’un « souper aux insectes » (imensi ibaεac). Tous les insectes sont respectés. Mais les Anciens kabyles entouraient d’un amour indéfinissable l’abeille qui était considérée comme un animal qui sème la paix sur la terre. Et tout comme l’oiseau, la fourmi était considérée comme un présage de bonnes récoltes.

Un dicton ancien dit :" Asm’ara tfak tzizwit, a-ttenger ddunnit !" (Le jour où l’abeille disparaîtra, la fin du monde viendra !"

Mon père : « Certains parlent aujourd’hui des insectes en utilisant le terme de "parasites" ; en réalité il n’existe pas de plus grand parasite que l’homme moderne. Je suis prêt à parier qu’il n’existe chez aucun animal de conscience destructrice de son environnement. Même les carnivores ne prélèvent que la « juste-part » pour pouvoir se nourrir. » A l’inverse de l’homme moderne, l’animal semble conscient qu’il a besoin de l’équilibre écologique pour vivre et laisser vivre les autres sur cette terre.

Les Anciens disaient : « La cigogne a dit : « Si un seul rat suffit à ma nichée, je laisserai vivre le serpent ! » La nature est donc « consciente » et ne vit qu’à travers cette « conscience solidaire » entre tous les êtres vivants que le Souverain Suprême a créés sur la terre. Une pensée ancienne dit : « La nature est la mesure de toute chose » (Tarwest teknes anida tress).

Pour pouvoir préserver la vallée de la Soummam ainsi que tous les espaces et l’environnement naturel de notre beau et merveilleux pays, l’Algérie doit impérativement apprendre à ses enfants l’héritage culturel de leurs ancêtres. Un vieux sage de mon Arch disait : « L’Algérie formera beaucoup d’ingénieurs pour comprendre les machines, mais leur apprendra-t-elle à comprendre leur terre ? »

 

 


[1] Adni laεrac : Mythe « Maziq fils de Tamla » (Izri n Maziq mmi-s n Tamla).

[2] En bien d’endroits, l’on chercherait en vain traces de ce sable précieux qui est indispensable à la purification de l’eau des nappes phréatiques ! Quelques mercantiles, assoiffés de terre et d’argent, n’ont trouvé rien de mieux que d’enfouir le sable sous des tonnes de terre dans le but de s’accaparer les rives de la Soummam, espace collectif qui aurait dû être protégé par les pouvoirs publics. Mais corruption oblige, la Soummam est aussi un révélateur de ce mal endémique dont souffre toute l’Algérie et notamment la Kabylie !

[3] Une vieille femme de mon Arch se plaignait de ne plus pouvoir sortir sa chèvre dans la Soummam. Elle me disait : « Certains nous  y interdisent l’accès : ils ont même installé des portails, comme s’il s’agissait de leur bien propre ! »

[4] Tous les ans, des incendiaires criminels mettent le feu partout, même aux champs de figuiers et d’oliviers de l’arch des Awzellaguen devant l’indifférence des responsables municipaux. Il suffirait de quelques dizaines d’emplois de gardiens forestiers pour sauvegarder cette biodiversité. On peut saluer les efforts de la FNDRA pour son aide efficace aux agriculteurs de la Soummam. Elle permet l’essor de l’agriculture dans le département de Bgayet. Il lui reste à encourager également l’agroforestation, épine dorsale de la survie et du développement de toute agriculture locale.

[5] M. Duverger, Sociologie de la politique, P.U.F, 1973, p. 169.

 

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

La cité kabyle – Ighrem

La cité kabyle : du sens à la conscience

1 – Sagesses de l’olivier ou sagesses de la Kabylie ancienne ?

Ce livre s’inscrit dans une suite « logique » d’une dizaine d’ouvrages sur la littérature orale kabyle et notamment le conte. Le sommaire de « Sagesses de l’olivier » – Timucuha n tzemmurt -  est volontairement plus « hétéroclite ». L’ouvrage comporte 20 récits : des contes, des fables, des mythes et des sagesses. Ceci afin de donner un petit aperçu du contenu de cette littérature orale qui était offerte à l’enfant kabyle dans l’ancienne Kabylie. C’est donc l’enfant que j’étais et qui sommeille toujours en moi, qui s’était souvenu comment sa famille s’ingéniait à égayer son enfance en lui transmettant une partie de ce fond littéraire berbère de Kabylie qui vient de la nuit des temps.

Prenons pour exemple le cadre de l’hygiène qui touche à l’enfant. Aujourd’hui, les spécialistes de l’enfance font des émissions radio ou de télévision et écrivent des livres sur le sujet. Dans l’ancienne Kabylie, les femmes – sœurs, tantes, mères et grand-mères (et dans une moindre mesure les hommes) – avaient à leur disposition une « bibliothèque orale » dans laquelle ils puisaient à des fins éducatives. Avec un avantage non négligeable, tout était transmis de façon ludique et légère. A la différence de la société moderne, dans la société kabyle ancienne tout était fait – dit et conté – de manière à attiser l’attention de l’enfant sur ce qui le touche de près ou de loin. La transmission se faisait aussi bien avec une certaine gravité qu’avec un humour prononcé.  Il en est ainsi du conte « Le pou et l’enfant » (Tilkit d weqcic) qui permet à la grand-mère d’en tirer une morale concernant la propreté après avoir amusé son petit-fils : « Dieu a créé le pou pour que l’on se lave la tête ! » (Ifk-ad Rebbi tilkit i tarda uqerruy !)

Il y a aussi des contes qui traitent de questions plus « sérieuses » (ou plus graves) comme la protection de l’environnement, les droits de l’enfant, la condition de la femme, le droit d’asile ou le grave problème de l’inceste. En suivant l’actualité à travers le monde, on ne peut manquer d’être étonné : ce sont des sujets d’actualité, notamment en France, auxquels les anciens Kabyles avaient apporté des solutions depuis déjà plusieurs siècles ! Prenons le cas du droit d’asile dont il est question dans « Le mythe de la lune et l’enfant », un dicton kabyle dit : « Le droit d’asile est semblable à Dieu : il se suffit à lui-même ! » (laânaya am Rebbi, tekfa iman-is !) Cela signifie que l’asile était accordé à l’étranger sans condition aucune. Faillir aux règles du droit d’asile était « un crime au-dessus de tous les crimes ». On chassait de la Cité celui qui avait failli au droit d’asile, avant  de détruire sa maison ! Ce sont tous ces invariants culturels et mentaux qui font l’identification de l’enfant amazigh. Cette identification est double et constante dans la littérature orale et notamment dans le conte kabyle. Psychologiquement, elle fait appel à la puissance de l’enracinement socioculturel et linguistique qui nous renseigne comment opèrent les mécanismes de fixation dans la société d’un peuple premier comme le peuple kabyle. Elle nous révèle ainsi la relation au monde des structures de la personnalité kabyle

2 – Ecrire en kabyle et en français

Mon père me disait : « Ecris ce que tu peux en kabyle, tes enfants le trouveront ! »

J’étais alors collégien. Et mon souci était d’écrire d’abord en kabyle et uniquement dans ma langue maternelle a d’abord été dicté par l’envie de faire plaisir à mon père… mais pas uniquement. Je m’explique : contrairement aux autres enfants kabyles, j’avais fait mon entrée à l’école française à l’âge de 11 ans. Jusque-là, je n’avais pas connu d’autre langue que ma langue maternelle, le kabyle. J’en étais donc très imprégné. Mais à l’école, le kabyle était interdit ! Je me souviens d’avoir été battu par deux fois pour avoir parlé kabyle à l’école : une première fois par un instituteur français pendant la guerre d’Algérie; et une seconde fois, à l’indépendance de l’Algérie, quelques années plus tard, par un maître d’arabe originaire de Syrie. A cause de cela, je m’étais donc rapproché davantage de mon père.

Pour écrire, avant d’utiliser le tifinar dans les années 70, je transcrivais ma langue  en m’aidant de l’alphabet français. La grammaire berbère de Mouloud Mammeri (Tajerrumt n tmazirt) était pour moi quelque chose de révolutionnaire ! En arrivant en France, j’ai fait partie des Groupes de Recherches Berbères des Universités Paris Sorbonne V et Paris VIII (où j’avais enseigné quelques années plus tard le berbère). Les études universitaires de sociologie, de psychologie et de linguistique m’ont permis  de comprendre davantage encore le trésor que recélaient ma langue et ma culture. C’est évidemment la langue française qui avait aidé à cela,  ce qui explique pourquoi j’écris « en français et en berbère ».

Pour être franc et aller au bout des choses, le français est devenu par la force des choses et des événements – comme pour tous les Algériens – ma langue d’adoption et la langue maternelle de mes enfants. Ce n’est donc pas seulement « un butin de guerre » comme disait si bien Kateb Yacine, c’est aussi pour moi un trésor de paix, d’amour et de connaissances. C’est à la naissance de ma fille que j’ai commencé à traduire quelques contes pour les lui raconter le soir… dans les deux langues : kabyle et français. Je voulais que ma fille entende le kabyle, une langue qui est aussi la sienne, une langue aux accents de sagesse porteurs du bonheur d’exister en tant que Berbère, pour vivre en communion avec tous les autres peuples du monde, car la terre entière est englobée dans les paroles ancestrales de la langue de ses ancêtres, une langue dont les accents et les richesses sont méconnues et qui pourtant, est remplie de messages et de croyances rassurantes, car porteuse d’une lumière universelle.

Alors que je faisais partie du Groupe d’Etudes et de Recherches Berbères de Paris V, Fernand Bentolila qui en assurait la direction m’engageait fermement à mettre, ce que je connais de la littérature orale, à la disposition d’un public plus large et notamment les Kabyles de la diaspora dont les enfants nés en France – comme les miens – ont besoin de découvrir les racines ou les origines de leurs parents ou de l’un d’eux, quand il s’agit d’enfants de couples mixtes. Pour cela, l’écrit bilingue est nécessaire pour mettre en avant la langue et la culture berbères.

3 –  Message, sagesse et spiritualité

Pour les Anciens kabyles, le premier message spirituel consiste à protéger la terre – mère nourricière et sacrée car protectrice de la vie –,  de l’environnement (tarwest). Mon grand-père me disait : « Tu vois, mon fils, il faut planter des arbres et les protéger. Ce sont des êtres vivants comme toi et moi : car à chaque fois qu’un arbre tombe, c’est un homme qui se meurt ». Devant mon étonnement d’enfant, il me raconta le mythe de la création de l’homme et de la femme : mythe que les Kabyles tenaient pour le plus important. Pour les Anciens, c’est de l’arbre – du frêne, premier arbre de la création – que le Souverain Suprême avait créé le premier homme. Afin que cet « homme-arbre » puisse vivre sur cette terre, Dieu créa la première femme, la mère-du-monde (yemma-s n ddunnit) d’une perle de rosée. Il fallait donc l’arbre et l’eau pour qu’il y ait vie sur terre. Chez nos ancêtres les Imazighen, les préoccupations écologiques étaient d’abord d’ordre spirituel : sans l’eau et l’arbre point de vie sur terre. Comme l’avait écrit Claude Lévi Strauss « Comme la science, la mythologie procède par analogie. » Pour les anciens Kabylie, tarwest signifie qu’il y a un lien et une interdépendance entre tous les êtres vivants sur la terre. C’est aussi dans ce sens que les Kabyles – sans doute le seul peuple autochtone au monde à le faire – avaient une fête dédiée aux insectes (tameghra ibeâac) qui se terminait par le souper des insectes (imensi ibeâac).

Dans toutes les formules qui entourent les récits de la tradition orale – qu’ils soient contes ou mythes, fables ou sagesses – il est toujours question de « bonheur », de sagesse et de « lumière » qui signifie savoir, amour, connaissance et justice.

Chaque mot de cette histoire révèle un sens

Les Anciens nous l’ont transmise

Tout peuple qui aspire à la lumière

C’est avec sagesse et connaissance qu’il arrive à la conquérir.

Une formule de clôture de mythe

C’est un mythe, soyez heureux !

Je l’ai dit la nuit, la lumière va le démêler,

Je l’ai conté au jeune noble, le rocher a ri et pleuré

Je l’ai narré au clair de lune, le vent l’a emporté !

La langue amazighe n’est pas une « langue ordinaire ». C’est une langue première, autochtone, qui vient de la nuit des temps. A ce titre, elle est menacée de disparition. Le peuple berbère est un chef-d’œuvre en péril. Les anciens Kabyles étaient déjà conscients de ce péril. Dans un mythe fondateur, le Souverain suprême a dit au Premier des Kabyles qui s’inquiétait des menaces qui pesaient sur son peuple :

N’aie crainte et ne sois triste

Si le Kabyle venait à disparaître

Je prendrai les chemins malgré la chaleur de l’été

Je transformerai le paradis en désert

Je pleurerai jusqu’à faire déborder les mers

J’enlèverai la protection que j’ai donnée aux montagnes

Et j’effacerai le monde comme le sirocco

Lorsqu’il efface les traces de pas laissées sur le sable !

La protection du mythe est pareille à celle du lion !

Parmi ces messages spirituels (fort nombreux) que se transmettaient les Kabyles de génération en génération, ils y avaient aussi ceux qui entouraient leur langue. Bon nombre de sagesses, de dictons et de maximes « protègent » ce trésor, tissé par les ancêtres, qu’est la langue tamazight. Les Anciens disaient : « Qui a une langue, se sent en sécurité ! » Ils disaient aussi : « Si Dieu te réclame ton cœur, donne-le lui ! S’il te réclame ta terre et ta langue, dis-lui : « Non ! » Sans ta terre et ta langue, tu n’as ni cœur ni foi ! »

En ce sens que lorsqu’une langue se meurt, c’est son peuple qui cesse d’exister.

Grâce au conte et au mythe, il était donc possible non seulement de traiter de tous les sujets, mais aussi et surtout de tous les problèmes de société, à commencer par l’existence du peuple qui parle la langue qui veille à la transmission de ses légendes et de ses mythes. Dits en berbère, le conte et le mythe sont donc non seulement un art de vivre amazigh mais aussi et surtout une raison de vivre et de survivre par ces temps menaçants où certains Etats considèrent la diversité culturelle non pas comme une richesse, une lumière qu’il faut sauvegarder, mais au contraire comme un danger !

4 – Pourquoi transmettre et comment le dire ?

Nous venons de voir que les raisons de la transmission orale chez les Berbères de Kabylie est empreinte d’un sacré qui touche à toutes les sphères de la vie. Mon père disait à juste titre : « Ecouter un conte, c’est s’entendre vivre ! » Une conteuse de mon Arch disait : « Quand une femme kabyle conte, c’est dans le noir qu’elle cherche la lumière ». Mon arrière grand-mère disait aussi de façon solennelle, presque religieuse : « Quand je conte, même le Ciel se met à rire et à pleurer ! » Il est difficile de parler d’un peuple qui fait rire et pleurer à la fois Dieu et le rocher ! Pourtant, les Anciens kabyles avaient cette capacité d’arrêter le temps et d’en transformer les éléments, allant jusqu’à faire rire et pleurer le bon Dieu !

Ô parole qui se fait entendre,

Faite de mythe et de légende

Les pays qui t’abandonnent

En hiver, de froid succombent.

C’est par une formule ou un poème dédié aux contes et aux mythes que ma mère  donnait le ton de la soirée.

Toute une mise en scène se mettait donc en place quand la mère kabyle se mettait à conter. Il y a de la lumière qui jaillit à travers chacun de ses mots. Les mots sont dits, scandés, susurrés, criés, entrecoupés ou chantés, selon les cas, les moments et les séquences du récit. Le silence qui les enveloppe leur donne encore plus de poids et de sens. Un sens – à travers une syntaxe et une sémantique – qui passe aussi à travers  le visage, les yeux et la gestuelle de la narratrice.

Un silence que nous buvions ; nous ne disions jamais : « Et après ? » Nous attendions sagement que la conteuse reprenne le cours de son récit auquel nous étions suspendus comme par un fil invisible mais ténu, un fil d’Ariane.

Je me souviens de ces nuits d’hiver autour du feu et de ces nuits d’été dans la cour intérieure de la maison, où la formule d’ouverture du conte suspendait la maison aux étoiles.

Quand le métier à tisser « se reposait  », transposez « quand les tisseuses se reposaient », la grand-mère soufflait sur la lampe à huile ou à pétrole par mesure d’économie. Ne subsistait alors que la lumière du foyer. Les flammes du kanoune donnaient aux visages ces reflets magiques où chacun redevenait lui-même en échappant à la lumière  de la lampe comme au temps et à la lumière du jour.

La lumière du foyer créait ces instants enchanteurs, où la conteuse suspendait le cours du temps. Durant cette suspension du temps, chacun disait ce qu’il voulait dire, faisait ce qu’il voulait faire et devenait ce qu’il voulait être, par la magie du conte. Serrés les uns contre les autres, une joie et une sérénité infinies nous envahissaient jusqu’au moment où nous étions emportés par le sommeil.

La lumière du kanoune est une lumière qui nous sortait du temps des soucis quotidiens pour nous faire entrer dans le temps merveilleux tout illuminé des mots dont se perle le conte.

J’entends encore ma mère dire en souriant : « Le conte, celui qui le dit, il faut lui donner un boisseau d’étoiles. »

Saisissons un instant cette allégorie pour l’expliciter. Personne ne peut attraper une étoile. Ce boisseau (lgelba) est une mesure qui sied au « type pensée », comme on dit en psychologie. Cette mesure renvoie à l’archétype culturel kabyle, voire à l’archée, où la conteuse est considérée comme portant en elle (et sur elle) la lumière dont a besoin son auditeur, en l’occurrence ses enfants et ses petits enfants.

C’est si peu dire que nous étions heureux ! Peu de soirées au monde pouvaient ressembler à ces soirées kabyles où la magie du conte donnait au bonheur familial une empreinte indélébile.

Dans la grande pièce qui nous servait de salon (tasga), de cuisine, de salle à manger, de réserve, de chambre à coucher et d’atelier de travail, nous nous rassemblions en demi-cercle devant le magique kanoune où brûlaient de grosses bûches de frêne, de chêne et d’olivier.

De temps en temps, mon père se levait pour vérifier si les bêtes dans l’étable, qui donnait sur tasga, ne manquaient de rien : les bêtes vivaient dans la même pièce que nous, dans l’étable située en contrebas du salon. Au-dessus de l’étable, il y avait la soupente (taerict), une sorte de duplex ou de grande mezzanine qui servait de réserve et de chambre à coucher pour les filles de la maison.

Blotti entre mes tantes et mes frères et sœurs, quand je n’étais pas sur les genoux de mon père, qui me massait doucement le dos de ses mains calleuses, je luttais chaque soir contre le sommeil pour pouvoir entendre encore et encore ces contes merveilleux, ces légendes et ces mythes de toutes sortes, ces sagesses, ces joutes et ces chants qui viennent de la nuit des temps qui ont marqué mon enfance, ma jeunesse et ma vie d’homme.

Comment oublier aussi ces soirées où nous jouions aux énigmes ? Ces soirées qui contrastaient avec celles dédiées aux contes par l’ambiance qu’elles y installaient, les éclats de voix et les éclats de rire, entrecoupés du silence favorable à toute profonde réflexion.

Comment oublier la douce voix de ma mère qui s’élevait dans la nuit, après nous avoir abreuvés de contes jusqu’à ce que « le sommeil du juste » nous emporte ?

J’ai conté maints récits et j’ai dit maints poèmes

J’ai chanté des hivers mais aussi des printemps

J’ai tracé des chemins entourés de beaux dits

Et comme toutes mes semblables, j’ai saigné en dedans

En chantant ma tristesse, j’ai nourri mes enfants

J’ai pris soin de ma maison, je l’ai protégée du froid

Le bonheur, je l’ai vu, il m’a souvent souri

Quand je disais les mots qui éclairaient ma nuit.

Mon conte s’en va sans s’arrêter

Comme s’en iront les misères

Le chacal s’en est allé de maquis en maquis

Il nous a frappés avec des beignets

Nous les avons mangés

Nous l’avons frappé avec une bûche

Et nous l’avons tué

Le chacal, que Dieu le punisse !

Et nous, que Dieu nous bénisse !

Et qu’Il nous laisse à jamais dans la lumière !

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Isefra – Poèmes

12 ibrir 2961

Sliγ i wedrar

Sliγ i wedrar yenna

A Rebbi d-acu i-k xedmeγ

Nepraju di laânaya

Wissen ansa’ra d-teffeγ

Seg-wnebdu naγ di ccetwa

Win i d-yussan ad aγ ineγ.

Sliγi wedrar yettru

Iqqar i Rebbi acuγer

Amzun neggwi daâwessu

Amcun mazal iwexxer

Mi nenwa ccedda a-tefsu

Seg’mir tignewt ad-ttexser.

Sliγ i wedrar ihhundeq

Iqqar i Rebbi tecdhedh

Ayagi maççi d lhheq

Si zik i yberdan tefγedh

Wi cehden tefkidh ssdeq

Xas ma di lbatel yentedh.

Sliγ i wedrar yecna

Seg’wayen yellan deg’γezran

Yeqqar ttnadiγ lehna

Yak medden yakw zzran

T-tadukli kan i nmenna

Nettat tezmer i lhem yellan.

Sliγ i wedrar yedhsa

Akken i’gzid lmecmac

Yecfa i yidhelli d wassa

Ayγer tamurt tessewhhac

Yenna-yaγ-d mi-t nesteqsa

Ass m’ara d-ekkren warrac…

30 janvier 2011

Kabyles…  mon peuple !

Combien d’années

Et combien de jours

Combien de mois

Combien de cris

Combien de joie

De larmes et de rires

Combien d’émoi

Combien de colères

Combien de combats

Combien d’insomnies

Combien de mots tendres

De coeurs assassinés

Combien de cris perdus

Et d’espoirs cassés

Combien de sourires

Et de regards lassés

Tu te lèves dans un cri

Ô mon peuple ! Ce cri qui nous unit !

Combien de larmes

Et de souffrances cachées

Combien de temps

Allons-nous encore chercher

Comment le passé

Pèsera-t-il encore sur nous

Combien de temps encore

Nous mettront-ils à genou !

Combien de regrets

Et de journées bien sombres

Combien de soleils

Et de nuits étoilées

Combien de ciel sans lune

Et personne à qui parler

Combien de tyrannie

Encore à supporter

C’est toujours ton cri

Ô mon peuple ! qui nous unit !

Combien de siècles, combien d’années

combien de jours, combien de mois

Que nos enfants sont las

Combien de départs

Combien de retours

Combien d’inquiètudes

De peurs irraisonnées

Combien de douleurs

Pour les mères dont les enfants sont assassinés !

Ô mon peuple ! C’est ton cri qui nous unit !

Combien de souvenirs

Et d’images insensées

Qui leur crèvent le coeur

Elles ne peuvent plus pleurer

Leur pensée est blessée

Elle ne guérira jamais

Ne me demandez pas

Pourquoi mon peuple n’arrive pas à se libérer

Tout ce que je sais, tout ce que je dis

Je le porte en moi comme un grand cri !

 

Tiγri…

Greγ tiγri deg’wadu

Iggwi-tt ubehri iruh

Ass m’akken ttrun tlawin

Af win aεzizen am erruh

Irumyen sdermen tudrin

Azru yerγa am lluh.

Greγ tiγri deg’wadu

Tennuda-d taddart taddart

Ass m’akken ttrun warrac

Af ergaz tecca temrart

Irumyen neqqen s rrsas

Ajenwi yecca tamart.

Greγ  tiγri deg’wadu

Yedsa bururu deg’id

Ass m’akken ttrun yergazen

Wlac Rebbi ad a-ten iγid

Idamen sswen tizemrin

Di ssmayen ittruz usemmid.

Greγ tiγri deg’wadu

Tekcem deg’wasif taεreq

Lxuf icekkel imawen

Awal m-id yeffeγ ineqq

Anda talleγ d-imetti

Itij di tegnaw ireq !

29 janvier 2011

Nnan-iyi…

Nnan-iyi ma da d-seffrudh
Ak nefk awal d-usteqsi
Yal tamsalt ad a-tt tefrudh
Mi tcudd fell-aγ at-tefsi.

Di ccetwa ur nebγi aludh

A-nafeg mebla tarusi…

Mi twaladh igenni iluγ
Kecci a-t-id terredh yesfa
Ma yella yunwass nennuγ
Ur yettbin deg’neγ nerfa

Γas nâaggedh γas nsuγ
Kecc kan in-as : Ttagerfa !

Ma yella lbatel yehkem
Erfed eccna di tγaltin

Xas ul deg’damen irekkem
Erri-t d-urar n tlawin
Ans’ibγu yekk-ed essxem

Nebγa imawlan ad ilin.

Fkaγ aγanim yettarun

Isefra yugaren itran

Ad ferhen widan yettrun

Ger tmucuha d yizran

Mi nesla i wid iccennun

A-nernu ccdeh mi yefran.

Ssub ar wasif i themled

Anda tesâaddad temzi

Kulci din yuγal yexled

Laârur erran-t  d lwezγi

Hader adar ad yecced

Ala izzan ar tiwettzi !

Tigemmi-ni ygan tadsa

Tuγal tesderγil allen

Tecfid i wjejjig yefsa

Deg’waman izedganen

Ttxil ini-d kra isefra

A-narggu ussan zziden !

Asif-nni anda yerra ?

Teccfed deg’s id d wass

Ama d-itij d lgerra

Ihesb-ik amzun d gma-s

Yettru ur tehdired ara

Asmi t-id herren NNQAS !

Erfed aγanim yettarun

Ad isfedh allen yettrun…

26 janvier 2011

Tafsut-nni…

Tafsut tuγal d ccetwa

Macci akka ay nenwa

A Rebbi Sle-d a-k hkuγ

Arrac teggwi-ten zzedwa

Af tizi n lqahwa

Tasa n yemma-tsen tluγ.

Tamurt deg’damen teswa

Wissen ma terwa

Imettawen rnan legrur

Idamen-nsen d tenwa

Ejjan-aγ nekwa

Achal yemmuten d-aqrur.

Achal ceccen di ssniwa

Ajjaddarmi yeqwa

Llan wid isen llin taggurt

Mi hesben ufan swa-swa

Wa ysenned γer wa

Netlen deg’wakal n tmurt.

Nedheγ ar sidi Balwa

D-Iâassasen n tliwa

Aγ mmlen anda-tt tifrat

Amek ara nettu tarwa

Yeγlin am lehwa

Errsas ar tegnaw yekkat.

Nwiγ macci d-aya ay neswa

Gzemnaγ amzun t-tiriwa

Laâyad g-warrac mazal-it

Eγlin amzun t-tisedhwa

Mmelt-iyi anda-tt ddwa

N Weqbayli yettun Taqbaylit ?

Ebnan yiwen achal yeswa

Arrac netlen wa zdat-wa

Izekwan mazal llin

Sddermen ljamaâ s-i nenwa

Anda ttzallaγ d baba d yemma

Iγsan ad d-ffγen si tmedlin !

Gret tamawt :

Jeddi Hmed Aâli U-Yidir G-Ijâad Ibuziden : "Ama di ccraâ n Rebbi d nnbi, ama di ccraâ aqbayli (di tineslemt taqbaylit), ur izmir ara yiwen ad iseddrem ljamaâ wa yebnu wayed fell-as". Yella deg’tnewya, si zik Imezwura nneγ qqaren : "Win isdermen timezgida bac ad yebnu tayed fell-as, times dihin, jjahennama da !"

Remarque sur la destruction des vieilles mosquées en Algérie pour en construire d’autres plus imposantes… Mon grand père Ahmed Ali Ou Yidir des Ijaâd Ibouziden disait à ce propos : "Que ce soit dans la charia de Dieu et du prophète Mohamed, que ce soit dans celle des Kabyles (dans l’islamité kabyle), personne ne peut détruire une mosquée pour en construire une autre à la place. Ceci est également inscrit dans les croyances anciennes de Kabylie : "Celui qui détruit un temple pour construire un autre à sa place, pour lui : le feu ici-bas et l’enfer dans l’au-delà !"

Sγur yemma Tawes Ouchivane Alliwi

Isefra n yemma

1 – Ô mon coeur !

Ô mon coeur, sois bon cavalier !

Ne chevauche pas le vent !

La jarre qui est pleine de miel

Son ange gardien c’est l’humilité

Tous ceux qui arrivent au savoir et à la lumière

C’est avec courage qu’ils les ont conquis !

Ô mon coeur sois bon cavalier !

Ne chevauche pas un papillon

Emporté par toute brise qui souffle

Il ne peut faire face au vent

Si tu as soif de justice

Bats-toi ou fais-toi poète !

 

Ay ul-iw…

Ay ul-iw ili-k d-amnay

Ur rekkeb ara f-lahawa

Lhila ixeznen ttament

Aslagh ynes d nniya

Kra gwin yegwden ar tafat

S ssber i-tt-id ihella !

Ay ul-iw ili-k d-amnay !

Ur rekkeb ara afertetu

Abehri i d-yewwten yeggwi-t

Ur izmir ara i wadu

Ma yella tebghid lheqq

Ewwet nagh refd asefru !

2 – Ô parole !

Ô parole qui se fait entendre

Faite de mythe et de légende

Les pays qui t’abandonnent

En hiver, de froid succombent !

Ô parole qui se fait entendre

Paroles sacrées et de poésie

Les pays qui t’abandonnent

Succombent sous la canicule de l’été !

Ay awal !

Ay awal i d-yessawlen

Awal g-izran ttmucuha

Timura ik yejjan dayen

Mmutent g-wegris n ccetwa !

Ay awal i d-yessawlen

Awal ttedmegh d-usefru

Timura ik yejjan dayen

Mmutent di ssmayen unebdu !

3 – Itij yeγli… (Youcef Allioui)

Itij yeγli af taddart

Af taddart Ibuziden

Arrac kecmen di turart

Tajmaât teccur d-irgazen

Tiqcicin zzint i temγart

Asent mmel tid yifen.

Itij yeγli af Tewrirt

Af Tewrirt Igawawen

Tamγart tekna af tessirt

Alemsir yeccur d-ibawen

Azetta zzint-as teqcicin

S wulman  d-iqerdacen.

Itij yeγli af Tiγilt

Tizgi tessawel i wedrar

Tamγart tella deg-wexxam

G’wzetta tessa tagertilt

Arrac ezzin i terbut

Am yefrax trajun talqwimt.

Itij yeγli af Tezrutt

Yekcem deg’wmadaγ yaεreq

Arrac zzin-d i lkanun

Agectum di tmes ireq

Ttrajun di tmacahutt

G yemma jidda a d-tenteq.

Itij yeγli af lejba

Yekcem deg’wedrar iruh

Wissen ma d-yuγal azekka

A d-yawi yid-es lfuruh

Tlam yeγli-d af tasa

Am umeqwran d-umectuh.

4 – I TIDETT ANDA TETTNUS ?

(ccna sγur yemma i d-tetef ar Tasaεdit At Mensur – Ibuziden – Awzellagen)

Ameslay d-irrij di lkanun

Aggur f-emnar isenni

Udan mi tezzin rennun

Yezreε wawal deg’genni

Yeccur tirga umeγbun

Win yegnen mebla imensi.

A taggurt terred lebla

Σennaγ-am tamacahutt

A kra yheddren s lmaεna

Yal awal deg’s tasarutt

Kra yebγa wul din yella

A tamγart γiwel ehku-tt !

Sel i wadu deg’genni

Am yini "Hader tiγeccac !"

Al lkanun ternud ini

Tefked ayefki i warrac

Yemma jida a-m tini

Tamacahutt tessedhac !

A tamγart wi γlin wuglan

Mi tedsa terfed afus

S wawal tesseγlidh-d itran

S tmucuha d rrsus

Al lkanun atas yeslan

I tmusni anda tettnus.

5 – Ameslay… (Youcef Allioui)

Ameslay ansi d-yekka

Seg’zzuran yakw seg’damen

Wi’s yenna dayen yerka

Yeγli-yas ujejjig dayen

Netta yekka-d sennig Mekka

I-t yesswen d-Iqvayliyen.

Tala is i d-yeccercer

Teccur d lwiz d lfeta

Wi fuden deg’s tesser

Tefka ifadden i Tmawya

Akal yejja-d laεwanser

Ad azlen assa azekka !

Aniwa yugaden adhu

Di lεeqda uγanim yenna

Essut-is deg’Wkeffadu

D-awal i d-yejja baba

Anda ddiγ netta ad yeddu

Yak taqbaylit d yemma !

6 – Cfiγ… (Youcef Allioui)

Cf iγ yiggwas di tefsut

Tallayeγ di baba d yemma

yejjujjeg lxux d ttut

Ajejjig yessa alma.

Cfiγ yiggwas di tefsut

Tallayeγ di baba d yemma

Azaγar tecca-t tagut

Amzun akken di ccetwa.

Cfiγ yiggwas di tefsut

Tallayeγ di baba d yemma

Assen iheml-ed wasif

Yeggwi-d tjur d-iqwerma.

Cfiγ yiggwas di tefsut

Tallayeγ di baba d yemma

Fkan awal i tmucuha

A lkanun nezzi nehma.

7 – D-acu tettmenid a yul ? (Youcef Allioui)

A-wi mlalen d baba yunwass

Ad selmeγ fell-as

As iniγ : "Amek tellid ?"

Yemma a-ttili ar tama-s

Tecreh twenza-s

A yul d-aya i tettmenid.

Ad qqimeγ ger-asen

Deg-gwexxam γur-i ad nsen

Am zik a d-nezzi i lkanun

Awal ziden a-ti-d sersen

Di tmucuha aγ d-ehkun…

8 – A WI GREN TAMURT...  (YA : Awzellagen, 1972)

A wi gren tamurt di ljib

A-tt yawi and-as yehwa

A-tt yemmel i yal ahbib

Am ujejjig n ccfawa

D nettat i-gtteksen ttelbib

D nettat i-grebban tarwa.

A wi gren tamurt deg’ul

Idamen-is ad ifsusen

A-necfu s-anda-ken nlul

Deg’durar anda zzullen

At tirugza d lefhul

Imezwura ad aγ d-slen.

A wi gren tamurt deg’tit

I wakken ur qemcent wallen

Mi yekker s tiγri n tegdit

Arrac ad ttemsawalen

Yal yiwen as yernu cwit

S teqbaylit ad ddukklen.

A wi gren tamurt deg’fus

A-tt yawi akken anda yruh

Ma yella kra deg’s ixuss

Ad as-t iseggem cituh

Akken ixdem as yini drus

Amzun yella d-amectuh.

A wi gren tamurt g-wallaγ

I wakken ad icfu f kra

Wi mugger as yini : Eyyaγ !

As neddakel i tnekra

Am yitij m’ara d-yessaγ

Wi ddukklen ur ikukra !

(Asefru n temzi af lgirra umennuγ n Lezdayer – 1963)

Cfiγ…

Cfiγ yiggwass deg’wnebdu

Errεed yekker wahruhu

Times tezzi-d f-ixxamen

Arumi yneqq izellu

Iseddram yetthuddu

D-acu zemren imettawen ?

Cfiγ yigwass di lexrif

Lεesker yeshedrif

Deg idh suffen-aγ g-wexxam

Amzun nettwagzem s ssif

Di tlam yeggwi-yaγ wasif

A Ssalhin anda tellam ?

Cfiγ yigwass di ccetwa

Taddart yakw terγa

Yal yiwen s-anda yreggwel

Lbbumbbat yakw ssiεqa

Tamurt di lwiεqa

Wlac lejba s’ara neffel !

Cfiγ yigwass di tefsut

Asirem teççat tagut

Lmut teggul ur tehnit

Di lεarc i-gellan nettut

Tugwdi tezga fell-aγ d-ahtut

Tamurt tekcem di twaγit.

Axxam-nni anda nensa

Yeddrem ar assa

D wid ihercen i-gkeddan

Ma fell-aneγ terwel tadhsa

Teggwi-tt Fransa

Wid yemmuten i d-immektan !

Mektan-d af acu mmuten

Af Lezdayer ewwten

Nnwan a d-tezzi tefsut

Ziγen kullec din yeddrem

Ur d-igwri usirem

Nekwni nddukl-as i tatut !


Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Etre Amazigh à Mulhouse

MULHOUSE – Bibliothèque municipale

 

Mulhouse où le bonheur de lire… en kabyle

Tagmatt – tamusni – tizet n yimi !

Tanemmirt iy Imaziγen n Mulhouse af azal i fkan  i tmaziγt.

Merci à Djaffar
Quel bonheur d’être écouté par les siens !
Tagwella d lemleh – Le savoir, la culture, le respect et la fraternité – Telle est l’identité berbère.

Association culturelle berbère 68 – Mulhouse
Conférence du 09 octobre 2010

« Le patrimoine culturel et linguistique berbères et son rôle dans la connaissance de soi et la construction de l’identité : l’exemple du peuple kabyle ».

Madame, monsieur bonsoir ! Mass, massa tamsiwt azul fell-awen. Idma tisedna lehna tafat fell-awen !

Je tiens à remercier chaleureusement l’Association culturelle berbère de Mulhouse de m’avoir invité. Un grand merci et tous mes respects fraternels à madame et monsieur Djaoui.

Mon intervention sera simple et se basera sur mon vécu et celui de ma famille, celui de mes mes enfants (qui sont de mère française) pour dire comment je leur ai transmis l’amour de la culture de leurs ancêtres berbères tout en respectant le fait qu’ils soient aussi français de par leur mère et leur naissance en France. Aujourd’hui, je pense qu’ils sont attachés à leur algérianité et à cette identité spécifique et double qu’est l’identité franco-berbère.

I – De la réalité politique à l’apprentissage de la langue berbère

Afin de clarifier les choses et mon propos, permettez-moi d’attirer d’abord votre attention sur le fait que beaucoup de maux que vivent les Berbères à l’extérieur viennent en réalité de la non-reconnaissance et du rejet doublé de mépris qu’ils vivent dans leurs pays d’origine en Afrique du Nord.

En 1995, ma fille Damya Tawes avait 10 ans. Elle était à l’école primaire. Un jour, elle revient de l’école avec un papier qui émanait du Ministère de l’Education Nationale où était écrit à peu de choses près ceci : « Apprenez la langue maternelle de vos parents… l’arabe. » En rentrant le soir à la maison, ma fille me tendit le papier et m’interpellât avec force par ces mots : « Pourquoi, le papier ne parle pas de berbère, papa ? Nous sommes bien des Kabyles, des Berbères et non pas des Arabes !? Notre langue maternelle est le berbère ! »

Vous ne pouvez pas savoir la fierté que j’ai éprouvée d’entendre ainsi ma fille revendiquer son identité berbère ! Le soir même, j’ai écrit une lettre à François Bayrou, Ministre de l’Education à l’époque, en lui expliquant que nous sommes franco-berbères et qu’à ce titre, nous aurions souhaité mon épouse et moi que nos enfants apprennent en même temps que le français, leur seconde langue maternelle qui est le berbère et non pas l’arabe.

Monsieur Bayrou m’avait répondu en disant qu’il était bien conscient du problème que je mettais en avant ; mais que tout cela ne dépendait pas de sa volonté : il s’agissait-là d’accords bilatéraux entre l’Etat français et  l’Etat algérien, dont le gouvernement, comme chacun sait, ne reconnaît pas  (hélas !) sa berbérité, son amazighité. Il serait trop long de revenir ici sur le drame de l’aliénation qui mène à la réification dont souffre les dirigeants algériens. Le grand Kateb Yacine n’a pas eu le temps (hélas ! encore ) de leur inculquer les vertus de la cutlure algérienne, celle de « l’Algérie des lumières » (Lezdayer n tafat), comme disent les anciens Kabyles.

Mais à travers cette anecdote – qui a marqué ma fille Damia –  ce que j’ai compris c’est que les petits contes kabyles que je lui racontais tous les soirs pour qu’elle s’endorme, se sont révélés beaucoup plus importants que je ne l’imaginais. Je pensais que les contes ne l’aidaient qu’à dormir ; et je me rendis soudain compte, qu’ils l’ont également aidée à se tenir éveillée, à se tenir debout, fière de ses origines berbères. J’ai fini par croire que le conte ou la parole berbère, qui véhicule la sagesse et la lumière, peut faire aimer sa langue maternelle à l’enfant berbère en général et à l’enfant franco-berbère en particulier.

Je m’en vais donc vous raconter un qui m’avait également marqué quand j’étais moi-même enfant.

II – Le conte pour faire aimer la langue maternelle

L’univers du conte est un univers qui rassemble les enfants et ce quelque soit leur pays, leur langue et leur culture. C’est ce qu’appelait l’un de mes amis et maître – le docteur Joseph Gabel – « Le champ du bonheur et de tous les possibles ». Personnellement, j’y ai trouvé le bonheur de faire entendre et de faire aimer les deux langues maternelles de mes enfants : le français et le berbère.

Ecoutons donc ce conte pour enfant – même si, comme disait mon père « les contes n’ont pas d’âge », pour entrer dans le champ de « ce bonheur et de tous les possibles » que je souhaite à tous les enfants et notamment aux enfants franco-berbères. Ce conte s’appelle Le pou et l’enfant (Tamacahup n Tilkit d weqcic). Il s’agit de l’histoire d’un enfant qui s’appellait Lillouche et qui refusait obstinément de se laver. Un peu comme les chats, il avait horreur de l’eau !

LE POU ET L’ENFANT

Autant que je souvienne, c’est probablement l’un des tout premiers contes qu’il m’ait été donné d’entendre et de comprendre alors que je devais avoir autour de 9 à 12 mois. Comme tous les enfants en bas âge, je savais que c’était une histoire, mais je ne comprenais pas exactement ce qu’elle voulait dire malgré les talents de conteuse de ma grand-tante Ounissa qui me la racontait avec des mimiques et une gestuelle dignes des grands comédiens que l’on peut voir aujourd’hui au théâtre.

Ce dont je me rappelle plus particulièrement, c’était que ma tante me faisait beaucoup rire. J’étais effectivement face à une pièce de théâtre où tous les personnages étaient joués par une seule et même comédienne : la narratrice. Ma tante Ounissa jouait tour à tour tous les rôles. Celui de la mère qui grondait son enfant qui ne voulait point se laver. Celui du chien, du chat, de la chèvre, du mulet et du bœuf qui se moquaient de

Lillouche qui refusait obstinément de se laver. Le plus drôle de la narration arrivait quand ma tante jouait le rôle du pou. Pour ce faire, elle brandissait une poupée de chiffon ou simplement une pelote de laine – un peu comme l’on utilise les marionnettes aujourd’hui – avant de se mettre à parler comme « parlent les poux » !

Conter n’était pas chose facile. C’est dire tous les talents que la femme kabyle détenait avec un génie qui lui était propre. C’est pour cela que mon père disait fort sagement : « Ecouter un conte, c’est s’entendre vivre ».

Je voulais donc que mes enfants – petits Français de leur état linguistique et culturel – s’entendent aussi vivre comme des enfants Berbères. Mon souhait est que la réunion des deux arrive à forger leur identité franco-berbère de manière riche et harmonieuse où tous les bonheurs sont possibles.

LE POU ET L’ENFANT

Que mon conte soit beau !

Et fasse grand écho !

Qu’il se déroule comme une tresse de laine

Que celui qui l’entend à jamais s’en souvienne !

1 – Il était une fois un garçon qui répondait au nom de Lillouche. Lillouche n’aimait pas l’eau. Il n’aimait donc pas se laver. Sa mère avait beau insister mais en vain, Lillouche ne voulait jamais se laver ! Et comme il était toujours sale, très sale, les enfants de son âge ne voulaient pas jouer avec lui.

Sa mère lui dit alors : « Lillouche, si tu ne veux pas te laver, tu dormiras entre la chèvre et le mulet, s’ils veulent bien de toi ; mais tu ne dormiras pas avec moi ! » Lillouche répondit à sa mère : « Que m’importe ! Je dormirai dans l’étable ! »

Le soir venu, quand Lillouche s’approcha de la chèvre pour s’endormir à côté d’elle, celle-ci se mit à pousser de hauts cris : « Bèèè ! Bèèè ! Bèèè ! Un garçon qui ne se lave pas ne pourra pas dormir avec moi ! »

Lillouche s’approcha alors du mulet. Mais à son approche, ce dernier aussi se mit à pousser de hauts cris en disant : « Prouuukh ! Prouuukh ! Prouuukh ! Un garçon qui ne se lave pas ne pourra pas dormir avec moi ! »

Lillouche s’approcha alors du chien. Ce dernier se mit aussitôt à pousser de hauts cris : « Haww ! Haww ! Haww ! Un garçon qui ne se lave pas ne pourra pas dormir avec moi ! »

Lillouche se déplaça alors doucement vers le bœuf. Mais ce dernier s’aperçut du subterfuge de Lillouche et commença lui aussi à pousser de hauts cris : « Mouuuh ! Mouuuh ! Mouuuh ! Un garçon qui ne se lave pas ne pourra pas dormir avec moi ! »

Lillouche pensa que le chat – qui n’aimait pas l’eau non plus – accepterait bien sa compagnie pour la nuit. Mais quand il s’approcha de lui, ce dernier poussa de hauts miaou : « Miaw ! Miaw ! Miaw ! Un garçon qui ne se lave pas ne pourra pas dormir avec moi ! »

De guerre lasse, Lillouche finit par s’endormir sur la banquette qui donnait sur la soupente.

2 – Un jour, pendant qu’il jouait tout seul dans la cour, un pou se présenta devant lui et lui dit : « Es-tu le jeune garçon qui n’aime pas l’eau et qui ne veut jamais se laver ? » Lillouche répondit fièrement : « Oui, c’est bien moi ! Je n’aime pas toucher l’eau ! » Le pou lui dit encore : « Est-ce pour cela que les autres enfants refusent de jouer avec toi ? » Lillouche s’en vanta encore : « Oui, ils trouvent que je suis trop sale pour jouer avec moi ! » Le pou lui dit alors : « En bien moi je jouerai avec toi, car j’aime bien les enfants qui ne se lavent pas, comme toi. » Et joignant le geste à la parole, il sauta sur la tête de Lillouche et s’engouffra dans sa chevelure sale et moite. Il y fit là sa maison avant de faire venir plein d’autres poux pour y habiter avec lui.

Au bout de quelques jours, la tête de Lillouche était remplie de poux. Au début, il commença à se gratter doucement. Quelques jours après, à force de se gratter de plus en plus fort, il s’arrachait brutalement des touffes entières de cheveux. Les jours passaient et Lillouche n’en pouvait plus de se démanger. A tel point qu’il avait la tête en sang !

Les larmes aux yeux, il alla trouver sa grand-mère et lui dit : « Grand-mère chérie, je n’en peux plus de tous ces poux qui me dévorent la tête ! Dis-moi s’il te plaît ce que je dois faire pour m’en débarrasser ? »

La grand-mère lui répondit : « Viens que je te lave en commençant par la tête, mon petit ! Les Anciens disaient : "Dieu a créé le pou pour que l’homme se lave la tête !" »

Le fils digne de sa mère

Apprend les choses difficiles

Quand elle lui dit une parole

Il sait faire la part des choses

Ce conte est peut-être pour les enfants

Il s’adresse aussi aux grands

Les sagesses qui pénètrent les peuples

Ce sont souvent les plus courtes !

Mon conte s’en va par les ruisseaux

Comme s’en iront les misères

Je l’ai conté aux jeunes nobles

Le chacal s’en va de maquis en maquis

Il nous a frappés avec un beignet

Nous l’avons mangé

Nous l’avons frappé avec une bûche

Et nous l’avons tué

Le chacal, que Dieu le punisse !

Et nous, que Dieu nous bénisse !

Et qu’il nous laisse dans la lumière !

III – Pédagogie de la langue maternelle

Permettrez-moi maintenant de revenir sur quelques préalables théoriques de la pédagogie de la langue maternelle.

Depuis Saussure, il est d’usage de distinguer précisément la langue, c’est-à-dire le système que nous évoquions à l’instant, de la parole ou du discours, où se manifestent la création, la nouveauté, l’originalité, la liberté de celui qui parle ou écrit. Il pourrait donc être tentant de dissocier, au moins en théorie, une science de la langue d’une phénoménologie de la parole.

Il me semble donc vain d’essayer d’enseigner la langue sans la parole ou la parole sans la langue. Je me suis donc placé dans une longue tradition – celle des Berbères de Kabylie – en estimant que c’est dans les paroles et les discours qu’il convient d’enseigner la langue maternelle au sens large.

Ce que, soit dit en passant, j’ai fait quand j’étais enseignant de berbère à l’Université Paris 8. Après quelques tâtonnements et à la demande des étudiants en majorité franco-berbères, je quittais le terrain traditionnel du linguiste et du grammairien pour entrer dans un autre – celui de la réalité et de la qualité de la communication où le mot ne prend sa vrai valeur que rapporté à son contexte : à la rigidité du lexique, répond la fluidité des polysémies. Sens de l’absolu et sens du relatif dans le langage : toute la pédagogie de la langue maternelle est peut-être là.

J’ai donc commencé à me baser sur des récits de vie courante de ma propre création avant de tomber – au grand bonheur de mes étudiants – sur les récits de traditions orales kabyles comme le conte et le mythe.

Pour ce travail de transmission, je cherchais tout simplement un moyen de faire aimer la langue berbère ; c’était un préalable pour que la pédagogie que j’avais mise en place réussisse. Au début, j’avais peur de faire entendre ces récits, ces poésies et ces contes hors de leur milieu et hors de leur temps tout en suggérant l’un et l’autre.

Il fallait contextualiser : expliquer à chaque fois aux étudiants – comme je faisais avec mes propres enfants – que ce discours venait d’une région qui s’appelait la Kabylie, d’un pays qui s’appelait l’Algérie et d’une zone géographique où les autochtones (At-tmurt) s’appellent Imaziγen, c’est-à-dire « Les hommes libres », les Berbères. Il fallait que j’arrive à faire admirer et aimer ces productions littéraires de nos ancêtres qui viennent de la nuit des temps, non seulement par la simple magie des mots berbères, mais aussi et surtout par la qualité du sens qu’il y trouvera : comme nous venons de le voir grâce à ce petit conte qui met l’accent sur l’apprentissage de l’hygiène aux enfants.

Ces apports culturels me paraissent indispensables si l’on veut une sorte de contamination de la pédagogie pré-scolaire où, l’enfant ne sachant ni lire ni écrire, se souviendra toujours de ce qu’il a entendu de ses parents berbères même s’il aura du mal par la suite – environnement français oblige – à le répéter. Il faut donc se garder de stigmatiser les enfants franco-berbères qui ne parlent pas ou qui ne maîtrisent pas la langue berbère. Ce qui est essentiel c’est que l’enfant franco-berbère soit fier de ses origines double : en ce sens que l’identité franco-berbère est avant tout une affaire de conscience. C’est donc cette conscience qui le mènera avec amour vers cette langue amazighe.

Par conséquent, tout pédagogue ne doit pas oublier que les enfants franco-berbères vivent environnés de la langue française ; j’oserai dire comme l’air qu’il respire. Il est donc primordial d’être conscient de ce fait et d’introduire la langue berbère en se servant de sa sœur : la langue française.

Le conte kabyle m’a fait découvrir qu’il n’est de bonne pédagogie à quelque niveau que ce soit que celle qui se soucie de la réalité et de la qualité de la communication. Cette réalité doit révéler à l’enfant franco-berbère la qualité de la langue et de la culture de son ou de ses parents berbères. A charge à ses derniers de « communiquer » avec leurs enfants : par le voyage en Afrique du Nord, par la découverte des écrivains et des chanteurs berbères, par la découverte de toute la tradition orale et culturelle berbère. Tous les spécialistes du monde entier donnent aux Berbères la primauté dans beaucoup de domaines artistiques et notamment dans l’art de conter.

Mais les Berbères – Imazighen – sont aussi décrits et connus pour leur sens de l’honneur, de la fraternité, de la tolérance envers les autres, du respect du pays d’accueil qu’est la France ; pays qui correspond tout à fait à leurs valeurs laïques et républicaines.

Pour les Franco-berbères que nous sommes  ce constat qualitatif est très important. Par conséquent, il est essentiel que nos enfants l’apprennent afin qu’ils soient conscients et fiers de leur double appartenance. L’amour de la langue maternelle française ne saurait – à ce moment-là – se départir de celui que nos enfants éprouveront pour leur seconde  langue maternelle qu’est la langue amazighe-berbère.

IV – Les vertus psychologiques de la langue maternelle berbère.

La langue maternelle berbère gère les paramètres psycholinguistiques de la diminution, voire de la suppression  de la déréliction chronique et de certains faits réifiants qui frappent la communauté franco-berbère et notamment les enfants franco-berbères qui souffrent de non-reonnaissance de leur double identité.

Cela fait près de 20 ans que je travaille, en qualité de psychologue, auprès d’adultes et de jeunes et notamment de ceux qui sont en difficultés scolaires et d’insertion sociale ou professionnelle.

Il y’a quelques années, l’enfant franco-berbère, s’il valorisait, dans une moindre mesure, en un sens la langue française qu’il entendait aussi bien à l’école qu’à la maison, dévalorisait en sens opposé la langue berbère, langue de l’un ou de ses deux parents. Cette différence cause encore des conflits d’ordre affectif qui se manifestent par certains comportements : le sentiment de honte d’être berbère chez certains.

Cette agressivité vis-à-vis des racines d’origine des parents (ou de l’un d’eux, dans le cas de famille mixte franco-berbère), va plus loin. Les adolescents employaient également un langage que l’on pourrait qualifié de « langage affecté, voire infectée » dès qu’il s’agit de parler de leurs parents locuteurs uniquement de la langue berbère.

Depuis près d’une vingtaine d’années, je n’entends plus les mamans berbères et notamment les mamans kabyles se plaindre, par exemple, du fait que leurs enfants « ont honte » (c’est le mot qu’elles utilisaient) de sortir avec elles. Une mère kabyle illustrait cela par les propos suivants : « Quand ma fille se voyait obligée de m’accompagner quelque part, elle se tenait toujours à distance de moi en faisant semblant de ne pas me connaître. Quand je lui parlais dans la rue, elle ne me répondait pas, elle m’ignorait ! »

Cette affectation qui touchait uniquement la langue maternelle berbère rejaillissait automatiquement sur la langue française ; comme si, inconsciemment, l’enfant franco-berbère reprochait à celle-ci de l’éloigner de la langue et de la culture de ses parents. Le docteur Joseph Gabel – grand spécialiste de l’aliénation – appelait cela « le syndrome du Berbère ».

Depuis les années 80, on assiste à la diminution voire à la disparition complète de ces phénomènes comportementaux aliénants et réifiants. Nous devons cela notamment à la prise en charge de l’enseignement de la langue maternelle berbère par les Associations qui font découvrir, par la même occasion, aux enfants franco-berbères la culture, les arts, la danse et la chanson du pays d’origine de leurs parents. Un jour, un père kabyle s’ouvrit à moi et me dit : « Depuis un concert d’Idir, mes enfants ne sont plus les mêmes. Quand je leur ai expliqué que la chanson A Vava Inouva est tirée d’un conte kabyle, j’ai constaté qu’ils s’intéressaient davantage à ce que nous disons et faisons leur mère et moi… Figurez-vous que quelques jours après le concert, ma fille me demandait de lui parler du conte en question… Je croyais mes enfants perdus, et voilà que par la magie de la chanson et du conte, je les retrouve…».

Nous constatons donc que la langue maternelle des parents berbères agit comme un cataliseur, un baume dont l’essence et le sens agissent avec efficacité sur le complexe d’infériorité de nos enfants, complexe qui les conduisait vers une sorte de catalepsie, de tétanisation. Grâce à leur langue maternelle berbère, ils se sentent tout à coup libérés et heureux de vivre dans leur identité franco-berbère.

Pour paraître plus objectif, faisons appel à un observateur extérieur, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik : « La seule bonne stratégie est celle de ceux qui apprennent la langue et les rituels du pays d’accueil tout en gardant la fierté des origines sous forme de récits positifs. Ceux-là s’intègrent sans délinquance, sans conflit, sans honte. Donc non seulement je suis fier de mes origines, mais je suis fier de mon travail, de mon parcours, de mon intégration[1]. »

Par conséquent, les intellectuels et les politiques français qui préconisent l’enseignement de l’arabe pour nos enfants, en lieu et place de la langue maternelle berbère, feraient mieux de se rapprocher de nous pour mieux comprendre ce dont il parle quand il s’agit des Berbères. Ils devraient réfléchir à plus d’une fois avant de s’adonner à des discours et à des suggestions aussi aventureuses en excluant socialement et culturellement nos enfants, car il s’agit bien-là d’exclusion sociale doublée de mépris vis-à-vis de leur langue maternelle berbère.

Dans un article récent dans le Nouvel Obs. du 25/02/2010, Jean Daniel, pour ne pas le nommer, écrit « Le français, une patrie arabe ». Et quels écrivains cite-t-il pour étayer son article ? Mouloud Mammeri, Mouloud Feraoun et Kateb Yacine ! Quand on sait la vindicte qu’ils avaient subie pour s’être revendiqués Berbères, on comprend alors la totale méconnaissance du problème par ceux qui veulent faire de nous des Arabes. Je précise, en passant, que le journal n’a pas publié mon droit de réponse.

Bien évidemment, nous n’avons rien contre l’arabe ; nous n’avons pas attendu certains prêcheurs de l’idéologie dominante pour encourager nos enfants à s’ouvrir à toutes les langues et à toutes les cultures : c’est un état d’esprit enraciné dans la psychologie berbère. Le dicton est fort clair : « Va vers l’autre et tu grandiras ! » (Mlil d wayedh a-ttimγuredh)

Ce que nous demandons, c’est que l’on considère que nos enfants ont le droit – au même titre que les enfants arabes – à leur langue maternelle berbère. Leur imposer l’arabe, c’est leur refuser tout simplement le droit d’être citoyens français à part entière et rejeter l’amour qu’ils ressentent pour la France et la langue française en qualité d’enfants franco-berbères. Dans la langue berbère, le mot vivre en communauté (taârchit) ne signifie pas repli sur soi et défiance vis-à-vis du voisin ou du pays d’accueil ; il veut dire tout autre chose : « vivre en bonne intelligence et dans le respect de son voisin » (âacher).

Je ne vous citerai que trois autres proverbes kabyles pour illustrer la vision ethologique des Berbères. Le premier dit : « Ton pays, c’est celui où tu trouves ton pain (Anda tufidh aγrum-ik i t-tamurt-ik) » ; le second dit « Fais comme tes voisins qui t’accueillent ou va habiter ailleurs » (Exdem akken xeddmen lgiran-ik, naγ erfaε axxam-ik gar-asen !) Et enfin le troisième qui en dit long sur la tolérance spirituelle et religieuse de nos ancêtres : « Chaque pays a ses visages, mais Dieu est partout le même » (Yal tamurt s wudmawen-is, ma d Rebbi yiwen i-gellan). Qu’il me soit permis de répéter que la conscience d’être franco-berbère signifie « ouverture et dialogue sur le monde et les autres ».

Par conséquent, c’est une tautologie – un pléonasme – de dire que l’amour de la langue maternelle berbère cultive chez les enfants franco-berbères également celui de la langue française et du pays de leur naissance, la France. Grâce à cela, ils sont moins sujets que les autres à adopter certaines déviances. A ce titre, le bonheur que nos enfants éprouvent de se sentir franco-berbères améliore leur comportement dans tous les domaines. L’amour de la langue maternelle berbère les rapproche non seulement de leurs parents, mais aussi de leur milieu scolaire et socioprofessionnel.

Par conséquent, l’apprentissage de la langue maternelle berbère – en relation étroite ou dialectique avec la langue française – permet la réussite de l’identité franco-berbère. Elle permet aussi aux enfants franco-berbères de se sentir Français à part entière.

Cette double appartenance culturelle cultive en eux une certaine fierté d’être ce  qu’ils  sont : car cette double identité les rend plus riches,  constructifs et ouvert sur l’avenir et le monde.

Par ailleurs, il est très facile de constater que l’apprentissage de la langue maternelle berbère – liée à la langue française –  est un facteur d’intégration et de réussite à tous les niveaux et notamment au niveau linguistique. Pour cela, il suffit de voir avec quelle facililté les enfants franco-berbères appréhendent les langues étrangères et notamment l’anglais et l’allemand.

V – Quel avenir pour cette double identité ?

La langue maternelle berbère cultive l’amour de la langue française et du pays démocratique qu’est la France, pays de leur naissance. A ce double titre, ils se sentent donc pleinement Français. A ce titre, nous insistons sur l’importance de l’apprentissage de la langue maternelle berbère pour nos enfants. Nous pouvons dire en l’assumant hors et fort que la langue française a une seconde patrie : la patrie franco-berbère.

Langue européenne, notre souhait est que la langue amazighe berbère soit prise en compte dans l’enseignement par le Ministère de l’Education Nationale au même titre que toutes les autres langues européennes. C’est un droit que nous sommes en droit de revendiquer pour nos enfants, au nom de l’amour qu’il porte à ce pays où ils sont nés, la France  et à leur identité franco-berbère.

En attendant cet heureux jour, nous devons encourager nos enfants à s’intéresser davantage à la culture berbère (Il y a un fait notable à signaler, pour une fois dans l’histoire des Berbères, nous avons une télévision : BRTV).

Pour une fois dans l’histoire, le tamazight est reconnue (de façon facultative, il est vrai !) comme langue nationale en Algérie… Mais il a fallu que le sang des enfants kabyles coulent pour que notre langue puisse accéder à l’école… à l’écrit et à la lecture comme toutes les autres langues du monde.

Certes, il y a la chanson ; certes, il y a aussi la danse ; mais la culture et la langue ne sont pas faites que de cela. A l’heure où l’écrit s’impose de plus en plus à la langue amazighe, il est très important que nos enfants se penchent également sur la lecture et l’écrit dans cette langue. Ils découvriront une culture orale d’une grande diversité et d’une richesse extraordinaire – poésie, chant, conte, mythe, énigme, devinette, izlan ou slam, proverbes, sagesses diverses et philosophie des lumières –,  capable de rivaliser avec toutes les grandes cultures de ce monde.

On prête beaucoup de qualités au conte et notamment un certain intérêt pédagogique. Mais par delà  ses vertus psychologiques, psychanalytiques, ethnologique, sociologique et linguistique. Divertissant et éducatif, associant l’oral et l’écrit, il se révèle propre à développer chez l’enfant certains facultés intellectuelles, notamment l’attention, la mémoire, l’imagination, l’esprit d’analyse et le jugement. Comme il s’enracine dans une culture spécifique, son "côté universel et civilisationnel" peut aussi aider nos enfants à être fiers de leurs racines berbères. Ils prendront ainsi plaisir à lire en langue berbère, une langue merveilleuse aux ressources insoupçonnables.

C’est me semble-t-il l’étape indispensable que tous les franco-berbères doivent franchir pour que cette double identité ne soit pas escamotée pour ne devenir, les années passant, qu’un élément fantasque et capricieux sans aucune réelle profondeur identitaire.

Il fut un temps – et c’est encore d’actualité – où le conseil pédagogique essentiel pour améliorer les résultats en langue maternelle française, était contenu et mis en avant par cette simple formule : « Faites lire les enfants et qu’ils parlent ce qu’ils écrivent. »

Nous devons inscrire l’identité franco-berbère dans ce procédé linguistique – lire, parler et écrire – pour permettre aussi un futur à cette langue des Imazighen – nos ancêtres « Les hommes libres » – menacée et qui, pourtant, porte en elle une civilisation millénaire et une culture qui vient de la nuit des temps. Une civilisation et une culture qui n’ont pas pour credo le rejet de l’autre, de la France et de la langue française, mais au contraire l’amour et le respect des valeurs républicaines et laïques que l’on retrouve aussi dans la culture, la langue et la cité berbères.

Nos enfants ne sont pas considérés comme des Français dits de « souche » (une formule exaspérante qui me rappelle l’Algérie où ils ne sont pas non plus des Algériens de souche !) ; mais notre souhait est que nos enfants –  où qu’ils fussent – soient des Algériens et des Français de « branche » ; d’une branche de ce bel et vigoureux arbre berbère dont les tiges millénaires sont porteuses d’une grande variété de fruits culturels et humains, savoureux et enrichissants pour ces beaux pays de France et d’Algérie !


[1] Cf. Le Nouvel Observateur n° 2392 du 9 au 15 septembre 2010.

Article dans le journal local.
Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Enigmes kabyles

"Les Belges des Arabes !"

Les énigmes sont un genre littéraire kabyle majeur. Et comme tout ce qui est "majeur" dans notre culture, il est délaissé au projet de tous les genres "mineurs"… C’est un constat désolant et inquiétant qui montre comment une culture s’effrite peut-à-petit et comment une langue glisse doucement – imperceptiblement – vers la mort. Ce qui signifie que les inquiétudes des experts de l’Unesco concernant la disparition inéluctable de la langue autochtone amazighe est à prendre avec beaucoup de sérieux… la mort du peuple amazighe suivra aussitôt celui de sa langue. Et comme le disait en plaisant (!) un ami Belge de Bruxelles : "Vous serez, en quelque sorte,

"Les Belges des Arabes".

Revenons quand même à ce jeu littéraire que nos ancêtres ont inventé depuis des millénaires et que beaucoup de peuples auraient été fiers de posséder une telle manifestation du génie littéraire berbère.

Du jeu des énigmes – Turart n temsaεraq :

A vous de jouer et de trouver ! C’est quoi ? C’est quoi ? Celui qui la trouvera aura du bonheur ; quant à l’autre, il aura un coup sur la tête !

D-acu-t ? D-acu-t ? win i-tt-id yufan ad yaf llhu ; ma d wayedh a-tt yagh s-aqerru !

1 – Il marche en avant, il marche en arrière,
Il ne porte sur lui aucun vêtement,
Il n’a jamais froid et il n’a jamais chaud -
C’est quoi ! C’est quoi ! Celui qui le trouve trouvera le printemps ; quant aux autres, nous leur dirons :"Prenez garde, souvenez-vous !"
1 – Réponse : Il était une fois, c’est  "Le temps" ou "l’ombre" (selon Katy).
1 – Iteddu ar zdat,
Iteddu ar deffir,
Ur yelsi acettid,
Ur t-ineqq usemmid,
Ur t-ineqq ukkuffir !
D-acu-t ? D-acu-t ? Win i-t-id yufan ad yaf tafsut !
Ma d wiyad, asen nini : hader-ewt ecfut !
1 – Tirit : A-macahu d lwakud (lawan-lweqt) nagh "tili" (sghur Katy).
2 – J’ai appelé au-delà des montagnes, les collines m’ont répondu. C’est quoi ? C’est quoi ?

2 – Réponse : Il était une fois, c’est  "L’écho".
2 – Ssawlegh akken i ydurar, errant-iyi-d tghaltin. D-acu-t ? D-acu-t ?
Win i-t-id yufan ad yaf tafsut !
Ma d wiyad, asen nini : hader-ewt ecfut ! – Ahu nagh essut.
2 – Tirit : A-macahu d "tili" (t-tili).

A-NKEMMEL TURART ! Continuons le jeu !

Un autre ouvrage vous attend !


3 – Ur ineqq  ur ittmettat – D-acu-t ? D-acut ? ( Il ne tue pas ; il ne meurt pas – C’est quoi ? C’est quoi ?) – ?
4 – Teccur truka, tebren terruri – d-acu-t ? D-acu-t ? (La quenouille est pleine ; elle tourne et se vide – C’est quoi ? C’est quoi ?) – ?
5 – A Rebbi sled ak iniγ
Af tedyant d-ijja jeddi
Ur tecliε deg’wayen ddiγ
Am tura am zik-nni
Nettat tezra ansi d-kkiγ
Nekk ur sinneγ abrid-nni ! – D-acut ? D-acu-t ?
5 – Ô Dieu, écoute-moi que je te raconte
A propos d’une situation que j’hérite de mon grand-père
Elle n’a cure de toutes mes peines
Depuis toujours c’est comme ça
Elle, elle sait bien d’où je viens
Alors que moi, je ne connais point ce chemin – C’est quoi ? C’est quoi ?
6 – A win yennudan luda
Idurar yakw d sswahel
Ma yella ak d-ibin kra
Af tin ikerrzen fihel – D-acu-t ? D-acu-t ?
6 – Ô toi qui parcours les plaines
Les montagnes et les vallées !
Vas-tu enfin y voir clair  ?
A propos de celle qui cultive l’inutile – C’est quoi ? C’est quoi ?
7 – Tihhedmert amzun wlac
Tamγilt-ynes tessedhac – D-acu-t  ? D-acu-t ?
7 – Sa petite poitrine (son bréchet) apparaît à peine
mais ses défenses sont étonnantes – C’est quoi ? C’est quoi ?
8 – Ijeggigen fsan :
Ssazden-iyi ussan
Kkiγ-d ansi d-kkan – D-acu-t ? D-acu-t  ?
8 – Les bourgeons sont épanouis
Ils me rendent la vie agréable
Je suis venu d’où ils sont venus – C’est quoi ? C’est quoi ?

COMMENT JOUER – Amek i tga turart ?

J’ai connu cinq façons de jouer aux énigmes. Je les ai personnellement pratiquées dans ma famille, pendant de longues années où nous passions des nuits blanches autour du jeu des énigmes :

1 – Deux personnes qui s’opposent (le sphinx et l’œdipe). Cette formule est propre à toutes les joutes oratoires.

2 – Seul : chacun pour soi, à l’intérieur d’un groupe de joueurs.

3 – Le sphinx s’oppose à toute l’assistance.

4 – Deux groupes qui s’opposent. Cette formule est également utilisée dans les joutes oratoires[1] (Izlan et Timsal).

5 – Plusieurs groupes qui se forment avec des « capacités intellectuelles » et des tranches d’âge plus ou moins identiques en chacun des groupes. Si un groupe s’avoue vaincu, on peut choisir de transmettre le défi – l’énigme – à un autre.

La formule d’ouverture du jeu des énigmes invite à un silence absolu, voire religieux :"Je jette un grain sur le toit, celui qui ose parler mourra étouffé ! (Teggregh aεeqqa ar ssqef, win d-inetqen ad yesselqef !)

Quand le sphinx « a lâché son énigme » (ibra-yas-d i temsaεreqt), l’œdipe réfléchit et avance une série de clés qui approchent le thème proposé, s’il est fait obligation au maître de l’énigme de le préciser en début ou au cours du jeu. Dans le cas contraire, l’œdipe demande au fur et à mesure qu’il cherche : « Est-ce que j’approche ou non ? » (Qrib ad awvegh nagh xati ?), ou « est-ce que je brûle » (qrib ad rghegh ?).

Si l’adversaire ne trouve pas, le sphinx précise le thème de son propre chef : une façon de relancer le jeu et de faire durer le plaisir. Quand l’énigme est trouvée, mais que la réponse est sujette à controverse, on ne passe souvent à une autre énigme qu’après une âpre et longue discussion sur celle qui vient d’être cloturée.

Le nouveau maître de l’énigme (amnay), qui prend la place du sphinx, propose la sienne – en son nom propre ou au nom de son groupe -, en reprenant les mêmes formules d’usage ou d’autres de son propre répertoire. Ces formules sont évidemment souvent oubliées ou omises quand les esprits sont échauffés par la puissance du jeu.

Si l’énigme n’est pas solutionnée par le premier adversaire, à qui elle a été proposée, le sphinx a le choix de garder son énigme pour le prochain tour ou de la proposer à un autre joueur ou un autre groupe, après avoir chargé symboliquement le premier qui n’a pas pu dénouer l’énigme :

- « Dis échec ! » = « donne ta langue au chat ! » (ini-d aqnuz !), exige le sphinx.

- « Echec ! » = « je donne ma langue au chat ! » (aqnuz !), répond l’œdipe.

Le sphinx : « Tu acceptes de me porter sur le dos ou je te charge ? » (a-k sbibbegh nar a-yi tbibbed ?)

L’œdipe peut opter pour l’une des deux formules suivantes :

1 – « Je te prends sur mon dos ! » (A-k bibbegh !) Et le sphinx pour montrer son humilité répond : « Au paradis ! Moi et toi nous y mangerons des crêpes ! » (Γel-ljennet ! nek d keçç di teghrifin a d-neçç !)

Si, au contraire, l’œdipe opte pour l’autre formule et refuse de porter le sphinx, il disait : « Charge-moi ! » (Sbibb-iyi !)

Dans ce cas, le sphinx est en droit de préparer une sentence de son choix. Elle est rarement méchante. Elle est souvent pleine d’humour et de malice pour taquiner l’œdipe en chantonnant : « Tu as succombé à l’obstacle ! » (Iwwet-ik wugur !). « Je te fais porter un mulet » (A-k sbibbegh aserdun !) Le sphinx dont on souhaite amplement la participation au jeu des énigmes est celui qui sait cultiver l’humour, qui fait rire aux éclats l’assistance en puisant dans un répertoire humoristique riche et attendu. On attend donc qu’il fasse preuve d’imagination non seulement dans la création de ses énigmes mais aussi et surtout la façon dont il animera celles-ci. Car l’art des énigmes ne se limite pas à la seule création. Il peut réserver une sentence unique à l’égard de quelqu’un : « marier », par exemple, le malheureux œdipe à une vieille braillarde du village.

Pour éviter une plaisanterie à ses dépends, l’œdipe peut prendre les devants en acceptant de porter (symboliquement) le sphinx sur dos.

- « Je te porte où tu veux sur mon dos ! » (A-k awigh anda tebghid f-faεrur-iw !). Et connaissant les centres d’intérêt du sphinx, il va avec humour au devant de ses désirs.

Magnanime, le sphinx répond presque toujours avec une formule gentille : « Porte-moi jusqu’à Bejaia des ancêtres, et les liens qui nous entravent se délieront ! » (Bibb-iyi ar Bgayet l_lejdud, ad fsin fell-agh lecdud !)

Tout cela se passe sans jamais vexer ni ridiculiser l’adversaire qui peut prendre rapidement sa revanche. Si le sphinx a chargé l’œdipe, le prix à payer est celui de dévoiler la clé de son énigme. Gare si la clé n’est pas conforme à la définition ! Et gare aussi, si l’humilité se fait absente : une grand-mère à l’écoute et surveillant souvent le déroulement du jeu peut aussitôt intervenir pour remettre à sa place le sphinx qui ne sait pas, comme dit le sage, que « la jarre qui est pleine de miel, son ange gardien c’est l’humilité. »

Ainsi naissent les énigmes en Kabylie. Et il est fort probable qu’il en existe d’autres noms et d’autres façons de jouer. Comme l’indique celle-ci, que mon père attribuait à un sage de mon village – Mohand Berber – et qui évoque l’Assemblée générale des citoyens de la cité kabyle : « Les lions se sont mis ensemble et chacun y va de son propos ; les étoiles en veulent à la lune d’écouter ainsi les secrets ; pendant qu’ils s’abritent sous le clair de lune ; au temps où la parole dissipait la nuit noire ; le vent se faisait doux pour que les sages puissent imposer la paix » (Gerwen yizmawen yalwa d-acu yenna ; itran ttgallan af  aggur d-acu yesla ; tiziri tedl-iten ; asmi awal di tlam yerna ; adu yress i-wakken imusnawen a d-sersen lehna).

L’énoncé montre que ce n’est pas tant l’allégorie qui est recherchée, mais une métaphore générale qui décrit la tenue en pleine nuit d’une Assemblée dont les sages devaient prendre une grande décision : mettre fin à une guerre.

Il est fort probable qu’il ait existé d’autres noms qui ne nous sont jamais parvenus. L’érosion n’est pas seulement due au temps, mais également et surtout à tous les heurts historiques. La langue berbère continue de subir encore bon nombre d’antagonismes de la part d’un modèle culturel dominant qui prône l’arabe classique comme seule langue nationale et officielle en Afrique du Nord, pourtant terre des Berbères. L’invasion arabe n’est pas absente de la littérature orale kabyle. Il existe bon nombre de proverbes, de contes, de poèmes et d’énigmes qui mettent en avant cette situation d’aliénation linguistique à laquelle j’ai consacré un livre[2] sur les contes qui stigmatisent la mauvaise condition des Imazighen. Le dicton est on ne peut plus clair : « La jument (la terre) appartient à mon père et à mon grand-père, et pourtant je monte toujours à l’arrière » (Tagmart m baba d jeddi, rnigh errekban ar deffir).

L’officialisation de la langue des autochtones berbères permettra assurément que cette animosité – cultivée par les gouvernements du Maghreb – disparaissent. Contrairement à ce qu’ils pensent, ce n’est pas la marginalisation des Berbères qui permettra l’unification, mai bel et bien la reconnaissance pleine et entière du peuple amazigh berbérophone.

Cette reconnaissance juste et incontournable de la langue amazighe, permettra un jour à la littérature orale berbère comme à ce jeu des énigmes d’être repris sur les bancs de l’école par les enfants berbères dont on veut aujourd’hui effacer la langue afin de les arabiser comme tous les autres berbères arabisés qui ne se reconnaissent plus dans cette culture et cette langue millénaires qui véhiculent encore bon gré malgré un trésor de mots que tout autre pays au monde serait fier de posséder.

Il est plus que jamais temps que les Berbères arabisés qui ont perdu leur véritable identité en perdant la langue amazighe recouvrent l’une et l’autre en permettant de mettre fin à cette malédiction si bien décrite par les Anciens : « Un pays qui n’est pas capable de faire rêver ses enfants par le jeu, le savoir et la sagesse est une contrée asservie par des imbéciles aveugles qui n’ont jamais vu la lumière de ce monde, car ils se condamnent eux-mêmes à vivre dans une nuit noire et sans étoiles. »

Mais si la littérature orale kabyle porte en elle le désespoir du peuple berbère, elle n’oublie pas de nous dire également que tous les espoirs sont permis car , comme dit le diction : « La jeunesse veille au renouvellement de la lumière sur la terre ». Ceci n’a pas non plus échappé au genre littéraire majeur – créé par les Anciens -  dont il est ici question. L’énigme s’est souvent emparé de cet espoir que les Anciens se sont plu à appeler « le sel de la vie ».

J’ai toujours été intrigué par ce mystère de l’énigme ; non pas par celui qui en constitue l’allégorie et la métaphore, mais par le fait même que les Anciens aient pensé à créer ce jeu qui est en soi un genre littéraire majeure où la création est un jeu qui rassemble et ressemble à tous les âges : du vieillard qui vit ses derniers jours à l’enfant qui commence à comprendre les premiers mots de sa langue maternelle. De cette langue qu’il a commencé à apprendre dès le berceau ; que dis-je ? Dès le ventre de sa mère !

J’ai fini par comprendre pourquoi mon père disait : « La création des énigmes ressemble fort bien aux créations des grands couturiers parisiens. Chacune d’elle est unique ; elle est comme un beau vêtement ; mais au lieu d’habiller une personne, elle habille une situation de notre monde, de notre vie. » Mon père aimait particulièrement ce jeu. Je tiens de lui la majorité des énigmes de "haut rang" qui sont souvent de véritables créations savantes.

Seulement, mon père a omis de dire que l’énigme a ceci de différent par rapport à  la création du couturier : alors que le vêtement s’use à mesure que l’on s’en sert, qu’on le porte ; l’énigme, au contraire, s’use parce que justement l’on ne la porte plus : et elle finira par disparaître car la langue berbère – cette grande couturière qui l’a créé – la majorité des Imazighen ne s’en servent plus.


[1] Cf. Enigmes et joutes oratoires de Kabylie, L’Harmattan, 2006.

J’ai remarqué – non sans plaisir ! -  la "reprise" de créations de mon père et de ma tante sur un site kabyle  (avec un changement dans le texte : pp.74/75, n° 048).  Je ne puis que féliciter son auteur, même s’il n’a pas fait référence à mon livre.

C’est comme cela que les hommes et la science avancent !

[2] La sagesse des oiseaux, l’Harmattan, 2008.

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

AMAZIGH..

INTERVIEW DE TARIK DJERROUD – JOURNALISTE DE « LA DEPECHE DE KABYLIE ». 

Voilà chers amis, c’est réparé !

Tu as raison mon cher Mohand, comme tu dis « C’est la première fois qu’un journaliste (et écrivain de talent) kabyle s’intéresse à moi… J’ai bien tort de ne pas le faire savoir… Argaz s-irgazen ! »

Comme il n’est jamais trop tard pour bien faire – « Il n’y a pas de jour sans lumière »  (Wlac ass g’ur d-tettas tafat),  comme on dit dans notre belle langue – je remercie Tarik Djerroud et à travers lui « La dépêche de Kabylie » de m’avoir donné l’opportunité de me présenter et de m’exprimer…

"ETRE AMAZIGH RIME AVEC SENS DE L’HONNEUR"

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Interview – Par Tarik DJERROUD  

Youcef Allioui :

"ETRE AMAZIGH RIME AVEC SENS DE L’HONNEUR"

Auteur prolifique, Youcef Allioui demeure néanmoins un parfait inconnu en Algérie, excepté pour quelques initiés.

Dans cette interview, ce docteur éclectique dresse un constat sur le conte kabyle, la culture amazighe et l’identité nationale…

La Dépêche de Kabylie : Qui est Youcef Allioui ?   

Youcef Allioui : J’ai vu le jour à Ibouziden sur les hauteurs d’Awzellaguen. A la fin de mon service militaire, en 1973, j’ai orienté ma carrière estudiantine vers Paris ou je fréquentais le Groupe d’Etudes et de Recherches Berbères de Vincennes ainsi que la Sorbonne, là ou j’ai rencontré Joseph Gabel qui me poussa à préparer un doctorat de sociologie et, dans la foulée, il me présenta Fernand Bentolila, mon mentor en linguistique berbère. Tout en enseignant, je travaillais aussi comme cadre financier et je participais au Groupe d’Etudes et de Recherches Berbères de Paris V, sous sa direction ; entre temps mon esprit comptable s’est émoussé. Avec l’enseignement et la sociologie, je me découvrais l’âme d’un psychologue. 

Un socio psychologue charmé par le conte !
Mon« œuvre » n’est pas centrée seulement sur le conte mais sur toute la littérature orale kabyle : les énigmes, les mythes, les proverbes, les sagesses, les pensées, les maximes, les apophtegmes, les conjurations,  la poésie, les fables, les paraboles, les apologues, les comptines, les joutes oratoires, les chants anciens, les prières et croyances antéislamiques, les coutumes et les préceptes et règles de droit, les règles et lois économiques, etc. C’est tout cela «l’arbre des savoirs» (aleccac n tmusni), que nous offre notre littérature orale (tisula). Je ne pouvais échapper à la profusion et à la grande richesse que recelait le conte kabyle, ne serait-ce que d’un point de vue lexical : toute la langue kabyle est dans les contes et la littérature orale. C’est vous dire que nos ancêtres nous ont laissé de quoi réfléchir ! 

Vos publications sont bilingues. Pensez-vous que cela est suffisant pour universaliser le conte kabyle ?
Le conte kabyle (et les autres créations) peut servir au réveil identitaire et culturel. C’est pour cela que son côté universaliste et civilisationnel permet également une meilleure utilisation à des fins éducatives à la maison, en classe et à travers les médias. Le conte et le mythe permettent à l’enfant de ne plus avoir peur d’apprendre. Après un travail d’analyse de longue haleine, je me suis aperçu que le conte et le mythe ont des effets rassurants sur les enfants qui entrent à l’école. Ils peuvent développer harmonieusement leur personnalité ainsi que leur potentiel aux différents apprentissages.

L’ancien président Chadli disait que l’amazighité est un vestige qui subsiste auprès de quelques tribus…
Le président Chadli Bendjedid n’est pas à sa première déclaration en ce qui concerne Tamazight, mais il ne peut juger que de ce qu’il connaît. Se déclarer Berbère, et notamment Kabyle, ouvre beaucoup de portes à travers le monde. Etre Amazigh signifie : confiance, intelligence, noblesse de sentiments, conduite exemplaire, démocratie, respect d’autrui et sens aigu de l’honneur et de la parole donnée. Les récentes violences subies par les joueurs de football algériens en Egypte devraient faire réfléchir davantage nos dirigeants et notre ancien président. Toutes les choses ont des limites, sauf l’ignorance, car elle conduit à toutes les intolérances. D’ailleurs, ces prises de paroles contrastent avec le degré de réserve que nous observons chez les dirigeants des pays démocratiques qui veillent à ce que leurs déclarations n’entachent en rien la cohésion nationale de leur pays. 

Selon vous, comment se définit l’identité nationale algérienne ?
L’identité algérienne se définit en prenant en considération ses racines et ses origines berbères, l’histoire millénaire de la terre amazighe sur laquelle l’Algérie moderne a bâti ses frontières. 

Quel est l’état de santé du livre amazigh en Hexagone ?

La publication bilingue, nous la devons à la France, dont les intellectuels et les dirigeants ont compris que ce qui fait le rayonnement d’un pays  c’est la richesse que peuvent apporter les langues et les cultures du monde. L’on comprend alors pourquoi un «petit pays» comme la France rayonne sur le monde.  Mais pour se développer dans tous les domaines, une langue a besoin d’abord de son peuple, de son pays et surtout de son Etat. Le livre amazigh foisonnera le jour où les pays amazighs -l’Algérie en premier- recouvriront leur véritable culture et leur identité ancestrales. 

Peut-on en savoir plus sur votre prochaine publication ?

Il s’agit d’un ouvrage (encore !!) sur les contes et les mythes kabyles dont le titre est Les chasseurs de lumière -Iseggaden n tafat-, chez l’Harmattan. Je le dédie à la mémoire des chasseurs de lumière, défenseurs éclairés de la liberté et de la langue berbère amazighe, ceux qui avaient consacré sans partage leur vie durant à la lutte contre l’ignorance, l’intolérance et toutes les aliénations.

Je vous laisse conclure…

Comme vous le savez, beaucoup de Kabyles ne maîtrisent plus leur langue. Seuls les monolingues (les kabyles non scolarisés) sont aujourd’hui capables de s’exprimer dans leur langue sans avoir recours, dès les premiers mots, au français, comme le font nos intellectuels. Je constate avec tristesse que peu d’universitaires, d’intellectuels et d’hommes politiques algériens sont capables de tenir une conversation courante en kabyle. C’est vous dire, tout ce que j’attends du conte et de la littérature orale kabyle en général !

Interview réalisée par Tarik Djerroud (Le 30 novembre 2010).


Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Calendrier kabyle

AMAGAN OU ISWI

Yella di lemtul (inzan) :

"Le paysan ne dort jamais sans avoir considérer au préalable le calendrier"

- Afellah ur yeggan, alma yessadhen amagan !

"Qui veut faire n’importe quoi (tout brouiller ou détruire), ne prend pas en considération le calendrier !"

- Wi’bgγan a-tt yerwi ur yettlam (ur yecliε) g’ iswi !

Selon mon père et mon grand-père le calendrier mythologique et agricole kabyle s’appelle AMAGAN, mot qui, selon ses apparences, provient du lemme "GN" qui nous donne en kabyle : "le ciel" (Igenni), "le monde physique" (Tignaw) et "La saison" (Tagnuct). A la mort de mon père, je consultais le grand Amousnaw de ma tribu – ami et parent – Dda  Mohand Qasi At Boujemâa. A ma surprise, il m’apprit qu’un autre terme (ISWI) désigne aussi le calendrier agricole kabyle. Je rappelle qu’Iswi – selon le lexique de  Mouloud Mammeri – signifie "but". En écoutant les explications de Dda Mohand Qasi, sa définition du calendrier semble correspondre à la définition de ce mot par – selon lui – "Le terme et les moyens que l’on se fixe d’atteindre pour apprivoiser la nature et le temps."

LA FETE DES INSECTES – TAMEΓRA IBEΣΣAC

C’était une petite fête, comme il y en avait beaucoup en Kabylie ; mais, son aspect singulier – faite en l’honneur des insectes – nous engage à en dire un mot, du moins le peu que  nos parents nous avaient dit à son propos. Voilà l’explication mythologique de mon père : « Il y a beaucoup d’insectes qui font vivre la terre. Les bons insectes éliminent les mauvais. Si tu observes bien la coccinelle (taberqict), tu peux la voir en train de manger insectes nuisibles. N’eut-été elle, nos champs de céréales seraient vides. C’est pour cela aussi que nous disons que la fourmi est la sœur de l’homme car dans notre mythologie-même,  c’est elle qui apprend moult choses à nos ancêtres » (Ammer maççi d nettat ad xlun yigran nnegh. Af-faya dagh i neqqar «Tawetuft d weltma-s n lεebd », imi deg izran nnegh yakan,  d nettat i-glemmden atas n tghawsiwin i Ymezwura nnegh).

Peu de temps après la fête du printemps, arrive Mars avec son soleil ardent et son froid qui fait trembler jusqu’au sanglier. "Le soleil de mars frappe à l’os"( Itij m-meghres ikkat ar yighes). Pourtant, un autre dicton explique le revirement que peut prendre le temps en Kabylie : "C’est en mars que tremble de froid le sanglier" Di meghres i-gergagi yilef).

C’est aussi au mois de mars que les insectes commencent, après avoir senti  le redoux, à sortir de terre. C’est à la même période que tous les oiseaux planent joyeusement dans les airs. Naguère, on voyait ainsi les vautours, les faucons et les aigles chercher leurs éventuelles proies.

Le souper des insectes (imensi ibeεac) avait lieu le soir du sept mars du calendrier agricole solaire berbère, le 20 mars du calendrier universel. Ce souper se composait d’un repas humide – généralement à base de lait et de beurre -, et d’un repas sec – la crêpe sucrée – qui était considérée comme le repas préféré des insectes. La maîtresse de maison déposait une crêpe sur le seuil et une ou plusieurs autres sur l’aire de dépiquage.

Tout en faisant la fête aux insectes, qui prenaient une place importante dans l’écologie traditionnelle, on essayait également de repousser grâce à eux la stérilité des humains, des animaux et des végétaux. La relation entre l’insecte et le Kabyle était très profonde pour être facilement comprise vu le peu d’éléments dont nous disposons. Pour mieux la saisir, n’oublions pas que les Kabyles attendaient particulièrement l’été pour la moisson, pour engranger les céréales, mais aussi l’automne, qui est la saison des figues. Les anciens étaient persuadés, à juste titre,  que les insectes participent activement au cycle biologique de la terre. Il y a les insectes de la forêt et des champs, ceux des plantes et des arbres fruitiers tels les moucherons grâce auxquels les figuiers femelles sont fécondés.

Les Kabyles subissaient également les méfaits des insectes nuisibles, notamment de ceux qui s’attaquaient à la laine et qui pouvaient provoquer azerza, une varicelle dangereuse proche de la variole (tazerzayt).

Nous sommes donc en présence d’un jeu où l’ambivalence est infiniment dialectique. D’un côté, on cherchait à empêcher l’éclosion des œufs d’insectes nuisibles, à l’aide de mixtures à base de lait, de piment et de basilic ; de l’autre côté, on voudrait épargner les bons insectes en leur offrant des crêpes au sucre et au miel comme les moucherons (tizip), qui, en s’échappant de la figue mâle (ddekkwar), transmettent aux figues femelles (tibexsisin) la semence – ensemble de grains microscopiques produits par les étamines de la figue mâle – nécessaire à leur épanouissement et à leur mûrissement.

Les anciens savaient donc que les figues, comme beaucoup d’autres plantes, sont polynisées par les insectes. C’est ce que rappelle le dicton « C’est le moucheron qui polynise la figue » (D ttizitt igepttdekkwiren tabexsist[1]).[x1]

En déposant le repas en l’honneur des insectes bienfaiteurs, nos mères chantonnaient :

Ô insectes parcimonieux !

Ô insectes, à qui vivra !

Ménagez la maison, les champs et l’arbre !

Faites proliférer les récoltes et les enfants !

Ay ibeεac ilemmac[2] !

Ay ibeεac a-menεac !

Hadrewt axxam, igran, aleccac !

Sigwtewt lghella d warrac !

Dans la journée qui précédait le souper des insectes, les jeunes étaient invités par les vieilles femmes du village à chanter l’insecte et l’oiseau.

Eyyaw ay arrac

A-nedd’a lexla

Ibeεac wlac

Ma t-tadla tella.

Eyyaw ay arrac

A-nedd’ar tala

Ma llan ibeεac

A-nawedh Nbala.

Eyyaw ay isghan

Lbaz d ijider

Yedda yidhelli

Yejja-yagh-d igran.

Eyyagh a taqubaεt

A lalla-s g-gwefrux

A-neqqim tajmaεt

G lehna d rhhuhh.

Venez les enfants

On s’en va aux champs

Il n’y a point d’insectes

Mais la gerbe est là.

Venez les enfants

On va à la fontaine

S’il y a des insectes

On ira jusqu’à Nbala[3].

Venez ô vautours

Le faucon et l’aigle

Hier est parti

Il nous a laissé les champs de céréales.

Viens ô huppe femelle

Dame des oiseaux

Réunissons-nous en Assemblée

Dans la paix et le bonheur…

La doyenne des vieilles prenait une pierre et disait en regardant les oiseaux qui volaient dans les airs :

Tawaract annect-at ay Afrux

Tawaract annect-at ay Isghsi !

"La motte de beurre sera aussi grosse que ça, ô Oiseau,

La motte de beurre sera aussi grosse que ça, ô Vautour !"

Cette pierre était ensuite mise sur le couvercle du pot – sur lequel était déjà posé le soc qui féconde la terre – où l’on faisait crémer le lait entier (taqedduhht g-ikkil) avant de le baratter et d’en tirer de la baratte une motte de beurre "aussi grosse".

Cette pierre n’était pas sans nous rappeler celle que nous ramenions à notre mère le jour de l’apparition du coucou (Tikkuk). On choisissait une pierre mi-ronde mi-plate. On attendait "le retour pour cause de chaleur" (tiririt uzal[4]) dont le début était fixé par l’Assemblée.  On plaçait la pierre sur la tête et on rentrait ainsi à la maison. Il ne fallait pas qu’elle tombe ! Quand cela arrivait, on se gardait bien de le dire à une mère qui était aux aguets des signes ! Lavée, ma mère la plaçait sur le pot de terre où elle mettait le lait à crémer. La pierre, à l’image de la montagne – maison-Dieu qui protège les Kabyles – protégeait les bœufs des cris affolants du coucou. A cause du coucou, il arrivait que l’on perde à jamais des bêtes. Certains bœufs se blessaient aussi dans leur course folle pour échapper aux chants, pourtant agréables, du coucou.

Dés qu’ils entendaient le chant du coucou, les bœufs levaient la queue et partaient dans une folle cavalcade. Bergers, nous avions appris que cet oiseau réveillait le désir des pauvres castrés que sont les bœufs. On ne peut manquer de s’interroger sur l’impact de ce chant sur des animaux qui sont d’ordinaire calmes et "indifférents" aux autres mélodies. Peut-être que le chant du coucou mériterait une meilleure attention des ornithologues ?

A cause de ce pouvoir de faire fuir les bœufs durant les heures chaudes de la journée,  le coucou  était chargé d’une image fort négative, voire parasite. On dit de quelqu’un qui ne tient pas en place, qui dilapide les biens familiaux, qu’il est pareil au coucou[5]. Une légende – sans doute plus étoffée à l’origine que ce qui nous est parvenu – fait état du dialogue entre "Les gens du pays" – les Kabyles – et le Coucou.


[1] En clair, « On a souvent grand besoin d’un plus petit que soi ».

[2] Lemmec, « prélever avec parcimonie, une petite quantité.

[3]Lieu-dit aux belles oliveraies.

[4]Moment où l’on rentre les bêtes pour leur éviter la grande chaleur. Azal "valeur", "portion", "part", "clarté du jour",  est  aussi le moment le plus chaud de la journée. Quand on commence à sortir les bêtes, on distingue trois périodes de chaleur : azal ighden ou amectuhh "le retour des chevreaux  ou le petit azal : vers huit heures du matin -, azal imeksawen ou alemmas "le retour des bergers ou le moyen azal" – vers dix heures – et azal uzaylal ou ameqqwran "le moment de grande chaleur, le grand azalAzaylal désigne la période de chaleur entre onze heures et quinze heures, pendant laquelle on doit se mettre à l’ombre ou faire la sieste.

[5]Un dicton plaisant dit : Azger yerwel s ccna, i weghyul aygher yerna !? "Le bœuf s’est enfui sous l’effet du chant (du coucou), et l’âne quelle raison a-t-il d’en faire autant !?"  dit-on de quelqu’un qui se laisse influencer, entraîner, sans motif raisonnable.


Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Coeur d’enfants…

COEUR D’ENFANTS… COEUR DES SAISONS

Le printemps a dit aux enfants : "Je vous entendais rire, c’est pour cela que je suis venu !"

(Tenna-yasen Tefsut i warrac : "Sliγ-awen-d tettadsam, af-fayagi i d-usiγ !"

Pour toi Marie

Pour toi Lyes

Pour toi aussi Sandra

P0ur toi dont j’ignore le prénom – Tu t’appelles Mohand (comme mon père et mon grand-père. C’est le prénom préféré des Kabyles). Pardon d’avoir oublié de te demander ton prénom lors de ma première visite.

Pour vous tous qui êtes à l’hôpital.

Les enfants sont le coeur des saisons.

Bientôt le printemps, vous sortirez et vous goûterez à la douceur de cette saison qui aime par-dessus tous les enfants. Les anciens Kabyles disaient : « Dans chaque saison palpitent le cœur des enfants. »

Sachez que je pense à vous… et à tous les autres enfants malades.

Comme promis, voici le conte que je vous ai raconté et que je tiens de ma mère qui s’appelait Tawes qui signifie « Paon ». Dans la mythologie kabyle, Dieu que les Kabyles appelle « Le Souverain Suprême » (Agellid Ameqqwran) avait donné 1000 yeux au Paon pour qu’il surveille le paradis. C’est pour cela qu’il y a encore plein de yeux sur sa magnifique roue… Qu’il déploie souvent à la saison de printemps…

UNE AVENTURE DE VRIROCHE

(Vriroche ne veut pas manger sa soupe)

Que mon conte soit beau !

Et fasse un grand écho !

Qu’il se déroule comme une tresse de laine !

Que ceux qui l’entendent, à jamais s’en souviennent !

1 – Il était une fois Vriroche qui ne voulait pas manger sa soupe. Devant son refus, sa mère finit par se fâcher et appela le bâton et lui dit : « Bâton ! Vriroche ne veut pas manger sa soupe ! Frappe-le pour qu’il accepte de la manger ! »

Le bâton dit à la mère de Vriroche : « Je ne veux pas frapper Vriroche, il n’a rien fait de mal ! »

La mère alla trouver le feu et lui dit : « Feu, brûle le bâton ! Il refuse de frapper Vriroche qui refuse de manger sa soupe ! »

Le feu répondit : « Je ne veux pas brûler le bâton, il ne m’a rien fait de mal ! »

La mère dit à l’eau : « Eau, éteins le feu, il refuse de brûler le bâton qui refuse de frapper Vriroche qui refuse de manger sa soupe ! »

L’eau lui dit : « Je ne veux pas éteindre le feu, il ne m’a rien fait de mal ! »

La mère demanda au bœuf : « Bœuf, bois cette eau qui refuse d’éteindre le feu qui refuse de brûler le bâton qui refuse de frapper Vriroche qui refuse de manger sa soupe ! »

Le bœuf lui répondit : « Je ne veux pas boire l’eau, je n’ai pas encore soif et elle ne m’a rien fait de mal ! »

La mère s’adressa alors au couteau du boucher et lui dit : « Couteau, égorge le bœuf qui ne veut pas boire l’eau qui refuse d’éteindre le feu, qui refuse de brûler le bâton, qui refuse de frapper Vriroche qui refuse de manger sa soupe ! »

Le couteau lui répondit : « Je ne veux pas égorger le bœuf, il ne m’a rien fait de mal ! »

La mère prit le couteau, s’en alla voir le forgeron et lui dit : « Forgeron, prends ce couteau, mets-le dans ta forge et bats-le sur ton enclume ! »

Le forgeron lui répondit : « Je ne veux pas battre ce couteau qui est déjà bien travaillé et il ne m’a rien fait de mal ! »

La mère alla trouver la corde et lui dit : « Pends le forgeron qui refuse de battre le couteau, qui refuse d’égorger le bœuf, qui refuse de boire l’eau, qui refuse d’éteindre le feu, qui refuse de brûler le bâton, qui refuse de battre Vriroche qui refuse de manger sa soupe ! »

La corde lui répondit : « Je ne veux pas pendre le bœuf, il ne m’a rien fait de mal ! »

Alors, la mère s’en alla voir la souris et lui dit : « Souris, ronge cette corde ! »

La souris lui répondit : « Je ne veux pas ronger la corde, elle ne m’a rien fait de mal ! »

La mère réfléchit et se s’en alla voir le chat : « Chat, mange la souris qui refuse de ronger la corde, qui refuse de pendre le bœuf, qui refuse de boire l’eau, qui refuse d’éteindre le feu, qui refuse de brûler le bâton, qui refuse de battre Vriroche qui refuse de manger sa soupe ! »

2 – Le chat bondit de joie et dit à la mère de Vriroche : « Montre-moi où se trouve cette souris et je la mangerai aussitôt que je l’aurai attrapée ! »

Mais la souris l’avait entendu et dit aussitôt à la mère : « Je veux bien ronger la corde, même si elle ne m’a rien fait ! »

La corde, qui avait entendu la souris, se décida à aller pendre le forgeron. Le forgeron qui avait entendu la corde – qui voulait le pendre – décida lui aussi de forger le couteau.

Mais le couteau qui l’avait entendu décida lui aussi d’aller égorger le bœuf.

De peur d’être égorgé par le couteau, le bœuf accepta d’aller boire l’eau.

L’eau, en entendant le bœuf qui était prêt à la boire, décida, elle aussi, d’aller éteindre le feu.

Alors, le feu, de peur d’être éteint, décida à son tour d’aller brûler le bâton qui avait refusé de battre Vriroche parce qu’il refusait obstinément de manger sa soupe !

Devant la peur du feu, le bâton dit aussitôt à la mère : « J’accepte de battre Vriroche, s’il refuse encore de manger sa soupe ! »

Mais Vriroche l’avait entendu.

Quand il vit le bâton s’approcher pour lui porter des coups, il prit la cuillère et se mit à manger sa soupe en faisant de grands bruits avec sa langue :

Slurp ! Celle-ci est pour le bâton !

Slurp ! Celle-ci est pour le feu !

Slurp ! Celle-ci est pour l’eau !

Slurp ! Celle-ci est pour le bœuf !

Slurp ! Celle-ci est pour le couteau !

Slurp ! Celle-ci est pour le forgeron !

Slurp ! Celle-ci est pour la corde !

Slurp ! Celle-ci est pour la souris !

Slurp ! Celle-ci est pour… Pour qui déjà ?

Slurp ! Celle-ci est pour… Pour qui déjà ?

La mère lui dit alors : « Celle-ci est pour le chat ! »

Vriroche lui répondit : « Il ne reste plus rien dans l’assiette ! »

Mon conte s’en va par les ruisseaux

Je l’ai conté aux jeunes nobles

Que Dieu fasse que les enfants

Soient pareils aux grandes tiges !

L’oiseau est dans le ciel

L’olivier est dans la terre

Et que chacun trouve en chacun !

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Clandestins.. !

Meilleurs vœux 2011…

d’un ancien clandestin !

Hier, une amie m’a fait le reproche de n’avoir rien écrit pour l’année 2011. Je me suis rappelé les années noires où j’étais un clandestin…

Un souvenir intense m’habite encore, celui d’une jeune  fille française qui m’avait secouru un jour de décembre alors que j’étais malade de faim et de froid…

Pour vous et à travers vous et la jeune fille que vous étiez et qui m’avez tendu la main :

Je souhaite aux  miens et aux gens de bonne volonté – animés par la « compassion de Dieu » et les sentiments d’humanité, une bonne et heureuse année 2011.

Que les clandestins et les migrants qui ont quitté leur pays, leur terre et ceux qui leur sont chers – dont les visages et les cœurs sont empreints d’angoisse et que l’on pourchasse comme des criminels ! – rencontrent de nobles cœurs qui vous ressemblent afin qu’ils soient aidés et secourus comme vous l’aviez fait avec moi, il y a bien des années… alors que j’étais, comme eux, à la recherche du chemin de la liberté et non pas  « un vulgaire et dangereux clandestin » qu’il faut pourchasser comme une bête au pays des droits de l’homme !

A vous dont j’ignore encore le nom, je vous souhaite tout le bonheur du monde. A vous et les vôtres et tous ceux et celles qui vous ressemblent, merci ne suffit pas.

Les larmes aux yeux, je m’incline respectueusement devant votre grâce et votre doux souvenir.

Votre souvenir demeure en moi comme une ode d’indignation contre le sort et les mauvais traitements que l’on inflige aujourd’hui aux étrangers, aux migrants et aux clandestins.

Je me revois sans cesse et toujours 35 ans en arrière à la station de métro « Bonne Nouvelle ». C’était une journée bien froide, glaciale du mois de décembre.

Je ne sais pas si vous vous rappelez encore de moi, il y a si longtemps…

Il y a bien plus de 35 ans.

Mais moi je ne vous ai jamais oubliée. Chaque hiver, avec son lot de froid et de clandestins qui dorment dehors, je vous revois encore plus fort. Ma mémoire a du mal à contenir le flot de souvenirs qui affluent comme un torrent dont le fleuve et la rivière en crue sont contenus par la grâce de votre sourire et de votre beau visage.

Depuis ce jour-là, depuis ce jour glacial du mois de décembre… où je me suis mis à l’abri à l’entrée de la station de métro « Bonne Nouvelle ».

Je cherchais des yeux une âme charitable chez quelque passant.

Que d’indifférence ! Que de regards fuyants et méprisants !

C’est donc tout ce qui reste de ce beau pays de France !? Quelle tristesse ! Quelle désolation !! Il n’y a donc plus de compassion, de pitié, de charité chrétienne !?

Compassion ? Pitié ? Charité chrétienne ? Quelle différence ?

Grâce à vous, je me suis rappelé que dans ma culture ces expressions se rejoignent et finissent par ne plus faire qu’une : en kabyle, on parle alors de la « compassion de Dieu » (Lhenna r_Rebbi) qui animent les êtres humains, « les justes » et « les indignés » qui vous ressemblent.

Pour tout vous dire, je n’en veux point aux racistes français – dans la culture kabyle, on dit : "C’est tout ce qu’ils savent car ils ignorent tout de l’autre."  J’en veux davantage aux dictateurs maghrébins et africains (et ceux du monde entier) qui poussent des hommes et des femmes, animés par le grand souffle de la liberté, à quitter leur pays – où le ciel est pourtant bien plus beau – vers des cieux moins cléments, voire chargés d’orages violents et de jours bien sombres. Combien d’étrangers j’ai reçus dans le cadre de mon travail et qui me disent la mort dans l’âme :"Voyez-vous monsieur, ce qui me fait bien mal et me blesse,  c’est quand un "Méchant-Français-Raciste" passe et qu’il vérifie en palpant ses poches…  Il signifie par là que je suis un voleur ; et il vérifie si rien ne lui manque. Ceci passe encore ; le pire c’est quand il crache sur mon passage ! Voyez-vous, dans ces moments-là, je fais des efforts surhumains pour me contrôler et ne pas lui faire mordre la poussière ! Je me revois alors chez moi, dans mon pays, entouré des miens… Ce n’est pas le pain qui me manquait, mais quelque chose que le "Méchant-Français-Raciste" considère si peu : la justice et la liberté… D’ailleurs,le  "Méchant-Français-Raciste" est souvent d’origine étrangère…"

Je ne puis m’empêcher de repenser au droit kabyle qui fait de l’étranger une personne au statut sacré qu’il fallait protéger même au risque de sa vie.  Le droit d’asile lui était accordé sans aucune condition. Le droit d’asile lui était accordé dès qu’il en exprimait le désir auprès de  n’importe quelle personne qu’il a envie d’aborder en premier, fût-il un enfant ! Le droit kabyle stipule : "Toute personne qui a été obligé d’abandonner son pays, sa famille et ses biens dispose d’un droit d’asile (Anaya/laânaya) sans condition ni question. Toute personne qui enfreindrait ce droit d’asile encourt les châtiments suivants : "destruction de sa maison, expropriation de ses biens et bannissement de la cité".

Mon grand-père me racontait l’histoire de cet Espagnol qui s’était échappé des geôles turques et s’était enfui en Kabylie où il demanda asile à un village qui portait le nom de Iger-Oussennane  (Tiggoura – Vallée de la Soummam). Le militaires turcs le suivirent jusqu’à ce village où ils demandèrent à ce que cet Espagnol leur soit livré… Le chef turc mit en avant que c’était un chrétien, "un infidèle" auquel les Kabyles (musulmans)  ne devraient pas accorder le droit d’asile (laânaya). Le Mezwer (le Majoral) du village répondit au chef turc que le droit d’asile kabyle est sacré et ne dépendait pas de la religion mais du droit laïc de la cité (Asqif naγ lqanun asnarexsi n yiγrem) qui tient de la noblesse de sentiments humains qui rappellent en chaque personne "le visage de Dieu" (Udem r_Rebbi) ! Mais les Turcs ne l’entendaient pas de cette oreille…

Le village livra bataille aux troupes turques et défendit l’Espagnol jusqu’à ce qu’il reçut des renforts des confédérations kabyles voisines… L’Espagnol demeura dans le village jusqu’à sa mort…  Une fontaine de la confédération portait le nom de « Fontaine de l’Espagnol » (Tala Uspenyul) ; un endroit où  les villageois kabyles livrèrent bataille aux troupes turques. »

Et au pays des droits de l’homme… où les hommes n’ont pas les mêmes droits à plus forte raison s’ils sont des étrangers… Etranges  étrangers, toujours en danger, que viennent-il faire ici ?  Mais manger ! Manger le pain des Français !… Mais beaucoup de ces étrangers sont des Boulangers !!

A l’heure où la haine et le mépris de l’autre reviennent. A l’heure où les extrêmes se complaisent dans leur bêtise, une voix frêle et belle s’élève pour dire : Halte à la haine et à l’ignorance et l’obscurantisme…

Où l’on agite le foulard noir du fascisme… contre les étrangers. Ceux qui l’agitent sont souvent étrangers eux-mêmes à cette terre de France… L’aliéné ne traîne-t-il pas comme un boulet sa propre aliénation ? Que dire de tous ces étrangers – en mal d’altérité – et de tous ces Maghrébins et de tous ces noirs qui supportent  le Front National (par leur  conduite, sous prétexte de déplaire aux racistes !) ?

Mais on n’oublie souvent de dire que ces Maghrébins et ces Africains sont des Français et non pas des étrangers. Leur éducation et leur comportement sont générés et provoqués par ce pays où ils sont nés – qui les a marginalisés –  et où ils vivront à jamais… Les jeunes qui arrivent d’Afrique et d’Afrique du Nord ont une conduite exemplaire et irréprochable, car ils ont reçu une éducation africaine et non pas "française".

Que dirent de ces Bretons qui cultivent la haine au lieu de cultiver leur langue et leur culture qui est en voie(x) de disparition ?

J’imagine souvent ce qu’auraient donné tous les efforts d’un certain Lepen s’il les avait consacrés à l’une des oeuvres les plus belles de l’Humanité : "L’amour et  la défense de la culture et de la langue de son pays d’origine  : La Belle Bretagne.

Ma grand-mère aurait dit : "Lui, passe encore, c’est un homme ! Et sa fille ! Une femme doit porter en elle l’amour et non pas ce qui tue la vie… La femme n’est vraiment l’égale de l’homme que si elle s’écarte et qu’elle  combat les dérives de ce dernier…".

Pourtant, cultiver l’amour de son prochain – et ce d’où qu’il vienne – est beaucoup plus facile que de cultiver la haine !  Comme disait toujours ma grand-mère : "L’on ne voit chez l’autre que ce que l’on cultive chez soi et dans son coeur !"

Quelle triste vie que de passer son temps à cultiver la haine de l’autre !

Le racisme et la haine sont bien plus dangereux pour les Français eux-mêmes que pour les étrangers.

A tout bien considérer, l’histoire a montré ô combien de fois que le racisme et le fascisme sont beaucoup plus dangereux pour ceux qui s’en croient à l’abri… L’exemple d’Hitler et celui des collaborateurs français sont encore là pour tenir les Français – dignes de ce nom – éveillés… et INDIGNES !

PS : Je viens de lire le pamphlet de Stéphane Hessel

« Indignez-vous ! »  - Aux éditions les Indigènes.

Vous vous étiez indignée, il y a déjà plus de 35 ans

Je pense même bien avant

Mademoiselle, VOUS étiez bien en avance,

Sur ce beau pays de France !!

Où l’on chasse encore les étrangers

Les migrants et les clandestins.

Pour reprendre la formule consacrée des mères kabyles : « Que Dieu vous ouvre toutes les portes, vous protège et vous garde – vous et les vôtres – de tout ce qui blesse !

Que la lumière des justes  éclaire le chemin de votre vie ! »

Qu’est devenu le clandestin que vous aviez secouru ?

Depuis près de 30  ans, je me consacre en qualité  d’enseignant, de sociologue et puis de psychologue à aider des Français en difficulté. Des milliers d’autres étrangers et notamment Algériens font la même chose que moi chaque jour qui brille sur cette terre de France. Je crois fermement à ce que je fais ; et je suis sûr que beaucoup d’autres anciens clandestins rendent bien plus de services à la France et aux Français que ceux et celles qui brandissent l’étendard du racisme et du rejet de l’étranger ; qui vendent du vent et de la haine ! Qui soufflent le vent de la haine sur ce pays qui a d’abord besoin (comme tous les pays du monde) de respect de l’autre et de fraternité. L’étranger apporte tellement de choses, de chaleur  et de noblesse de sentiments, (comme, par exemple, le respect des personnes âgées) à la France. Cet apport devient considérable lorsque l’on songe aux apports faits à la culture et à la langue françaises par les Africains. La France vit grâce à sa langue et sa langue vit grâce à l’Afrique francophone et notamment l’Afrique du Nord qui porte haut les couleurs linguistiques de ce pays.

Que serait donc la France sans cette devise inscrite au fronton de tous les Etablissements publics et notamment des écoles qui forment les Français de demain : "Liberté, Egalité, Fraternité" ? Elle serait pauvre et dénuée de sens et d’intérêt.

Certains se sont ingéniés à rajouté "Identité" ; cela rime… mais mal avec les valeurs de ce pays dont le président de la République actuel est d’origine étrangère…

Un dicton kabyle dit : "Je vois dans les yeux de l’étranger tout ce qui me manque et qui complète l’être humain que je suis".

Pour une France plus heureuse et plus souriante… Indignez-vous ! Aimer l’autre, respecter l’autre, c’est s’aimer et se respecter soi-même. Sourire à l’autre, c’est sourire à la vie et selon la formule encore chère aux Kabyles  " Donner de la lumière au chemin de sa vie."

Je termine enfin par une autre pensée, un dicton (toujours kabyle) qui dit :

"Un pays qui ne respecte pas l’étranger est une contrée qui sombre dans la barbarie". On ne peut mesurer la démocratie d’un pays qu’à l’aune du respect qu’elle témoigne vis à vis de l’étranger…

Cet étrange étranger qui a fait la France de la Liberté,  de l’Egalité et de la Fraternité.

PS : Bien avant le débat sur l’identité, je reçois un jour un Iranien) qui finit par me dire : "Vous savez, monsieur, ce n’est plus la France de la Liberté,  de l’Egalité et de la Fraternité, MAIS LA FRANCE DE  LA CARTE D’IDENTITE. "

On voit que les étrangers sont souvent en avance sur ceux qui gouvernent ce pays en agitant les vieux démons du racisme et du rejet de l’autre.

C’est dire que l’étranger est bien l’avenir de la France !

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

BRTV ou la voix amazighe

TAMYAGGERT N TEFSUT IMAZIGHEN

Manifestations pour saluer

le printemps berbère

Tasga n wedli amazigh di tilizri-amazighe (BRTV)

1 – Salon du livre berbère : 26 et 27 mars 2011

Venez nombreux encourager les éditeurs et les écrivains berbères.

Soyez avec nous les 26 et 27 mars 2011 au siège de BRTV 1 ter rue des Marais Montreuil.

Laârc yeddan di temγwer ittallay ansi d-yekka !

Tout peuple digne de ce nom doit se pencher sur sa culture et son histoire !

La culture d’un peuple est un miroir dans lequel il se voit.

Les Kabyles sont venus nombreux… les femmes et les enfants aussi étaient nombreux au rendez-vous, avec beaucoup de joie et avec une certaine soif, conjuguée bien souvent par les visiteurs avec cette fierté (bien kabyle !) de découvrir encore de plus près ce que cette BRTV a de magique et de kabylité et d’amazighité en elle.  Même les plus sceptiques se sont rendus à cette raison. Ils ont fini par comprendre que malgré les insuffisances d’un moment, la culture est toujours réfléchie, comme dans un miroir. Nous avons échangé dans notre langue (cela mérite d’être souligné),  dans le respect, la joie et le bonheur, de redécouvrir cette langue amazighe de Kabylie et d’ailleurs et de discuter, d’échanger – et même de "jouter" dans notre langue -  à propos de notre culture et de notre peuple.

Cette communion montre que le peuple kabyle est capable de se montrer exemplaire lorsqu’il s’agit d’une manifestation qui dit et porte haut sa langue et sa culture.

C’est vous dire que j’étais heureux, que nous étions heureux de communier ainsi autour de notre langue et de notre culture. Du coup, pendant deux jours, deux jours pleins d’échanges, de voix, de plaisir et de bonheur palpable chez tous les visiteurs qui ont eu la chance de participer à cet événement majeur organisé par BRTV, son fondateur, ses dirigeants et son personnel dévoués qui, malgré la fatigue, travaillent et abordent éditeurs et écrivains avec un grand sourire et une grande amabilité. Chacun d’eux – et chacune d’elles – a donné le meilleur de lui-même et d’elle-même.

Chacun par son nom, qu’ils en soient tous remerciés. Les visiteurs n’ont pas manquer de leur exprimer leur gratitude pendant nos échanges…

Les premières phrases sont toujours pleines de joie et de spontanéité. Elles  expriment d’emblée ce bonheur partagé ! Enfin, ce ne sont plus les autres qui font que nous nous rencontrons – nous nous retrouvons -  mais les nôtres  qui ont oeuvré (durement) pour nous permettre de vivre cet instant magique ensemble ; un moment qui a duré pour le bonheur de tous deux jours pleins…

NON PAS POUR DANSER MAIS POUR DISCUTER ET ECHANGER AUTOUR DE NOTRE LANGUE ET DE NOTRE CULTURE SANS LESQUELLES LE PEUPLE AMAZIGH NE SAURAIT EXISTER.

En effet, il est temps que – comme disait ma pauvre mère – nous ressemblions aux autres peuples : ils dansent aussi bien que nous, mais ils écrivent et ils lisent aussi dans leur langue.

La danse seule, malgré ses apports, nuit à l’élévation culturelle d’un peuple… La danse seule n’est pas synonyme de culture, mais de folklore !

Je voudrai rassurer mes frères et soeurs en leur disant que moi aussi j’aime la danse. C’est tellement beau de voir une femme berbère et notamment kabyle danser ! C’est une image qu’il est difficile de ne pas aimer…

J’étais enfant quand pour la première j’ai vu ma  propre mère se saisir d’un foulard et se mettre à danser sous les youyous et les applaudissements de sa tribu : les femmes. J’ai été émerveillé de constater ô combien ma mère était belle et farouchement belle ! Elle tournoyait sur ses pieds comme si elle venait de rajeunir de 20 ans ! Ses cheveux roux flamboyants s’évadèrent du foulard qui les tenait prisonniers… J’avais devant moi une femme heureuse et magnifiquement belle et j’ai compris pourquoi ma mère était si douce et si aimante envers nous et son mari, mon père…

Bien des années après, j’ai eu le plaisir de lui montrer mon premier livre qui venait d’être édité.  Je le lui ai dédicacé en kabyle, et comme elle ne savait pas lire, je lui ai lu la dédicace qui reprenait l’un de ses poèmes chanté, un poème qui mettait en avant l’importance de notre culture à travers le conte, le mythe et la poésie :

Ô parole qui se fait entendre

Faite de mythes et de légendes

Les pays qui t’abandonnent

En hiver de froid succombent !

Ô parole qui se fait entendre

Paroles sacrées et de poésie

Les pays qui t’abandonnent

Succombent sous la canicule de l’été !

Elle s’était mise à pleurer et finit par me dire quelque chose qu’elle n’a jamais osé exprimer jusque-là :"Tu vas te moquer de moi, mais j’ai de plus en plus envie d’apprendre à lire et à écrire en kabyle !"

Elle avait alors 74 ans quand elle avait appris à écrire pour la première fois de sa vie.

Après avoir appris à écrire son nom, son prénom et celui de ses enfants et de mon père et son adresse, je lui ai posé la question suivante : "Si je te disais : quel est le mot le plus important que tu aimerais apprendre à écrire  maintenant ?

Elle m’avait répondu aussitôt : "Je souhaite apprendre à écrire le mot "conte" (tamacahutt).

Elle finit par me dire :" Je comprends maintenant pourquoi ton père te disait : "Ecris ce que tu peux en kabyle, tes enfants le trouveront. Cela te permettra également de mieux comprendre le monde et les autres".  Grâce à l’ écriture  (en kabyle) nous serons comme tous les autres peuples qui parlent et écrivent dans leur langue. Et nous, quand nous mourrons, nous serons toujours là…"

Ma mère savait danser et faire tellement d’autres choses : c’était une grande poétesse, une grande chanteuse; une grande artiste : elle peignait les murs de sa maison de façon admirable ; elle faisait de la poterie de façon tout aussi magnifique et admirable… ; MAIS elle avait compris AUSSI que l’écrit était bien plus important que la danse !

Je voudrai donc dire à ceux qui, comme moi, aiment la danse kabyle :

VOUS aimez danser ? LISEZ AUSSI !!

ET VOUS AIMEREZ ENCORE DAVANTAGE LA DANSE…

Car comme disait un fameux grand danseur russe : "Ce que j’aime dans la danse, c’est la lecture…"  !

En termes de culture…

En 1995,  je rencontre un grand écrivain sud-américain.  Au cours de notre conversation, il me dit :  "J’aime beaucoup la danse kabyle… mais en dehors du folklore, j’imagine que vous avez autre chose à montrer au monde… Je parle en termes de culture…".

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Conférences 2010 – 2011

Agenda prévisionnel des conférences auxquelles je participerai au cours de l’année 2010-2011

- 15 octobre 2011 – Maison de la culture berbère – Drancy

Rencontre autour de mon livre : "Les chasseurs de lumière – Iseggaden n tafat", L’Harmattan, 2010.

03 et 04 décembre 2011 – Avec Tafsut-Normandie

Festival du livre de Rouen.

- 9 et 10 octobre 2010 à Mulhouse -  Conférence : « Patrimoine linguistique et identité berbère en devenir. ».

– L’Association de Culture Berbère de Mulhouse organise la Journée de la langue berbère dans le cadre de la  Journée européenne des langues. Cette manifestation se déroulera à Mulhouse le samedi 9  octobre 2010 avec des animations (jeu, énigmes, lecture, contes, chants,  projections, expo, etc.) et une conférence.

Association de culture berbère  68
147 Avenue Aristide Briand
68100 MULHOUSE
acbmulhouse@aol.com

- 13, 14 et 15 novembre prochains à Lille – Conférence :

« Le conte et la poésie : exemples d’éducation orale chez les Imazighènes (Berbères) de Kabylie. »

Dans le cadre d’un festival, les 13, 14 et 15 novembre prochains à Lille, le salon du livre est dédié aux Indépendances africaines, sous l’égide du Secrétariat Général du Cinquantenaire des Indépendances Africaines, de la Mairie de Lille, et en partenariat avec Citéphilo et le Théâtre du Nord.

Maxime Forcioli
Responsable de la librairie L’Harmattan à Lille,
Coordinateur du festival

- 25 novembre 2010 à Marseille – Conférence :

« Contes et poésie mélodiée à l’adresse des enfants en Kabylie. »

- L’Association « Couleur d’Enfants » organise la « La Journée Annuelle de la Petite Enfance à l’Adolescence 2010″. Le thème de cette année porte sur les chansons d’enfance mais avec tout ce qui s’articule autour depuis le langage parolier, la neurobiologie, les perceptions sensorielles, la phonation, etc.

Association "Couleur d’Enfants"

48 boulevard Dr Rodocanachi
13008 Marseille
Tél/fax : 04 91 25 50 05
couleurdenfants@gmail.com
www.couleurdenfants.fr

2 – Rencontre culturelle sous le signe de l’histoire et de la culture amazighes


Conférence de Youcef Allioui le 09 avril 2011

Win yettruzun asalu, ixeddem akken yufa macci akken yebγa !

"Patrimoine et histoire berbère : l’exemple du peuple kabyle".

Association Berbère du Bauvaisis – Beauvais

Conservatoire Eustache-Du-Caurroy

Maladrerie Sain-Lazare – Téléphone : 03 44 15 66 77

Programme :

13h/14h30 : Cyberber – balance

15h/16h30 : Breizh Amazir & élèves violonistes du conservatoire – balance

17h/18h30 : Youcef Allioui – conférence

18h45/19h : Zayen – line-check

19h/19h45 : Zayen – concert

20h : Accueil berbère, thé, patisseries…

20h30/21h40 : Breizh Amazir – concert

21h40/22h00 : changement de plateau

22h30/23h40 : Cyberber

3 – 23 avril 2011  : CBF Banlieue parisienne… (?)


Comment les Kabyles fêtaient le printemps autrefois ?

Du printemps berbère de 1980 à la rencontre du printemps selon les anciens Kabyles.

Comment…

… Les mamans kabyles réveillaient très tôt les enfants pour qu’ils aillent se rouler dans la rosée… La rosée donne aux enfants charisme et bravoure.

Comment…

… Les familles allaient à la rencontre du printemps en chantant (A lalla Tafsut m-ijejjigen…) les paniers pleins de victuailles pour le repas à prendre au champ en l’honneur de "Dame fleurie" (Lalla Tafsut mi-ijejjigen).

Comment…

… Les jeunes en âge de se marier offraient le premier bouquet de fleur à leur mère. Celle-ci le leur rendait pour qu’ils l’offrent (sous l’oeil averti de leur mère) à leurs fiancées…

Chanson "Printemps, Dame Fleurie !"

Ô printemps, dame fleurie !

Ô démarche de perdrix entre les asphodèles

Tu viens vers nous avec les fleurs

Nous venons vers toi vers plein de crèpes…

A lalla Tafsut mi-jeggigen

A lalla Tafsut mi-jeggigen !

A tikli n tsekkurt ger iberwaqen

Kemmi tmugredh-agh-d s-ijeggigen

Nekwni nteddu-d ghur-em s yeghrifen…

4 – Le mois de MAI 2011 – sous le signe du conte kabyle – 23 mai 2011

Association berbère du Val-de-Marne – Vincennes

Présidente Leïla DIRI

Di Yunyu ad yili llhu – as nini : A-macahu !!

Comment… a été créé le conte kabyle ?

… Quelle est la première femme qui a créé le conte kabyle ?

… Comment s’appelait-elle ?

… Pourquoi avait- elle inventé le conte ?

… Quel était ce premier conte ?

Il était une fois… Amacahu !!!

Comment… ? Comment… ? Comment… ? Comment… ?

Amek i-gedda wamek ? S tmusni nnegh ttin ynek !

Pourquoi… ? Pourquoi… ? Pourquoi… ? Pourquoi… ?

Acugher ? Acugher ittazzal wasif ? I wakken ad yawi lhif !


Vous  saurez ce que la culture kabyle veut dire si vous lisez dans votre langue… qui est tellement riche et qui est menacée de disparition…

Soyez au rendez-vous des Associations kabyles et de celles de l’ACBF…  et vous participerez pleinement à la floraison de votre langue et de votre culture  !

Ili-t yid-negh a-ttilim yid-wen i wakken a-ttejjujjeg tmeslayt nwen, ad yejjujeg wedlis nwen : adlis amazigh !

Soyez avec nous et vous vous sentirez participer à la marche de ce monde dont il faut en faire aussi le vôtre : celui des Imazighen !

Un peuple sans culture est un peuple sans lumière : un peuple mort !

Le dicton kabyle dit : "On ne regarde en premier que l’horizon

qui éclaire le monde : celui d’où vient le soleil."

Notre langue et notre culture ont autant besoin de nous que nous d’elles.

Avec elles, nous sommes "le peuple des Hommes Libres".

Sans elle, nous ne sommes plus rien !

Un autre dicton ancien dit :

"Qui a une langue se sent en sécurité !"

( Win isâan iles yetwennes !)

Ili-kwen d lwens i kunwi d wedlis-nwen ttutlayt-nwen !

Un peuple sans langue est un peuple mort. Sans leur langue, les Berbères sont des chefs-d’oeuvre en péril.

Un tout petit conte kabyle :

Amacahu – Tellam cahu

Win is yeslan ad as icfu !

Conte du chardonneret et de l’arbousier

Tamacahutt n buneqqar d-uzeggwar

Il était une fois ! Soyez heureux !

Mon histoire sera belle et sereine

Que celui qui l’entend, à jamais s’en souvienne !

Il était une fois un oiseau qui s’appelle le chardonneret.  Pourquoi s’appelle-t-il ainsi ? Les Kabyles  l’ont appelé ainsi car il aime se nourrir du chardon. Il aime donc tellement cette fleur épineuse qu’il en a hérité les couleurs bleue et violette.

Mais le chardonneret aime aussi beaucoup les fruits et plus particulièrement l’arbouse, fruit de l’arbousier. Mais l’arbousier n’était pas toujours content de voir le chardonneret lui voler ses mures. Alors que fait-il ?  Il sort toutes griffes dehors, ses nombreuses épines dures et méchantes.

A la vue du chardonneret qui vole et tourne autour de ses fruits en chantant, l’arbousier lui dit : "Si tu touches à mes fruits, mes épines t’arracheront tes plumes !"

Mais Le chardonneret continuait de chanter en répondant joyeusement  à l’arbousier :

"Ô l’arbousier ! Quelle que soit la durée, je finirai par manger tes fruits !"

"Ulaqrar ay azeggwar, ak cceγ tizwal !"

Tamacahutt-a n wefrux

Win yettafgen di tegnaw

Ma yenna-yak yiwen d-acu-k

Inna-s :  Nekki si Midifaw !

Ceci est le conte d’un oiseau

Qui vole dans les airs

Si quelqu’un te dit : "De quel peuple es-tu ?"

Dis-lui : "Je suis du peuple qui s’appelle  "Liberté-retrouvée" !

GT ou NB : le véritable nom de l’arbousier, c’est Isisnou.

Midi-faw peut être également traduit par "Toute raison retrouvée".

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Au nom de la liberté

LES CHEMINS DETOURNES

Je suis venu au monde un beau jour du mois de mai. Aux dires de mon père, la grande vallée – la vallée de la Soummam- n’a jamais été aussi belle ! En réalité, je suis né sur les hauteurs de cette belle vallée,  plus exactement dans le Djurdjura oriental. Mon village s’appelle Ibouzidène – pluriel de Bouzid, son fondateur. Mon Arch s’appelle les Awzellaguen. Il se situe entre les Archs des Aït Weghlis (sur sa gauche) et l’Arch des Illoulènes-ou-Samer (sur sa droite) en allant sur Alger. Le chef lieu de mon Arch a conservé  son nom kabyle "Ighzer Amokrane" – (La Grande Rivière). Les autorités algériennes voulaient l’arabiser : mettre en lieu et place "Oued Amokrane" – d’autres voulaient carrément l’appeler "Oued Kbir". Il a fallu la révolte des femmes de mon Arch (incroyable mais vrai !) pour que Ighzer Amokrane – chef -lieu de la "Daïra Ifri-Ouzellaguen", conserve son nom kabyle ! Mais il n’est plus nulle part question de Archs ! Au temps de la colonisation française, on appelait mon Arch "Douar Awzellaguen". De "Douar", nous sommes devenus une "Daïra". L’Algérie indépendante a emboité le pas en beaucoup de points aux colonisateurs dès qu’il s’agit de cacher, de déformer ou d’effacer la réalité berbère de l’Algérie. Une fois l’indépendance acquise,  L’Algérie a continué à tracer beaucoup de chemins détournés, à l’exemple de ceux "hérités" de la France coloniale. A l’inverse, tous les chemins qu’il fallait conserver – la santé, l’éducation – ont, au contraire, été bouchés, voire effacés. Aujourd’hui encore et plus que jamais, tous les Algériens sérieux et dignes de ce nom se posent la même question :"A quoi ont servi tous les sacrifices consentis par les Algériens – et surtout les Kabyles – pour se retrouver devant une Algérie qui a manqué à toutes ses promesses ?"  Promesse d’une Algérie multiculturelle ; promesse d’une Algérie multiconfessionnelle, promesse d’une Algérie où les libertés fondamentales de l’individu – à commencer par celles de la femme -, promesse d’une Algérie à donner un travail à chacun de ses enfants ; promesse d’une Algérie à respecter son histoire : l’Algérie est Berbère ; ou bien, s’il faut couper la poire en deux, elle n’est pas seulement "Arabe". Dans tous les cas, elle semble être davantage amazighe qu’arabe. Promesse d’une Algérie de reprendre tous ses enfants dans son giron. Promesse d’une Algérie fière et digne du combat mené pour son indépendance de permettre le retour sous son ciel de ses enfants qui sont encore aujourd’hui sous d’autres cieux et notamment sous le ciel du colonisateur d’hier !

Que de promesses non tenues et que de combats perdus par une Algérie qui a les hommes et les femmes ainsi que d’autres richesses qui peuvent lui permettre de donner une vie décente à chacun de ses enfants.  Au lieu de cela, ces derniers "brûlent" leur vie sur des bateaux de fortune pour essayer d’atteindre la terre de ceux que leurs parents et grands-parents avaient combattu par le passé.

Et quel passé !… ses cauchemars me poursuivent encore !

J’étais enfant quand des étrangers – parlant une langue "étrange et méchante" – comme disaient les femmes kabyles – firent irruption dans ma vie…  Ils étaient forts en gueule mais aussi en armes quand ils firent intrusion dans notre village.

C’était un beau matin du mois de juin. Nous fumes réveillés très tôt par des éclats de voix innommables, des aboiements de chiens  et des coups sourds sur les portes. Nous étions encore au lit ; une natte posée à même le sol près du kanoune où, la veille, ma mère nous avait raconté le mythe de l’ogresse qui avait inventé la guerre.  J’ai fini par comprendre que la guerre servait à des gens – souvent étrangers – d’envahir des pays qui ne sont pas les leurs  afin de s’accaparer – comme a fait l’ogresse – les terres et les richesses. Pour cela, ils finissent par tuer ceux et celles qui résistent… "Au nom de quoi vous venez occuper notre terre, vous emparer de nos biens, brûler nos arbres et nos récoltes, tuer nos enfants et commettre sur nous les pires barbaries ?"

Face à une position aussi puérile, les étrangers ricanaient : ils étaient plus forts et, à leurs yeux, les forts avaient le droit d’envahir, de dominer, d’exproprier et de tuer les plus faibles qui osent se révolter.

L’enfant que j’étais avait fini par comprendre que mon village et les villages de mon Arch avaient pris les armes  pour se défendre contre ces étrangers qui nous avaient envahis. C’est également ce qu’avaient fait tous les autres Archs kabyles…

Mais mon Arch eut l’audace de donner protection aux résistants kabyles qui avaient décidé de se réunir en congrès – le congrès de la Soummam – afin de mieux combattre ces envahisseurs qui devenaient de plus en plus méchants…

Ce matin du mois de juin 1958, les étrangers nous avaient réveillés brutalement pour nous signifier leur mécontentement. Ils avaient donc décidé de punir mon Arch qui osa, selon eux, protéger les résistants qui avaient organisé le Congrès de la Soummam.  Mon père nous avait expliqué qu’ils avaient écrit tout ce qu’ils devaient faire pour que l’Algérie recouvre sa liberté…

Nous étions donc encore endormis quand ces étrangers défoncèrent notre porte. Ils pénétrèrent brutalement dans le salon avec des chiens… Et ils marchaient à même leurs grosses chaussures noires sur nos couvertures et nos draps…

Ils nous criaient dessus tellement fort en donnant des coups à mon père ! Tout comme mes frères et soeurs, j’avais mal par la peur. Mon père faisait de son mieux pour nous rassurer ; il nous répétait la même phrase : " N’ayez pas peur, les enfants ! N’ayez pas peur, les enfants !

Les méchants étrangers nous avaient rassemblés sans ménagement – comme on rassemble du bétail – à coups de bâtons et de crosses de fusil… Les retardataires avaient droit aux coups de crocs des chiens… De beaux chiens pourtant ! Avec des gueules allongés et des oreilles dressées !

Nous fumes rassemblés dans le bas du village (Agwni). J’étais aux côtés de mon père dont je ne voulais pas lâcher la main. En criant toujours plus fort, les étrangers qui pointaient leurs armes sur nous décidèrent de séparer les hommes de leur famille. Quand mon père me lâcha la main pour rejoindre le groupe d’hommes de mon village, j’étais paralysé par la peur. Il alla se ranger du côté des hommes, et son pâle sourire ne réussit point à nous rassurer…

Je regardais le ciel… et je me mis à détester cette ogresse qui eut l’idée d’inventer la guerre. Je me disais que sans elle, nous aurions continué à vivre tranquillement et heureux dans notre petit village niché sur les hauteurs de la Vallée de la Soummam.

Le chef des étrangers s’avança et s’adressa à nous dans sa langue. Un harki traduisait en kabyle. "Vous les Kabyles, vous avez décidé de nous combattre… des rebelles se sont réunis sous la protection des villages de votre "tribu"… Nous avons donc décidé de vous punir : Vous avez une semaine pour quitter votre village car nous allons le détruire ! Nous avons construit des camps de regroupement dans la vallée où vous devez vous y rendre sans vos animaux domestiques !"

dans tous ce que le Harki avait traduit, je n’ai compris qu’une chose : que nous les Kabyles étions contre ces étrangers ! Je n’ai pas vraiment compris le reste : qu’ils allaient détruire notre village ; qu’ils allaient détruire la maison où je suis né…

C’était au mois de juin 1958.

ETRANGERS SUR NOTRE PROPRE TERRE

Mon village dût vendre ses bêtes (à moindre prix) sur les souks des autres Archs – At Weghlis, Illoulène-ou-Samer, At Ziki, At Yedjer. Mon père ne put conserver que le mulet pour transporter nos petites affaires vers le village de Tazroutz, où mon grand oncle Ahmed nous accueillit. C’est de ce village que nous avions assisté à la destruction de notre village. Il y eut d’abord les avions qui bombardèrent les maisons ;  puis des soldats vinrent pour terminer la destruction des maisons dont les murs tenaient encore debout : comme la nôtre que mon père venait juste de reconstruire avec des matériaux neufs et modernes. Nous avions compté le nombre de mines qu’il avait fallu pour venir à bout des murs de bétons et de ferrailles : il en avait fallu 9 mines en tout !

A chaque explosion, ma mère sursautait de tout son corps comme si c’était son propre coeur qui venait d’éclater en mille morceaux. Elle gémissait telle une bête blessée en répétant doucement : "Ô ma maison chérie !" (Ay axxam-iw aâzizen !)

Mon père ne disait rien. Il était plongé dans un mutisme total ; mais il n’oubliait jamais de nous prendre la main pour nous rassurer… Comme si le pire était à venir !

Quelques semaines passèrent. Des journées qui avaient permis les moissons et la cueillette des figues sous le contrôle des soldats français. Car Tazroutz était un poste avancé de l’armée française.

Un matin… nous revîmes le même scénario que celui que nous avions déjà vécu dans mon village : intrusion matinale des soldats ; des cris, des aboiements et des coups ! Nous fumes rassemblés sur la place au-dessus du village. Et là, l’officier français nous apprit que le fils du Caïd (Sadek Méziane) venait d’être assassiné par celui-là même qu’il avait élevé ! Sadek Méziane s’était porté garant pour que l’on arrête la destruction  des villages de mon Arch. Avec son assassinat, c’était la destruction totale de tous les villages qui a aussitôt été programmée !

Quelques jours après, mon père demanda asile à une famille de sa connaissance du village Ighil Wemsed de l’Arch  des Illoulène – ou-Sameur. Une maison nous fut attribuée : une maison traversée en son milieu par une rigole d’égouts à ciel ouvert ! Nous étions aussi choqués que le jour où nous fumes chassés de notre village !

Il était une chose qui me rendait encore plus triste dans ce "village étranger" : les autres enfants refusaient de jouer avec moi… Pire encore, quand je m’approchais d’eux,  ils se comportaient comme si je n’existais pas !

Je détestais chaque jour un peu plus cette ogresse (Tseryel) qui avait inventé la guerre !

A cause d’elle, la guerre nous avait tout pris : notre village, notre maison, notre terre, nos arbres et nos bêtes…

Tout avait basculé dans un flot d’horreurs et de tristesse…  Mon père qui aimait rire ne riait plus. Ma mère qui aimait chanter ne chantait plus… même les oiseaux ne chantaient plus… Ils ne volaient plus…  le ciel et les forêts étaient déchirés par les avions qui larguaient leurs bombes sur les champs d’oliviers et les villages désertés.

Notre montagne était devenue "Zone interdite"…

Nous étions démunis de tout, même du simple bonheur de vivre… Plus de chants, plus de jeux, plus de contes merveilleux aux formules magiques et rassurantes… N’envahissait nos rêves, je veux dire nos cauchemars, que cette terrible ogresse… Plus de formules où il était question de joie et de lumière… Plus de formules qui faisaient rire le vent, la montagne et la nuit… Plus de formules près du kanoune enchanteur, témoin d’un bonheur fragile… qui venait de la nuit des temps.

Il était une fois… Il était une fois la guerre et ses horreurs.

Nous savions d’où nous venions, mais nous ne savions plus où aller. Nous venions d’un paradis qui nous était désormais interdit…

Nous étions des étrangers sur notre propre terre…

AU NOM DE LA LIBERTE

1958 – 2010 – 52 ans après…

52 ans après, notre maison est toujours en ruines. Après avoir surmonté les épreuves et transformé notre grange située dans la vallée de la Soummam pour nous accueillir, mon père se mit à travailler les terres que nous y avions au grand bonheur des centaines de veuves et d’orphelins… Au lieu de profiter pour s’enrichir – comme d’autres le firent –  mon père distribuait gratuitement aux veuves et aux nécessiteux de notre Arch, fruits, légumes et céréales.  En 1960, ma mère eut même l’amère surprise de constater (un peu tard) que mon père avait distribué les céréales habituellement conservées pour les semences ! Il répondit simplement : "Je ne peux refuser aux veuves – dont les hommes sont au maquis pour la liberté de l’Algérie – un peu d’orge et de blé !" Il avait également bien nourri les maquisards. Peu d’entre eux – parmi les survivants – s’en souviennent aujourd’hui ! Il y’en a même qui adoptent envers nous une attitude méprisante voire indifférente ! Ce ne sont évidemment pas "les maquisards de la liberté"  qui, pour la plupart, avaient laissé leur vie sur le champ d’honneur. Que non ! Ces sont les petits parvenus que l’on ose encore appelés "les militants de la première heure", des opportunistes en tout genre qui ont vite oublié les temps où ils frappaient à notre porte en pleine nuit, tremblotant de faim et de froid, pour réclamer un plat de couscous agrémenté de viande que ma mère conservait exprès pour eux ! A cause d’eux et de voisins indélicats, notre maison était à chaque fois envahie avec violence par les  militaires français… Ils cassaient tout sur leur passage. Une autre nuit, ils furent informés rapidement par quelque traître – devenu probablement aujourd’hui "militant de la première heure" -, les militaires français arrivèrent quelques minutes après que les maquisards avaient quitté notre toit après s’être bien restaurés. Ils  avaient tout cassé, notamment les ustensiles, encore chauds, dont s’étaient servis les moudjahidines. Ils attachèrent mon père à la porte cochère en le  suspendant entre ciel et terre. Ils pointèrent sur lui une puissante torche électrique et commencèrent à le torturer ! Ils lui cassèrent le nez, les dents et les côtes… (Depuis,il avait toujours porté une sorte de sarcophage poitrinaire pour tenir debout ! Il est mort avec le côté gauche paralysé !)

Grâce à un harki – qu’il avait aidé dans son enfance alors qu’il était orphelin, mon père fut admis (quand même) à l’hôpital d’Akbou où il fut admirablement soigné. Il revint à la maison plusieurs mois après… Et cela recommença encore et encore ! Une autre fois, ce fut à la mort de Si Lhadj Amar Ijenqalen qui fut abattu non loin de chez nous. Les militaires avaient décrété un couvre-feu en plein jour – C’était quelque chose d’inimaginable : on entendait la vallée de la Soummam retenir son souffle. En entendant les coups de feu, mon père comprit vite qu’il s’agissait des balles qui étaient tirée contre Si Lhadj Amar. Méprisant les ordres de l’officier français, il dit à ma mère :"Ils viennent de tuer Si Lhadj Amar, je m’en vais le ramener chez lui !" Malgré les supplications de ma mère, il ne l’écouta point.

Au mépris de l’interdit, mon père partit ramener la dépouille de l’ancien résistant chez lui ! A son retour, l’officier français, qui l’attendait dans la cour de notre maison, lui dit en ricanant :"Alors, on va au secours des maquisards !? Tu seras passé sous le peloton d’exécution demain matin à l’aube !" Cette fois-là encore, mon père échappa au peloton d’exécution. Mon père se présenta au poste militaire, comme prévu, à 3 heures du matin au lieu de 5 heures comme avait demandé le capitaine. Quand il arriva à Ighzer, il tomba nez à nez avec l’officier qui faisait sa ronde. Etonné de voir mon père si tôt, ce  dernier lui dit :"Retourne avec tes enfants, c’est le jour des fous aujourd’hui ! Je ne vais pas t’exécuter. Mais je sais que tu me  donneras bientôt une autre occasion  de le faire !"

(J’ai mis longtemps à comprendre la stratégie psychologique de l’officier  français… Mettre la peur dans le coeur de mon père afin d’arriver à faire de lui ce qu’il voulait ! Mais mon père ignorait la peur, surtout cette peur là ! Malheureusement, bon nombre d’Algériens finirent par plier devant ce travail de sape psychologique !)

Quand mon père revint, nous nous sommes sentis – encore une fois ! – revivre ! Nous étions morts ô combien de fois !

La nuit où nous accueillîmes encore quelques affamés – aujourd’hui oublieux et indifférents :  Cheikh Lâaziz, Teyyeb Hmed Oulbachir Bouzidi, etc. A peine nous avaient-ils quitté que des coups violents s’abattaient contre notre porte ! Et ils emmenèrent mon père dans la nuit, après l’avoir brutalisé.

Le lendemain, les militaires revinrent avec mon père et se dirigèrent sous nos yeux effarés vers le fleuve Soummam non loin de chez nous. il n’avait plus  ses vêtements : ils lui avaient fati endosser un treillis militaire et une casquette de soldat pour l’humilier d’abord avant de le torturer. Arrivé au bord du ravin qui surplombait le fleuve, ils l’attachèrent avec une grosse corde, comme un animal dangereux. Pour le faire parler,  ils le jetaient du haut du ravin dans la Soummam en crue ! Quand ils retiraient transi de froid, ils le ruaient de coups à n’en plus finir !

Nous entendions ces gémissements et ses cris de la maison. Nous subissions  les mêmes souffrances, voire davantage… C’est pour cela qu’à chacune de ses arrestations, mon père s’excusait auprès de nous en disant :" Je vous cause bien des souffrances… mais dites-vous que l’Algérie en vaut la peine !"

Je me souviens aussi du jour où nous revenions d’Alger. Mon père devait contacter quelqu’un à la demande – paraît-il – de Si Amirouche.  Quand nous descendions du train, les militaires nous attendaient. Un militaire lui porta un coup de crosse sur la tête et il tomba par terre. Alors que j’étais pétrifié, mon frère Mohand Rachid sauta sur le militaire et le frappa au ventre de toutes ses forces. Ce dernier jeta mon frère par terre. Alors qu’il allait lui porter un coup de pied au sol, l’officier l’arrêta en lui criant dessus :"On ne frappe pas les enfants !"

Pendant que mon père purgeait une peine de prison à Akbou, les militaires français vinrent se venger sur notre jardin en détruisant la récolte de fruits et de légumes. Normal : c’est ce jardin qui nourrissait les Moudjahidines.

Ma mère nous dit alors – à mon frère et moi – d’aller raconter cela à l’ami de mon père, Aâmer At Ouahrouche – Ouahrouche Amar – alors directeur de l’école mixte d’Ighzer Amokrane. Ma mère était très intelligente : elle s’en doutait qu’il serait respecté par les chefs militaires français. Grâce à lui, pendant toute la durée où mon père était en prison, les militaires ne venaient que pour nous intimider : ils fouillaient sans rien casser.

J’ai toujours été sidéré par le courage de mon père. Je ne l’ai vu faiblir que lorsqu’il fut touché "indirectement " dans sa chair et son âme :

- Les deux fois où ses deux frères furent tués par les Français. Les deux autres fois où mes deux cousins – Tahar et Madjid – furent également abattus au maquis.  Rien ne l’a jamais autant touché que la mort de mon cousin Tahar que mon père aimait par-dessus tout. Il était son fils préféré ! Mon cousin et frère le lui rendait bien… Nous étions au jardin quand quelqu’un est venu lui annoncer la mort de "son fils préféré" : "Tahar le bien-aimé", comme il se plaisait à l’appeler. En entendant la nouvelle, mon père partit, sans se rendre compte, en titubant vers l’arrière avant de tomber  de tout son long à la renverse. J’ai crié en courant pour le secourir. Au bout de quelques instants il se releva et se mit à répéter :"Tahar le bien-aimé… "Tahar le bien-aimé…" Il me prit la main et me dit : "N’oublie jamais !"

Une autre fois où je le vis pâlir – je crois de peur – c’était quand mon frère Mohand Tayeb fut capturé par les militaires, avant d’être emprisonné dans un centre "psychologique" où la plupart des prisonniers ressortaient "harkis" : c’était à Ksar-Ttir.

Je l’avais surpris en train de dire à ma mère :"Si jamais il devient harki, je le tuerai de mes propres mains !"

Ma mère lui répondit par un proverbe :"Les champs aux bonnes récoltes sont visibles !" Ce qui signifiait que mon frère saura résister à la torture et ne trahira jamais son pays. Ce qui fut le cas.  Mais… il n’a jamais demandé ni le titre, ni la pension d’ancien moudjahid ! A l’indépendance, il vint en France avec toute une cohorte de jeunes comme lui pour gagner sa vie… et peut-être la sauver aussi ! Car c’était le temps des règlements de compte où beaucoup d’innocents furent salis quand ils n’étaient pas éliminés physiquement.

Je vais terminer par une autre "anecdote".  Une nuit, je vis revenir "une triste figure", un homme dédaigneux que je n’aimais pas et qui venait souvent voir mon père. J’ai fini par comprendre qu’il venait prendre l’argent que mon père "ramassait" auprès des gens qui pouvaient payer pour aider le Front de Libération National dans sa lutte armée contre la France coloniale.

Il s’appelait Kaci At Lhadj (il était commandant). Après s’être bien repu du couscous et de la viande que ma mère avait spécialement préparé pour lui, il s’entretint un instant avec mon père dans la salle qui nous servait de salon. Mon père s’absenta un instant (sans doute pour lui rapporter l’argent qu’il avait caché dans la maison). Je ne dormais pas encore – je ne trouvais pas le sommeil. Je m’étais donc levé et j’étais entré dans le salon.  Je tombai nez à nez sur ce sinistre personnage. Il me prit violemment par le bras, s’accroupit à mon niveau et sortit un poignard qu’il pointa vers ma gorge en me disant d’un ton menaçant :"Si jamais tu dis à quelqu’un que tu m’as vu chez vous, je reviendrai t’égorger avec ce couteau !" C’est à ce moment-là que mon père choisit de revenir.  Il eut le temps de tout entendre et surtout de voir le poignard pointé dans la direction de mon visage.

Je revois encore le visage bouleversé de mon père. Il prit à parti le "sinistre individu" et lui dit :"Tu vas sortir de chez moi immédiatement et si jamais tu remets les pieds ici, c’est moi qui te tuerais de mes propres mains, opprobre sur toi et ta descendance ! Nous sommes noble descendance et jamais il n’y aura de traitres dans ma famille !"

Quelques jours après, mon père fut convoqué par Amirouche pour s’expliquer. Mon père savait qu’il n’avait rien à craindre d’un homme qu’il avait hébergé pendant plusieurs semaines – dans notre belle maison de la montagne avant qu’elle ne fût détruite -  lors de la préparation du Congrés de la Soummam. (Je me souviens encore d’une secrétaire qui tapait sur une machine à écrire au premier étage de notre maison).

Mon père revint le soir même… Nous étions rassurés de savoir qu’Amirouche nous protégeait de la vindicte de certains médiocres qui  tiraient avantage de leur position de maquisards pour s’adonner à de basses besognes et à des vengeances personnelles.

1962 – A l’indépendance… ? Dont certains avaient changé le mode d’emploi à leur convenance (pour paraphraser Fellag)

A l’indépendance, ma mère insistait auprès de mon père pour qu’il aille  se faire "reconnaître" comme  quelqu’un qui avait fait "quelque chose" pour son pays. Il refusa en disant :"Qu’ai-je donc fait, fille de noble…  ! ?"

A sa mort, ma mère voulut encore que le  combat juste et noble de son mari soit au moins reconnu.
Elle me disait :"Je ne veux ni argent, ni voiture, ni tracteur, ni aucune autre récompense d’autres se prévalent aujourd’hui même certains  qui méritent la corde ! Je veux juste que les nombreux sacrifices de ton père soient reconnus !"

Un notable (très bien placé) de chez nous à qui elle  demanda son appui lui rétorqua : "Je ne vois pas ce qu’il a fait !" Normal, puisque lui était caché en Tunisie !

Ma mère revint à la maison en larmes en me disant :"Ton père avait tout perdu : ses frères, ses neveux, ses enfants étaient en prison, ses oncles, ses biens, sa maison, sa santé… que  de tortures il avait endurées !  Que  de  tortures avions-nous endurés pour m’entendre dire par un  planqué : "Améziane Ouchivane n’avait rien fait !" Ton père avait raison qui disait :"Fais quelque chose pour l’Algérie et crache sur les pourceaux !"

Beaucoup se sont enrichis. Beaucoup ont eu les honneurs, les voitures, les tracteurs et les pensions… Beaucoup marchent fièrement dans la rue alors qu’ils devraient baisser les yeux… et se cacher ! Beaucoup se  disent aujourd’hui (et sont désignés comme tels) "militants de la première heure" !

Et nous (et nos semblables) ? Nous habitons toujours la vieille maison de mes parents : dans la vieille grange transformée en abri de fortune quand notre grande et belle maison aux deux étages fut détruite en 1958 par l’armée française !

Quand j’arrive de France et que je monte dans mon village natal – Ibouzidène – et que je vois les ruines de la maison où je suis né, je passe des nuits blanches à penser… à toutes les souffrances que nous avions endurées pour que  l’Algérie soit indépendante.

Mue par une naïveté naturelle, ma mère voulait que j’écrive  au président de la république algérienne pour lui réclamer justice… Justice  pour mon père et ses semblables, justice pour ma mère et ses semblables ; justice pour mes frères et soeurs et leurs semblables ; justice pour les enfants kabyles ; pour l’enfant que j’étais et qui revoit encore toutes les horreurs de  la guerre d’Algérie dans ses cauchemars. J’avais bien  souvent commencé la lettre avant de mettre en boule la feuille de papier et de la jeter à la poubelle…

Quelque chose – une petite voix où se mêlait celle de mon père – me disait à chaque fois : "A quoi bon ! Continue d’aimer l’Algérie comme l’ont aimée les tiens et tes ancêtres – (de Gaya à Massinissa, de Juba I à Jugurtha, de Takfarinas à Cheikh Aheddad et El Mokrani, de Abdelkader At Ali (Bou-Beghla) à Lalla Fadhma n Soumer, de Amirouche à Abane Ramdane) – et garde bien cet amour dans ton coeur pour qu’il demeure à jamais propre et sans tâches… Au nom de la liberté."

Mais je pense toujours à ce grand monsieur qu’était mon père. Ce héros, ce "mendiant superbe", ce chasseur de lumière,  modeste, généreux à l’excès, au courage inébranlable qui disait à un officier français qui pointait son arme sur lui  : "Vous pouvez tirer, je suis heureux de mourir pour l’Algérie !"

S’il y avait un homme qui avait vécu toute sa vie en partageant ce qu’il avait ; en donnant aux pauvres ; en se portant au secours des plus faibles, des femmes et des enfants ; s’il y avait un homme qui mettait l’honneur et la parole donnée au-dessus de toutes les valeurs ; s’il  y avait un homme qui était convaincu que son pays – auquel il portait un amour démesuré – l’Algérie, se devait d’être une contrée de bonheur et de lumière, de savoir et de liberté, cet homme fut sans nul doute mon père, Améziane Ouchivane Allioui.

Pour la morale de ce combat au nom de la Liberté – d’une certaine idée de la liberté – , il me disait simplement :"N’oublie jamais !" (Wergin hader a-t-tud !)

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Ar tufar Nour !

NOUR OULD AMARA NOUS A QUITTE…

Un ami précieux et voué à la langue tamazight vient de nous quitter pour suivre ce chemin que nous suivrons tous un jour, comme disaient les anciens Kabyles. Nour m’a toujours touché par sa gentillesse, son éloquence, sa modestie et son savoir de la langue tamazight. J’aimais sa façon de transmettre la langue avec le mot doux et mesuré, avec ce doute qui sied à tous les scientifiques et les hommes qui savent que l’on apprend tous les jours…
J’aimais sa mesure, son humilité et son sourire bienveillant et accueillant qui invite les enfants à apprendre leur langue. Il m’arrive de parler de lui avec mes propres enfants. Que me disent-ils à son propos ?

Ma fille Damia Tawes : "Il est tellement gentil et il parle bien avec toujours un peu de stress dans la voix et un sourire diffus sur son BEAU visage… J’aime bien la façon dont il explique les règles de grammaire de tamazight. Il parle doucement, revient et réitère les règles dès qu’il sait que le téléspectateur peut rencontrer une difficulté dans son énoncé… Le plus important aussi est qu’il montre à tous les Algériens que notre langue est comme toutes les autres langues… moderne et peut servir de véhicule pour le travail autant que le français, l’anglais ou l’arabe… D’ailleurs, c’est ce qu’il répète à chaque fois dans SES leçons de tamazight."

Mon fils Améziane Gaya : "J’aime bien sa façon de parler car je comprends tout. Il est clair, calme et il parle toujours doucement et de façon articulée pour que chacun comprenne ce qu’il veut dire. Il répète souvent pour aplanir la difficulté et une éventuelle incompréhension. C’est vraiment un bon professeur de tamazight."

Je veux juste ajouter à l’égard de sa famille que nous le considérons comme faisant partie de la nôtre et que nous ne l’oublierons jamais… Sa famille est grande, c’est toute la famille amazighe de Kabylie, de Tamazgha, de France et du monde entier. Il a donné beaucoup pour tamazight, nous le remercions de tout notre coeur et nous lui devons gratitude et remerciement. Sa mémoire est dans la nôtre (Asal-ynes deg’wayla-nnegh).
Que le Souverain Suprême (Agellid Ameqqwran) des anciens Kabyles qui étaient si attachés à leur langue – taqbaylit, tamazight – t’accueille en son paradis et en tamazight … Ad as yini : "Teddidh af tmazight s tezmert, s tmusni t-tizet n yimi, qqim ar tamaw, tama n tesga Imusnawen !"

Nour, a gma-ynu, a gma-nnegh : "A-k ig Ugellid Ameqqwran di tgemmi-s ! Tanemmirt tameqqwrant ! Tajmilt ! Ruh di lehna, xas yid-negh mazal-ik !

Nous nous inclinons avec tristesse devant ta mémoire et face à nous tout ce que tu as pour tamazight. La dernière fois que je t’ai vu, tu chantais en chœur avec la chorale kabyle… Nous demandons au Souverain Suprême – Dieu de tous les Imazighen – qu’Il t’accueille avec ton chant préféré : celui qui chante la fraternité, l’amour, l’union et la liberté des Imazighen et de leur langue.

 

Lehna tafat a Nour – Ar tufat a gma-ynu !

 

AWAL-IK A NNUR

Awal-ik icerreg tafukt

Akken ittcerrig ubehnuq

Yekcem deg’genni telsidh

Akken ttâaggidhen di ssuq

Isdukkel itran akken llan

Iger-iten g’yiwen usenduq.

Awal-ik icerreg tignaw

Akken ittcerrig lebraq

Iqqar : Ugadeγ af ayla-w

Ttmaziγt yeswaγ lefraq

Nur ur teggidh tamurt

D-awal-ynek ay nectaq.

Awal-ik icerreg tlam

Yettnadi anda-tt tadhsa

Yeqqar ma yella tecfam

Essut-ik wergin yensa

Ar tura yeccur axxam

Di tmura yekcem tasga.

Awal-ik icerreg akal

Yennuda af izzuran

Nedhfer deg’s am lexyal

Hemmlen-t yakw wid is yeslan

Wid akken yessnen azal

F-awal Imezwura dlan.

Awal-ik am âaqqa g’wemsir

Mazal deg’s a d-yeffeγ kra

Yeffγ-ed wayen yettferfir

Ur iban d lbaz naγ t-tagerfa

Iruh di lhawa am etbir

Yedda achal ur isgunfa.

Yerfed tamsirt mi yuγwas

Yeqqim akken di tegnaw

Iqqar ma-d ttecfum yiggwass

Af-fayen ggiγ ayla-w

Atas iâattbeγ fell-as

Amyag maççi d-asellaw !

Abehri d-iwwten yeggwi-t

Yerna afferfer d-asawen

Ibγa ad yerwel i tmeddit

Tin-akken igezzmen imawen

Awal iγ-d-teggiγ neffer-it

Anda yessefrah ulawen.

21 cutembir 2961.


Youcef Allioui.

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Archives Ina

* *

Emission “La langue berbère” (Tutlayt tamazight) aux archives de l’Ina

Le patrimoine, sous différentes formes : traditions, mythes, contes et légendes, témoignages, des documents d’archives audio-visuelles, fait  appel à l’idée d’un héritage légué par les générations qui nous ont précédés, et que nous devons constituer pour le transmettre aux générations futures.
Comme l’a dit André Malraux en 1935 : « L’héritage ne se transmet pas, il se conquiert. »

Et comme disaient aussi les anciens Kabyles : "Azekka maççi d-ayla-k, n tsutwin i d-iteddun !" (L’avenir n’est pas à toi, il appartient aux générations futures".
C’est pour cela que j’ai choisi de confier les archives (que j’ai pu sauvegarder) de  l’émission de radio “La langue berbère” (Tutlayt tamazight) que j’ai animée de 1983 à 1986 sur radio Tamazight, à  l’Institut national de l’audiovisuel .
Cette chaîne de radio avait  été fondée en 1981 par l’association Radio Tiwizi, dont les fonds provenaient du Fonds d’action social, des animateurs de la radio et des dons du public. Elle se nommera ensuite Radio Tamazight, jusqu’à sa disparition en 1986.
Sa grille de programmation contenait une dizaine d’émissions – en langue kabyle (Taqbaylit) et  française  -  sur la littérature orale et la vie quotidienne, le soutien au printemps berbère de 1980 (Tafsut Imazighen n 80), la médecine, la poésie et des jeux. Des émissions étaient aussi dédiées à des interviews de personnalités du monde politique et artistique berbère et notamment aux militants kabyles qui avaient participé activement au “Printemps berbère 1980”.
Une émission en Tachelhit, langue berbère du Maroc, était également animée par Abba Amrane.
Désormais vous pouvez consulter la base de données en ligne de l’Inathèque, pour visualiser les notices documentaires attachées à ces archives :

http://inatheque.ina.fr/Ina/ws/dltv/dlweb/general/MultiSearchNames9

Vous pouvez vous rendre directement au centre de consultation des archives de l’Ina, situé à la Bibliothèque nationale de France pour les écouter.

http://www.ina-sup.com/informations-pratiques/site-de-paris-0

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Améziane et Tawes

LES CHASSEURS DE LUMIERE – ISEGGADEN N TAFAT

Mohand Améziane Ouchivane Allioui (1898-1972)

Tawes Ouchivane Bouzidi (1909-1992)

Photo Youcef Allioui – Mi tdukkel tayri d wussan…

Tudert t-tteddu d wassa

Tessaram azekka

Xas tettghima d yidhelli.

La  vie accompagne le présent

Elle espère en demain

Bien qu’elle demeure avec le passé.

(Mon père, Mohand Améziane Ouchivane).

« Parler de l’amour que l’on éprouve pour ses parents, c’est comme parler de Dieu : on manque forcément de discernement et d’objectivité ; même si personne n’a jamais vu Dieu et que chacun a forcément vu ses parents » (m’ara ymeslay yiwen af lehmala yger deg’mawlan-is, amzun yettmeslay af Rebbi : afraz yettuγal d-awlelles ; γas ma yella yiwen ur yezri Rebbi akken iwala imawlan-is). (Mon père, Mohand Améziane Ouchivane Allioui)

J’ai déjà présenté ma mère dans un ouvrage précédemment paru[1]. J’ai également présenté mon père à qui nous devons les récits rapportés dans le livre sur la sagesse des oiseaux[2]. Mais je me rends compte que tout ce que je pourrais dire sur eux serait insuffisant et incomplet. J’ai eu la chance d’avoir eu des parents exceptionnels : « simples à blesser le regard », comme on dit en kabyle, d’une sagacité et d’une clairvoyance qui ne pouvaient manquer de susciter mon admiration. La générosité de mon père s’exerçait jusqu’à l’exaspération ! Il en était capable jusqu’à l’inconscience : comme, par exemple, de faire don aux veuves de ma confédération de la réserve de céréales habituellement conservées pour les prochaines semailles.  Mes parents furent tous deux orphelins dès leur prime enfance. Ma mère était une jeune fille très belle. Rousse et éclatante de beauté, elle fut promise par son père au fils du caïd, un cousin par alliance. Son visage radieux lui valut le titre de « tomate », allusion à son teint et à ses cheveux d’un roux vif et flamboyant. Son sourire était pâle, discret ; elle ne riait presque jamais. Pour la forcer à rire, je la prenais par les bras et la forçais à danser avec moi, en lui disant en français : « Accordez-moi cette danse, mademoiselle ! »

Elle finissait par éclater de rire en mettant sa main devant sa bouche, par pudeur, avant de me dire : « Tu es un comédien ! Laisse-moi, mon fils, je ne suis pas une jeune Française ! »

Ce que j’admirais beaucoup chez elle, c’étaient son silence et sa force d’écouter les autres. Tout passait par son regard qui en disait long sur les choses et les gens qui l’entouraient bien plus que ce qu’elle pouvait exprimer par les mots. Elle parlait peu sinon pour raconter les choses de la vie et notamment les contes, les mythes, les récits d’antan ainsi que les événements marquants de ma confédération et de mon village. Douce et réservée, j’ai été souvent révolté de la façon dont elle se laissait traiter par certaines femmes. Elle subissait sans mot dire la méchanceté et les paroles blessantes de nombreuses personnes.

Ses belles-sœurs et ses belles-filles lui en avaient fait voir de toutes les couleurs. Selon son expression favorite : « Elles m’ont fait boire du goudron mélangé au marrube » (swent-iyi qedran d merruyet). Mais elle terminait toujours par une note d’humour : « Mais nous trouvons tout cela aussi dans les contes, n’est ce pas ? » (akka i tella daγen di tmucuha, a-naγ ?)

Ce que j’admirais en elle et en mon père, c’étaient leur générosité et leur capacité à analyser les choses et à les expliquer comme le font certains instituteurs et professeurs de l’école française. Chez eux, tout était praxis et force d’exemples. Ma mère avait une façon de nous faire comprendre les choses en s’appuyant sur une légende ou un poème qui m’étonnait et m’emplissait d’admiration au plus profond de moi-même.

D’ailleurs, j’ai fini par comprendre que c’est cette culture qui la liait à mon père, car elle trouvait en lui un interlocuteur de choix : non seulement ce dernier lui vouait un amour difficile à décrire, mais il savait également répondre à sa soif de savoir et de comprendre les choses.

Je me rappelle notamment de sa réflexion lorsqu’elle vit la Seine pour la première fois, lors de son voyage à Paris. Elle me dit : « Ton père m’a maintes fois parlé de ce grand fleuve où autrefois les femmes françaises allaient laver leur linge. Comme cela a changé ! »

Elle revenait souvent sur tout ce que mon père lui avait dit ; c’est dire l’importance de cette communion d’échanges qui les liait l’un à l’autre. Je peux dire, sans risque de me tromper, que c’est sans doute ce qui avait fini par l’attacher à mon père. Car un jour, elle finit par m’avouer avec des formules à peine voilées qu’elle avait mis longtemps avant de « s’accrocher » à lui. Cet attachement était dû à la force du verbe de mon père qui était capable de subjuguer n’importe qui dès qu’il prenait la parole. Il avait compris que son salut et son amour étaient notamment dans le conte et les autres récits des Anciens auxquels ma mère était également très sensible.

En citant bien des qualités de son mari, avant de mettre en avant sa bravoure, son courage et son sens de l’honneur – sentiments normaux dans l’ancienne Kabylie – ma mère parlait d’abord de son intelligence  qui était, selon elle, « d’abord féminine avant d’être masculine ». En redoublant de douceur et de prévenance et en mettant en avant son degré de culture et sa connaissance du monde et son écologisme, mon père voulait simplement lui faire oublier « le fils du caïd » qui roulait déjà en voiture alors que lui avait du mal à s’offrir des mocassins en peau de bœuf !

A la limite du blasphème, elle disait : « Quand ton père parlait de la terre, des arbres et des oiseaux, j’avais l’impression d’entendre Dieu en personne ! Dès lors, je ne pouvais entendre un homme sans que je ne le compare aussitôt à lui. Et je me rendais compte, rassurée, qu’il était au-dessus de tous ! » Dès que l’occasion se présentait, ma mère ne manquait pas de revenir sur les enseignements de mon père.

Il était capable de dire si tel récit était berbère ou emprunté à telle ou telle autre langue ou culture. En effet, mon père pouvait localiser et dire l’origine de tous les archs et de toutes les confédérations et même de dire l’origine d’un grand nombre de familles kabyles.

Mais un autre fait encore plus important avait marqué ma mère. Quand elle en parlait, elle avait les yeux remplis de larmes. Au cours de toutes ses grossesses, elle fut la seule femme de son village à être suivie et accouchée par un médecin français.

Même les femmes de la maison du caïd n’avaient pas droit à une telle faveur ! Quand ma mère ne pouvait pas être emmenée à dos de mulet jusqu’à  Akbou (la ville la plus proche), il faisait venir « à grands frais » le médecin jusque dans la montagne, notamment pour assister ma mère pendant l’accouchement. Il était l’unique homme du village à aller à sa rencontre quand elle revenait de la fontaine pour la soulager de l’outre pleine d’eau qu’elle portait sur le dos ! Pendant ses périodes de convalescence, mon père lui racontait également des contes. Les larmes aux yeux et la gorge nouée par l’émotion, ma mère disait : « J’ai souvent dormi au son de sa belle voix qui, tard dans la nuit, portait au loin au point que nos voisins les plus proches l’entendaient. »

Je savais alors de quoi elle parlait, car j’avais souvent été emporté par le sommeil grâce à cette voix au timbre parfait qui avait gardé sa jeunesse même lorsque mon père avait dépassé 70 ans.

Quand j’étais enfant, le soir venu, nous étions tous réunis autour du feu. Mon père me prenait dans ses bras et me massait doucement jusqu’à ce que je finisse par être emporté par le sommeil. Chaque matin, je me réveillais fort étonné, incapable de me rappeler le moment de la veille où il m’avait mis dans mon lit ! C’est dire ô combien j’ai été heureux avec ce couple aimant et uni qu’étaient mes parents ! Améziane et Tawes ! Leurs prénoms sonnaient si bien ensemble !

C’est pour cela qu’il me semble important de situer ces récits. Et je ne  puis le faire sans parler de ceux qui me les ont transmis, confiés avec le dessein souvent avoué de les transmettre à mon tour en les fixant par écrit.

Quand je rapporte tous ces contes qui ont bercé mon enfance, je ne puis m’empêcher d’entendre encore la voix douce et frêle de ma mère qui chaque soir – autour du foyer – se frayait une voie(x) pour se faire entendre aux côtés de celle de mon père, qui était semblable au murmure caressant et apaisant du fleuve Soummam (Asif Asemmam)(asif n tgemma laєwanser), comme l’appelaient les Anciens[3]. rugissant non loin de notre maison dans la vallée du même nom ; fleuve aux milliers de sources

Jadis, les Kabyles l’avaient surnommée « la vallée aux bourgeons » (Tanevsat), la fameuse Navasath qui valut, par sa farouche résistance, tant de déboires aux envahisseurs romains[4]. C’était une vallée heureuse – dont le fleuve magique a bercé les plus années de ma vie –, un véritable paradis où champs de blé se disputaient les fleurs des grands vergers aux savoureux fruits. C’était une « vallée heureuse » où hommes et femmes travaillaient ensemble dans l’entente et la bonne humeur. Comme s’il suffisait de la beauté et de la générosité de la nature pour rendre les hommes plus proches des femmes, heureux, faciles à vivre, généreux et pleins d’humilité et de respect. J’aimais beaucoup les travaux des champs où hommes et femmes, filles et garçons, mettaient en commun leur force et échangeaient leurs idées afin de retirer de cette terre – mère nourricière – non seulement les moyens de vivre mais également et surtout le bonheur et la douceur de se sentir vivre parmi les siens. Tout en nous adonnant à l’ouvrage, nous chantions et riions sous un soleil de plomb !

Je revois encore les belles jeunes filles de mon village rayonnantes, pleines de vie et joie ! J’entends encore leurs rires qui portaient au loin ! Il y avait un tel bonheur de vivre !

Il m’arrive souvent de repenser encore à ces instants magiques et merveilleux ; et je me dis alors que j’ai bien connu « cet amour dans le cœur » dont parlait si bien Khalil Gibran : « L’amour ne donne que de lui-même et ne prend que de lui-même. L’amour ne possède et ne veut pas être possédé ; car l’amour suffit à l’amour. Quand vous aimez, vous ne devez pas dire ²Dieu est dans mon cœur², mais plutôt, ²je suis dans le cœur de Dieu². Et ne pensez pas que vous pouvez guider le cours de l’amour, car l’amour, s’il vous trouve digne, dirigera votre cours.[5] »

C’est aussi l’un des plus beaux contes d’amour qu’il m’ait été donné de vivre et d’écouter dans ma grande famille – celle de mon village et de ma tribu – conte que je raconterai peut-être plus longuement un jour. Comme dit si bien le poète : « On n’échappe pas à son enfance », surtout si elle a été bercée par la voix de ceux que nous avons le plus aimés au monde, qui nous avait si souvent transportés dans le monde féerique des contes magiques et des légendes merveilleuses. Aussi, quand je parle de mes parents, c’est comme témoins les plus proches qu’il m’ait été donné de connaître et qui ont servi de courroie de transmission de cette chaîne d’aèdes qui s’était rompue à cause de la colonisation française. Le peu de liens qui subsistaient encore à l’indépendance, loin de les sauvegarder et de les consolider, l’Algérie indépendante a tout fait pour les casser et les brûler à tout jamais. Tout ce qui peut se dire ou se concevoir dans la langue berbère, et notamment le kabyle, est perçu comme un danger mortel pour une idéologie sinistre et mortifère qui et de bâtir des jours heureux. Aliénation, dévalorisation et déréalisation sont ses mamelles quotidiennes.

C’est un livre sur la poésie ancienne kabyle qui avait déclenché la révolte de la Kabylie en 1980[6]. Les autorités algériennes de l’époque avaient interdit à l’auteur de faire une conférence sur son ouvrage à l’Université de Tizi Ouzou. Cette interdiction embrasa toute la Kabylie pendant près d’un an et demi ! Il est donc vrai, comme disaient les Anciens que : « La poésie guérit de tous les maux même de la peste ! » (asefru izmer i twuγa yerna i tterka !)

Que ces traditions de « l’Algérie des lumières » (Lezdayer n tafat), comme l’appelaient les Anciens, vivent à jamais ! Qu’elles se transmettent comme un fanal dont la flamme restera à jamais attisée ! Que devient un peuple dont les jeunes ne rêvent plus ? Ces contes et ces légendes sont porteurs de rêves et de vie. Les Anciens nous ont enseigné que ce sont les rêves de la jeunesse d’un peuple qui portent son cœur. Tous les espoirs sont alors permis lorsqu’un pays permet à ses enfants de vivre heureux et libres en leur permettant de chasser les coins d’ombre de l’oppression et de l’injustice qui empêchent la lumière de l’amour et du savoir de briller pleinement sur eux.

Ma mère : « Je connais des centaines de poèmes. J’en ai composé et bien d’autres m’ont été transmis par ma mère et mes grands-mères. Des centaines d’énigmes, de proverbes, de sagesses, de contes, de fables et de mythes que je tiens également de ma mère et de mes grands-mères. Je vois un poème comme une source qui jaillit de la terre. J’entends un conte comme une fontaine qui désaltère un village et chaque mythe demeure en moi comme la rosée du matin dont le Souverain Suprême (Agellid Ameqqwran) avait créé la première femme, la mère du monde (yemma-s n ddunnit) et lui donna comme nom « La Rosée du Matin » (Nnda n Wesru). Que me manque-t-il ? Savoir lire et écrire notre belle et chère langue. Mon plus grand bonheur est que tu puisses le faire comme le souhaitait ardemment ton père. »

Lors de sa venue à Paris, alors que je notais les précisions qu’elle me donnait sur certains récits anciens, ma mère s’exclama soudainement : « Quel bonheur et quelle chance tu possèdes de pouvoir lire et écrire ainsi dans notre chère langue ! »

A l’âge de 72 ans, elle m’avouait enfin que son désir le plus cher était d’apprendre à lire et à écrire dans sa langue. Après avoir appris comment écrire son nom et son prénom, le troisième mot kabyle dont elle souhaitait connaître la graphie fut le mot « conte » (tamacahutt). Elle passa des journées entières à tracer les lettres des quelques mots qu’elle avait elle-même choisi de mettre dans son répertoire. Tel un enfant studieux, elle ne levait la tête qu’une fois le mot entièrement griffonné sur la page blanche. Elle me disait alors dans un grand sourire : « Tu veux admirer mon chef-d’œuvre ? » J’étais effectivement en admiration devant cette vieille femme qui découvrait les joies de l’apprentissage de l’écriture[7] dans cette langue millénaire – porteuse de messages qui viennent de la nuit des temps – dont les femmes berbères ont su conserver avec amour et opiniâtreté toutes les richesses et les ressources qui ont permis que toutes ces légendes, ces mythes, ces contes  et tant d’autres beaux dits souvent exprimés à travers une rime savamment ciselée – témoins d’un haut verbe porteur d’une grande culture -  nous parviennent.


[1] Y. Allioui, L’ogresse et l’abeille,  L’Harmattan, 2007.

[2] Y. Allioui, La sagesse des oiseauxTimsifag, op. cit.

[3] Le beau fleuve Soummam est aujourd’hui transformé en une immense décharge publique ! Devant l’indifférence des pouvoirs publics et de la population, tout l’écosystème salvateur est condamné à une mort lente (cf. La Soummam… un paradis perdu ?)

[4] Cf. Les Archs, tribus berbères de Kabylie, op. cit.

[5] K. Gibran, Le prophète, Casterman, 1956, p. 15.

[6] M. Mammeri, Poèmes kabyles anciens, F. Maspéro, 1980.

[7] Cette anecdote m’a poussé à écrire plusieurs articles sur l’éducation extrascolaire. Grâce à ma mère, j’ai fini par comprendre que la seule façon de donner un véritable élan vivifiant à notre langue est de mettre l’écrit à la disposition des monolingues kabyles comme elle. A mon grand regret, je n’ai pas été suivi par les intellectuels et universitaires berbères qui ont préféré enfermer notre langue entre les 4 murs de l’Université. L’éducation extrascolaire nous aurait permis de recouvrer une certaine richesse de notre langue et notamment maints champs lexicaux perdus et que seuls les monolingues possèdent encore. Ils auraient ainsi appris ce que la langue kabyle veut dire.  Bien que toute planification linguistique de cette envergure nécessite une volonté politique certaine, une réflexion collective nous aurait donné une  vision "empirique",  plus fructueuse pour surmonter les difficultés que rencontre la tamazight en terre berbère et notamment en Algérie et dans sa province la plus représentative : la Kabylie.

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Amazighité .. et sa majesté

Amazighité…  

Ou quand un bonheur n’arrive jamais seul !

Pendant que les Berbères (Imazighen) de l’Ile de France et notamment ceux  de la Seine St Denis se préparaient à l’inauguration de « La maison de la culture berbère de Drancy », sa majesté le roi du Maroc Mohammed VI annonçait le même jour (la veille de cette inauguration : le 17 juin 2011), dans un discours télévisé, une réforme constitutionnelle qui désignera la langue berbère (l’amazigh) comme langue officielle au Maroc à côté de l’arabe[1].

Dans la matinée du 18 juin 2011, les Imazighen de la ville de Drancy inauguraient ce grand centre entièrement dédié à la culture berbère. D’une superficie de 700m², la maison de la culture berbère de Drancy accueillera sept jour sur sept de nombreuses activités culturelles et artistiques : cours de langue berbère, musique, chant, théâtre, expositions, conférences sur la langue, la culture et l’histoire des Imazighen. Ce centre sera aussi un lieu de rencontres et de débats entre toutes les générations des Berbères – Imazighen – de l’Ile de France et de la Seine St Denis. 

Il va sans dire que cet événement a pris une dimension inattendue et historique grâce au discours télévisé de Mohammed VI. Pour beaucoup d’Imazighen présents à l’inauguration de la première maison de la culture berbère en France, c’est « un bon signe ». A un discours historique – qui met en avant l’officialisation prochaine  de la langue amazighe – correspond l’ouverture d’un lieu exceptionnel de rencontre qui permettra le développement et la mise en valeur d’activités culturelles et linguistiques berbères.

Mustapha SAADI, Conseiller régional d’Ile-de-France, a coupé le ruban de cette inauguration ce matin du 18 juin en présence du député-maire de Drancy, Jean-Christophe Lagarde.

Mustapha SAADI n’a pas manqué de saluer le courage et l’ouverture dont ont fait preuve les hommes et les femmes politiques – et notamment monsieur le député-maire de Drancy – pour permettre la naissance de cette première maison de la culture berbère en France. Un centre culturel important et hautement symbolique qui a fini par voir le jour grâce non seulement aux subventions de la ville de Drancy et du conseil régional, mais aussi et surtout à la volonté politique (et démocratique) de donner aux Berbères un espace culturel où ils pourront enfin se réunir et s’exprimer librement autour de multiples activités culturelles enrichissantes et profitables pour tous.

Enfin le roi du Maroc et quelques hommes politiques français commencent à comprendre que la culture et la langue berbères sont une richesse humaine millénaire – qui vient de la nuit des temps –  qu’il faut sauvegarder et développer et non pas « une sorte de monstruosité ou de scandale ».

Dans son allocution, le député-maire de Drancy, Jean-Christophe Lagarde n’a pas manqué de faire un lien entre le discours télévisé de sa majesté le roi Mohammed VI et l’inauguration de cette maison qui est destinée à la valorisation de tous les pans de la culture amazighe.

Beaucoup d’artistes (dont Kamel Hemadi), d’écrivains et de cadres berbères de tous les horizons n’ont pas manqué le rendez-vous. Après les discours et le buffet, comme les Berbères ont l’habitude de faire, le sérieux et la joie ont continué de rythmer cette première réunion qui a vu plusieurs centaines d’hommes, de femmes et d’enfants venir fêter « leur maison » (tasga-nsen) en exprimant haut et fort leur bonheur.  

Comment ne pas ressentir un bonheur sans faille devant l’orchestre de jeunes musiciens qui maîtrisent et la musique et la langue maternelle amazighe kabyle ? Comment ne pas éprouver une grande émotion quand ces mêmes jeunes entonnent de façon grave et solennelle les chants du rebelle, Matoub Lounès ?

L’observateur que je suis allait d’étonnement en étonnement. J’ai aimé cette chorale mixte où hommes et femmes berbères « d’un certain âge » joignaient leurs cordes vocales et leur joie à celles des plus jeunes pour nous rappeler les chants de nos mères et des nos grands-mères en passant par ceux du grand maître Chérif Kheddam.

Et toutes ces femmes kabyles aux youyous qui fusent – qui me rappellent ma mère et mes sœurs – aux robes et aux foulards kabyles flamboyants ? Quelles  voix sublimes douces et mélodieuses ! Quelle maîtrise du chant et de la danse ! Quelle décence et quelle fierté !

Ô combien j’aime les miens ! Ô combien ils me remplissent de bien-être, quand ils me surprennent par leur gentillesse, leurs rires francs qui portent au loin ; leurs paroles respectueuses, leurs savoirs en tout genre, leur intelligence et surtout leur modestie !    

Et ce chef d’orchestre au visage rayonnant qui, par la magie de sa maîtrise du chant et de la musique, a fait chanter et danser toute l’assistance, où chacun pouvait donner de la voix comme jamais peut-être, il n’avait eu l’occasion de le faire.

Je n’étais probablement pas le seul à attendre que les femmes et les jeunes filles kabyles se mettent à danser sous les youyous de leurs aînées. Je n’ai pas pu m’empêcher, l’espace d’un instant, de me voir transporter loin là-bas – vers cette Kabylie et cette terre berbère – qui m’a vu naître. Et quand je m’étais confié à ma voisine la plus immédiate (Khokha), elle me répondit en riant : « C’est étrange, je ressent justement la même chose ; le même bonheur de partager ces instants précieux avec les nôtres ! »

Ma grand-mère avait l’habitude de dire que lorsque les Kabyles faisaient quelque chose, c’est toujours avec cette idée première de chercher le meilleur d’eux-mêmes : la lumière bienfaisante qui brille en chacun d’eux. Ils sont conscients de communier. De cette communion qui prépare un avenir meilleur pour notre langue et notre culture. De cette communion qui fait de chaque jour qui passe une sorte de tissage entre les Berbères de France et d’ailleurs.

C’est sans doute cette lumière – qui signifie en kabyle « savoir », « respect », « démocratie », « amour », « sagesse » et « liberté » – qui continue encore de briller en moi depuis que j’ai quitté « cette maison berbère » qui a permis à plusieurs centaines des miens de se rencontrer, d’échanger, de chanter, de danser et de parler de l’avenir de leur langue comme si, tout semblait enfin, à porter de mains (de demain).

Pendant que je discutais avec Mustapha SAADI – qui me sert fraternellement de chauffeur à chaque fois que mon état de santé ne me permet pas d’utiliser mon véhicule – je ne pouvais m’empêcher de penser, en paraphrasant le chanteur kabyle Idir, que la maison berbère restera à jamais debout ! Que le peuple berbère restera vivant à jamais !

Le peuple amazighe a ceci de particulier : tout en cultivant le sens de l’honneur, il reste à jamais attaché aux valeurs des lumières que sont la démocratie, le respect de soi et des autres et l’amour du savoir et de la liberté.  

A chaque fois que je participe de près ou de loin à un événement important qui se produit dans la vie des Imazighen, le souvenir de mon père ne manque jamais de surgir. Souvenir qui me fait rappeler ces quelques paroles de lui : « Le destin des berbères est pareille à une lourde poutre : pour pouvoir la porter, il faut sans cesse la tailler pour la rendre plus légère ».

En quittant mon ami Mustapha SAADI, je me sentais tout à coup plus confiant, plus serein, plus heureux, plus léger.

Paris, le 18 juin 2011 – 18 heures.

Centre culturel franco-berbère
37 boulevard Paul Vaillant Couturier – 93700 Drancy

[1] Un référendum aura lieu le 1er juillet 2011.

Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Agdud un roi

Cette histoire est de mon père… je me suis permis de la modifier un peu… car il s’est passé beaucoup de choses depuis que son soleil s’était définitivement couché.

Un pays, un roi et un peuple

Tamurt, agellid d yiwen wegdud

Agellid n yiwen wegdud ur neggwi isem

« Tout peuple oppressé secrète en lui la tyrannie qu’il subit »

Agdud yettwarzen d netta i’gheggan ssnasel !

Agdud yettili seddaw ugellid yuklal !

« Il était une fois deux amis de longues dates que seule l’amitié rassemblait. L’un était droit et honnête, l’autre était fourbe et malhonnête. Les gens ne manquaient pas de s’étonner qu’une amitié ait pu lier des hommes aussi différents. L’un s’habillait simplement et ne vivait que dans le respect ; l’autre portait des habits recherchés qu’il se payait grâce aux différents vols et larcins qu’il commettait. Ils décidèrent d’un commun accord de partir en voyage afin de découvrir d’autres pays. Un jour, ils arrivèrent dans un pays en effervescence qui venait de perdre son roi. Tous les habitants étaient rassemblés devant l’entrée de la cité et attendaient la venue de quelque étranger dont ils allaient faire leur nouveau souverain. Quand ils virent  les deux amis s’approcher, tous les regards se portèrent sur celui dont les habits étaient si beaux ! Alors sans plus attendre,  les gens du pays lâchèrent des colombes qui allèrent se poser sur les épaules de l’homme qu’ils avaient ainsi choisi. « Voleur il était, roi il est devenu ! » Criait le troubadour. On le fit taire et on le jeta en prison. Le compagnon de l’homme qui devint roi, décida de continuer sa route. Bien des années passèrent et après maintes pérégrinations, il finit par se dire : « Tiens, je retourne dans mon pays. Je profiterai du retour par rendre visite à mon ami qui est devenu roi… »

En entrant dans les limites de la contrée, il constata que les gens étaient tristes. Ils se regardaient à peine ; chacun bousculant l’autre avec sa charrette ou son chariot pour passer le premier ! Ceux qui étaient à cheval et à dos de mulets ne se gênaient pas pour bousculer ceux qui étaient à dos d’ânes ou à pied. Et tant pis aussi pour ceux dont les charrettes étaient petites, vieilles et vétustes !

Un homme qui semblait avoir perdu la raison regardait tout cela avec un air amusé et il criait à gorge déployée ! « La loi du plus fort s’installe dans les chemins et les routes. Pensez-vous que les plus forts font attention aux personnes âgées ? Que non ! Elles sont bousculées, insultées quand elles ne sont pas tout simplement dépouillées du  peu de biens ou d’argent qu’elles ont sur elles ! Pensez-vous que les femmes sont respectées comme avant ? Que non ! Elles  sont bridées comme des mules et sont maltraitées et subissent les violences et les injures ainsi que les vols de la part de jeunes voyous sans que personne n’intervienne ! La police ? Criait-il. La police fait la même chose : sitôt un voleur ou un voyou arrêté, il est libéré ! Parfois, Même quand le crime est en train de se commettre sous leurs yeux, les agents de l’ordre n’interviennent pas ! Mais, si des jeunes se levaient contre les injustices et les brimades, ceux-là étaient aussitôt arrêtés, battus, assassinés… Auparavant, ils disparaissaient pour toujours sans que sa famille ait à jamais de ses nouvelles ! »

« Autrefois, disait la vieille femme au voyageur, nous étions en paix et nous vivions dans la quiétude et à l’abri de l’Assemblée des Anciens. Personne n’aurait osé s’attaquer plus faible que lui, à une personne âgée et encore moins à une femme ou un handicapé.  Aujourd’hui, la violence s’abat sur le plus faible, sur la femme seule, sur le vieillard et le handicapé pourvu qu’ils aient quelques figues fraîches sur eux ou dans leur maison. Pour un pot d’huile d’olives ? Pour un bijou ou de l’or,  on vous tue, monsieur ! On entre chez vous, on vous ligote – de la corde dans la bouche, comme  dans les contes, les mauvais contes – on vous menace de révéler où vous avez caché votre argent, vos bijoux  ou votre or, si vous refusez, on vous torture jusqu’à ce que vous révéliez la cachette. Et si vous n’avez rien, on vous tue quand même ! Ne vous aventurez-pas surtout pas la nuit le long des routes si vous êtes à bord d’une belle charrette ! On vous l’enlèvera après vous avoir dépouillé. Et gare à vous si vous osez leur résister, vous serez battu jusqu’à ce que mort  s’ensuive !

Que font tous les jeunes ? Demanda encore notre ami voyageur ? Les jeunes ? Vous croyez que ce sont les jeunes d’autrefois qui allaient sagement au temple apprendre la bonne parole, la sagesse et le respect ? Mon fils, tu n’y es pas du tout ! Dit la vieille femme marquée au visage labouré par l’âge et les affres de la vie. Les jeunes aujourd’hui – sauf quelques discrets – sont détruits par le jeu et les champs de chanvres, de pavots et autres abacas. Chanvre et pavot dont tous les monuments sont remplis ! Ils sont aussi féroces que les voyous adultes ! Ils peuvent tuer père et mère pour quelques pièces d’argent ou d’or : surtout si vous revenez de quelque contrée lointaine et que vous arboriez une tenue qui fait de vous quelqu’un qui rentre au pays avec  quelque pécule et quelque belle charrette ! Vous voulez tout savoir ? Aujourd’hui, notre pays possède trois sortes de jeunes : « Les jeunes de l’indûment acquis » : ceux-là s’adonnent aux vices, à l’alcool et à la drogue et commettent vols avec violence et ne reculent devant rien, même devant d’horribles meurtres. « Les jeunes de l’indûment pensé » : ceux-là s’habillent de façon étrange – comme dans un pays très lointain que vous qui voyagez, connaissez peut-être. On m’a parlé de ce pays qui ne ressemble en rien au nôtre : ni par la langue, ni par les traditions, ni par les croyances. Ces jeunes qui s’habillent bizarrement, ils sentent bizarrement et ils portent des signes distinctifs dans l’étrangeté échappe à la vieille personne que je suis. Nous avons  bien heureusement encore les jeunes de la lumière qui portent en eux la sagesse des ancêtres autochtones. Ils ne sont pas nombreux – car leur bonté de cœur et leur intelligence leur a donné beaucoup d’indulgence pour supporter les autres. Ces jeunes-là pensent à la sauvegarde des valeurs ancestrales. Ils défendent vieilles, handicapés et orphelins. Sans eux, personne ne pourrait plus sortir de chez lui. Vous pouvez les reconnaître facilement : ils portent une lumière sur leur visage et leur sourire est pareil au chant des oiseaux. Mais ils ne sont pas aimés par « Les buissons épineux.» Quand ils sortent pour crier contre l’injustice, ils sont réprimés et massacrés à coups de sabres. Ce sont eux que vous voyez pendus le long des routes. Ils ont osé dire : « Non aux buissons épineux ! Oui aux fleurs des champs secouées par le vent doux et butinées par les abeilles sacrées des ancêtres autochtones ! »

En cours de route, il tombe sur un monsieur d’un certain âge avec une sacoche sous le bras : il comprit que c’était un maître, un enseignant. Il s’approcha de lui et lui dit : «  Je pense que vous êtes un enseignant… j’aimerai savoir comment vont vos élèves. »

L’enseignant, visiblement embêté par la question, finit par lui répondre : « Figurez-vous, monsieur, qu’autrefois nous avions les meilleurs élèves du pays… Aujourd’hui, nous avons les derniers élèves du pays. On n’enseigne plus, monsieur, on fait ce que l’on peut pour ne pas se faire insulter ou agresser physiquement. Vous connaissez les jeunes de maintenant : comme disait un sage qui a disparu il y a bien longtemps : « Beaucoup pissent en l’air car ils ne savent pas que leurs urines leur reviendront sur la figure ! »

Notre voyageur reprend : « Personne ne dit rien de tous malheurs et de toutes ces tribulations ? Que font ceux qui disent représenter le peuple et surtout cette jeunesse ? Ne disent-ils rien ? Ne peuvent-ils pas parcourir le pays et enseigner la bonne parole ; la parole sage, celle qui s’élève à l’unisson et qui met en garde le peuple contre tous ces maux et toute cette ignorance qui tue amour, bonheur et joie de  vivre ! ? » Et la fuite des hommes et des femmes d’honneur vers d’autres contrées prendra peut-être fin. Et ce champ finira peut-être par ne plus être morcelé en "Petit Champ" et "Grand Champ". Car il est si petit ! Et nos voisins qui disposent de leurs terres (et des nôtres !) ne parlent – eux – que d’un "Champ uni appelé Oumma". Les maux comme les champs sont cultivés par les mots !

L’enseignant : « La bonne parole !? On voit bien que vous venez de loin et que vous n’êtes pas d’ici ! « Nos Hauts-Parleurs ne parlent que pour eux ou pour faire dire au « Grande-Buisson- Epineux », que nous vivons en DEMOSTASIE. Chaque Haut-Parleur dit qu’il est le meilleur et que c’est l’autre qui a tort… pendant ce temps, vous voyez un pays qui s’écroule et un peuple sans espoir… Seuls "Les Hauts-Perroquets des monuments" se font entendre pour la grande joie de notre GRAND-BUISSON-EPINEUX ! Enfin, termina l’enseignant désabusé, il faut bien vivre et nous essayons de vivre d’une vie qui n’est pas loin de la mort comme tous ces « Grands Tableurs des tavernes » qui refont le monde : un monde où pousse le terreau de l’inconscience et de la bêtise. »

Notre voyageur n’en finit pas d’être étonné et de se soucier pour ce pays plus riche que jamais et dont le peuple – les gens, surtout les femmes, qui aspirent encore à un peu de lumière, car il y’en a… et bien plus que l’on pense de ces petites gens et de toutes ces femmes qui font encore attention à l’arbre qui fleurit et à la fleur qui bourgeonne pour que l’abeille continue de produire son miel précieux qui guérit de tant de maux, même de celui de la perte de la langue des ancêtres, une langue coupée parce qu’elle disait : « Un peuple ne sort de sa religiosité obscure et intolérante qu’à travers la culture et la sagesse que porte la langue des Anciens.»

Mais ose dire encore notre voyageur au sortir de ses pensées : « Et ce pays ? N’est-il pas « Le pays des Hommes-debout !? » Une femme qui passait par-là ; une femme normalement vêtue – un peu il a toujours vu sa grand-mère, sa mère, ses sœurs, ses tantes, ses nièces, ses cousines et, avant aussi, toutes les femmes de ce pays – lui répondre d’une voix lasse et triste… si triste à en mourir !

« Maintenant, mon frère, vous êtes au pays des Hommes-couchés. Ils n’osent plus se lever, sinon pour aller au café, pour d’autres pour écouter les Grands-perroquets, et pour d’autres encore pour applaudir "Les Hauts-parleurs". »

Voilà tout ce que notre ami voyageur qui revenait de loin apprenait des petites gens et cette vieille qui voyait sa vie se terminait par des jours sombres et inquiétants. Il n’en revenait pas de ce qu’il entendait ici et là à mesure qu’il cheminait vers la ville où son ami avait son palais. En cours de route, il ne manqua pas d’être lui-même apostrophé avec véhémence par des gens douteux qui portaient des tenues d’un goût pathétique : « Nous sommes des agents du GRAND-BUISSON-EPINEUX, lui disent-ils, de quel pays êtes-vous et que venez-vous faire ici ? » Notre voyageur devait à chaque fois décliner son identité. Il n’était laissé tranquille qu’une fois que les agents des buissons épineux apprennent qu’il était lié à leur « GRAND-BUISSON-EPINEUX ».

Chemin faisant, quelques jours après, quand il s’approchait de la cité, il voyait des pendus accrochés aux arbres. Tant de jeunes pendus, il avait du mal à croire ses yeux ! Ce sont donc tous des jeunes qui cherchaient la lumière qui se sont tués ainsi ? Mais comment ont-ils pu avoir le courage de renoncer à la vie ? Leur vie était-elle vraiment une vie ou un enfer dont ils voulaient se délivrer devant l’indifférence des adultes et du GRAND-BUISSON-EPINEUX ! Leur mort était une délivrance : d’une nuit noire, ils plongeaient tout à coup dans le monde de l’indifférence, où la souffrance n’a jamais osé pénétrer. Il rêvait d’un monde meilleur, d’un monde des lumières ; mais de cauchemars en cauchemars, ils n’ont plus voulu se réveiller : car à chaque réveil le cauchemar devenait encore plus effroyable et plus insoutenable ! Oh ! Ils ne réveillaient pas d’impossible tous ces jeunes garçons et toutes ces jeunes filles ! Que non ! Leur rêve était tout simple, comme celui de tous les enfants du monde : se tenir simplement la main et voir le soleil se coucher à l’horizon après une journée d’automne qui n’a pas quitté le printemps. Car pour les jeunes, cela devrait être tous les jours le printemps ! Leur rêve était simple : ils ne demandaient qu’un peu de lumière dans leurs cœurs et dans leurs âmes !

Il le sut en regardant leur visage sans vie mais que la lumière n’avait toujours pas quitté. Certains étaient trop jeunes, ils sortaient de l’enfance. Des larmes coulaient de ses yeux, pendant que son regard se posa sur quelques-uns uns d’entre eux : des enfants, de tous jeunes enfants ! Des filles et des garçons qui ne voulaient que vivre dans la joie et le rêve de se tenir la main en marchant librement par les routes les chemins… infestés par les grandes charrettes de petits rentiers imbéciles et véhéments.

Sur la pancarte, que l’un d’eux avait accroché sur lui avant d’aller dans ce monde – où la souffrance n’a plus le droit d’y entrer – sinon par le cœur des parents et des amis qui sont restés – « Ainsi meurent les jeunes dans un pays pathétique gouverné par la bêtise et l’ignorance. »

Un vieil homme  s’approcha et lui dit : «  Vous devez être un étranger pour pleurer ainsi. Car ici, plus personne ne pleure les autres. Chacun ne s’occupe de sa propre personne. Nous vivons dans un pays pathétique où règne un "BUISSON-EPINEUX à mille têtes"! »

« Un roi à mille têtes ? » S’exclama notre voyageur.  « Oui, répondit, le vieil homme, beaucoup de têtes qui tuent nos valeurs, nos traditions et notre peuple à petit feu… Voyez toutes ces tours qui auraient servi à construire le bonheur et la joie de nos enfants !

« Que sont devenus tous vos sages ? «  Demanda encore notre voyageur. Le vieil homme répondit : « Beaucoup sont morts… beaucoup sont en train de mourir. Quant aux autres, ils s’occupent d’eux-mêmes et ne s’occupent plus du bien de la cité… Ils restent quelques-uns uns qui nous parlent de « Comitys » ou Komcity », je ne sais plus, mon fils ; car nous, nous disions autre chose : vous savez dans cette langue des Anciens dont les mots sont doux et protecteurs des veuves, des orphelins et des femmes seules. »

Notre voyageur osa encore demander alors que le vieil homme baissa déjà la tête et continua tristement son chemin en maugréant : « Je me souviens de Mohand Amokrane Ou-Flane qui disait : « Une cité qui ne protège pas les siens et une cité qui s’écroule dans le fumier ». : « Et tous les autres alors ? »

« Les autres ! S’exclama le vieil homme, avant de continuer : « Vous les avez vus sur leurs charrettes ! Si vous n’avez pas un cheval ou un mulet robuste, ils vous bousculent ; et si vous ne vous mettez par de côté, ils vous écrasent ! Avec des « conducteurs de charrettes pareils », « Le buisson épineux à mille têtes » sait qu’il peut compter sur eux pour continuer à régner en toute quiétude… C’est pour cela qu’il y a de plus en plus de charrettes sur les chemins… Tant que les conducteurs de charrettes se comporteront ainsi, « Le buisson épineux à mille têtes sait qu’il peut régner tranquille ! C’est sur « Les-conducteurs-de-charrettes » et « Les jeunes-de l’indûment-acquis » ainsi que  « Les jeunes-de -’indûment-pensé » que « Le buisson épineux à mille têtes" compte pour gouverner le pays dans l’ignorance et la violence. »

Notre voyageur continua sa route songeur et inquiet. Comment des « conducteurs de charrettes » peuvent-ils ainsi donner toute l’assurance aux « GRAND-BUISSON-EPINEUX » de faire ce qu’il veut de son peuple ? Il avait du mal à réaliser que l’on pouvait semer autant de violence et d’ignorance rien qu’en multipliant les charrettes sur les routes !

Quelques jours après, il finit par atteindre la ville où son compagnon de voyage avait son palais. Il voulut d’abord visiter la ville – la capitale du royaume – avant de se diriger vers le grand palais. Des charrettes partout ! Des conducteurs de charrettes, féroces et criant de plus en plus fort ! Les routes étaient étrangement sales : des ordures partout. On aurait dit que « Le GRAND-BUISSON-EPINEUX » faisait exprès de multiplier charrettes et ordures ! Et oui, il finit par comprendre que pour instaurer la violence, la bêtise et l’ignorance, il fallait trois choses essentielles : des charrettes, du chanvre, des ordures et des monuments ! Et puis, beaucoup beaucoup d’argent ! Car les Grands Argentiers construisent les monuments et les temps pour se garantir une place au paradis ! Ne riez pas ! Ceci est la vérité vraie de la vérité !  Sortie d’où ? Ah ! C’est une autre histoire que seule notre ami voyageur a fini par apprendre et qu’il n’ose pas encore raconter !

Il a juste compris ceci : Dans un pays où sévit la violence et l’ignorance, la liberté de chacun tue la liberté de tous !

Pendant ce temps, le vieil homme, que notre voyageur avait dérangé, continue de parler, d’expliquer à ce nouveau-venu qui comprend tout mais qui se pose quand-même des questions ! Toujours des questions alors qu’il suffisait de regarder autour de soi, d’écouter pour comprendre la ruine d’un pays et la détresse de tout un peuple !

« Vous comprenez maintenant comment ceux qui possédaient des charrettes se sentaient libres, car toutes les routes étaient à eux ! Ceux qui jetaient les ordures étaient libres, car tous les environnements étaient à eux ; ceux qui fréquentaient les monuments et les temps étaient plus libres encore :  car tout leur appartenait : les chemins, les routes, l’environnement et même le ciel ! Seuls eux pouvaient voler comme volent les oiseaux (et les voleurs !) Car leurs paroles n’ont pas de prix ! »

Notre ami voyageur continua sa route embrumée par ses pensées sombres et inquiétantes.

Soudain, comme s’il revenait d’un mauvais songe, une jeune fille apparut au coin de la rue : les cheveux au vent, la jupe courte, les genoux bronzés et mielleux ; et un joli sac sur les épaules… dénudées ! Comment !?

Il n’en croyait pas ses yeux ! Que faire ? L’arrêter et lui poser la question qui lui brûlait les lèvres ? « Tant pis ! Se dit-il, j’y vais ! »

« Bonjour mademoiselle ! » La salua-t-il timidement. Elle le regarda franchement dans les yeux et lui répondit : « Bonjour monsieur ! Que puis-je faire pour vous ? »

« Je veux juste que vous me rassuriez en répondant à une question. »

« Je vous écoute, monsieur », lui dit-elle, dans un large sourire.

« Je ne vois que « Buissons épineux » et « Nuages sombres », j’ai du mal à croire que vous arriviez à vous balader si librement entre eux en toute quiétude, alors que les nuages menacent et que le tonnerre gronde… Tant d’orages et tant de tempêtes sous un ciel si sombre, si noir… Tous ces jeunes pendus ; tous ces conducteurs de charrettes inconscients et insultants qui vont tous dans le même sens alors qu’il manque un sens essentiel : « LE SENS CIVIQUE »… Toutes ces femmes qui vont en silence comme l’on va aux enterrements !?  N’avez-vous pas peur, jeune fille !!??

La jeune fille lui répondit : « La liberté, monsieur, ne saurait être cachée ni pas le ciel sombre et noir ; elle ne pourra être écorchée ni par « les buissons épineux », ni mouillée par « les orages sombres, violents et menaçants et encore moins par des charrettes de quelques pauvres ignares ». La liberté sort quand elle veut, comme elle veut et où elle veut ! C’est au moment où « Les buissons épineux » grands et petits, intimidants et baignant dans l’ignorance, croient qu’ils l’ont tuée qu’elle renaît de plus belle : c’est dans les récits des Anciens ! Quant aux conducteurs de charrettes qui rendent les routes tels des chemins épineux et les orduriers qui rendent l’environnement immonde et irrespirable, ils ne durent que l’espace qu’un arbre se met à avoir des racines. Je suis les racines de la liberté. Et cet arbre, monsieur, cet arbre aux racines de la liberté, on aura beau le couper, il repoussera encore et encore ! Il protègera à jamais la terre des autochtones, des ancêtres. »

Notre voyageur osa encore une question ; il est vrai qu’elle semblait tellement pressée. « Elle doit courir vers quelque amoureux », pensa notre ami en souriant. Non loin de là, il vit la mer… Une barque sur la berge et un jeune homme… Il sut que ces deux-là avaient décidé non pas de se pendre mais d’aller chercher leur liberté au loin… Savent-ils seulement les dangers de la mer ? Mais quel danger peut dépasser ce qu’ils vivent dans ce  pays ? Mourir libres est une grâce pour ceux qui vivent enchaînés !

Notre voyageur n’eut pas le temps de revenir de sa surprise que la jeune fille disparut à l’autre coin de la rue. Il courait vers son compagnon qui l’attendait sur la plage. Elle courait en chantant : « Liberté et l’amour ! Liberté et l’amour ! Liberté et l’amour ! »

Il savait bien qu’elle ne l’entendait plus, mais notre ami voyageur cria de toutes ses forces : « La liberté et l’amour, oui ! Mais quand et comment ? »

Il entendit alors une autre voix sourde et grave mais empreinte de sérénité et de jeunesse derrière lui qui lui dit : « La liberté, mon fils, quand ce les gens de ce pays respecteront la terre. Quand les gens de ce pays planteront les arbres, sèmeront le blé et l’orge ; cultiveront les fleurs, prendront soin des sources, des rivières et des fleuves. Quand ils écouteront enfin chanter les oiseaux… Alors seulement le respect et la tolérance seront entre eux… Alors seulement chacun pensera à dire les mots justes, les mots de sucre et de miel qui pansent les blessures. Et l’autre deviendra précieux et le bien public deviendra aussi précieux que le printemps (tafsut) qui remplit de sa douceur cette terre qui souffre bien plus des méfaits et de l’ignorance de son peuple que des dards de la canicule !

Peu de temps après, il arriva au palais. Il finit par être introduit auprès de son ami, de longue date et de longue route, devenu « Grand Buisson Epineux ». Une fois en face à lui, il ne put manquer de lui faire les reproches qui lui démangeaient l’esprit, la raison et la tête : « Ce pays est devenu pathétique et vit une véritable tragédie ! Le peuple est malheureux ! Les petites gens souffrent ! L’école est délaissée ! Les routes sont devenues de véritables champs de bataille ! Plus personne n’est à l’abri d’exactions de toutes sortes, même les personnes âgées, les femmes, les enfants et les handicapés ! Et puis, tous ces jeunes qui se pendent n’importe comment…Tous ces jeunes qui ne rêvent que prendre la mer… Tous ces jeunes qui ne rêvent plus et qui veulent rêver… Leur rêve est une chimère et ils parlent à sa recherche… car tu n’as pas su le leur donner ; tu n’as pas su les protéger et leur donner la joie, l’amour et le bonheur qu’ils recherchent et qu’ils sont en droit de revendiquer. Tant de barbarie me remplit d’effroi ! Comment peux-tu transformer un si beau pays en contrée délabrée et dévastée et sans âme ? Comment peux-tu traiter un peuple aussi admirable dont la langue et la culture viennent de la nuite des temps ? Un peuple qui a fait de toi son roi !!?? »

Son ancien compagnon devenu « GRAND-BUISSON-EPINEUX » lui répondit en souriant comme si de rien n’était : « Ils n’ont que ce qu’ils méritent ! Si ce peuple était si admirable, comme tu dis,  il t’aurait choisi toi ! Un peuple a toujours le roi qu’il mérite ! »

Le pays se meurt et s’écroule et l’ignorance ensevelie la vie.

Tamurt tenger, tsax s_wadda, tasegla tekka-d i tudert s-ufella !

Publié par : youcefallioui | juin 19, 2011

Contes

Ouchnaq et Mira


Ce conte est inédit.

C’est sans doute une création (à moins qu’elle ne l’ait reçu de sa propre mère ou grand-mère) de mon arrière grand-mère Awicha  G-Ijaâd Ibouziden (village Ibouziden) qui perdit son mari (Idir) dans la bataille de Tiwririne (Ouzellaguen – Vallée de la Soummam) contre l’armée française en 1871. Il n’avait alors que 20 ans et mère Awicha n’avait que 17 ans.

Au grand dam de son clan,  elle n’avait jamais voulu se remarier. Elle fut, entre autre, sage femme et poétesse et avait transmis à ma mère bon nombre de textes oraux inédits : izlan, izran, inzan, timucuha, histoires, sagesses,  contes et mythes… et tellement d’autres choses encore sur cette Kabylie où les grandes dames kabyles savaient montrer aux hommes ce que Taqbaylit veut dire.

Parmi, les textes qu’elle nous a légués, je livre aux lecteurs de mon blog ce conte sur l’amour de deux jeunes qui s’aiment : Ouchnaq et Mira. Qui a dit que l’amour n’existait pas en Kabylie ? Ma mère aimait répéter : « Mère Awicha disait : « Chez nous, même l’ogresse sait ce qu’est la valeur de l’amour !  » »

OUCHNAQ ET MIRA

Que me conte soit beau et fasse grand écho !

Qu’il se déroule comme une tresse de laine !

Que celui qui l’entend à jamais s’en souvienne !

1 – Il était une fois Ouchnaq et Mira qui s’aimaient éperdument. Un jour, une sorcière, jalouse de leur amour, jeta un mauvais sort sur Ouchnaq pour les séparer. Ouchnaq changea du jour au lendemain et s’arrêta d’aimer Mira. Il décida alors de quitter le pays. Il prit des provisions et quitta le village, laissant Mira dans la douleur et les pleurs. Elle arrêta de manger et toute la tristesse du monde se lisait sur son beau visage. Tous les jours, elle pleurait. Elle pleurait tellement que ses larmes finirent par faire mal à la terre.

Un jour qu’elle  continuait encore de pleurer, Mira vit un roseau sortir de terre et lui dire en chantant : « Pourquoi Mira pleure-t-elle ? Pourquoi Mira a-t-elle du chagrin ? » Mira lui répondit : « Ouchnaq, la lumière de mes jours et de ma vie, ne m’aime plus et m’a abandonnée ! De grâce, ô roseau chanteur ! Dis-moi où se trouve mon Ouchnaq bien-aimé ? »

Le roseau chanteur s’éleva dans le ciel et regarda au loin. Il se rabaissa et dit à Mira : « Il est devant la forêt et s’apprête à la traverser ! » Mira lui dit : « De grâce ô roseau chanteur ! Chante fort pour que la forêt t’entende ! Dis-lui d’empêcher mon Ouchnaq de passer ! » Le roseau chanteur s’éleva dans les airs et chanta fort pour que la forêt l’entende : « Ô forêt de mes racines, ne laisse pas mon Ouchnaq, la lumière de mes jours et de ma vie, me quitter ! »

La forêt se fit si dense et si inextricable qu’Ouchnaq ne put y entrer et la traverser. Il campa à la lisière de la forêt et chanta toute la nuit : «  Ô forêt aux doux fruits, laisse-moi passer ! De Mira, je n’aime plus ! » Ouchnaq chanta ainsi jusqu’au lever du jour. Quand les rayons du soleil atteignirent la forêt, les arbres se séparèrent et laissèrent passer Ouchnaq.

2 – L’attente fut longue comme si les jours étaient gelés ! Un matin, Mira demanda encore : « De grâce ô roseau chanteur ! Dis-moi où se trouve Ouchnaq, la lumière de mes jours et de ma vie ! » Le roseau chanteur s’éleva dans les airs et vit qu’Ouchnaq avait traversé la forêt et qu’il était arrivé devant un fleuve. Il s’abaissa et dit à Mira : « Ton Ouchnaq a passé la forêt et il s’apprête à traverser le fleuve ! »

Mira lui dit : « De grâce, ô roseau chanteur ! Chante fort pour que le fleuve t’entende ! Dis-lui d’empêcher mon Ouchnaq de traverser ! » Le roseau chanteur s’éleva dans les airs et chanta fort pour que le fleuve l’entende : « Ô fleuve de mes racines, ne laisse pas mon Ouchnaq, la lumière des mes jours et de ma vie, me quitter ! » Soudain, le fleuve se gonfla et sortit ses flots et ses torrents. Ouchnaq recula et ne put traverser. Il campa au bord du fleuve et chanta toute la nuit : « Ô fleuve de beurre et de miel, laisse-moi traverser ! De Mira je n’aime  plus ! » Ouchnaq chanta ainsi jusqu’au lever du jour. Quand les rayons du soleil atteignirent le fleuve, les eaux se calmèrent et laissèrent Ouchnaq traverser.

3 – L’attente fut longue comme si les jours étaient gelés ! Un matin, Mira demanda encore : « De grâce ô roseau chanteur ! Dis-moi où se trouve Ouchnaq, la lumière de mes jours et de ma vie ! » Le roseau chanteur s’éleva dans les airs et vit qu’Ouchnaq avait traversé le fleuve et qu’il était arrivé devant une montagne. Il s’abaissa et dit à Mira : « Ton Ouchnaq a traversé le fleuve ; il s’apprête à passer la montagne ! » Mira lui dit encore : « De grâce, ô roseau chanteur ! Dis à la montagne de ne pas laisser passer mon Ouchnaq, la lumière de mes jours et de ma vie ! »

Le roseau chanteur s’éleva dans les airs et chanta fort pour que la montagne l’entende : « Ô montagne de mes racines, ne laisse pas mon Ouchnaq, la lumière des mes jours et de ma vie, me quitter ! » Soudain, la montagne s’éleva jusqu’au ciel et ferma tous les horizons pour empêcher Ouchnaq de passer. Ouchnaq campa au pied de la montagne chanta toute la nuit : « Ô montagne de mes ancêtres, laisse-moi passer ! De Mira je n’aime  plus ! » Ouchnaq chanta ainsi jusqu’au lever du jour. Quand les rayons du soleil atteignirent la montagne, celle-ci s’abaissa et permit à Ouchnaq de passer.

4 – L’attente fut longue comme si les jours étaient gelés ! Un matin, Mira demanda encore : « De grâce ô roseau chanteur ! Dis-moi où se trouve Ouchnaq, la lumière de mes jours et de ma vie ! » Le roseau chanteur s’éleva dans les airs et vit qu’Ouchnaq avait passé la montagne. Il s’abaissa et dit à Mira : « Ton Ouchnaq a passé la montagne et voilà que devant lui une tempête se prépare. Mira lui dit alors : « De grâce, ô roseau chanteur ! Dis au vent doux qui caresse les blés de me ramener mon Ouchnaq, la lumière de mes jours et de ma vie ! »

Le roseau chanteur s’éleva dans les airs et chanta encore plus fort pour que le vent l’entende : « Ô vent doux qui caresse les blés au printemps, ramène-moi mon Ouchnaq, la lumière des mes jours et de ma vie ! »

Alors le vent souffla doucement sur Ouchnaq et lui dit : « Ouchnaq, lumière de Mira, qu’entends-tu ? » Ouchnaq lui répondit : « J’entends une  voix qui me dit : De Mira tu n’aimes plus ! » Le vent souffla encore plus fort et dit : « Ouchnaq, lumière de Mira, qu’entends-tu ? » Ouchnaq lui répondit encore : « J’entends une voix qui me dit : De Mira tu n’aimes plus ! » Le vent souffla alors si fort qu’il emportât Ouchnaq très loin !

5 – L’attente fut longue comme si les jours étaient gelés ! Un matin, Mira demanda encore : « De grâce ô roseau chanteur ! Dis-moi où se trouve Ouchnaq, la lumière de mes jours et de ma vie ! » Le roseau chanteur s’éleva dans les airs et vit qu’Ouchnaq avait été emporté par le vent. Il s’abaissa et dit à Mira : « Ton Ouchnaq a été emporté par le vent qui l’a déposé dans le maquis de l’ogresse ! Mira lui dit alors : « De grâce, ô roseau chanteur ! Dis à grand-mère la douce du pays de la lumière de me ramener mon Ouchnaq, la lumière de mes jours et de ma vie ! »

Le roseau chanteur s’éleva dans les airs et chanta encore plus fort pour que l’ogresse l’entende :

Ô mère-grand la lionne !

Je suis ta fille, aide-moi !

Aucune femme n’est ton égale

De grâce, viens à mon secours !

Je demande ta protection

Pour qu’Ouchnaq me revienne

Il y’a longtemps qu’il m’a quittée

Le vent l’a mené vers toi

Mon cœur se flétrit comme une fleur abandonnée par la sève

Mon seul recours, c’est bien toi, ô grand-mère bien-aimée !

Pour que je retrouve le sourire et l’envie de la vie !

L’ogresse s’approcha d’Ouchnaq et se mit à lui parler. Alors le roseau chanteur s’abaissa et dit encore à Mira : « Entends ! Entends Mira ! La voix douce de mère-grand :

Mira ! Mira, ô ma fille !

Si ton Ouchnaq est vraiment ensorcelé

Je l’enlèverai au vent et je laverai ses esprits

S’il souhaite que je le protège

Qu’il me dise d’abord qu’il t’aime

Je le guiderai de mes yeux

Je te le renverrai comme dans un rêve

A travers ton beau poème

S’il me dit qu’il ne t’aime pas

Par tout ce qui fait que je sois affreuse

Je le dévorerai avec la terre qu’il a foulée de ses pieds !

L’ogresse prit Ouchnaq entre ses mains et lui dit d’une voix si forte que la terre trembla : « Ouchnaq, lumière de Mira, qu’entends-tu ? » En voyant le visage monstrueux et effroyable de l’ogresse, Ouchnaq sursauta, comme s’il venait de quitter un mauvais rêve, et lui répondit : « J’entends ma Mira qui pleure ; j’entends une voix qui me dit, après Mira tu n’aimeras plus ! »

Alors l’ogresse rappela le vent doux qui caresse les blés et lui dit : « Prends-le et rends-le à Mira, ma fille bien-aimée ! » Alors le vent doux s’enroula autour d’Ouchnaq et le ramena entre ciel et terre et le posa doucement devant Mira ! »

Celui qui aime est heureux

Comme l’oiseau qui chante dans les bois

Là où il va, il trouvera son bonheur

D’un buisson épineux, il verra une récolte

Ainsi fut la vie d’Ouchnaq

Sa lumière s’appelait Mira !

Mon conte s’est bien terminé

Enfants et sages l’ont entendu

Arbres et rivières l’ont écouté

Comme le soleil qui se couche

Il est entré sur d’autres terres

Le vent l’emportera vers d’autres maisons

Le vent l’emportera vers ceux qui s’aiment !

Mère Awicha disait :

« Ce qu’il faut à un pays, c’est la liberté de la femme ! »

«  Sans amour, un pays ne connaît pas de fleurs au printemps ! »

«  Le pays où la femme souffre, ses hommes pourrissent en prison ! »

«  Entends ta femme et Dieu t’ouvrira ses portes ! »

«  Aime ta femme  et les tiens, tu entendras l’oiseau te chanter tous les matins ! »

« L’homme qui sait, sait que la femme sait. »

« Une maison où les enfants rit : c’est l’homme et la femme qui se tiennent par la main. »

« L’homme qui aime voit mieux que les autres : sa femme éclaire son chemin. »

Is ilaqen i tmurt : d llwi n tmettut !

Anda nterrent tlawin, lehbus ççuren d-irgazen !

Publié par : youcefallioui | mars 5, 2011

Du racisme en France ou toutes les larmes de la terre…


L’hospitalité et la générosité fascistes.

Cette histoire s’était passée à Marseille. Elle m’a été racontée par un réfugié Afghan qui venait d’arriver en France.  J’ai oublié de signaler qu’il avait fait ses études au Lycée français de Kaboule sur les bancs duquel il avait appris les valeurs de la république française, terre d’asile par excellence : "Liberté, Egalité, Fraternité".  

Il me disait avec amertume :" J’étais loin de me douter que toutes ses valeurs et cette belle devise se résumeraient un jour en " Seulement ta carte d’identité !"

Voici son témoignage :

"Cela faisait trois jours que je n’avais pas mangé. Je cherchais donc un endroit où l’on pourrait me donner quelque chose à manger. Je tournais autour des restaurants près de la Canebière à Marseille. Un restaurateur –  parmi ceux qui remarquèrent mes allées et venues – m’invita à entrer et à m’asseoir en me disant qu’il allait m’apporter une assiette.

Quelques minutes après, il revint avec une assiette pleine d’un mélange de soupe indéfinissable et de pâtes. L’assiette sentait bizarrement… mais j’avais trop faim. Je me suis mis à manger ce mélange qui sentait le vinaigre, l’alcool et quelque chose d’autre que je n’arrivai pas à définir…

Quand j’eus fini…  J’ai pris le chemin de la sortie en remerciant… Quand je suis passé devant le comptoir, l’un des patrons dit à celui qui m’avait servi : "Tu as bien pissé dedans ?" L’autre éclata de rire en disant :" J’ai fait mieux !"

Je jette un regard derrière le comptoir… Sur le mur, il y avait de collé… le drapeau du Front National !

Aussitôt dans la rue, je me suis mis à vomir si fort que je sentais mes boyaux venir avec toutes les saloperies que je venais d’ingurgiter ! Depuis, j’ai toujours eu des problèmes d’estomac… mais surtout des problèmes de coeur : j’ai été profondément blessé par cette charité immonde et raciste…  Jamais je n’aurai cru des êtres humains capables d’offrir à quelqu’un qui a faim une assiette de pâtes assaisonnée avec de la pisse et de la merde !

Je me suis mis dans un coin et j’ai pleuré toutes les larmes de la terre !"

Publié par : youcefallioui | janvier 28, 2011

Tafsut-nni…

Pensée des anciens Kabyles :

"Kra g-gwin iknan i ddel, Rebbi irennu-yas asadel !"

"Celui qui s’incline devant l’oppression, Dieu

l’oppresse davantage encore !"

Asadel : muselière/bâtonnet que l’on met au travers de la bouche d’un chevreau pour l’empêcher de téter".

Tafsut-nni…

Tafsut tuγal d ccetwa

Macci akka ay nenwa

A Rebbi Sle-d a-k hkuγ

Arrac teggwi-ten zzedwa

Af tizi n lqahwa

Tasa n yemma-tsen tluγ.

Tamurt deg’damen teswa

Wissen ma terwa

Imettawen ugaren legrur

Idamen-nsen d tenwa

Ejjan-aγ nekwa

Achal yemmuten d-aqrur.

Achal ceccen di sniwa

Ajjaddarmi yeqwa

Llan wid isen llin taggurt

Mi hesben ufan swa-swa

Wa ysenned γer wa

Netlen deg’wakal n tmurt.

Nedheγ ar sidi Balwa

D-Iâassasen n tliwa

Aγ mmlen anda-tt tifrat

Amek ara nettu tarwa

Yeγlin am lehwa

Errsas ar tegnaw yekkat.

Nwiγ macci d-aya ay neswa

Gzemnaγ amzun t-tiriwa

Laâyad g-warrac mazal-it

Eγlin amzun t-tisedhwa

Mmelt-iyi anda-tt ddwa

N Weqbayli yettun Taqbaylit ?

Ebnan ljjamaâ yeswa

Arrac netlen wa zdat-wa

Anwi-ten id yettmektin

A Rebbi s-yessek nenwa

Sdderm-it s lqewwa

Iγsan ad ffγen si tmedlin !

Publié par : youcefallioui | janvier 21, 2011

Photos – tous droits réservés

Le monde est vaste

 

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