Publié par : youcefallioui | mars 18, 2022

Akbou – La prison, entre la torture et l’apartheid

LA GUERRE D’ALGERIE ? NE CROYEZ PAS !

Ma mère, Tawes Ouchivane : « J’ai gardé d’Akbou comme une amertume qui me glaçait le sang… Je n’ai plus jamais aimé cette ville où l’on torturait nos maris et nos enfants jusqu’à les laisser pour morts ! » (Seg Weqbu, teqqim-ed Yur-i terzig i-yi gersen idamen… Wergin hemlen tamdint-nni anda ttmariten Irumyebn irgazen nneY d warraw nneY alma ggwden i lmut !).

« Chacun de nous a son histoire ; Et dans notre cœur à l’affût, le va-et-vient de la mémoire ouvre et déchire ce qu’il fût » (« Nul ne guérit de son enfance », Jean Ferrat, 1990)

Nous ne pouvions voir mon père… Il a été torturé la veille…

Un harki fraternel et compatissant ne voulait pas que nous, enfants, le voyions dans cet état…

C’était au mois d’avril 1959, j’avais presque 9 ans quand je découvris pour la première fois la ville d’Akbou, Mon frère Mohand Rachid, alors âgé de 12 ans, et moi avions accompagné ma mère pour rendre visite à mon père en prison. Il fut déjà arrêté et torturé plusieurs fois ! Nous prîmes le car pour faire la route vers Akbou, à 12 km d’Ighzer Amokrane. La distance était pourtant minime ; mais, nous quittions l’enfer vers une ville plus tranquille. Car, comme toutes les villes habitées par les Européens, les Algériens qui y habitaient bénéficiaient de la tranquillité que l’armée française accordait « aux Français d’Algérie ». La prison était sur les hauteurs d’Akbou. Nous nous y rendions avec beaucoup d’appréhension ; un nœud dans la gorge et un autre dans l’estomac ; notre cœur battant très fort et nos jambes étaient si lourdes. Des policiers habillés de bleu nous regardaient d’un air étranger : manifestement, nous étions fort différents des habitants de la ville. Ma mère avec sa robe kabyle qui ressemblait à un chiffon et nous, mon frère Mohand Rachid et moi, avec nos guenilles.

Enfin, nous fûmes devant le corridor. Un harki bienveillant et compatissant nous fit savoir que nous ne pouvions le voir : mon père ne s’était pas encore remis des tortures qu’on lui avait fait subir… La mort dans l’âme, nous quittâmes la prison pour redescendre en ville. La douleur était si forte que nous étions incapables de pleurer…  Nous étions perdus… Pour nous remettre quelque peu de nos émotions, nous nous assîmes sur un banc public.

Et pour en rajouter à notre malheur, une Française, une grosse blonde, qui habitait alors l’une des belles maisons qui donnaient sur la place d’Akbou, en face de la place de la mairie, ne devait pas supporter nos guenilles ! Elle sortit de chez elle en vociférant dans une langue que nous nous ne comprenions toujours pas. Elle agitait un balai en nous menaçant ! Nous avions bien compris que nous n’avions pas le droit de nous asseoir sur le banc public ! Nous étions des étrangers sur la terre de nos ancêtres !

Non loin, un policier regardait la scène en ricanant d’un air goguenard ! Manifestement, il prenait plaisir à la scène ! Nous quittâmes la place précipitamment de peur de recevoir des coups et de terminer au poste de police ! Sous un soleil de plomb, nous reprîmes en sens inverse les douze kilomètres qui nous séparaient de la maison (Ighzer Amokrane). Notre souffrance et notre tristesse étaient telles que nous ne sentions ni la fatigue, ni la douleur de nos pieds ; car nous étions pieds nus. Je pensais juste aux tortures que mon père avait dû subir pour que l’aimable harki en service ait conseillé à ma mère de nous éviter de le voir.

Vous avez dit tortures ? Chuuut !!!

Au cours de ce chemin de retour qui n’en finissait pas, la voix feutrée de mon père venait à moi… Quand il racontait déjà comment il avait pu tenir contre la torture que les soldats lui avaient déjà infligées. Il ne tenait debout que grâce à un sarcophage que le docteur Ali Ouadjhane lui avait fabriqué pour lui tenir le haut du corps qui s’affaissait dès qu’il l’enlevait… Il était grand… Il avait rapetissé !

J’ai repensé à lui… et les larmes coulaient tout seules sur mon visage et ma poitrine.

Six mois auparavant… Un soir, je l’entendais parler doucement à ma mère. Il chuchotait pour éviter que nous l’entendions : « C’est ton visage et celui de nos enfants qui me permettaient de résister aux tortures. Je crois que je tenais grâce à mon corps et non pas à ma tête. Dans ces cas-là, ce n’est pas la volonté qui me permettait de tenir ; mais, mon corps qui avait subi tant d’autres tortures… Je pensais à toi, aux enfants et j’avais vos yeux qui pleuraient en moi. C’est pour vos yeux que j’ai toujours résisté. Je criai ! Je mentais ! Tout en voulant mourir pour oublier ma douleur ; cette douleur qui paralyse le cerveau. Mais, ce sentiment de dignité que j’avais reçu des miens m’aidait aussi à tenir contre la torture. Je n’éprouvais pas de haine pour mes tortionnaires ; cette absence de haine m’aidait davantage encore. Seuls vos visages et vos yeux me soutenaient aussi à passer les jours et les nuits ; à supporter aussi les cris des autres prisonniers qui me déchiraient les oreilles. Je pensais à vous, rien qu’à toi et les enfants… Avant de plonger au loin dans mon enfance… Quand mon père me prenait sur ses genoux ».

Publié par : youcefallioui | mars 16, 2022

LA GUERRE D’ALGERIE ? Ne croyez pas !

Le jour où j’ai détesté mon père…

En descendant le versant nord du Djurdjura, mon père me dit : « Nous sommes sur les terres des Confédérations d’en-Bas[1] » (AqlaY deg’wakal n’At Wadda !)

J’étais un enfant qui voulait vivre dans un monde où, pour paraphraser Pablo Neruda, « les hommes seraient seulement humains » ; sans autre titre que celui où personne ni aucune puissance ne pouvait se permettre de nous envoyer son armée pour détruire les villages et les maisons où nous sommes nés.

Le lendemain matin, très tôt, nous prîmes la route des At Yahia vers « Le col de l’ogresse[2] » (Ighil n Teryel), vers ceux que mon père et les Anciens appelaient « Ceux-d-en-Bas » (At Wadda) ; car nous devions descendre le Djurdjura pour entrer sur « leurs terres ». Nous marchâmes pendant de longues heures. Quand nous entrâmes dans le village, il devait être midi. Soudain, des enfants dévalaient les ruelles du grand village – c’était plutôt une belle ville – en s’interpellant en kabyle ! Ils venaient de sortir de l’école ! Ce fut comme si je venais de recevoir un coup de poignard au ventre ! Je ne comprenais plus rien ! J’eus juste le réflexe de demander à mon père : « Père, dans quel pays sommes-nous, ici ? » Mon père comprit aussitôt ce qui se tramait dans ma tête…

Il répondit laconiquement et gêné : « Aux At Wadda, mon fils ! Aux At Wadda !« 

Nous étions donc toujours en Kabylie, à 10 kilomètres à peine de notre village… Mon père n’osait plus me regarder… Il avait compris… Il avait compris et « lu » toutes les questions qui affluaient dans ma lucidité d’enfant. Ces questions qui m’envahissaient, qui m’assaillaient et s’entrechoquaient dans ma tête ! Nous étions à une encablure de « nos terres » et voilà que d’autres Kabyles vivaient en paix… Où des enfants, de mon âge et plus jeunes sortaient de l’école en s’interpellant joyeusement !

Mon pauvre père n’osait pas me regarder, comme s’il se sentait coupable de ce qui nous arrivait ! Ce jour-là, tout avait basculé encore sans que je comprenne le drame qui se jouait dans l’autre côté du Djurdjura, notre Djurdjura, celui que nous appelions « Djurdjura de la Soummam« .

J’étais perdu dans de sombres pensées. Je ne devais pas être le seul à ressentir ce sentiment. En dehors de notre Arch, les Awzellaguen, les gens agissaient et vivaient comme s’il n’y avait pas la guerre ; pendant que nous, nous étions expulsés de nos villages et de nos maisons qui allaient être détruites ! C’était la première fois que je ressentais ce sentiment d’hostilité incompréhensible envers mon père ! J’avais tout simplement une forte envie de lui taper dessus ! L’enfant que j’étais lui reprochait de n’avoir pas pu mieux nous protéger ! Comment comprendre ? Alors que nous allions tout perdre ; juste à côté de chez nous, d’autres Kabyles continuaient de vivre dans la paix et le bonheur… Un pays où même les enfants allaient joyeusement à l’école ; à l’école des mêmes « Roumis » (Irumyen) qui nous réveillaient à coups d’explosions, de coups et d’insultes avant de nous sommer de quitter notre village. et nos maisons… qu’ils allaient détruire  !

Ce fut bien des années après que j’apprendrai la monstrueuse idée de « Bugeaud le boucher » (Beccu, agezzar n tmes), comme l’appelaient nos grands-mères. Ce fut lui qui divisa la Fédération de Kabylie (Tamawya) en « Grande Kabylie » et « Petite Kabylie », après l’insurrection kabyle de la Soummam en 1871.

Nous n’étions plus dans notre Tamawya ; mais, en « Petite Kabylie » ! Pauvres de nous ! Et je compris alors pourquoi mon père disait : « Les Roumis ont très bonne mémoire… ».

Je suis resté plusieurs mois dans mon mutisme, sans adresser la parole à la personne qui m’était la plus chère au monde, mon père. Cet homme qui me prenait dans ses bras dans les moments où j’avais peur. Ce père qui me prenait sur ses genoux pendant les longues veillées autour du foyer, bien avant de connaître ces ogres qui allaient détruire nos maisons et tuer nos frères qui leur résistaient.

Quand ma douce mère « Le Paon Royal » (Tawes) nous emmenait, par la magie de ses mots, vers des cieux plus cléments, où rien de fâcheux ne pouvait arriver aux enfants, sans qu’un miracle ne se produisit pour les libérer de leur peur et effacer leurs larmes ; effacer leur angoisse et leur chagrin. Longtemps après, ma mère m’apprenait que, tout petit, j’inventais un pays ! Une contrée tranquille et sans guerre qui se trouverait sous terre… ». Le malheur au malheur ressemble, l’enfant que j’étais comme sans doute beaucoup d’autres enfants kabyles de mon âge – essayaient d’échapper à l’emprise des ogres...

Je n’ai retrouvé le père que j’aimais de cet amour et de ce respect, dont je n’ai jamais perdu les clés, que le jour où nous sommes allés lui rendre visite en prison… « Les Français ont une très bonne mémoire », disait-il, comme pour me dire de ne jamais rien oublier. Nous voici de nouveau devant la même situation, mais en bien pire : les villages ne seront plus reconstruits. Ceux qui devaient le faire sont presque tous morts. Au fil des jours, c’étaient leurs morts successives qui nous révélait que nous n’allions pas tarder à courir les routes, la route des réfugiés.

Nous revînmes des At Yahia, du « Col de l’ogresse » ou Aïn El-Hammam – « Michelet en Grande Kabylie », comme d’aucuns disent encore ! – épuisés, tristes et sans ressorts ; sinon celui que maintenait en nous une colère profonde contre « les barbares roumis« . Une colère sourde qui grossissait en nous, à mesure que les mois et les années de cette terrible guerre s’allongeaient.

Une colère était salvatrice et salutaire ! Elle me faisait oublier la peur. Je me souviens qu’elle avait atteint son paroxysme le jour où quelqu’un vint apprendre à mon père la mort de « son fils préféré », Dadda Mohand Tahar. Je sentis monter en moi cette colère qui ressemblait à un tremblement de terre et une phrase terrible sortit de ma bouche d’enfant, sans que je sache comment elle était venue : « Quand je serai grand, je tuerai tous les Français ! »

Dans sa sagesse et son courage infinis, mon père me disait doucement :« Ce n’est pas les Français qu’il faut tuer, mon fils ! Mais, la guerre ! »

Je n’avais alors que 8 ans et tout me disait que j’allais prendre les armes à 15 ans. Je me voyais déjà mourir, comme tous les jeunes résistants dont les corps étaient exposés au stade d’Ighzer Amokrane ! Il fallait toute la sagesse de mon père pour que je finisse par comprendre que bon nombre de Français étaient aussi contre cette guerre et ces tueries et que nombreux étaient ceux et celles, parmi eux et elles, qui étaient loin d’approuver les tueries perpétrées par « leur armée » et ce que « leurs soldats » nous faisaient subir !

Sans doute, comme tous ceux et celles qui ont connu la guerre, nous sentions que la saveur et le goût de la vie nous quittaient. Comment laisser détruire la maison où nous étions nés ? Comment laisser détruire un village que nos ancêtres avaient construit et défendu à travers les siècles ? La loi du plus fort et du moindre effort s’imposera-t-elle à jamais en ce bas monde ? Comment expliquer nos yeux secs et ces larmes qui ne venaient plus. Notre âme a séché à cause de cette grande tragédie de notre histoire.

Beaucoup de gens des Awzellaguen fuyaient vers les hauteurs du Djurdjura, pour se cacher dans des grottes. Ils furent vite rattrapés. Certains furent fusillés sur le champ et abandonnés sur place. Quant aux maquisards qui s’étaient cachés dans la grande grotte qui s’appelle « Le rocher de Merzoug » (Azru m-Merzug), ils furent tués par enfumade et gazage. Les civils, femmes et enfants, qui furent capturés avaient les yeux exorbités, le visage et le cou gonflés comme des outres : comme mes cousins et mes frères. Ils tenaient difficilement sur leurs jambes. Toute vigueur leur a été enlevée ! Il était donc facile de les attraper, de les emprisonner, pour ceux qui avaient eu « la chance » de connaître la prison sans avoir rendu l’âme sous la torture. Parmi les brûlés, je regardai sans comprendre le corps de mon oncle Amar étalé là dans son « salon ». Il était brûlé… le visage méconnaissable ; son corps était noir et ses cheveux calcinés… A la place de ses yeux, des cavités qui me remplissaient d’effroi !

Ce fut le dernier signe fulgurant qui nous faisait savoir que nous devions partir, quitter ce beau village en forme de fer de cheval qu’enfants, nous dessinions dans la terre noire et boueuse et sur la neige blanche et flamboyante du Djurdjura !

Ma pauvre tante Ounissa disait : « Nous sommes des étoffes déchirées par les barbelés et emportées par le vent furieux de la guerre ! » Nous quittions notre village. Mais, nos yeux étaient rivés dans le sens inverse de notre marche. « Que deviendront tous ces chiens et ces chats abandonnés ? » Ma mère qui m’entendit m’exclamer à voix haute, me reprit d’une voix que je ne lui connaissais pas : « Pense d’abord à tes frères qui seront seuls et isolés au maquis ! » Je compris alors que les réfugiés devaient toujours gérer certaines priorités, la blessure au cœur et la séparation à jamais d’avec les jours heureux.

Nous quittions cette vaste et belle maison où je suis né dans un silence de mort. Etions-nous encore vivants ? Une grande part de notre être s’en était allée pour toujours. Ne restait qu’une petite partie qui allait se réfugier quelque part ; là où « des âmes fortes » pouvaient nous accueillir sans trop faire peser sur nous le sentiment que nous étions de trop.


[1] Au sens que nos croyances et notre mythologie leur donnaient. Cette désignation ne renvoie pas à une vision hiérarchique ou géographique ; mais, à une notion sociale qui les dépasse : en ce sens que « les nations kabyles du Djurdjura occidental » étaient considérées comme « la souche » (ljedra), sur laquelle reposait toute « la fédération ancestrale, autonomie et laïque de Kabylie » (Tamawya).

[2] Pour me faire oublier ma tristesse, mon père me racontait « Le mythe du col de l’ogresse » (Izri n Tizi n Teryel). Mais, je l’écoutais à peine ; car, dans ma tête d’enfant blessé, l’ogresse était plutôt chez nous et non pas chez les At Wadda. 

[3] « Haut » et « Bas » ne renvoient pas à une quelconque hiérarchie, comme les ethnologues coloniaux ont fait avec l’invention de Bugeaud de deux Kabylies, voire de plusieurs. Dans notre mythologie (cf. supra), les « nations » du « Djurdjura occidental » (Oeroeô Umalu) sont appelées « Ceux de la Souche » (At Wadda d ljedra) ; c’est dire toute l’importance et la considération que les Anciens portaient aux « nations des Igawawen » qui représentaient à leur yeux, « cette souche » (ljedra), qui est près des racines et qui permet à l’arbre d’avoir « des fruits » : l’union avec les autres nations kabyles, du Djurdjura oriental ou de la Soummam jusqu’aux portes d’Alger et de Constantine, au temps ou Bougie (Bgayet) en était la majestueuse capitale : « la Perle de l’Afrique du Nord ».

[4] Pendant les huit ans de guerre, mon père sera arrêté une vingtaine de fois. Il échappera plusieurs fois au peloton d’exécution ! Un harki racontait la troisième fois où mon vaillant père devait être exécuté au stade d’Ighzer Amokrane :

« Au moment où le peloton d’exécution allait tirer, une abeille tournait autour de mon père… Alors que mon père essayait de la chasser de ses mains, en tapant dans tous les sens, l’officier finit par éclater de rire ! Sous les yeux ébahis de mon père, il donna l’ordre aux soldats de baisser les armes et de rentrer dans la caserne. L’officier dit à mon père, médusé : « En Bretagne, le pays d’où je viens, mon grand-père avait de nombreuses ruches… Cette abeille qui tournait autour de vous m’avait rappelé les paroles de mon grand-père : « L’abeille protège celui qui lui inspire confiance ! »

[5] Quand « la nation » (l’arch) des Awzellaguen résista aux généraux Bosquet et Camou.

[6] Ceux-là seront oubliés ! Ils ne seront jamais « reconnus » comme des martyrs de la révolution. Aujourd’hui que leurs proches ne sont plus de ce monde, on a oublié jusqu’à leur identité. « C’est peut-être mieux que de terminer dans des fosses communes » (Dda Mohand Tahar). De l’arch-roi, il ne reste plus qu’une tribu qui fait dos rond aux insultes de certains ahuris : des imbéciles qui crachent en l’air et qui oublient que leur morve leur retombera sur le visage !

Publié par : youcefallioui | mars 14, 2022

LA GUERRE D’ALGERIE ? Ne croyez pas !

LA GUERRE D’ALGERIE ? NE CROYEZ PAS !

Juste « une certaine politique berbère de la France ! »

REFUGIES

Lexis de la langue française : « Réfugié, personne qui a quitté sa maison ou son pays à cause d’une invasion. »

Ma mère, les yeux secs, mais pleurant en dedans : « Jamais je n’aurai cru que des humains seraient capables de tant de tueries et autant de destructions ! Ton père avait travaillé 25 ans au fond des mines françaises pour pouvoir construire notre maison… ». (Weroin bac ad amne$ belli llan imdanen i’gzemren ad n$en akken wad sdermen sennig wakken !)

TAZROUTZ

En quittant notre village, qui allait être détruit, pour celui de mes oncles, TAZROUTZ, nous ne croyions pas alors que l’armée coloniale allait détruire notre village et surtout pas notre grande et magnifique maison ! Longtemps après sa destruction, je croyais qu’elle allait redevenir comme elle était. Ce n’était qu’une question de temps… J’étais sans doute à la fois trop jeune mais aussi trop naïf pour croire tout ce qui se passait dans les contes de nos grands-mères où les maisons détruites et les arbres brûlés tout comme les héros – qui se sacrifiaient pour les leurs – allaient redevenir comme avant et, pour les héros, revenir à la vie. Car selon nos croyances, quelqu’un qui se sacrifiait pour les siens et son pays ne mourrait jamais !

Malgré ces jours d’enfer, mon père gardait un calme étrange… apaisant. Il était plongé presque toujours dans une humeur égale et rien ne lui enlevait son sourire et l’éclat de ses beaux yeux bleus. Il n’oubliait jamais de nous dire « des mots doux », de nous sourire, de nous prendre la main pour nous rassurer… Ce n’est rien les enfants ! Tout redeviendra comme avant ! N’ayez crainte !

 Quand nous pleurions de peur et de désarroi, il disait ces mots auxquels nous croyions ; des mots doux et si forts ! Des mots à la mesure de la catastrophe qui nous tombait dessus ! « Ne pleurez pas… Un jour, nous reconstruirons notre maison et elle sera encore plus belle ! » Comme si le pire était encore à venir ! Quelques semaines passèrent. Des journées qui avaient permis les moissons et la cueillette des figues sous le contrôle des soldats français.

Nous pensions que nous allions rester là jusqu’au jour où, selon les paroles de mon père, nous allions redescendre vers notre village et reconstruire notre maison comme le feraient tous les parents et voisins d’Ibouziden[1]. Pendant notre séjour à Tazroutz, mon père en profitait aussi pour demander de l’aide à ses amis qui habitaient Ighzer Amokrane pour que nous puissions descendre dans la vallée dans notre vieille maison. Chaque jour qui passait, nous attendions que le miracle se produisit ! En attendant, nous étions en paix. Et c’était l’essentiel. Les militaires ne faisaient plus d’incursions en pleine nuit pour nous réveiller en nous criant dessus et en brutalisant mon père. Tous les mouvements des villageois étaient surveillés et contrôlaient. Tout allait bien. Nous étions en été et nous avions beaucoup de travail aux champs.

Mes parents profitaient du calme de ces journées pour procéder aux moissons et au battage des orges et des blés. Enfants, nous y participions aussi activement que nos petits bras et nos petites jambes pouvaient le faire ! Il fallait constituer des réserves. Chacun de nous savait que ce n’était que des journées exceptionnelles – dont le calme était inhabituel – dont il fallait jouir au maximum. Comme si chacun de nous sentait que nous n’allions pas profiter encore bien longtemps de ces instants de paix fragiles et compliqués. Les journées étaient courtes et nous aidions nos parents comme nous pouvions pour amasser le plus de céréales possibles.

Mais, « cette vie normale à Tazroutz » allait aussi prendre fin un matin… Un matin où les portes explosèrent de nouveau ; un matin où les chiens et les soldats nous aboyaient dessus. Armés de leurs rangers, les soldats cassaient tout ce qu’ils avaient à portée de main ! « La guerre d’Algérie, disait ma pauvre mère, est sans aucun doute la guerre où des soldats avaient brisé autant de vies que d’ustensiles de cuisine ! » 

Cela aurait prêté à rire si les pauvres mamans kabyles se voyaient démunies de tout : de leur métier à tisser était cassé ainsi que tous leurs ustensiles de cuisine qu’elles avaient fabriqués elles-mêmes à partir de la terre cuite ! Quand les soldats tapaient dedans à coups de leurs grosses chaussures – les rangers – elles assistaient « au massacre des ustensiles – sans mot dire. Seules les larmes silencieuses pouvaient signifier la douleur qu’elles éprouvaient à la vue de tels massacres qui se répétaient de jour en jour !

Mais, des larmes, nos pauvres grands-mères et nos pauvres mères finiront par ne plus en avoir pour apaiser leur peur et leur douleur devant tant de sauvagerie ! Il y avait pire, bien pire : la mort d’un ou plusieurs êtres chers ; des maris, des fils, des frères, des neveux et des proches dont la vie et le corps étaient fracassés et qui partaient en éclats comme ces pauvres ustensiles qui avaient perdu leur couleur, comme pour donner une meilleure saveur à tous ces plats préparés et cuisinés au feu de bois et dont la saveur en disait long sur une civilisation qui allait disparaître. Ce qui faisait dire à ma pauvre tante Wnissa : « Le goût d’avant a disparu depuis que nous avions mis nos hommes et nos enfants en terre ! »

Le harki… Ne croyez pas !

Un matin de Tazroutz qui ressemblait à celui de notre village, Ibouziden… Ce matin-là, nous revîmes le scénario que celui que nous avions déjà vécu : intrusion matinale des soldats ; des cris, des aboiements et des coups ! Nous fûmes rassemblés sur la place au-dessus du village. Et là, l’officier français nous apprit la terrible nouvelle : le fils du Caïd (Sadek Meziane) venait d’être assassiné par celui-là même qu’il avait élevé ! Sadek Meziane s’était porté garant pour que l’on arrête la destruction des villages de mon arch. Avec son assassinat, c’était la destruction totale de tous les villages qui a aussitôt été programmée par l’armée française ! Tout bascula encore dans un flot d’horreurs et de tristesse…  Mon père qui aimait rire ne riait plus. Ma mère qui aimait chanter ne chantait plus… même les oiseaux ne chantaient plus et ne volaient plus…  Le ciel et les forêts étaient déchirés par les avions qui larguaient leurs bombes et leur napalm sur les champs d’oliviers et les villages désertés.

Il restait quelques rares soirées où ma mère osait encore nous dire un conte ou deux… « Pour que vous oubliez, l’espace de quelques moments, les horreurs de la guerre » disait mon père, bien des années après.

Notre montagne, le Djurdjura oriental ou « Djurdjura de la Soummam » (Oeôoeô n Welma Asemmam), nos villages et nos terres étaient devenus « zone interdite » … Ce qui faisait dire à mon père d’un ton songeur et néanmoins triste : « En nous installant dans cette vallée, nos ancêtres savaient très bien qu’elle deviendrait acide. Ils savaient que nous aurions à nous battre contre les envahisseurs, comme l’ont déjà fait nos ancêtres depuis la nuit des temps ! »

Nous étions démunis de tout, même du simple bonheur de vivre… Plus de chants, plus de jeux, plus de contes merveilleux aux formules magiques et rassurantes… N’envahissait nos rêves, je veux dire nos cauchemars, que cette terrible ogresse… Plus de formules où il était question de joie et de lumière… Plus de formules qui faisaient rire le vent, la montagne et la nuit… Plus de formules près du kanoune, le foyer enchanteur où crépitait un feu rassurant et bienfaisant, témoin d’un bonheur fragile… qui venait de la nuit des temps ; du temps où nos grands-mères et nos mères disaient : « Il était une fois ! » (A_macahu !)

Il était une fois… Il était une fois la guerre et ses horreurs. Nous savions d’où nous venions, mais nous ne savions plus où aller. Nous venions d’un paradis qui nous était désormais interdit… Nous étions des étrangers sur notre propre terre… Nous devions quitter Tazroutz pour un autre village ; un village « étranger » à « la nation des Awzellaguen » (Lâarc n w’Awzellagen).

IGHIL WEMSED – Le village où les enfants refusaient de jouer avec nous…

Mon père demanda asile à une famille de sa connaissance dans le village Ighil Wemsed de l’arch des Illoulène – ou-Sameur. Mais, comment oublier cette petite maison, d’une seule pièce, traversée en son milieu par une rigole d’égouts à ciel ouvert ?! Nous étions aussi choqués que le jour où nous fumes chassés de notre village ! Nous avions compris que nous n’étions pas les bienvenus ! Cette nuit-là, nous avions dormi dehors… Blottis les uns contre les autres. Mais, il faut être juste : le chef du village (Mezwer), qui s’appelait Amar Iâichouchène, était un homme bon. Dès le lendemain, mon père se plaignit auprès de lui. Nous eûmes droit alors à une chambre dans sa vaste maison dont tous les chambres étaient au rez-de-chaussée et donnaient sur une grande cour. J’ai également gardé en mémoire la gentillesse des jeunes filles et des femmes ainsi que la douceur du verbe de ces hommes dont nous nous sommes rapprochés bien malgré nous, à cause de la guerre…  

Un village où nous nous sentirons vraiment comme des réfugiés : un village où les enfants refusaient de jouer avec moi, avec nous ! La tristesse fit place à ce sentiment de colère qui me remplissait de force, qui me galvanisait ! Je sentais que « mes forces coléreuses » me quittaient. Ma hargne s’en était allée et me laissa vide çà l’intérieur, comme si mes forces m’abandonnaient. Je n’osai même pas gueuler contre ces gamins qui, à ma vue, fuyaient comme si j’avais la gale ou la peste ! J’étais comme perdu, face à cette attitude dont je ne comprenais pas le sens, car je préférai encore la violence et la barbarie des soldats français ! Nous n’avions même pas de larmes pour pleurer !

Les larmes ne vinrent que le jour où j’entendis ma mère chanter de sa voix douce et mélancolique ce triste pamphlet, cette diatribe que ma mémoire d’enfant avait gardée au plus profond de moi-même :

Viens que je te dise ô mon Dieu, toute cette injustice qui nous est faite !

Est-ce le Français seulement ou bien es-Tu complice du malheur qui nous frappe ?

Je te soupçonne de vouloir nous punir de fautes que d’autres auraient commises bien avant que nous ne soyons de ce monde !

Ô mon Dieu ! S’il faut blasphémer, je blasphème !

Car de tous nos appels, seules les armes et les bombes des Français nous avaient répondu !

J’ai entendu la maison que j’ai construite avec amour et beaucoup de peine, pleurer et t’appeler à l’aide aux moments où ses fondations s’écroulaient !

Aucun Saint exilé, aucun marabout menteur, n’ont été capables d’entendre nos cris de détresse !

Et Toi, tu assistes à tous nos malheurs sans agir contre nos ennemis !

Tu n’entends personne, pas même nos maisons qui s’écroulent, pas même le sang de nos enfants qui coule ; pas même nos montagnes qui ont perdu leur voix sous les bruits d’avions, de mitraillages et des bombardements des Roumis !

 Ô mon Dieu ! Où es-tu donc passé ? Pourquoi es-tu si muet alors que les cris qui sortent de nos cœurs sont bien plus forts que les orages de l’Akfadou, du Djurdjura, des Babors et du Collo ! »

Mais, la guerre n’avait pas dit ses derniers maux… Le cauchemar ne faisait que commencer…


[1] Mais, hélas ! Notre maison, tout comme celles des 20 villages et hameaux sont toujours en ruines ! Si certaines sont de nouveau debout, c’est grâce à leurs propriétaires qui les ont reconstruites tant bien que mal ; car, le charme d’autrefois n’y est plus !  J’ai toujours honte de me rendre au village où je suis né : les ruines et surtout celles de la maison natale me replongent dans ces années de braises, de morts, de peur et de chagrins d’enfants. Je ne rêve plus que d’une chose : tenir cette promesse que j’avais faite à mes parents disparus, sans avoir été consolés des effrois de cette terrible guerre : reconstruire notre belle maison dont les ruines me déchirent la mémoire.

Publié par : youcefallioui | mars 6, 2022

Ukraine ou les fantômes de la guerre… d’Algérie

En regardant ce qui se passe ces jours-ci en Ukraine, un ami me fait la réflexion suivante : »Celui doit te rappeler de mauvais souvenirs ! » Il n’en fallait pas plus pour que ma mémoire s’en aille bien des années en arrière, quand des ogres firent leur apparition pour détruire nos villages et nos maisons… Tuer nos frères qui osaient se révolter et défendre la terre des ancêtres, l’Algérie...

J’avoue que les cauchemars de cette période ne m’ont jamais quitté…

La nuit des ogres

Ma grand-mère : « L’ogre était là ; mais, personne ne le voyait. Il guettait Ssxam-Ssxam dans tous ses faits et gestes avant de se précipiter sur elle et de l’enlever !… Quand ses sept frères s’aperçurent de son enlèvement, chacun d’eux fut interpellé par sa mère… Que sais-tu faire, mon fils, pour pouvoir délivrer votre sœur des griffes de l’ogre ? Pour rassurer leur mère, chacun d’eux déclina ses capacités… « Alors, leur dit encore leur mère : « Ne revenaient pas sans votre sœur, sans Ssxam-Xam ! Sans elle, la lumière du pays et de la maison sera à jamais éteinte[1] ! »

Cela devait être un beau matin du mois printemps, du mois de mai 1958. Avant que « la nuit des ogres » ne vienne remplacer nos rêves par la terreur et l’effroi. Voici le récit résumé de mon père qui, en remontant de la Vallée de la Soummam[2], découvrait avec surprise l’atmosphère de ces nuits enchanteresses qui enveloppaient de leurs étoiles et de leurs récits toutes les maisons kabyles accrochées au flanc des nombreuses montagnes qui faisaient de cette « Province » un pays unique où les enfants jouaient et rêvaient bien plus – peut-être – qu’ailleurs, en d’autres contrées.

Après ce bonheur à l’état pur de nos contes merveilleux, nous nous étions affalés sur les nattes non loin du foyer dont nous sentions la douce chaleur. Nous dormions profondément ; car les nuits, « semées de contes comme le ciel est parsemé d’étoiles une nuit d’été », étaient longues et féériques. Nous étions loin de nous douter que nous allions passer du paradis à l’enfer ! Il faisait encore nuit, quand des bruits assourdissants nous parvenaient à l’entrée du village. Quelques minutes après, nous fûmes réveillés par des explosions qui se rapprochaient de plus en plus de nos oreilles jusqu’au moment où deux déflagrations nous faisaient sursauter de peur et mal aux oreilles ! J’entendis alors mon père dire, d’une voix grave et sourde, à ma mère : « Fille de noble, ce sont nos portes ! Habille-toi vite ! »

Il n’avait pas fini sa phrase que la porte du salon, où nous dormions emportés par la voix de ma mère, venait de sauter, d’exploser ! Emportés par la voix douce de la fée conteuse qu’était maman, nous tombions un à un de sommeil, affalés sur les nattes à même le sol ! Soudain, une explosion, puis deux, puis trois, et puis celle qui emporta la porte du salon nous déchira les tympans ! Anéanti par la peur, j’eus du mal à écouter mon père qui insistait pour que nous nous habillions rapidement. J’étais encore sous les couvertures quand, ouvrant les yeux, je vis des chaussures de militaires – des rangers – et un chien loup qui s’approchait de moi et que le militaire retenait en disant l’un des premiers mots que j’ai entendus d’un militaire français : « Doucement ! » Le chien s’arrêta de me renifler et ne me toucha plus.

Finis les rires autour des énigmes et le silence autour des contes merveilleux ! Non seulement, l’ogre n’a pas été tué ; mais, il nous tombait dessus avec ses frères ! Finis les énigmes qui provoquaient nos éclats de joie ! Finis les silences imposés par les récits enchanteurs de nos grands-mères et de nos mères. Finies l’innocence et la quiétude ! Finis les rêves des nuits enchanteresses ! Nous pensions que tout cela allait s’étendre toute une vie durant. Que le foyer magique au feu crépitant et chaleureux allait nous protéger de tous les malheurs et de toutes les calamités ! Nous étions loin de nous douter que nous allions soudainement quitter le monde de l’enfance et faire notre entrée, bien malgré nous, dans un monde où la noirceur du monde allait s’abattre sur nous comme une rafale de mitraillette qui nous emplissait de terreur ! Nous allions entrer de force, sans ménagement et avec une brutalité qui n’existait même pas dans les contes. Nous n’allions pas tarder à tomber dans la noirceur du monde dont notre mythologie nous avait mis en garde comme pour nous dire qu’il faut parfois croire à tout ce que nos ancêtres avaient voulu nous transmettre. Nous n’allions donc pas tarder à être précipités, jetés, dans ce mythe, dans « la noirceur du monde » ; un monde où tout se noircissait avant de tomber en cendres : hommes, femmes, enfants, animaux, oiseaux, arbres et végétations. Les étoiles ne brillaient plus… Elles lâchaient des cendres sur la terre, elles étaient éteintes… Un peu comme allaient s’éteindre nos vies.

Lorsque la vie s’était éteinte… restait Le courage !

Mon village ne sera plus… « Au bout de mon âge, Qu’aurais-je trouvé ?

Vivait un village, Où j’ai mal rêvé ! » (Louis Aragon)

« Mon fils, n’oublie jamais de dire et de répéter ce que nous avions subi pendant cette guerre… Pendant que d’autres s’étaient enfuis dans les villes et à l’étranger pour vivre dans la quiétude. Un jour, ils reviendront ; qui du Maroc ; qui de Tunisie, pour se faire passer pour des héros ! Nous ? Nous n’aurons que le silence et nos yeux pour pleurer… Mais, à cœur noble, ni le feu, ni la lâcheté ne peuvent l’atteindre ! »

La nuit où nous étions réveillés par les ogres

Nous étions toujours endormis quand, en pleine nuit, « les ogres » (iwa$ezniwen), défonçaient les portes. Ils pénétraient toujours tout aussi brutalement dans le salon avec leurs chiens, avant de fouiller toutes les chambres en basculant et en cassant tout… Ils marchaient à même leurs grosses chaussures noires sur nos couvertures et nos draps et sur nos affaires. Je me rappellerai toujours du visage grimaçant et méchant de celui qui pissait sur nos couvertures ! Cela nous choquait beaucoup plus que tout le reste… Nous préférions être roués de coups que de voir nos affaires souiller de cette façon ! Ils nous criaient dessus très fort en donnant des coups des crosses dans les côtes et à la tête de mon père ! Son sang coulait ; mais, il gardait son calme pour ne pas rajouter à notre panique. Tout comme mes frères et sœurs, j’avais mal au ventre par la peur. Malgré les coups, mon père faisait de son mieux pour nous rassurer. Il nous répétait sans cesse la même phrase : « N’ayez pas peur, les enfants ! N’ayez pas peur, les enfants ! » (Ur ttaggwadet, a tarwa ! Ur ttaggwadet, a tarwa !)  La main tendue vers arrière, vers nous, alors qu’il était poussé à coups de crosses et de pieds ! « Les ogres » nous criaient dessus tellement fort en continuant de donner des coups à mon père ; lequel, pourtant, se retournait vers nous, comme insensible à la douleur, pour nous rassurer. Il nous répétait la même phrase avec un pale sourire porté par ses beaux yeux bleu clair : « N’ayez pas peur, les enfants ! Je suis là ! N’ayez pas peur, les enfants ! Je suis là ! » ((Ur ttaggwadet, a tarwa ! Aqli da ! Ur ttaggwadet, a tarwa ! Aqli da !) 

Mon pauvre père ! Pensais-je déjà du haut de mes 8 ans : « Que peux-tu faire face à ces barbares !? » J’ai toujours eu beaucoup de peine et de tristesse pour mon père ; peine et tristesse à la mesure de la tendresse que je lui portais. Parfois, devant tant de souffrances qu’il essayait de cacher pour nous réconforter, je le considérai comme mon fils ! Mais, hélas, je ne pouvais le protéger, ni comme père, ni comme fils ! Les soldats étrangers – je sus par la suite que c’étaient des Français, ou plutôt des Roumis (Iôumyen)[3] –, nous avaient rassemblés sans ménagement – comme on rassemble du bétail – à coups de bâtons et de crosses de fusil… Les retardataires avaient droit aux coups de crocs des chiens… De beaux chiens pourtant ! Avec des gueules allongés et des oreilles dressées ! Ironie du sort ! J’apprendrai par la suite que ces beaux chiens au museau pointu s’appelaient « bergers allemands ! » Des chiens qui portaient le nom de gens qui avaient écrasé la France et les Français quelques dizaines d’années auparavant ! Le plus absurde, c’est d’apprendre, bien des années après, que mon père, comme beaucoup d’autres Algériens, fut parmi les volontaires algériens à s’être engagés dans l’armée française pour défendre la France ! Allez comprendre quelque chose dans cette histoire à perdre à jamais son sommeil… Quand vous savez que vous alliez probablement être réveillés par des explosions et des morsures de chiens appelés « bergers allemands » ! Nous fûmes rassemblés dans le bas du village, sur l’aire de jeux (Agwni). J’étais aux côtés de mon père dont je ne voulais pas lâcher la main. En criant toujours plus fort, les étrangers qui pointaient leurs armes sur nous décidèrent de séparer les hommes de leur famille. Quand mon père me lâcha la main pour rejoindre le groupe d’hommes de mon village, j’étais paralysé par la peur. Il alla se ranger du côté des hommes, et son pâle sourire ne réussit point à nous rassurer… Je sentis que la terre vacillait sous moi. La tactique, que nous revivrons bien souvent après cette matinée lugubre, sera toujours répétée : les soldats séparaient les hommes des femmes et des enfants. Souvent, certains d’entre eux ne revenaient jamais. Les larmes incessantes coulaient de mes yeux sous les yeux indifférents, presque moqueur, de mon frère aîné, Mohand Rachid dont j’admirai le courage.

Pendant que l’officier français scandait son discours, suivi de la traduction du harki à l’accent bizarre, je me collais contre une porte d’une maison dont la porte extérieure donnait sur l’aire de jeu… Une porte bleue de la maison des At Yahia. J’essayai de l’ouvrir pour me sauver ; mais, je ne pouvais quitter mon père des yeux qui me suivait du regard et d’un sourire fugace où je devais lire : « Courage ! Je suis là ! » Ce fut une matinée de printemps. Une matinée pleine d’horreur et d’effroi. Les oiseaux ne chantaient plus. Le cri des bergers ne se faisaient plus entendre. Ils étaient là, aussi tremblants que nous. Je regardais les gens de mon village dont je reconnaissais le visage. Grands et petits étions là à merci de ces « ogres », dont nous ne comprenions pas la langue. Les hommes qui la comprenaient avaient travaillé en France ou fait la guerre contre l’Allemagne pour la libérer !

Je regardais le ciel… il était d’une couleur rouge foncé qui rappelait le sang ! Et je me mis soudain à détester cette ogresse qui eut l’idée d’inventer la guerre. Je me disais que sans elle, nous aurions continué à vivre tranquillement et heureux dans notre petit village niché sur les hauteurs de la Vallée de la Soummam. Notre village était si grand et si beau perché sur les flancs boisés du Djurdjura du Sud. Ses ruelles étaient belles. L’eau claire coulait sans cesse dans ses rigoles. Mais, alors que je cherchais des yeux mon père, la langue des intrus me tira de ma rêverie. Le chef des étrangers s’avança et s’adressa à nous dans sa langue. Il criait si fort que nous en avions peur ! Un harki (aux accents étrangers) traduisait en kabyle. « Vous les Kabyles, vous avez décidé de nous combattre… des rebelles se sont réunis sous la protection des villages de votre « tribu » … Nous avons donc décidé de vous punir : Vous avez une semaine pour quitter votre village car nous allons le détruire ! Nous avons construit des camps de regroupement à Ighzer Amokrane, où vous devez vous y rendre sans vos animaux domestiques ! Toute personne surprise dans la Zone interdite sera passée par les armes !»

Dans tout ce que le harki avait traduit, je n’ai compris qu’une chose : que les Kabyles faisaient la guerre contre ces étrangers venus d’ailleurs : des militaires français ! Je n’ai pas vraiment compris le reste : qu’ils allaient détruire notre village ; qu’ils allaient détruire la maison où je suis né ! Celle qui conduisit mon père en exil, dans les mines du Nord – dans le pays même des envahisseurs ! –, pendant plus de 20 ans ! Celle qu’il eut tant de mal à mettre debout ! Elle était si belle et si immense que tous nos voisins admiraient. Après le discours de l’officier, il demanda si quelqu’un voulait prendre la parole. Comme d’habitude, mon père était toujours le premier et parfois le seul homme à répondre. Il leva la main pour prendre la parole, pour poser la question dans un français approximatif : s’il était possible pour les familles qui pouvaient de ne pas rejoindre les camps de regroupement : « Ceux qui peuvent rejoindre des parents ou des amis dans d’autres villages, auront-ils l’autorisation de le faire et de ne pas se rendre dans les camps de regroupement ? » L’officier français répondit par l’intermédiaire du harki : « Oui, les familles qui peuvent se rendre chez des parents dans les villages des tribus avoisinantes. » 

Nous voilà sans village et sans maison… Nous étions devenus des réfugiés !

Vous avez dit « la Guerre ? » Ne croyez pas !

1 – Sxamxam n’était en fait que l’allégorie qui désignait l’Algérie enlevée, occupée et martyrisée par les ogres – les soldats français – conte lesquels « les frères de Sxam-Xam vont se battre pour la libérer ! » Qui a dit que nos grands-mères étaient des incultes !?


Publié par : youcefallioui | février 12, 2022

Amazighs, Un peuple de légende à jamais vivant !

Dicton amazigh : Agdud d-iles ! (Un peuple, c’est une langue !)

En Hommage solennel à mon ami et frère de cœur KHIMOUZI Boujemâa qui nous a quittés récemment…

Hommage aux grands hommes qui ont consacré leur vie durant à la défense de leur peuple, de sa langue, de sa culture et de son histoire. Citons six de ces grands hommes amazighs pour saluer la mémoire de tous les autres : Mohamed Chafik, Amar Boulifa, Belkacem Bensedira, Mouloud Mammeri, Slimane Azem, Matoub Lounès…

Défense des droits des peuples autochtones de Tamazgha – Afrique du Nord

Ce 29 janvier 2022, plusieurs intervenants Amazighs ont mis l’accent sur les Droits fondamentaux du peuple Amazigh de Tamazgha, Afrique du Nord. Qu’ils en soient vivement remerciés pour ce travail de réhabilitation d’un peuple autochtone malmené depuis des siècles par les différents envahisseurs de leur patrie : Tamazgha.

Quels sentiments et quelles réflexions nous animent face à ce colloque d’une grande importance ? C’est dire et mettre en avant, voire dénoncer, la situation indigne dans laquelle est maintenue le peuple amazigh autochtone d’Afrique du Nord ou Tamazgha depuis des siècles et notamment depuis la colonisation française.

Massinissa (Masensen) – Agellid Amazigh – instaura un Etat amazigh où la langue autochtone (tamazight) était « langue officielle ». A travers le bassin méditerranéen et plus loin encore, l’Agellid mit en place des relations politiques qui étonnèrent le monde de l’époque. Sait-on, par exemple, qu’il fut le premier Souverain à instituer ce que d’aucuns appellent aujourd’hui « L’assistance internationale » entre les Etats ? Ainsi, face aux famines qui frappaient certains Etats de Méditerranée, comme la Grèce, Massinissa leur faisait parvenir des céréales et d’autres vivres pour leur épargner la faim et la misère ! C’est grâce aux nombreux soutiens que l’Aguellid apportait à ses voisins que son peuple fût vénéré par les autres, notamment par les Grecs, qui occupaient les pourtours de la Méditerranée et la Libye.

Les Romains mettront fin à toutes les entreprises de développement de Tamazgha qu’entreprenait l’Aguellid Massinissa (203-148 av. J.C.). Tamazgha se retrouva alors sous domination romaine. Ce fut au tour de Jugurtha (118-105 av. J.C.) de s’élever contre ces envahisseurs qui dominaient alors le monde. Les historiens ne se trompaient point en affirmant qu’en perdant Jugurtha, la Berbérie ou Tamazgha perdait définitivement son indépendance. Mais, « ce partisan de la liberté » (Charles André Julien) restera à jamais le symbole de toutes les résistances aux envahisseurs étrangers. C’est ainsi qu’il fût également l’emblème de la résistance algérienne contre le colonialisme français. Nous le chantions dans les montagnes de Kabylie et des Aurès.

A partir de ce constat, faut-il, pour autant, rester ou demeurer inerte face aux mauvais sorts et aux mauvais traitements dont font l’objet les Amazighs depuis l’occupation romaine ? C’est depuis plusieurs siècles, que les Imazighen vivent comme des étrangers sur leur propre terre. De peuple vénéré par tous les autres peuples, y compris par les Grecs, les Amazighs vivent aujourd’hui, comme dit le dicton kabyle : « Etrangers sur leur propre terre ».

C’est dire l’importance de ce colloque qui s’inscrit dans un esprit de concorde et de fraternité ; mais aussi de revendication des droits les plus élémentaires du peuple autochtone amazigh. Au-delà de son histoire, qu’il faut réhabiliter ; c’est à sa langue et à sa culture qu’il est temps de redonner la place qui leur revient de droit. Et l’histoire de l’humanité ne saurait se départir, et encore moins ignorer, la contribution importante et majestueuse qu’avaient fournie les Amazighs depuis l’époque du grand roi Syphax (220-203 av. J.C.).

Cette participation à l’œuvre la plus sublime de l’Humanité, celle des droits de chaque peuple à sa liberté, à disposer de ses terres et de lui-même, à travers sa culture et sa langue, doivent être inscrites à jamais sur le fronton de tous les édifices qui occupent la terre de Massinissa, de Syphax, de Jugurtha, de Mohand Amokrane, de Cheikh Aheddad, d’Amirouche et de tous les braves qui ont abreuvé de leur sang, la terre des ancêtres (Akal n Imezwura)…

En 2022, L’Algérie a célébré Yennayer d’une façon grandiose sous l’égide du président Teboune. Il est temps que ces manifestations, venues de la nuit des temps amazighs, soient réhabilitées à travers non seulement la célébration annuelle ; mais aussi et surtout, que leur sens culturelle, linguistique, sociologique, psychologique et historique soit enseigné aux enfants à l’école à travers la langue des origines : tamazight. Je rappelle rapidement que Yennayer s’inscrivait dans ce qui était appelé : »L’Assemblée des enfants » (Agraw n Warrac). En ce sens, qu’autrefois, dans la cité kabyle, le pouvoir de la cité revenait aux enfants pendant trois journées à travers lesquelles ils préparaient l’hommage à la Mère-du-Monde (Yemma-s n ddunnit). Pendant ces trois journées, ils avaient le pouvoir de recenser ce qui leur paraissait injuste et inconvenant du fait des adultes. Dans la soirée, ils passaient de maison en maison pour réciter leurs griefs à travers de courts poèmes.

Les berbères et leur contribution à l’élaboration des cultures méditerranéennes

« Platon, le philosophe, n’aurait jamais pu fonder son Academica, s’il n’avait pas été racheté et libéré par un Libyen, quand il a été fait prisonnier et vendu contre esclave » (P. Rossi, p. 119).

Après des frictions, ou même de courtes guerres dues au fait que des colons hellènes sont venus s’installer sur les côtes libyques, face à la Grèce, au IXe siècle avant J.C., il semble bien qu’un « modus vivendi » ait été assez vite trouvé entre les nouveaux venus et leurs hôtes berbères, dans l’ensemble des cinq cités, les fameuses Pentapolis (Adni), appelées à prospérer sur la rive sud de la Méditerranée pendant plus de quinze siècles, du IXe siècle avant J.C. jusqu’au VIe siècle de l’ère chrétienne.

Ecoutons le grand poète grec Callimaque (315-240 av. J.C.) chanter le bonheur de vivre dans la principale de ces cités, Cyrène (Kurênê), au IIIe av. J.C. : grande fut la joie au cœur de Phoibos, quand venu le temps des fêtes carnaiennes, les hommes d’Enyo, les portes-ceinturons, firent un chœur de danse parmi les blondes libyennes. Jamais Apollon ne vit chœur plus vraiment divin ! Jamais le dieu n’accorda tant à nulle cité qu’il fit à Cyrène ! (Callimaque, p. 228). Et c’est ainsi que nous apprenons au passage, que les anciens Berbères étaient plutôt blonds, ceux du moins qui cohabitaient avec les Grecs de Cyrénaïque, au troisième siècle avant J.C.

Mais, ce qu’il y a de vraiment étonnant, et de paradoxal en apparence, c’est que les Grecs nourrissaient à l’égard des Berbères une profonde vénération. L’historien Hérodote (484-425 av. J.C.) les considérait comme le peuple du monde qui jouit du meilleur état de santé, surclassant en ce domaine les Egyptiens et les Grecs eux-mêmes (Hérodote, L. II parag. 77 p. 199).

Le costume et l’égide qu’on voit en Grèce aux statues d’Athéna, ajoute-t-il, sont inspirés de vêtements de Libyennes. Atteler quatre chevaux est encore un usage passé des Libyens à la Grèce (Hérodote, L. IV, parag. 189, p. 444). L’écrivain latin, Pline l’Ancien (23-79) nous signale que le Grecs attribuaient la fondation de Tanger (Tingi) au géant de leur mythologie Antaios (Antée) (Pline, L. V. parag. 2, p.45), et que Grecs et Libyens de Cyrène allaient ensemble en pèlerinage au temple d’Aïoun à Siwa (Pline, L. V, parag. 31, p. 60 et commentaire p. 351). Athena la vierge, Athéna la déesse guerrière protectrice d’Athènes, Athena la déesse de l’intelligence, est elle-même née en Libye au bord du lac Triton (Rossi, p. 82). Les Berbères Garamantes étaient des descendants du Dieu Apollon lui-même, aux yeux des Hellènes (Gaffmt, p. 703). Platon le philosophe, n’aurait jamais pu fonder son Academica, s’il n’avait pas été racheté et libéré par un Libyen, quand il a été fait prisonnier et vendu comme esclave (Rossi, p. 119). Il est de notoriété historique, enfin, qu’Alexandre le Grand a dû parcourir 600 km de désert, avec toute son armée, et sa suite, pour se faire sacrer roi d’Egypte par les prêtres d’Amon en son temple de Siwa. Les habitants de Siwa continuent jusqu’à ce jour à parler tamazight. Il y a lieu de penser, à partir de ces données, que les Grecs savaient pertinemment que leur civilisation était la fille de celle de l’Egypte et de la Libye. Les historiens français Jean Servier et Jean Rossi ont développé ce sujet, le premier en ce qui concerne les Berbères, et le second en ce qui a trait à l’influence de l’Egypte sur la Grèce[1].

Ceux qui ne se souviennent pas du passé, sont condamnés à le revivre ! (Georges Santayana)

Youcef Allioui, Paris, le 19 janvier – 12 février 2022.


[1] Professeur Mohamed Chafik, in « Le monde amazigh » n° 67, Rabat, décembre 2005.

Publié par : youcefallioui | février 8, 2022

LE SYNDROME DE L’AUTOCHTONE OU LE DRAME DE LA PERTE DES ORIGINES

Le cas d’une certaine Hafsa Kara Mustapha… Qui n’a pas dit son vrai nom…

« Quand on dit que l’Algérie est composée d’Arabes et de Berbères, c’est faux ! Les Algériens sont des Berbères plus ou moins arabisés. » Ahmed Taleb Ibrahimi[1]

« Depuis le maghrib El aksâ jusqu’à Tripoli, pour mieux dire, jusqu’à Alexandrie et, depuis la mer romaine (mer méditerranée) jusqu’au pays des noirs, toute cette région est habitée par la race berbère et celui depuis une époque dont on ne connaît ni les événements antérieurs ni même le commencement ». Abderrahmane Ibn Khaldoun[2]

« Pour liquider les peuples, on commence par leur enlever la mémoire. On détruit leurs livres, leur culture, leur histoire. Puis, quelqu’un d’autre leur écrit d’autres livres, leur donne une autre culture, leur invente une histoire. » Milan Hübl[3]

Malheur aux Kabyles ! Car ils ne tombèrent pas dans le piège qui consistait à les opposer à « leurs frères berbères arabisés ». Par-delà l’Algérie, et ce n’est un secret pour personne, les Kabyles restent très attachés à toute la terre berbère. Il suffisait de se pencher sur la seule histoire de la province de Bougie pour en être persuadé. L’historien des Berbères, Ibn Khaldoun, écrivait déjà en son temps : « Les Zouaoua étaient les alliés fidèles de la tribu Ketama depuis le commencement de l’empire fatimide ».

Les généraux français se dirent alors qu’il fallait agir sur la Kabylie-même. On observa alors l’étendue de son territoire pour mieux agir. « On commença par distinguer deux régions administrativement différentes qui furent la Kabylie de la province d’Alger et les Kabylies de la province de Constantine » (Ageron, 1980 : 38).

« Mais ce souci bien français de clarté et d’unité auquel avaient répondu Hanoteau (général) et Letourneux (conseiller à la cour) était en contradiction avec la nature des choses. L’arc du Djurdjura vient en effet s’insérer dans l’ensemble kabyle, socialement et linguistiquement homogène et il le divise en deux régions que l’histoire a souvent opposées. L’une regarde vers l’Algérois, l’autre vers le Constantinois. C’est nous qui avons dénommé la première Grande Kabylie, la seconde Petite Kabylie ; mais comme tout ce pays de montagne très cloisonné, nous avons encore été amenés à distinguer en Grande Kabylie une Basse et une Haute Kabylie, en Petite Kabylie un secteur de la Soummam et un autre du Guergour[4]».

La France coloniale ne pardonnera jamais aux Kabyles leur résistance acharnée et leur refus catégorique d’adhérer à la politique de division pour régner ; « la fameuse politique berbère » qui fait encore les choux gras de quelques ahuri(e)s dont le discours haineux dévoile leur pensée en stéréotypes, qui réifie, dépersonnalise en jouant sur la haine et la jalousie que certains éprouvent à l’égard des Berbères et notamment des Kabyles.

Ces derniers temps, les stigmates de ce syndrome atteignent des proportions jamais observées auparavant : depuis l’indépendance de l’Algérie. Nous avions connu une haine qui se déversait contre le chantre de la culture berbère, Mouloud Mammeri et l’assassinat de beaucoup d’autres, journalistes, écrivains et hommes de conviction et de vérité. Mais, jamais nous n’avions connu ces manifestations haineuses de la part des femmes algériennes. C’est un fait nouveau fort inquiétant ! Après une certaine N.S. qui déversait sa haine sur les Kabyles, d’autres lui emboitèrent le pas avec un discours fangeux, mais « qui semble structuré aux yeux et aux oreilles de certains néophytes ».  Dans ces discours maladifs et intolérants, le racisme et l’insulte accompagnent la harangue de mensonges auxquels seuls les spécialistes de la schizophrénie et de la réification peuvent apporter une réponse.

Il en est ainsi d’une certaine Hafsa kara Mustapha qui revient sur la thèse récurrente du « Berbérisme créé par la colonisation » ; mais qui va plus loin dans le mensonge et l’insulte, comme jamais quelqu’un d’autre ne l’avait fait auparavant. Se jouant de la crédulité des jeunes issus de l’émigration et aboyant sur les ondes d’une chaine dite « radio arabian sur YouTube », madame Hafsa nous replonge brutalement, et ne pesant point ses mots (maux), plus de 60 ans après l’indépendance de l’Algérie, dans les méandres de l’accusation habituelle et surannée contre les Kabyles. Le temps s’y prête : le mensonge volontaire et haineux contre les Kabyles et les Berbères en général, la dénonciation et la mystification consciente et inconsciente portée par la haine de l’autre : le Berbère, l’Amazigh dont elle sacrifie une partie de sa noblesse. Car, qu’elle le veuille ou non, elle est aussi Berbère que ceux et celles qu’elle insulte ! Je conseille à madame Mustapha de faire une analyse de son ADN. Je parierai tout ce qu’elle voudra, qu’elle est aussi Berbère, Kabyle que ceux et celles qu’elle insulte avec véhémence et sans retenue ! Ses allégations mensongères sont condamnables par la justice. Malheureusement, la famille des Aït Mokrane a été décimée par l’armée coloniale. Il reste de cette famille royale quelques survivants qui ont du mal à vivre, car privés de tout. En 1990, il fallait l’aide de son village pour qu’une arrière-petite-fille du grand El-Mokrani vienne se faire soigner en France. Il est important de rappeler que les membres de cette noble famille furent poursuivis par une vindicte coloniale intergénérationnelle. C’est ainsi que certains héritiers du royaume furent poursuivis bien des années après l’Insurrection de 1871. Ils furent internés dans des cliniques avant de subir un traitement ignoble et inhumain – traitement contre lequel s’éleva en son temps Frantz FANON – « la lobotomisation » ! 

Il serait bon que madame Kara commence à se défaire des mensonges de l’ethnologie coloniale du fameux général Hanoteau et à lire les historiens algériens qui finiront peut-être par l’éclairer au double sens du terme : de « cette lumière » sans laquelle la vie n’a plus raison d’être. C’était pour cette lumière que des millions de Kabyles sont tombés au champ d’honneur. Ce qui donna lieu à la prétendue « politique berbère de la France » si bien diffusée par certains historiens qui servaient de relais au colonialisme. Que n’a-t-on pas dit et écrit à propos des Kabyles !? Que diable avaient-ils besoin de s’attaquer ainsi à la puissance coloniale, là où d’autres firent preuve d’un pragmatisme surprenant ! Mais, ne demandez jamais à un autochtone pourquoi il manque de pragmatisme ! Sa terre le lui interdit. De ces récits ancestraux qu’il a bu au berceau de la bouche de sa mère et de sa grand-mère, il n’a retenu qu’une chose : mourir pour la terre des ancêtres est un sacrifice qu’il reçoit comme une récompense… On ne peut comprendre tout cela… Ala ayen i d-jjan Imezwura i’gesâan tara ! » Allez dire à quelqu’un qui ne parle par berbère de déchiffrer cela ! Certainement pas à madame Mustapha !

Bien qu’une partie inconsciente sommeille dans son discours haineux, c’est consciemment et d’une façon délibérée, haineuse et brutale contre les Kabyles que cette pauvre dame dévoile une pensée raciste, portée par « une fausse conscience ». C’est quoi cette « fameuse fausse conscience » ? C’est l’état d’une personne où l’état schizophrénique montre le domaine immense du délire qui émane d’une inconscience possédée par une logique sociologique du mensonge qui possède aussi un prolongement maladif, psychiatrique, dont tout un chacun peut entendre les méandres dans la pensée maladive de cette pauvre dame qui passe pour écrivaine !

Ne reculant devant rien, madame Mustapha reprend même les thèses du général Adolphe Hanoteau. Que vous dise : Alors qu’il régnait en maître – du moins c’est ce qu’il croyait – Hanoteau accusait les Mokrane d’avoir tué Bou_Beghla. Mais, ce dernier, comme tout général de la France coloniale, troqua son premier mensonge – « les Mokrane avaient abattu Bou_Beghla » – contre un autre mensonge, quelques pages plus loin où il accusait plutôt les At Mlikech d’avoir tué le même Bou_Beghla ! Mais, madame Hafsa Kara Mustapha ira plus loin dans l’arrogance de ces mensonges repris au général ethnologue. N’ayant pas froid aux yeux – le mensonge fait parfois perdre la raison ! – elle prétendit que « Mohand Amokrane offrit la tête de Bou_Beghla aux généraux français ! » Le délire atteint son paroxysme ! Si nous nous référons aux historiographes algériens – Mostéfa Lacheraf, Mouloud Gaïd, pour ne citer que ces deux illustres historiens, nous avons appris d’après leurs sources que Bou_Beghla avait été accueilli par les Aït Mokrane qui le protégaient en lui offrant « le droit d’asile[5] » (laanaya), le temps qu’il reprenne ses forces et rassemble ses troupes. Il sera guidé pour atteindre les Awzellaguen, arch auquel il demanda le burnous d’investiture, avant de rejoindre Fadma n’Soumer pour combattre à ses côtés les troupes coloniales. Quelques semaines après d’âpres combats contre les Français, il fut sollicité par les combattants de la Soummam pour le porter un coup de main. Ce qu’il fit. Et voilà les derniers mots écrits par Mostefa Lacheraf en ce qui concerne cet illustre kabyle originaire de l’Arch des Iâmmouchènes, lequel s’exila à Ghélizane (Ighil Izzane) pour élaborer une stratégie de résistance contre l’envahisseur français.

Et pour la gouverne de madame Kara, nous nous permettons de reprendre ce paragraphe déjà écrit plus haut. Ce fut dans la Soummam qu’Abdelkader Aït Ali, alias Bou_Beghla, tomba le martyr entre ses compagnons de combat, des Kabyles… C’est ce que nous apprend Mostefa Lacheraf, ancien ministre de l’ éducation de ce beau pays d’Algérie : « La tête de l’indomptable insurgé de l’Oued Soummam fut coupée très rapidement et exposée plus tard par les Français avec ses armes et son cheval successivement sur le marché de Bordj Bou Arrerridj et de Sétif[6] ».

  Manifestement, ce genre de personnes semblables à madame Kara, épargnées par la guerre d’Algérie, sont loin des préoccupations et des souffrances de ceux et celles qui portent encore les stigmates de la colonisation. Les personnes comme madame Kara ont vécu en sécurité dans les villes. En se mêlant aux Européens d’Algérie, ils ne peuvent donc se rendre compte des souffrances des Kabyles qui firent face à la colonisation en sacrifiant hommes, enfants et maisons[7]. La blessure est trop profonde pour être comprise par des esprits attachés à la haine et, somme toute, souffrant d’une schizophrénie qui prend ses racines dans la fausse conscience et la haine de celui qui a su garder le trésor des origines : la langue amazighe, dont ils/elles dénient l’existence : car ils/elles l’ont perdue à jamais !

En face d’une pareille attitude, le raisonnement abstrait et appuyé sur des exemples concrets, est impuissant, car il ne s’agit pas d’une conviction raisonnée mais d’une attitude émotionnelle raciste et déraisonnée ; donc, un fait de fausse conscience. De fait, l’attitude anti-kabyle – et généralement l’attitude anti-minoritaire – relève d’une fausse conscience à double titre : elle réifie – et partant elle dépersonnalise – son objet en symbole raciste et non pas en individu. De plus, cette dame ne se rend pas compte – car schizophrénique – de la nature réelle des frustrations dont elle est tributaire. Les travaux de spécialistes comme Lukacs montre de façon qui paraît indiscutable le caractère réifié de la conscience raciste de cette pauvre dame. Nous sommes donc face à un discours raciste qui porte les stigmates de la schizophrénie et de la fausse conscience dont l’autre raciste témoigne d’un caractère rigide qui met en avant des conceptions et des affirmations mensongères sur la ou les personnes auxquelles elle s’attaque en s’appuyant – comme on s’y attend – sur le mensonge et l’invective. Ce comportement n’est pas seulement, comme la personne schizophrène veut le faire croire. Ce n’est en aucun le prolongement indubitable et réelle d’une situation issue de la colonisation. Celle-ci n’est qu’un alibi, déjà fortement exploité, pour dire toute sa haine de l’autre : ce Kabyle, ce Berbère qui rappelle les origines et la langue que j’ai perdues. Nous pouvons dire que l’ironie est féroce, car l’auteure de ces divagations racistes demeure toujours et à jamais plus malheureux que les Kabyles et les Berbères auxquels elle s’attaque dans une volonté farouche et noyée dans la fausse conscience.

Il n’y a pas de remède à cette conscience dont tous les éléments de pensée et d’agissement sont antidialectiques et dévalorisants de leur espace, qui devient le siège d’une sorte d’hallucination et de délire, phénomènes réificationnels dont le seul remède est la réappropriation de la langue des origines. Mais, la personne réifiée aura beaucoup de mal à se remettre en cause ; car, seule sa remise en cause pourra éventuellement lui permettre d’accéder à ce trésor – cette langue des origines – qu’elle a perdu. Le dicton des anciens Kabyles est clair : « Qui perd sa langue de ses origines, a perdu sa propre personne ! » (Win isruhen tameslayt izuran-is, iwedder iman-is !)


[1] Déclaration de février1972, cf. Annuaire de l’Afrique du Nord, 1972, Chroniques sociales et culturelles de André Adam, p. 386-387. Sous le président Boumediene, Taleb Ibrahimi occupa plusieurs ministères : Ministre de l’Education (3965-70), de l’Information et de la Culture (1970-77) et ministre des Affaires étrangères (1982-88). A la différence des dirigeants algériens, le Président Boumediene avait cette qualité de s’entourer d’hommes de culture comme Taleb Ibrahimi et Mostéfa Lacheraf, Belaïd Abdeslam, etc. Une autre qualité que les Algériens lui reconnaissaient : il tenait tête à l’oligarchie et royautés orientales, notamment à l’Arabie Saoudite et l’Egypte de Nasser.

[2] Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, Traduction Baron Slane, p. 206, Tome 1, 1860.

[3] Milan Hubl, historien, poète et écrivain tchèque, 1927-1989.

[4] J. Morizot, L’Algérie kabylisée, Cahiers de l’Afrique et l’Asie VI, Préface de Pierre Rondot, Editions J. Peyronnet et Cie, Paris, 1962, p. 34-35.

[5] J’invite madame Hafsa Mustapha ou plutôt madame S… à lire mon ouvrage sur les Archs kabyles. Elle comprendra peut-être ce qu’est le droit d’asile chez les Kabyles.

[6] Mostefa Lacheraf, Agressions, résistances et solidarités intercontinentales, Alger, Enal, 1982.

[7] Madame Kara devrait visiter la Kabylie. Elle verra alors ces cimetières de martyrs où les résistants kabyles sont enterrés, faute de places, dans des fosses communes ! On lui dira aussi que des centaines de combattant(e)s sont mort(e)s sans sépultures ! Que des milliers de maisons sont encore en ruines… C’est évidemment « parler au vent », comme disaient nos grands-mères que d’inviter une personne noyée dans sa haine et le mensonge à visiter « le pays » de ceux-là-mêmes qu’elle condamne, alors qu’elle ne connaît rien d’eux, sinon ce qu’elle a appris des ethnologues de la France coloniale. Car, si elle venait à fouler de ses pieds, cette région que beaucoup de connaisseur dont le président Bouteflika avait qualifiée de « Cœur de l’Algérie » ; assurément, qu’elle guérirait de cette schizophrénie à travers laquelle elle cultive haine et mensonge. Rien d’autre ne saurait la guérir de ces maux (mots) que de fouler de ses pieds et voir de ses propres yeux cette terre où la langue des origines se parle, se chante et se conte en perpétuant le trésor amazigh venu de la nuit des temps. Elle constatera alors que rien ne la sépare des Kabyles dont elle porte, en réalité les mêmes origines, la même genèse. Je viens de découvrir par hasard que vous êtes vous-même Kabyle, mariée à un Kabyle d’adoption, un marabout, dont je connais le village, qui, manifestement, vous aurait encouragé à déverser tant de haine et de morve sur les siens !

Publié par : youcefallioui | février 8, 2022

Mon ami d’enfance est parti.

Quelle solitude que cette vie !

Publié par : youcefallioui | février 6, 2022

Le syndrome de l’autochtone

LE SYNDROME DE L’AUTOCHTONE OU LE DRAME DE LA PERTE DES ORIGINES

Le cas d’une certaine Hafsa Kara Mustapha… Qui n’a pas dit son vrai nom…

« Quand on dit que l’Algérie est composée d’Arabes et de Berbères, c’est faux ! Les Algériens sont des Berbères plus ou moins arabisés. » Ahmed Taleb Ibrahimi[1]

« Depuis le maghrib El aksâ jusqu’à Tripoli, pour mieux dire, jusqu’à Alexandrie et, depuis la mer romaine (mer méditerranée) jusqu’au pays des noirs, toute cette région est habitée par la race berbère et celui depuis une époque dont on ne connaît ni les événements antérieurs ni même le commencement ». Abderrahmane Ibn Khaldoun[2]

« Pour liquider les peuples, on commence par leur enlever la mémoire. On détruit leurs livres, leur culture, leur histoire. Puis, quelqu’un d’autre leur écrit d’autres livres, leur donne une autre culture, leur invente une histoire. » Milan Hübl[3]

Malheur aux Kabyles ! Car ils ne tombèrent pas dans le piège qui consistait à les opposer à « leurs frères berbères arabisés ». Par-delà l’Algérie, et ce n’est un secret pour personne, les Kabyles restent très attachés à toute la terre berbère. Il suffisait de se pencher sur la seule histoire de la province de Bougie pour en être persuadé. L’historien des Berbères, Ibn Khaldoun, écrivait déjà en son temps : « Les Zouaoua étaient les alliés fidèles de la tribu Ketama depuis le commencement de l’empire fatimide ».

Les généraux français se dirent alors qu’il fallait agir sur la Kabylie-même. On observa alors l’étendue de son territoire pour mieux agir. « On commença par distinguer deux régions administrativement différentes qui furent la Kabylie de la province d’Alger et les Kabylies de la province de Constantine » (Ageron, 1980 : 38).

« Mais ce souci bien français de clarté et d’unité auquel avaient répondu Hanoteau (général) et Letourneux (conseiller à la cour) était en contradiction avec la nature des choses. L’arc du Djurdjura vient en effet s’insérer dans l’ensemble kabyle, socialement et linguistiquement homogène et il le divise en deux régions que l’histoire a souvent opposées. L’une regarde vers l’Algérois, l’autre vers le Constantinois. C’est nous qui avons dénommé la première Grande Kabylie, la seconde Petite Kabylie ; mais comme tout ce pays de montagne très cloisonné, nous avons encore été amenés à distinguer en Grande Kabylie une Basse et une Haute Kabylie, en Petite Kabylie un secteur de la Soummam et un autre du Guergour[4]».

La France coloniale ne pardonnera jamais aux Kabyles leur résistance acharnée et leur refus catégorique d’adhérer à la politique de division pour régner ; « la fameuse politique berbère » qui fait encore les choux gras de quelques ahuri(e)s dont le discours haineux dévoile leur pensée en stéréotypes, qui réifie, dépersonnalise en jouant sur la haine et la jalousie que certains éprouvent à l’égard des Berbères et notamment des Kabyles.

Ces derniers temps, les stigmates de ce syndrome atteignent des proportions jamais observées auparavant : depuis l’indépendance de l’Algérie. Nous avions connu une haine qui se déversait contre le chantre de la culture berbère, Mouloud Mammeri et l’assassinat de beaucoup d’autres, journalistes, écrivains et hommes de conviction et de vérité. Mais, jamais nous n’avions connu ces manifestations haineuses de la part des femmes algériennes. C’est un fait nouveau fort inquiétant ! Après une certaine N.S. qui déversait sa haine sur les Kabyles, d’autres lui emboitèrent le pas avec un discours fangeux, mais « qui semble structuré aux yeux et aux oreilles de certains néophytes ».  Dans ces discours maladifs et intolérants, le racisme et l’insulte accompagnent la harangue de mensonges auxquels seuls les spécialistes de la schizophrénie et de la réification peuvent apporter une réponse.

Il en est ainsi d’une certaine Hafsa kara Mustapha qui revient sur la thèse récurrente du « Berbérisme créé par la colonisation » ; mais qui va plus loin dans le mensonge et l’insulte, comme jamais quelqu’un d’autre ne l’avait fait auparavant. Se jouant de la crédulité des jeunes issus de l’émigration et aboyant sur les ondes d’une chaine dite « radio sur YouTube », madame Hafsa nous replonge brutalement, et ne pesant point ses mots (maux), plus de 60 ans après l’indépendance de l’Algérie, dans les méandres de l’accusation habituelle et surannée contre les Kabyles. Le temps s’y prête : le mensonge volontaire et haineux contre les Kabyles et les Berbères en général, la dénonciation et la mystification consciente et inconsciente portée par la haine de l’autre : le Berbère, l’Amazigh dont elle sacrifie une partie de sa noblesse. Car, qu’elle le veuille ou non, elle est aussi Berbère que ceux et celles qu’elle insulte ! Je conseille à madame Mustapha de faire une analyse de son ADN. Je parierai tout ce qu’elle voudra, qu’elle est aussi Berbère, Kabyle que ceux et celles qu’elle insulte avec véhémence et sans retenue ! Ses allégations mensongères sont condamnables par la justice. Malheureusement, la famille des Aït Mokrane a été décimée par l’armée coloniale. Il reste de cette famille royale quelques survivants qui ont du mal à vivre, car privés de tout. En 1990, il fallait l’aide de son village pour qu’une arrière-petite-fille du grand El-Mokrani vienne se faire soigner en France. Il est important de rappeler que les membres de cette noble famille furent poursuivis par une vindicte coloniale intergénérationnelle. C’est ainsi que certains héritiers du royaume furent poursuivis bien des années après l’Insurrection de 1871. Ils furent internés dans des cliniques avant de subir un traitement ignoble et inhumain – traitement contre lequel s’éleva en son temps Frantz FANON – « la lobotomisation » ! 

Il serait bon que madame Kara commence à se défaire des mensonges de l’ethnologie coloniale du fameux général Hanoteau et à lire les historiens algériens qui finiront peut-être par l’éclairer au double sens du terme : de « cette lumière » sans laquelle la vie n’a plus raison d’être. C’était pour cette lumière que des millions de Kabyles sont tombés au champ d’honneur. Ce qui donna lieu à la prétendue « politique berbère de la France » si bien diffusée par certains historiens qui servaient de relais au colonialisme. Que n’a-t-on pas dit et écrit à propos des Kabyles !? Que diable avaient-ils besoin de s’attaquer ainsi à la puissance coloniale, là où d’autres firent preuve d’un pragmatisme surprenant ! Mais, ne demandez jamais à un autochtone pourquoi il manque de pragmatisme ! Sa terre le lui interdit. De ces récits ancestraux qu’il a bu au berceau de la bouche de sa mère et de sa grand-mère, il n’a retenu qu’une chose : mourir pour la terre des ancêtres est un sacrifice qu’il reçoit comme une récompense… On ne peut comprendre tout cela… Ala ayen i d-jjan Imezwura i’gesâan tara ! » Allez dire à quelqu’un qui ne parle par berbère de déchiffrer cela ! Certainement pas à madame Mustapha !

Bien qu’une partie inconsciente sommeille dans son discours haineux, c’est consciemment et d’une façon délibérée, haineuse et brutale contre les Kabyles que cette pauvre dame dévoile une pensée raciste, portée par « une fausse conscience ». C’est quoi cette « fameuse fausse conscience » ? C’est l’état d’une personne où l’état schizophrénique montre le domaine immense du délire qui émane d’une inconscience possédée par une logique sociologique du mensonge qui possède aussi un prolongement maladif, psychiatrique, dont tout un chacun peut entendre les méandres dans la pensée maladive de cette pauvre dame qui passe pour écrivaine !

Ne reculant devant rien, madame Mustapha reprend même les thèses du général Adolphe Hanoteau. Que vous dise : Alors qu’il régnait en maître – du moins c’est ce qu’il croyait – Hanoteau accusait les Mokrane d’avoir tué Bou_Beghla. Mais, ce dernier, comme tout général de la France coloniale, troqua son premier mensonge – « les Mokrane avaient abattu Bou_Beghla » – contre un autre mensonge, quelques pages plus loin où il accusait plutôt les At Mlikech d’avoir tué le même Bou_Beghla ! Mais, madame Hafsa Kara Mustapha ira plus loin dans l’arrogance de ces mensonges repris au général ethnologue. N’ayant pas froid aux yeux – le mensonge fait parfois perdre la raison ! – elle prétendit que « Mohand Amokrane offrit la tête de Bou_Beghla aux généraux français ! » Le délire atteint son paroxysme ! Si nous nous référons aux historiographes algériens – Mostéfa Lacheraf, Mouloud Gaïd, pour ne citer que ces deux illustres historiens, nous avons appris d’après leurs sources que Bou_Beghla avait été accueilli par les Aït Mokrane qui le protégaient en lui offrant « le droit d’asile[5] » (laanaya), le temps qu’il reprenne ses forces et rassemble ses troupes. Il sera guidé pour atteindre les Awzellaguen, arch auquel il demanda le burnous d’investiture, avant de rejoindre Fadma n’Soumer pour combattre à ses côtés les troupes coloniales. Quelques semaines après d’âpres combats contre les Français, il fut sollicité par les combattants de la Soummam pour le porter un coup de main. Ce qu’il fit. Et voilà les derniers mots écrits par Mostefa Lacheraf en ce qui concerne cet illustre kabyle originaire de l’Arch des Iâmmouchènes, lequel s’exila à Ghélizane (Ighil Izzane) pour élaborer une stratégie de résistance contre l’envahisseur français.

Et pour la gouverne de madame Kara, nous nous permettons de reprendre ce paragraphe déjà écrit plus haut. Ce fut dans la Soummam qu’Abdelkader Aït Ali, alias Bou_Beghla, tomba le martyr entre ses compagnons de combat, des Kabyles… C’est ce que nous apprend Mostefa Lacheraf, ancien ministre de l’ éducation de ce beau pays d’Algérie : « La tête de l’indomptable insurgé de l’Oued Soummam fut coupée très rapidement et exposée plus tard par les Français avec ses armes et son cheval successivement sur le marché de Bordj Bou Arrerridj et de Sétif[6] ».

  Manifestement, ce genre de personnes semblables à madame Kara, épargnées par la guerre d’Algérie, sont loin des préoccupations et des souffrances de ceux et celles qui portent encore les stigmates de la colonisation. Les personnes comme madame Kara ont vécu en sécurité dans les villes. En se mêlant aux Européens d’Algérie, ils ne peuvent donc se rendre compte des souffrances des Kabyles qui firent face à la colonisation en sacrifiant hommes, enfants et maisons[7]. La blessure est trop profonde pour être comprise par des esprits attachés à la haine et, somme toute, souffrant d’une schizophrénie qui prend ses racines dans la fausse conscience et la haine de celui qui a su garder le trésor des origines : la langue amazighe, dont ils/elles dénient l’existence : car ils/elles l’ont perdue à jamais !

En face d’une pareille attitude, le raisonnement abstrait et appuyé sur des exemples concrets, est impuissant, car il ne s’agit pas d’une conviction raisonnée mais d’une attitude émotionnelle raciste et déraisonnée ; donc, un fait de fausse conscience. De fait, l’attitude anti-kabyle – et généralement l’attitude anti-minoritaire – relève d’une fausse conscience à double titre : elle réifie – et partant elle dépersonnalise – son objet en symbole raciste et non pas en individu. De plus, cette dame ne se rend pas compte – car schizophrénique – de la nature réelle des frustrations dont elle est tributaire. Les travaux de spécialistes comme Lukacs montre de façon qui paraît indiscutable le caractère réifié de la conscience raciste de cette pauvre dame. Nous sommes donc face à un discours raciste qui porte les stigmates de la schizophrénie et de la fausse conscience dont l’autre raciste témoigne d’un caractère rigide qui met en avant des conceptions et des affirmations mensongères sur la ou les personnes auxquelles elle s’attaque en s’appuyant – comme on s’y attend – sur le mensonge et l’invective. Ce comportement n’est pas seulement, comme la personne schizophrène veut le faire croire. Ce n’est en aucun le prolongement indubitable et réelle d’une situation issue de la colonisation. Celle-ci n’est qu’un alibi, déjà fortement exploité, pour dire toute sa haine de l’autre : ce Kabyle, ce Berbère qui rappelle les origines et la langue que j’ai perdues. Nous pouvons dire que l’ironie est féroce, car l’auteure de ces divagations racistes demeure toujours et à jamais plus malheureux que les Kabyles et les Berbères auxquels elle s’attaque dans une volonté farouche et noyée dans la fausse conscience.

Il n’y a pas de remède à cette conscience dont tous les éléments de pensée et d’agissement sont antidialectiques et dévalorisants de leur espace, qui devient le siège d’une sorte d’hallucination et de délire, phénomènes réificationnels dont le seul remède est la réappropriation de la langue des origines. Mais, la personne réifiée aura beaucoup de mal à se remettre en cause ; car, seule sa remise en cause pourra éventuellement lui permettre d’accéder à ce trésor – cette langue des origines – qu’elle a perdu. Le dicton des anciens Kabyles est clair : « Qui perd sa langue de ses origines, a perdu sa propre personne ! » (Win isruêen tameslayt iéuran-is, iweddeô iman-is !)


[1] Déclaration de février1972, cf. Annuaire de l’Afrique du Nord, 1972, Chroniques sociales et culturelles de André Adam, p. 386-387. Sous le président Boumediene, Taleb Ibrahimi occupa plusieurs ministères : Ministre de l’Education (3965-70), de l’Information et de la Culture (1970-77) et ministre des Affaires étrangères (1982-88). A la différence des autres dictateurs algériens, Boumediene avait cette qualité de s’entourer d’hommes de culture comme Taleb Ibrahimi et Mostéfa Lacheraf. Une autre qualité que les Algériens lui reconnaissaient : il tenait tête à l’oligarchie et royautés orientales, notamment à l’Arabie Saoudite et l’Egypte de Nasser.

[2] Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, Traduction Baron Slane, p. 206, Tome 1, 1860.

[3] Milan Hubl, historien, poète et écrivain tchèque, 1927-1989.

[4] J. Morizot, L’Algérie kabylisée, Cahiers de l’Afrique et l’Asie VI, Préface de Pierre Rondot, Editions J. Peyronnet et Cie, Paris, 1962, p. 34-35.

[5] J’invite madame Hafsa Mustapha ou plutôt madame SADKI à lire mon ouvrage sur les Archs kabyles. Elle comprendra peut-être ce qu’est le droit d’asile chez les Kabyles.

[6] Mostefa Lacheraf, Agressions, résistances et solidarités intercontinentales, Alger, Enal, 1982.

[7] Madame Kara devrait visiter la Kabylie. Elle verra alors ces cimetières de martyrs où les résistants kabyles sont enterrés, faute de places, dans des fosses communes ! On lui dira aussi que des centaines de combattant(e)s sont mort(e)s sans sépultures ! Que des milliers de maisons sont encore en ruines… C’est évidemment « parler au vent », comme disaient nos grands-mères que d’inviter une personne noyée dans sa haine et le mensonge à visiter « le pays » de ceux-là-mêmes qu’elle condamne, alors qu’elle ne connaît rien d’eux, sinon ce qu’elle a appris des ethnologues de la France coloniale. Car, si elle venait à fouler de ses pieds, cette région que beaucoup de connaisseur dont le président Bouteflika avait qualifiée de « Cœur de l’Algérie » ; assurément, qu’elle guérirait de cette schizophrénie à travers laquelle elle cultive haine et mensonge. Rien d’autre ne saurait la guérir de ces maux (mots) que de fouler de ses pieds et voir de ses propres yeux cette terre où la langue des origines se parle, se chante et se conte en perpétuant le trésor amazigh venu de la nuit des temps. Elle constatera alors que rien ne la sépare des Kabyles dont elle porte, en réalité les mêmes origines, la même genèse. Je viens de découvrir par hasard que vous êtes vous-même Kabyle, mariée à un Kabyle d’adoption, un marabout, dont je connais le village, qui, manifestement, vous aurait encouragé à déverser tant de haine et de morve sur les siens !

LA LANGUE MATERNELLE AMAZIGHE

UN JARDIN DE BONHEUR ET DES SAVOIRS ANCESTRAUX

Tameslayt tamazight, Taqwbalt n zznaf yakw d timusniwin (n) Imezwura

« La langue tue et ressuscite » (iles ineqq iêeggu) (dicton kabyle)

1961 – Je faisais mon entrée à l’école « française ». Un jour, j’étais sauvagement battu par un instituteur français (militaire) alors que je – parlais kabyle pendant la récréation… Le soir venu, j’entends mon père qui dit à ma mère : « Ô fille de noble ! Raconte-leur la vache des orphelins. » Ma mère lui répondit : «  Fils de noble, je suis tellement fatiguée ce soir… après ce qui vient de se passer… ».

1962 – Ce fut l’indépendance de l’Algérie : Je fus frappé pour la même raison par… Un instituteur arabe…

La guérison de l’aliénation par le conte…

Mon père lui dit alors : « Justement, c’est pour tout ce qui vient de se passer… Les enfants ont besoin d’entendre des contes… Je leur raconterai après « Le mythe de la langue » (Izri g_iles). »

Ce soir-là, le conte « La vache des orphelins » (Tafunast Igujilen), porté par la voix douce et sublime de ma mère, me consola des horreurs de la journée.

Le mythe et le conte, exorde d’une autre interprétation :

Quand j’ai eu l’infime honneur de rencontrer mon historien préféré, l’immense Charles André Julien, au sein du « G.E.R.M.[1] » ; j’étais fort étonné quand il me demanda si je connaissais un mythe kabyle à lui raconter… Alors, aussitôt, « Le mythe de la langue » (Izri g_iles) me vint à l’esprit…

Le mythe de la langue – Izri g_iles

Dans le mythe appelé « le mythe de la langue  » (izri g_iles), un fou provoqua la mort de tous les enfants d’une cité kabyle à cause d’un mensonge : en leur racontant que le paradis était en bas du ravin qui se trouvait à la sortie du village. « Au paradis, leur avait-il dit, il y a même des oranges en été et du raisin en hiver ! Pour y accéder, il faut sauter du haut du ravin. Je l’ai fait plusieurs fois dit-il encore en agitant sous leurs yeux écarquillés une grappe de raison précoce  ».

Les enfants crurent à ses paroles. Ils coururent vers le ravin et  s’y jetèrent tous du haut. Aucun ne s’en était sorti. L’assemblée s’empara de la gravissime affaire et condamna le fou à la peine de mort. Mais, comme il était de coutume dans l’ancien temps, l’Assemblée des femmes devait entériner la décision des hommes. Le sage du village dit à l’assemblée : «  Non ! Puisque c’est sa langue qui est la cause (de la mort des enfants), il faut que vous lui coupiez la langue ! »

L’Assemblée s’inclina. On coupa la langue au fou. Fou de douleur, il courut jusqu’au ravin et s’y laissa tomber de l’endroit-même où les enfants partirent pour toujours.

Sans enfants, le village n’était plus le même. Plus de cris de joie ni de vacarmes joyeux qui remplissaient la cité. Il n’y subsista qu’un silence qui rappelait sans cesse l’absence de ces derniers. Les habitants décidèrent alors d’abandonner leur village …  

Un jour de printemps, la vieille, qui avait décidé de la sentence à infliger au fou, revint au village et retrouva les enfants, qui étaient morts, en train de jouer sur l’aire de jeu du village. Elle fut bien étonnée de ce qu’elle voyait. Elle s’avança et leur dit : « Vous êtes revenus, les enfants ? Vous n’êtes pas morts ! ? » Les enfants lui répondirent en chœur : « Nous sommes revenus, nous ne sommes pas morts ! » La vieille leur dit : « Et le fou, où est-il ? » Les enfants lui dirent : «  Lui, il ne peut pas revenir  ». La vieille leur dit : « Pour quoi le fou ne peut-il pas revenir ? »

Les enfants lui répondirent encore en chœur : « Parce que lui, il a perdu sa langue ! »

La protection du mythe est pareille à celle du lion !

Mon père : « C’est par le conte et les traditions orales que les Kabyles et les Imazighen, en général, pourront maintenir et développer leur langue ! Chaque père, chaque mère doit apprendre et faire réciter des contes à ses enfants. C’est la seule école qui est capable de maintenir notre langue… 

 La langue véhicule le mot et permet à la parole de perdurer. Elle véhicule la sagesse, le savoir et la science ; l’amour, la solidarité. Elle permet la vie, la nôtre. Sans la langue, c’en est fini de la confédération, de la fédération et du peuple kabyle. Imagine-toi un instant : tu te lèves demain matin et tous les Kabyles ne parlent plus kabyle ! C’est ce cauchemar qui commence, mon fils ![2] »

Aujourd’hui, des enfants kabyles meurent pour leur langue, pour notre langue. Chacun de nous doit veiller à ce qu’il va dire, à ce qu’il va écrire. Chacun de nous doit se souvenir de ce dicton qui dit : « la langue c’est la vie » (iles t-tudert).

Sans sa langue, le peuple berbère est un chef-d’œuvre en péril. Nous arrivons à un stade de dés-acculturation où la majorité des Kabyles connaissent, par exemple, le sens du verbe français « essayer » ; mais ils ignorent le sens du verbe kabyle seyyi – qui signifie « décider » – qu’ils confondent souvent avec le premier ! Même les géminées ne sont plus maîtrisées par les kabylophones ! On aurait bien ri, si ce n’était point dramatique de tomber sur des confusions comme els/elles, iger/igger, iga/igga !!!

Nous savons que ceci est dû  à l’absence de la langue amazighe à l’école. L’aliénation linguistique est un état d’étouffement sournois de tout le peuple amazigh.

En 1871, lors de l’insurrection kabyle, les militaires français tenaient pour responsable de la révolte, les Kabyles de la Soummam, des Babors et de la Médjana[3]. Les initiateurs étaient le Ckeikh Aheddad de Seddouk et Mohand Aït Mokrane des Aït Djouad (Mokrani) tous les deux natifs de ce qui deviendra, à partir de 1871, « la Petite Kabylie ».

Dès lors, la Kabylie fut divisée en deux, en privilégiant par la politique éducative – ouverture de l’école française – et la production ethnologique et scientifique, la Kabylie du Djurdjura occidentale appelée « Grande Kabylie ». Le Djurdjura oriental et l’Akfadou et la Soummam étaient considérés comme faisant partie de ce qui était appelé « La Petite Kabylie[4]». Les anciens disaient : « On ne peut couper le Djurdjura en  deux ! » Mais, ils ignoraient que l’aliénation est un mal rampant que l’on ne voit pas entrer en/dans Soi. 

Tout en menant une politique berbère de façade, les Français introduisaient massivement la langue arabe, jusque dans l’onomastique et la toponymie. La majorité des noms de famille kabyles et berbères ont été arabisés. Un seul village en Kabylie a encore conservé le nom kabyle de « rivière » ! Tous les fleuves et les rivières kabyles – Ighzer et asif –  sont devenus des «oueds» ! Les préfixes indicatifs marquant la berbérité des noms propres –  At – I – Aw – Ou – Ta – Ti – sont remplacés par leurs équivalents arabes : S, ben, bent, beni, ould, oulad

« Les  «bureaux arabes » aidèrent hardiment à cette œuvre néfaste de déberbérisation systématique des villages insurrectionnels. Commandés par des officiers français, ils maintenaient leur influence pernicieuse au moyen d’un système de vol organisé et au moyen des révoltes qu’ils provoquaient habilement afin de mieux mener expropriations, razzias, rapts et assassinats[5]».

Une politique coloniale volontariste a permis, entre 1830 et 1962, l’arabisation de nombreux  villages berbères, en Kabylie et dans les autres régions berbérophones de l’Afrique du Nord. Il est un fait significatif : l’introduction du français s’accompagnait automatiquement de celle de l’arabe !

«Nos officiers et nos administrateurs ont toujours considéré qu’il convenait de parler arabe à tous indistinctement en Afrique du Nord. Certains esprits ancrés dans l’antique formule orientaliste parlent d’un stade d’arabisation, première étape civilisatrice préconisée à l’usage des peuplades primitives. Ce n’est qu’après cette étape que la population berbère devrait apprendre le français[6] ».

De l’école française, voici ce qu’avait écrit Malek Ouary :

 « Mon entrée à l’école française a revêtu pour moi un caractère singulier : on m’y envoyait en quelque sorte pour y désapprendre ma langue afin de ‘m’initier à une autre ; tant et si bien que dès que j’ai pu balbutier un peu de français, on m’a interdit le kabyle dont l’usage était sanctionné comme une inconvenance, une faute[7] ».

Avec quelques  années de retard, à cause de la destruction de notre village et de tous les villages des Awzellaguen, j’entrais à l’école française à l’âge de 11ans et demi.  Le premier jour de ma scolarité fut pour moi un drame dont j’ai  mis longtemps à me remettre. Mon camarade Hamid, qui était « élève du jour », crut bon de m’avertir que le kabyle était interdit dans l’enceinte de l’école. A la récréation, l’instituteur lui remit trois craies aux couleurs de la France. Habituellement, il avait une quille qui portait les couleurs du drapeau français. Un élève avait dû la subtiliser !

Ce matin-là, il pleuvotait quand j’avais jeté les trois craies que venait de me refiler Hamid : j’étais en train de parler à un autre camarade qui me disait doucement : « Arrête de parler en kabyle, c’est interdit ! » «Mais, lui rétorquais-je, avec quoi d’autre veux-tu que je te parle, puisque je ne connais que le kabyle ! »

Monsieur Galy me vit écraser les trois craies, en les enfonçant rageusement dans la boue.  De retour en classe, il demanda à Hamid : « Où sont les trois craies que je t’ai  données ? » Hamid pointa un doigt tremblant sur moi. Monsieur Galy se saisit d’une planche et m’intima l’ordre de tendre les mains. La planche était parsemée de petits clous qui me déchiraient la peau à chacun des coups qu’il me portait tout aussi rageusement que j’avais écrasé les craies ! Et il me dit en ricanant : « Que le petit sauvage de la Soummam tende sa main ! Je vais lui montrer ce que c’est que de désobéir aux ordres de son maître ! »

Je quittais l’école les mains en sang. La première réaction  de ma mère était de me  dire : « Il ne faut pas que ton père voie ça ! » Et le voilà justement qui « remplissait la porte », comme on dit en kabyle ! J’avais porté instinctivement les mains derrière le dos. Il me vit et dit en souriant : « Qu’as-tu volé comme ça, Vousvous[8], mon fils ? » Je demeurais muet en fixant ma mère du regard. Intrigué, mon père passa derrière moi et me prit les mains. « Qui t’a fait ça ! ? », dit-il dans un cri. La mort dans l’âme, je balbutiai : « C’est le maître, monsieur Galy ».

Mon père suffoquant de colère disait tout haut en quittant la maison : « Il en fait encore des siennes, ce Galy ! ? Mais, moi je ne m’appelle pas Si Tahar At Mohand[9] !  Moi, je suis un Achivane de noble lignée et la mort viendra un jour ! » Il prit une canne et une hache et sortit d’un pas décidé vers Ighzer Amokrane. On racontait que mon père avait trouvé les instituteurs en train de jouer au volley, quand il avait bondi sur monsieur Galy et lui porta un coup de canne et de hache. Cela aurait pu être dramatique pour mon père, car la plupart des instituteurs étaient des militaires encore en service.

Il se retrouva en prison.

Bien heureusement, le directeur, monsieur Georges Rabaud, était directeur de l’école.  C’était un ancien officier français en retraite que mon père appelait « L’homme d’honneur [10]». Il fit sortir mon père de prison. Une fois dans son bureau, il l’invita à raconter ce qui s’était passé.

Par la suite, monsieur Galy et monsieur Robinet, deux racistes notoires, n’osèrent plus porter la main sur nous pour motif « a parlé en kabyle à l’école ». Mais, ils s’arrangeaient pour trouver d’autres prétextes pour battre sauvagement les enfants ! De retour à la maison, mon père me réconforta en disant : « Un jour, l’Algérie sera indépendante : tu apprendras le kabyle à l’école ! »  J’étais également persuadé de la chose !

1962 – indépendance de l’Algérie

Fellag : « L’Algérie a eu son indépendance, mais ceux qui gouvernent ont perdu le mode d’emploi ! »

Peu d’années après ma mésaventure avec monsieur Galy, ce fut l’indépendance de l’Algérie. J’eus pour instituteur d’arabe, un maître syrien qui nous disait aussi : « Il est interdit de parler votre barbarisme à l’école ! » (MemnuԐ lbarbarism t_taԐkum fi lmadrasa !)

Je croyais faire preuve d’humour en disant à ma camarade de table, Zehra : « Avant c’étaient les Français, maintenant ce sont les Arabes ! » Celle-ci se dépêcha d’aller le répéter au maître ! Il vint vers moi et me gifla si violemment que je saignai de l’oreille droite et j’avais l’œil droit brouillé.

Je sortis de la classe en le traitant de tous les noms. Il a fallu l’intervention d’un instituteur kabyle pour que je lâche les pierres dont je m’étais rempli les mains pour me venger.

J’ai relaté l’anecdote à mon père en me  gardant bien de lui dire que j’ai été giflé. Quelques années après, Il s’était mis dans la tête que je devais écrire en kabyle : « Ecris ce que tu peux en kabyle, tes enfants le trouveront » (Aru ayen i-wi tzemrev s teqvaylit, arraw-ik a-t-id afen !) Quelle ne fut pas ma joie quand, arrivé au Collège, le professeur de français demanda un jour : « Lequel de vous peut m’écrire un conte kabyle ? » Personne n’osa lever la main. Ce que je fis. Et, sous la dictée en kabyle de mon père, j’ai transcrit le premier conte kabyle à l’âge de 15 ! »

DU PRINTEMPS NOIR 2001 – TAFSUT TABERKANT

Des années ont passé et il sentait bien ce mur  fait de mépris et de haine contre lequel les jeunes Kabyles – dont moi-même – avaient buté en faisant nos études, dans des villes arabophones, et  notre service militaire[11].

Depuis l’indépendance, l’interdiction du berbère à l’école et dans les lieux publics est devenue systématique. La révolte de la jeunesse kabyle en 1980 a été provoquée par l’interdiction d’une conférence sur la poésie kabyle ancienne[12] que le chantre de la culture berbère, Mouloud Mammeri, devait donner à l’Université de Tizi-Ouzou.

Aujourd’hui encore, il faut se battre pour donner un prénom berbère à son enfant. Les gendarmes, les policiers et les douaniers apostrophent avec violence et mépris le berbérophone qui cherche en bégayant quelques mots de français à mélanger au berbère pour se faire comprendre, avant de s’entendre gueuler dessus : « Parle dans ta langue : l’arabe ! » (Ehder b_llught-ek, el-âarabiya !)

« L’atrophie culturelle et intellectuelle qui sévit au Maghreb – en particulier en Algérie – est le résultat direct des multiples anathèmes prononcés depuis les indépendances : exclusion de la berbérité bien sûr, mais aussi disqualification symbolique de la langue française qui est pourtant, qu’on le veuille ou non, une donnée enracinée au Maghreb et l’un des vecteurs de notre mémoire et de notre culture[13] ». 

Depuis 1962, les Kabyles, et les berbérophones en général, font face quotidiennement à un système négateur qui les plonge dans l’irréel. Ils vivent un  conte, un mauvais conte, où le merveilleux fait place à un cauchemar. Au tribunal, ils sont obligés de payer des interprètes pour exposer leurs doléances aux  juges ! Les plaignants s’adressent d’abord à un interprète, lequel traduit à un avocat – parfois berbérophone ! –  qui se tourne  vers le magistrat pour lui traduire en arabe ce que ce dernier peut avoir très bien compris par ailleurs, quand il est lui-même berbérophone ! 

Les Kabyles qui dépendent administrativement de la préfecture (wilaya) de Sétif vivent cette agression d’une façon innommable. Le sigle injurieux[14] dont certains « arabes » les affublaient montre, encore une fois, que l’aliénation linguistique – des Berbères arabisés – peut conduire au seuil de l’intolérable ! Mon ami et maître Joseph Gabel, spécialiste de l’aliénation, me disait : « Perdre sa langue d’origine est une tragédie qui conduit au stage le plus ultime de l’aliénation : la réification ». 

Au Maroc, les Imazighen, pourtant majoritaires,  ne sont pas mieux traités ; bien au contraire ! L’officialisation de la langue amazighe se passe un tant soit peu mieux qu’en Algérie ; mais, il y a tellement de choses encore à faire ! Les Berbères sont toujours étrangers sur leur propre terre ! 

En Libye, l’emploi du mot « Taneffousit » (parler berbère libyen) était prohibé par le dictateur libyen, qui interdisait aux femmes berbères même de chanter dans leur langue même pendant les fêtes familiales[15] ! «Là où la différence fait défaut, c’est la violence qui menace [16]».

«L’exacerbation du conflit et l’accentuation de la cassure avec un Etat algérien qui cultive l’exclusion et l’oppression[17] » sont la cause première des  révoltes kabyles.

Dans le conte « Les chasseurs de lumière[18] » (Iseggaden n tafat), c’est un enfant qui s’élève, au péril de sa vie, contre le tyran qui empêchait le peuple de voir le soleil. Dans sa lutte, il rencontra un vieux sage qui fit appel aux chasseurs de lumière. Le drame de la négation culturelle conduit à toutes les vexations et les dérives. Aujourd’hui, des enfants kabyles acceptent de mourir pour qu’on arrête de les réifier, pour que leur langue continue de vivre. L’aliénation linguistique conduit à un état de réification du Soi. Prendre conscience de cet état provoque un sentiment d’injustice tel qu’il conduit à la révolte. En être inconscient, on vit dans la peau de l’autre.

Mon père répétait souvent : « On ne peut vivre dans la peau d’un autre : si on est plus mince et plus petit, il y aura du jeu ; si on est plus gros et plus grand, on meurt étouffé ans cette peau trop étroite pour nous ».

 « L’état d’aliénation conduit à un état de folie permanente[19]». Quand cet état d’aliénation linguistique s’insinue insensiblement, inconsciemment, les dégâts causés sont irrémédiables.

Comment en terminer avec ce déni de tout un peuple qui subit, sur sa propre terre, l’aliénation culturelle et linguistique ? Comment en terminer avec la barbarie et la tyrannie des mots ? Comment s’en sortir de cette situation où les mots d’une langue érigée en dogme, en discours originel et divin, sont employés pour tuer d’autres mots, d’autres langues : d’autres peuples ?

« La question est alors de savoir si le pouvoir d’Etat en Algérie est ou non susceptible de connaître une transformation démocratique dans laquelle les berbérophones pourraient trouver une insertion acceptable, permettant leur survie en tant qu’entité culturelle[20] ».  Nous attendons toujours qu’un président « ose » enfin s’adresser à nos vieilles mamans dans leur langue : pour qu’elles comprennent enfin ce qui se dit et ce qui se trame autour d’elles !

Ces derniers temps, un relent de racisme de la part de certains arabophones contre « leurs frères » amazighophones faisait froid dans le dos !

Il est temps que l’Etat algérien enseigne aux Algériens qu’il n’y a pas de langue d’origine divine et des langues d’origine profane, agreste. Toutes les langues – dites et écrites – sont le fait de l’homme : des trésors de l’humanité qu’il faut respecter, sauvegarder et développer. C’est en faisant en sorte que tous les Berbères – berbérophones, arabophones et francophones – se réapproprient sereinement leur berbérité (leur amazighité), la culture et la langue de leurs ancêtres – le tamazight – que l’Algérie et les autres pays d’Afrique du Nord (Tamazgha)  participeront à cette œuvre la plus sublime de l’humanité, le langage universel, le langage humain.

« Le Maghreb, en se réconciliant avec lui-même, en s’acceptant dans sa complexité et sa diversité, peut être lieu de création et d’épanouissement [21]».

« Couper la langue, c’est couper la vie[22] ». Aucune matérialité n’est aussi sacrée aux yeux des Kabyles que leur langue. «On peut payer d’un poème une dette[23]». Elle seule peut sauvegarder le message sacré des ancêtres. Elle seule peut témoigner et défendre la terre que ces derniers leur ont laissée en héritage[24]. « Peu de paysans, plus que le paysan kabyle sont attachés à la terre maternelle…Le mythe est tout naturel à ses hommes simples et vrais[25] ».

Dans la mythologie kabyle, l’ogresse fut à l’origine de la guerre[26]. Elle se faisait passer pour la Mère du monde et sema la zizanie entre les différents peuples de la terre. Et pendant que ces derniers guerroyaient entre eux, elle profitait pour accaparer leurs biens.

Il n’est  donc pas difficile de comprendre pourquoi ceux qui gouvernent  par la force sèment la zizanie entre ceux qu’ils oppressent. Qui ne connaît pas cette vieille formule : « Diviser pour mieux régner ! » Semer le mensonge pour mieux étendre la manipulation et la division. « Le rôle que joue le menteur est un rôle extérieur à son personnage, un rôle aliénant » (Joseph Gabel, la folie, op.cit.)

Où sont donc «les vieux sages » et «les chasseurs de lumière algériens » capables de dire : « Halte à l’injustice et au mensonge ! Non aux massacres des enfants kabyles qui demandent qu’on leur rende justice en instaurant le droit de s’instruire et de vivre dans leur langue maternelle ! »

Il ne s’agit pas ici de tuer tous les fous en leur coupant la langue, comme dans le mythe kabyle. Il s’agira de tuer la bêtise et le mépris de l’autre (hogra ou tamêeqwôanit) en instaurant entre les Algériens et les Maghrébins en général, de quelque région qu’ils soient, l’amour, le respect, la solidarité et la fraternité.

Parmi les histoires racontées par les Anciens, il en est une – une sorte de conte dans le conte – , qui vient fort à propos, dont le titre est fort éloquent : « L’oiseau révolté » (Afrux amnafeq). Le beau dit, dont il la fit précéder, est d’une cuisante actualité :

La vieille qui pleurait son fils avait dit :

Ô langue, passe par le cœur !

Tu rencontreras un autre

(Sinon) le langage riche de beaux dits

Si tu n’acceptes de tuer

On te tuera pour lui ! 

Que les esprits libres des contrées berbères s’opposent une fois pour toutes à cette nuit noire d’un autre âge !

Les Anciens kabyles disaient : « Un jour, notre terre lapidera tous ces dictateurs qui rendent nos pays insane et fou au point que sa jeunesse ne rêve que d’une chose : le quitter ! »


[1] Groupe d’Etudes et de Recherches sur le Maghreb, 1977, Paris.

[2] Ce matin de 1968, mon père s’était violemment disputé avec les gendarmes qui verbalisaient les gens parce qu’ils traversaient la route pour aller au marché. Incroyable, mais vrai !

[3] Emile Violard, Les villages algériens, 1870-1890, vol. II, Imprimerie administrative Victor Heintz, Alger, 1926, «L’insurrection de 1871 et les bureaux arabes », page 4 et suivantes.

[4] Non seulement, on s’est retrouvé avec une «Petite Kabylie » beaucoup plus vaste 6 à 7 fois la-dite « la Grande ». Ce découpage artificiel eut pour effet néfaste l’isolement de certaines confédérations et, par voie de conséquence, l’arabisation de plusieurs villages kabyles prisonniers de Sétif ! 

[5] Ibidem.

[6] Le Glay, L’école française et la question berbère, Direction générale de l’instruction publique, des beaux-arts et des antiquités, Rabat, 1921, page 11 et suivantes.

[7] Malek Ouary, Poèmes et chants de Kabylie, Librairie Saint-Germain-des-Prés, 1974, pp.13-14.

[8] Surnom  qu’il avait emprunté au héros du conte « Les chasseurs de lumière » (Iseggaden n tafat).

[9] Père de mon ami Anki Madjid qui eut droit au même châtiment que moi.

[10] M. Rabaud avait notamment transformé la prison d’Ighzer Amokrane en classe pour les «retardataires » comme moi. C’est lui qui m’offrit mon premier livre (Les fables de la Fontaine) et qui m’avait appris à lire. Il m’avait surtout réconcilié avec la langue française.  Ce fut un homme bon et juste. Lui et sa femme respectaient beaucoup notre langue et notre culture. Les matins pluvieux, madame Rabeaud nous attendait devant le portail avec une grosse serviette pour nous essuyer la tête avant de nous inviter à rejoindre notre classe ! Son merveilleux souvenir me revient souvent, comme le chant de ma mère, comme une douce mélodie !

[11] Mon ami Belkacem Mouhoubi déserta par trois fois avant de mettre fin à ses jours !

[12] Mouloud Mammeri, Poèmes kabyles anciens, François Maspero, 1980.

[13] Salem Chaker, Berbères aujourd’hui, L’Harmattan, 1989, p. 43.

[14] P.K.S.D.S. : « Petits Kabyles Sous Domination Sétifienne » ! 

[15] Il faudrait une encyclopédie pour relever toutes les vexations dont souffrent les Imazighen. La détermination des Archs kabyles s’inscrit aussi contre toutes ces monstrueuses atteintes à la dignité des Kabyles et des Imazighen en général. Dommage qu’elle soit porté par quelques ahuris, tel un certain Bélaïd Abrika qui n’avait rien compris l’essence-même du Mouvement. Ce fut une proie facile pour OuYahia, le premier ministre kabyle nommé par Bouteflika pour faire revenir les jeunes révoltés au bercail, alors que 130 d’entre eux ont été massacrés à l’arme de guerre par  les gendarmes algériens : ce fut « le Printemps noir » (Tafsut taberkant).

[16] René Girard, La violence et le sacré, Editions Grasset, 1972.

[17] S. Chaker, ouvrage cité,  p.  45.

[18] Y. Allioui, Les Chasseurs de Lumière – Iseggaden n tafat, éditions l’Harmattan, collection « Présence berbère », 2010.

[19] Joseph Gabel, Mensonge et maladie mentale, Editions Allia, 1995.

[20] Ibidem.

[21] Ibidem. p. 44.

[22] Une mère des Awzellaguen, dont on a tué le fils à peine sorti de l’enfance, dit : «Tendres tiges, les gendarmes fous leur ont coupé leur vie ! » (D-igwevman ilqaqen, ioadaômiyen imehbal gezmen-asen ddunnit nsen !) 

[23] Mouloud Mammeri, op. cit. p. 44.

[24] Il s’agit de la terre des ancêtres, la Berbérie (Tamazgha). D’où ce don de soi dès qu’il  s’agit de la défendre contre les envahisseurs.

[25] Il faudrait une encyclopédie pour relever toutes les vexations dont souffrent les Imazighen. La détermination des Archs kabyles s’inscrit aussi contre toutes ces monstrueuses atteintes à la dignité des Kabyles.

[26] Une version  a été recueillie par Léo Frobenius, Contes kabyles, tome 1.  Traduction de Mokran Fetta. Editions Edisud, 1995, pp. 51.52.

Publié par : youcefallioui | juillet 25, 2020

PROLOGUE POUR VERONIQUE JACQUIER

 

Publié par : youcefallioui | juillet 25, 2020

PROLOGUE Pour madame Véronique Jacquier

 

PROLOGUE

Pour madame Véronique Jacquier

 

« Presque toutes les villes de l’Algérie, dit le général Daumas, semblent avoir été bâties sous l’emprise de la crainte. Vainement eût-on cherché, ajoute-t-il, dans un vaste rayon autour d’elles, une position plus retirée, plus inaccessible, plus inexpugnable que celle de Kuêlaa ; sous ce rapport, cette ville passe, à bon droit, pour une merveille ».

 

Avertissement au prologue

Je voulais citer ce général qui s’extasiait devant les villes « impériales » algériennes avant la colonisation. Il ne faisait que se pâmer ; car, bon nombre de ces merveilles, comme il disait, avaient été réduites en ruines par lui et d’autres généraux français qui commandaient l’armée coloniale. Le lecteur s’étonnera sans doute de cette citation qui pouvait avoir sa place ailleurs.

Pour quoi alors déroger à de telles règles dont je me fais l’avocat au risque de paraître comme celui qui ne comprend rien à l’histoire et qui se permet, quand même, de ne pas toujours donner la primauté à une certaine historiographie de façade que le grand Charles André Julien avait déjà condamnée. Que le lecteur soit rassuré, je ne prétends pas être un historien. Du moins, telle que la doxa le souhaiterait, le voudrait. J’écris pour les miens. Pourquoi ? En parcourant quelques ouvrages d’histoire sur les Berbères ou plus exactement les Imazighen, je suis tombé sur tellement de mensonges et de contre-vérités que je m’étais assigné comme mission de mettre en avant une autre façon de voir les miens. C’est d’ailleurs pour cela que je prends de me pencher vers eux pour tout ce qui concerne notre Histoire. Car, ces derniers se sont toujours plaints d’avoir été ignorés par ceux et celles qui écrivaient sur eux, sur nous.

Ce n’est que lorsque les miens s’empareront de leur Histoire que le peuple berbère – je veux dire Amazigh – pourra se permettre d’ouvrir une fenêtre, aussi petite soit-elle, sur leur passé. Ce passé qui peut leur montrer tous les massacres dont ils firent l’objet et tous les sacrifices qu’ils firent pour combattre et se défendre afin que leur nom puisse demeurer face aux siècles à venir.

J’ai voulu cité ce général français, qui avait détruit tant de merveilles algériennes, pour répondre à ceux et celles qui osent encore déclarer comme une certaine Véronique Jacquier, journaliste politique que : « l’Algérie n’était rien du tout », avant la colonisation française qui a été une chance pour l’Algérie[1] ».

Nous étions plutôt habitués à ce genre de frasques de la part d’un certain « Petit homme[2] » qui s’appelle Zemmour. Venant d’une femme, à l’heure où les femmes du monde essaient de construire quelque chose contre tous les méfaits et les ravages qu’elles ont subis et continuent de subir de la part des hommes, nous restons sans voix !

Manifestement, cette chroniqueuse politique – qui ne comprend rien à l’histoire – ignore également tout de la piraterie dont elle devrait lire quelques ouvrages sur les usages des pirates, que j’oserai appeler, « français » ; usages qui lui donneraient froid dans le dos.

Pour madame Jacquier, les massacres n’étaient perpétrés que par les musulmans ; enfin, les « barbaresques » ! L’on se demande encore aujourd’hui ce que ce mot  contient ! Il est vrai qu’à l’époque déjà, les historiens français, s’alignant sur la langue arabe, ne disaient pas « Berbérie » mais, Barbarie. Et l’on est de ne pas se douter de la supercherie. Le barbare, c’est toujours l’autre, quand bien même l’on viendrait à le massacrer lui et les siens avec d’abominables procédés, comme les enfumades qui ont fait périr tant d’Algériens comme la tribu berbère des Zaatcha.

Le lecteur comprendra donc pourquoi le modeste auteur de ces lignes mettaient l’accent sur le génocide perpétré sur la population algérienne lors de la conquête française. Ce que le président Emmanuel Macron avait qualifié, à juste titre, de « crime contre l’humanité ». A ce propos, madame Jacquier et monsieur Zemmour osent parler de            « flagellation » !

Si, l’espace d’un instant, madame Jacquier pouvait parcourir – ce qui est d’ailleurs fort imaginable – quelques récits d’officiers français sur les viols et les mutilations perpétrés sur les femmes et les enfants, elle ferait, peut-être, amende honorable en disant qu’elle avait tenu des propos qui dépassaient sa pensée. Car, comme disaient les femmes kabyles ; ce que l’on peut admettre des excès de l’homme, ne peut être accepté d’une femme… A moins que madame Jacquier ait perdu toute essence de féminité ! Ce que je crains fort ! Et, ma pauvre grand-mère, qui n’est plus de ce monde, et qui n’était pas du tout « journaliste politique », aurait  dit : « Pauvre femme, elle est plus à plaindre qu’à condamner ! » Car, pour nos grands-mères, une femme ne devrait en aucun cas se galvauder en se répandant en propos que « seul un homme est capable de braire ; quand il devient un âne et qu’il paisse de l’herbe dans les près en chiant là où il mange ! »

Rejoignant monsieur Zemmour sur l’histoire de l’Algérie, elle n’a pas manqué, comme l’on pouvait s’y attendre, de mettre l’accent sur « la construction des hôpitaux et des écoles« , etc. Ils oublient de préciser que ce fut d’abord pour les besoins de l’armée et des colons !

Ces deux acolytes oublient de préciser que « l’œuvre française » fut d’abord érigée en massacres de femmes, d’enfants et de vieillards avant que l’Algérien ait pu voir se dresser un quelconque hôpital. En effet, il fallait attendre près de 30 ans pour voir apparaître un lieu de soin digne de ce nom ; lequel lieu était d’abord réservé aux Européens.

Faut-il rappeler que des centaines de milliers d’enfants, de femmes et des vieillards – qui avaient échappé aux massacres – étaient morts de faim et par manque de soins ?

Par conséquent – sans aller jusqu’à lui proposer de se pencher sur les historiens qui ont relaté la façon dont s’était faite la conquête de l’Algérie -, tout un chacun ne manquera pas d’admirer son ignorance et surtout sa mauvaise foi à travers des raccourcis empruntés à un certain Zemmour, écourtés désolants et sans consistance.

Il est tout aussi salutaire de lui apprendre que la conquête de l’Algérie n’a jamais eu pour cause « la piraterie barbaresque » qui n’avait plus cours depuis 1819 ! Pour sa gouverne,, nous ne citerons ici que quelques lignes de Louis Garneray, « historien de la piraterie » ; « mode de vie de l’époque » que cette dame avait mise en avant.

Citons donc Garneray :

« Nos caronades, bourrées de mitraille juqu’à la gueule, et cent espingoles contenant chacune six balles, inondent d’une pluie de fer et de plomb l’équipage du navire arabe à découvert, et couvrent son pont d’un monceau de cadavres ! » Une page plus loin : « Transborder nos prisonniers arabes sur quelques caboteurs de la côte qui n’osèrent nous refuser de se charger d’eux… Sans qu’aucun incident n’entravât cette opération en ayant soin de les enregistrer et de les inscrire au fur et à mesure qu’on les apportait, l’or, l’argent, les pierreries et les objets précieux…[3] ».

Plus parlant est ce poème, parmi d’autres fort nombreux, d’une maman kabyle, à qui les pirates « français », avaient enlevé ses petites filles, alors qu’elle était au champ comme toutes ses congénères :

Les vagues de la mort

Ils sont montés des vagues de la mort

Nous ne pouvions nous l’imaginer

Mes filles des entrailles dormaient dans leur lit

Ils envahirent nos maisons en bois

Ils y mirent le feu à toutes nos joies

Quand nous les entendîmes pleurer sans voix !

 

Nous avions enlevé nos mocassins et couru après

Quand nous avions entendu leurs cris

Nous trouvâmes les maisons vides

Nous les avions poursuivis le feu en nous

Chacune de nous ne savaient plus que faire

Les Roumis ont fait de nous des trépassées !

 

D’où vient donc cette espèce de dégénérés ?

Quelles sont les femmes qui leur ont donnés la vie ?

Ces hommes ne sont pas des humains !

A quand reviendra le sommeil ?

Notre blessure sera à jamais en nous !

En perdant nos filles chéries, le Roumi a fait de nous des suppliciées !

Lemwaji l_lmut

Ulin-d si lmujat n lmut

Ur nezri ma d-assaût

Yessi n tâabbut di dduh

Kecmen s-ixxamen n lluh

Serghen di lfuruh

Mi nesla i ymettawen !

 

Nekkes arkas ul ihundeq

Mi nesla i lmenteq

Mi newwed axxam d-ilem

¨Nerfed lâayad s_ilizeq

Yalta deg’ntegh s-anda tehmeq

Irumyen rran-agh d-iclem !

 

Ansa d-tekka naqqa t-tmes

Anita t-yurwen tebges

Wigi maççi d-imdanen !

Melm’ara d yughal yides

Lmerta wergin tekkes

Af yessent-egh aâzizen, Arumi deg’negh yebden !

Revenons à sa phrase absurde de détraquée : « L’Algérie n’était rien du tout ! » S’il y était, madame Jacquier aurait vu les merveilles cachées d’une Algérie qui vivait en paix avec ses tribus et ses confédérations. Elle aurait également admiré Bougie (Bgayet) l’une des merveilles que Napoléon III préférait connaître lors de sa venue en Algérie en 1865. Elle aurait vu que c’était l’un des lieux scientifiques le plus rayonnant à travers le monde ! Les historiens allemands qui l’avaient visitée, bien avant que les sbires admirés par madame Jacquier n’aient débarqués pour la détruire, l’avaient surnommée la Perle de l’Afrique du Nord !

Par conséquent, ce que révèle la fameuse phrase du général français, c’est que l’Algérie était un pays parsemé de merveilles et de richesses. Sans cela, la France coloniale se serait-elle intéressée à un pays où il n’y avait rien à prendre et à apprendre ? J’en doute fort que Napoléon III et les Français de l’époque se seraient intéressés à une « Algérie de rien du tout ! » Les blés des hauts plateaux algériens et de l’immense plaine de la Mitidja – dont raffoleront les colons – n’étaient pas les seuls à être connus comme « grenier à blé », dont l’Algérie portait le qualificatif dès l’époque romaine. Dès leur arrivée en Kabylie, sous la houlette du colonel St Arnaud – que Victor Hugo avait surnommé « le chacal », les mines de la vallée de la Soummam ainsi que celles de l’Ouest d’Algérie furent aussitôt reprises par les forces coloniales. Mais, ces trésors n’étaient rien, du moins au début de la conquête, aux yeux de Charles X !

Par conséquent, le clou ou le sommet de l’histoire de la conquête française de l’Algérie se trouvait déjà dans cette immense richesse qu’elle convoitait et qu’elle arrachera à la dite « Régence d’Alger ».  Précisons tout de suite que la capitale actuelle de l’Algérie était en majorité peuplée de Kabyles. D’autres diront qu’il y avait aussi des « Maures ».

Mais, les « Maures » étaient aussi une population berbère qui participaient à la production des richesses de la capitale que les Kabyles appelaient – sans doute pour rappeler quelques pages, non écrites, de l’histoire algérienne – « L’antre du lion » (Lezda-Yer), ce qui donna en arabe algérien Zzayer et en arabe classique El-Djazaïr. Comme chacun sait ou devrait le savoir, cette ville berbère à la Casbah magnifique occupée par les Kabyles après une convention avec la Régence et le Dey Hussein.

La cause de la conquête : le trésor d’Alger

 Il n’échappera à personne que l’on n’envahit pas un pays « qui n’est rien du tout ». Et pour cause ! Au-delà de toutes les richesses que l’Algérie possédait, les Français visaient aussi le trésor caché dans les souterrains construits par le Dey d’Alger, Hussein. Ce dernier, excédé par les manigances de Pierre Duval, consul français, finit par lui administrer un « soufflet » à l’aide de son éventail. Anecdote qui entrera dans l’histoire comme « Le coup d’éventail ».

Mais, ce que les histoires constatent est fort étrange. Le coup d’éventail se serait passé en 1827. Et l’expédition qui allait générer la conquête de l’Algérie par la France n’eut lieu que trois après ! Néanmoins, comme toutes les excuses sont bonnes quand il s’agit d’envahir un pays autre, la fameuse expédition était présentée aux Français comme une « simple réaction » à l’insulte qui fut faite à leur consul !

Mais, avant de revenir sur ce coup d’éventail qui permit à la France de l’utiliser bien des années pour s’emparer d’un immense trésor, posons-nous la question : l’Algérie existait-elle, comme le « prétendaient » les anciens Kabyles ? Où n’était-elle qu’un pays occupé par les Turcs ? Bien avant la conquête, beaucoup d’historiens s’étaient intéressés à l’Algérie. Il est utile de répéter que ce pays merveilleux, remplis de mille et une richesses, comptaient déjà près de quatre millions d’habitants qui vivaient en bonne intelligence. Des échanges entre les différentes régions étaient courants et bien établis. Ainsi, tous les anciens Kabyles parlaient de ces échanges et notamment de l’huile d’olive contre le blé des grandes plaines et des hauts plateaux algériens. « Ce pays des lumières » n’était pas totalement sous domination turcque, comme certains historiens l’avaient écrit. Ces derniers ne parlaient que de  « Régence d’Alger »

[1] Déclaration à Cnews le 16 juillet 2020.

[2] Titre d’un ouvrage magnifique et ô combien éclairant de Wilhelm Reich, sur le genre raciste. Reste doncplus aux penseurs encore vivants qu’à écrire un autre ouvrage qui porterait le titre de « Petite femme », pour mettre en exergue toute la bêtise, la stupidité et l’ignorance d’une certaine Véronique Jacquier qui chasse sur le terrain favori de l’extrême droite !

[3] Louis Garneray, Corsaire de la République, Petit Bibliothèque Payot, 1991, pp. 262-263.

Ps : Que les lecteurs me pardonnent pour les coquilles. Cet article a été écrit sous le coup de l’indignation ! Mais, dans l’ensemble, il est lisible et les idées développées sont à la portée de tous !

 

Publié par : youcefallioui | mai 4, 2020

Idir n’est pas mort…

IDIR N’EST PAS MORT…

Idir n’est pas mort

J’entends toujours sa voix

Pas de peines ni de remords

Même si je pleure quelques fois

C’est cette satanée pluie

Qui s’introduit dans mes yeux

Idir n’est pas mort

Je n’ai pas pu lui dire adieu.

 

Idir est encore là

Comme le jour qui se lève

J’entends encore sa voix

Qui se bat sans trêve

Qui nous dit : je suis là !

Comme la terre à sa sève

Comme au Bon Dieu l’au-delà

Ce que je chante ne s’achève !

 

J’entends encore ta voix

Comme on entend la pluie

Je te parle et je te vois

Ô toi, mon très cher ami !

Je me souviens de la première fois

Où j’ai craché sur de gros ennuis

C’étaient toi avec Zehra

C’était un conte qui éclairait la nuit.

 

J’entends encore ta voix

Comme celle de mon père

Ces mythes kabyles que l’on disait autrefois

Les rêves amazighs ou berbères

J’étais à Alger, une ville sans joie

Où certains nous disaient de nous taire

Et puis vinrent ta musique et ta voix

Les chants anciens qui redonnaient la foi.

 

Je te vois contempler le pays des ancêtres

Du haut du Djurdjura et des monts des Babors

Le visage de Jugurtha que tu voyais paraître

Te remplissait de joie et tu chantais plus fort

Donner de la voix pour ne pas disparaître

Tu ne voulais pas oublier les trésors

Cette langue précieuse qui nous vient de nos mères

Qui nous a toujours aidés à battre le mauvais sort !

 

Ta voix, je l’entendrai comme toujours

Quand tu chantes l’amour des tiens

Tu as porté notre exil et notre retour

A cette terre d’où chacun de nous vient

Qu’importe notre sort qui est parfois sourd

Qu’importe puisque tu te souviens

Tu as chanté la nuit pour que vienne le jour

Quand de ses bras, Jugurtha te soutient.

 

Tu es mon fils ! Te dit-il

Et tu jubilais de joie !

Que deviendrait notre terre si fertile ?

Si toi, mon fils, tu n’es plus jamais toi

Tu ne serais qu’un être faible et servile

Celui dont on a changé la foi

Regarde au loin et sois tranquille

Jugurtha sera toujours là pour toi !

 

Idir n’est pas mort…

J’entends toujours sa voix !

 

Youcef Allioui, 03 mai 2020

 

 

 

 

 

Publié par : youcefallioui | mai 3, 2020

IDIR, LE MESSAGER DE JUGURTHA VIENT DE NOUS QUITTER

IDIR ad Yidir i lebda ! 

Dicton kabyle : « Kra gwin yeddren d-afehli, ur yerriz wergin yeYli ! »

Joseph Gabel : « En choisissant ce prénom éminemment berbère, le chanteur veut ainsi exprimer le retour vers ses racines, son histoire et sa langue maternelle. On ne peut mieux faire étant donné son parcours… C’est une leçon de vie que chaque Berbère devrait apprendre…« .

Idir ou L’Hamid Cheriet (de son vrai nous), le fils de l’illustre confédération des At Yenni, nous a quittés pour un pays lointain où les Kabyles sont surement plus solidaires. Il aura sa place parmi les Anciens qui chantaient et parlaient une langue dont nous avons oublié les incorporations et les rythmes. Colonisés, nous sommes davantage pris dans les filets de certaines notions qui font de nous, du peuple kabyle amazigh, un peuple mineur en proie aux jalousies, aux fourvoiements et aux divisions.

Comme disaient si bien les Anciens qu’Idir vient de rejoindre : « Ne dites surtout pas à un Kabyle qui l’avait trahi… Il sait depuis longtemps que ce sera… son frère ! » Mais, tous ces messages, « les Kabyles de maintenant » (formule de mon regretté ami Abderrahmane Bouguermouh) ne les entendent que pour aller dans le sens is yenna Waarab : « Les Kabyles ont de tout temps sacrifié leur brave ! » (Leqvayel wergin ur rebban lefhel !) Ils attendent sa mort pour lui rendre hommage !

EXTRAIT DU LIVRE SUR IDIR ou LE MESSAGE DE JUGURTHA (pp. 11-13, – 29-31, 

Tant d’oppressions…  

 HOMMAGE A IDIR –

Dicton kabyle : « Ceux qui s’inclinent devant l’oppression, Dieu les accable davantage ! » (Kra g_win iknan zdat ddel, irennu-yas Öebbi asadel !)

 » Je pensais naïvement que plus d’un demi-siècle après la colonisation de la terre et des esprits, les mots de ma langue maternelle allaient effacer une fois pour toutes le sinistre silence dans lequel s’était réfugiée mon âme d’enfant. Je me rends compte encore aujourd’hui que les mots chosifiants des langues étrangères continuent de s’écouler en nous et à notre insu.

 Que devient alors ma langue ? Que deviennent ces locutions qui me rassurent et dont je sens les racines ? Il suffit parfois d’un mot de ma langue maternelle, d’une chanson d’Idir – Sendu –, pour faire surgir en moi ce goût de crème qui émanait du pot à lait, que ma mère posait près du kanoune avant d’en remplir la baratte d’où jaillira comme par magie, mouvement après mouvement, la boule de beurre (tawaract g_udi).

 Je me rendais compte alors que ma langue maternelle et ma mère ne font qu’une : un tout sublime et porteur de tous les sens qui manquent à ceux des miens qui se complaisent encore dans le chaos et la confusion. Ceux-là mêmes dont le manque de discernement et la fatuité continuent de condamner nos poètes au repli et à l’exil. »

Nos frayeurs et nos rêves…

 « Dehors la neige habite la nuit. L’exil du soleil a suscité nos frayeurs et nos rêves. Dedans, une voix cassée, la même depuis des siècles, des millénaires, celle des mères de nos mères, crée à mesure le monde merveilleux qui a bercé nos ancêtres depuis les jours anciens.  Le temps s’est arrêté, le chant exorcise la peur, il crée la chaleur des hommes près de la chaleur du feu – le même rythme tisse la laine pour nos corps, la fable pour nos cœurs. C’était ainsi depuis toujours, pourtant les dernières veillées en mourant risquaient d’emporter avec elles les derniers rythmes.

Allons-nous rester orphelins d’elles et d’eux ?

 Il faut savoir gré à celui qui, habillant de rythme à la fois moderne et immémorial les vers fidèles et beaux, prolonge pour nous avec des outils très actuels un émerveillement très ancien. » (Mouloud Mammeri).

 

IDIR, LE MESSAGER DE JUGURTHA

Vava-Inouva ou le chasseur de lumière

Ma mère, Tawes Ou-Chivane : « Qu’est-ce qui sépare le mythe du conte ? C’est un crin caché dans une énigme. »

Il y a fort longtemps dans les montagnes berbères[1] de Kabylie vivait un vieux sage appelé « Père-Servant » (Vava-Inuva). Ce dernier finit par quitter sa cité à cause d’un fait, d’un événement politique qu’il jugeait dégradant, dénué de sens démocratique. Écoutons les Anciens : « Un homme du village dit « At Inouva » décida de prendre une seconde épouse au mépris du droit autochtone de la cité qui interdisait cette pratique permise par la religion musulmane ». Quand le vieux sage « Père-Servant » porta l’affaire de la polygamie devant l’Assemblée générale des citoyens (Agraw), il s’attendait – en vertu de l’application du droit interne – à ce que sa requête fût aussitôt entendue. Mais, au lieu de cela, comme le polygame était un puissant personnage – le chef des gendarmes de la cité – l’Assemblée désavoua Vava-Inouva. Ce dernier ne put supporter un tel déni de justice et déclara aux membres de ladite Assemblée (Ixfawen n Wegraw) : « Par ce qui vole et se pose, de village de dictateurs je ne resterai entre eux ! » (Aêeq ayen yufgen yersen, a taddart iwersusen ur ttmaY ger-asen !)

Nous voici donc en présence du fameux conte qui servit au grand poète kabyle Benmohammed pour en tirer une création, un poème-chanté, qui fera le tour du monde, grâce à la musique et la voix lumineuses et éclatantes d’Idir.

Une ode qui ouvrira bien plus que la porte de la masure du vieux sage Vava Inouva. La petite fille Ghrova[2], attachée à son grand-père, “sage et protecteur” – devait, à chacune de ses visites, faire teinter ses bracelets, afin d’éviter que l’ogre ne se fasse passer pour elle. L’ogre cherchait à dévorer le vieux sage. L’adaptation, sous forme de poème de ce récit ancien, donna donc lieu à la chanson “A Vava-Inuva à travers laquelle le chanteur Idir eut tout de suite un succès foudroyant en Algérie d’abord et, par la suite, en Afrique du Nord, avant de devenir le tube planétaire que l’on connaît, repris et chanté en duo (avec Idir) par de nombreux interprètes étrangers.

Qu’il me soit permis de revenir donc sur ce conte qui constitue la source jaillissante dont la musique la voix d’Idir et la voix cristalline de Zehra – creusèrent la rigole universelle qui fit d’une histoire ancienne, un renouveau qui surprit bien des générations. Faut-il s’arrêter là ou en dire un peu plus pour mieux éclairer le lecteur et l’auditeur (de la chanson).

Pourquoi l’ogre cherchait-il à dévorer le vieux sage Vava-Inouva ou “le grand-père-Servant protecteur des valeurs démocratiques d’antan”. Le sujet qui servit d’argument à ce conte est toujours d’actualité. Selon ma mère, c’était la polygamie ! Porteur de connaissances et de sagesses, Vava-Inouva était le garant et protecteur de la cité où il avait toujours vécu.

Et voilà qu’un jour, après des élections démocratiques (tiferni timsuka), le nouvel élu – pour veiller aux destinées de la cité – s’inclina devant la pression du chef des gardiens de la cité (Ijâad) qui voulait prendre une seconde épouse. Le Majoral (Mezwer) et chef de la cité s’inclina devant cette demande au risque de remettre en cause la stabilité.

Quand la nouvelle arriva aux oreilles de Vava Inouva, ce dernier convoqua l’Assemblée (Agraw) pour faire savoir à ses conseillers (Igan n Wegraw) que pareille chose était non seulement illégale, mais contre nature.

Pour la première fois de son existence, il fut désavoué par les membres de l’Assemblée. Ne pouvant supporter un tel désaveu, qui remettait en cause la place des femmes dans la cité, il jura qu’il ne resterait pas une seule journée de plus parmi “les nouveaux dictateurs” (Iwersusen imaynuten).

Avant de quitter l’Assemblée, il s’exclama haut et fort : “Par tout ce qui vole et se pose, que je ne resterai pas un jour de plus dans une cité aux mains de dictateurs !”

Le soir même, au grand dam de sa famille et de la petite fille Ghrova, très attachée à son grand-père, ce dernier leur fit savoir qu’il ne pouvait plus demeurer au village. Vava-Inouva prit alors quelques affaires ainsi qu’une vieille poterie ébréchée (aceqquf), dans laquelle il comptait faire du feu. Il quitta la cité pour s’installer dans une vieille masure en pleine forêt…

La petite Ghrova fut bien triste de voir ainsi son grand-père, qui veillait sur le village, quitter sa famille pour élire domicile dans une forêt où le danger était omniprésent ; où les ogres ne manqueront pas de remarquer sa présence…

Comme chacun sait, les ogres vivaient à l’écart de la société dont ils avaient rejeté tous les codes et notamment ceux de la sagesse garante de la civilisation… Courageuse et fidèle, la petite Ghrova décida de veiller sur son grand-père en allant, chaque jour qui passait, lui rendre visite, lui porter à manger et veiller à ce qu’il ne manque de rien…

La cité finira-t-elle par se rendre compte de la grande perte qu’elle venait de subir, en laissant son grand sage l’abandonner pour s’installer en pleine forêt, au péril de sa vie ?

Là est toute la question philosophique et existentielle que le poète et le musicien (non moins poète[3]), auquel il confiera ses mots, tenteront de résoudre. Il n’était pas dit que la solution serait d’emblée la bonne. Mais, face à la dictature et à l’oppression, le courage doit aussi s’armer de sagesse et d’espoir pour pouvoir ouvrir toutes les portes. Comme dit si bien le dicton magistralement restitué  par l’illustre Lewnis Aït Menguellat : “Il n’est pas de porte qui ne s’ouvre, devant un pas décidé !” (Wlac taggurt ur nelli, i-win yessnen ad yeddu !)

La seule question qui demeure, au bout de combien de temps s’ouvrira-t-elle ? S’ouvrira-t-elle avant que l’ogre ne dévore celui qui, refusant l’oppression et l’injustice, va mettre sa vie en danger ?

Car, dans toute sa sagesse et sa détermination, il sait que la forêt, lieu où pullulent les ogres et les bêtes sauvages, finirait peut-être par avoir raison de lui et de ses espoirs de voir de nouveau la lumière briller dans sa cité. Il sait aussi que bon nombre de sages, qui l’avaient précédé, avaient péri pour les mêmes idéaux qui ont fait de lui un exilé sur sa propre terre.

Le combat est incertain et les chemins fort tortueux ; mais, il est dit, depuis la nuit des temps, que “Celui qui cherche la lumière finit toujours par la trouver” (Kra gwin yeggwven ar tafat, s ssber i-p-id ihella).

Comme le chantait si bien ma douce mère, Tawes Ouchivane :

Ô mon coeur, sois bon cavalier,

Ne chevauche pas le vent !

La jarre qui est pleine de miel,

Son ange gardien, c’est l’humilité !

Ceux qui arrivent au savoir et à la lumière,

C’est avec courage qu’ils ont les conquis !

Ay ul-iw, ili-k d-amnay,

Ur rekkeb ara f lhawa !

Lhila ixeznen t-tament,

AslaY ynes d nniya !

Kra gwin iggwden Yer tafat,

S ssber i-t-id ihella !

Idir ou l’espoir de vivre

 Mon père, Mohand Améziane Ouchivane : « C’est du miracle du Souverain Suprême et de la protection de nos Ancêtres et de notre terre que le peuple kabyle continue de perdurer malgré toutes les menaces auxquelles nous avions fait face… Et ce n’est pas fini ! » (Si tmeYlalt Ugellid Ameqqwran yakw de lYut n Salhin nneY yakw d wakal n lejdud i-wakken agdud n Tmawya mazal-it ibedd xas akken maççi d yiwen ushilef i’nqubel… Yerna mazal ar zdat… !)

 Ma grand-mère Ferroudja, dite Tayedjert : « Mon doux fils ! J’ai été répudiée par deux fois, car je n’arrivais pas à avoir d’enfant ! Quand, mon frère m’avait dit que l’on demandait ma main aux At Oufella – vous qui êtes des « libéraux » (Imserhen) (où les femmes sont mieux traitées), j’ai remercié Dieu et les Saints de m’emmener vers une famille où je mangerai au moins jusqu’à ma faim… J’étais déjà trop vieille pour avoir des enfants… C’est une braise qui continuera de consumer mon cœur jusqu’à ce que je rejoigne ma douce mère dans cet autre monde où j’oublierai (peut-être) le chagrin et la grisaille de ne pas avoir enfanté. » (A mmi hnini ! Bran-iyi-d ssin iberdan im’ur d-uriweY ara ! »

 Ma mère qui rapportait les paroles d’une de ses grandes tantes : « Quand j’ai fini par perdre mes deux premiers garçons… Ma grand-mère m’a dit : « N’aie pas peur, ma fille chérie, le prochain nous l’appellerons Yidir… Par la puissance des Ancêtres, il est temps que nous trompions la mort ! » (Asm’akken mmuten-iyi sin warrac… setti tenna-yi : « Ur taggwad, a yelli aâzizen, win i d-iteddun as nsemmi Yidir… S lâanaya Imezwura, a d-yass lwakud anda’ra nexdaâ lmut ! »

Idir/Yidir ! Pourquoi Idir ? « Survivre », pour conjurer le mauvais sort ; pour tromper la mort ! Beaucoup de ses fans (moi, compris) ne savaient pas que ce prénom est un « nom d’artiste ». Quand ma défunte mère entendit pour la première fois la chanson phare du chanteur (A Vava-Inouva), elle me demanda aussitôt « Quel est le nom de ce jeune chanteur qui chante si bien[1] ». Et en apprenant son prénom, elle me fit aussitôt la réflexion suivante : « J’espère que sa mère n’a pas été obligée de penser à lui donner un tel prénom ! »

Il est important de comprendre la symbolique d’un tel prénom, dont l’artiste s’était emparé avec la justesse et la détermination, pour ne pas dire le génie, qu’on lui connaît depuis plusieurs générations.

Idir (Yidir) est l’un des prénoms kabyles les plus courants. En prononçant Idir, selon la prononciation dite « à la française », nous sommes dans l’injonction qui fait appel au pouvoir divin de maintenir l’enfant en vie : Idir, « Reste en vie ! »

Dans la prononciation kabyle (Yidir), la mère inscrit déjà son enfant dans l’avenir, en coupant le verbe de sa particule modale[2] (ad) du verbe Yidir : ad Yidir « Il survivra » qui est donné aux enfants fragiles pour des raisons prophylactiques. Et l’on mettra en place toutes les actions et soins nécessaires pour que l’enfant faible et malingre ait un maximum de chances de survivre[3]. Afin que la phrase s’inscrive au passé : « Il a survécu » (Idder). Jadis, comme dans toutes les sociétés traditionnelles, la mortalité infantile était importante. Par ailleurs, beaucoup de maladies, tel le choléra, dont les Kabyles ignoraient tout, étaient importées par les soldats français. Et l’on devine alors, à l’aune de toutes les oppressions subies par le peuple berbère en général, et le peuple kabyle en particulier, pourquoi le chanteur s’était emparé de ce prénom comme nom d’artiste. Un prénom qui lui va si bien que même les proches, qui le connaissent et qui sont au fait de son vrai prénom, l’utilisent à son égard, tant ils pensent – comme tout un chacun – qu’il ne pouvait en être autrement.

 4 – Conjurer le mauvais sort…

 1 – Chanson pour Idir[4]

 Idir, grâce à qui nous avons chassé le mal, toi, dont l’étoile brille sans cesse !

C’est en prononçant ton nom que nous nous sommes endormis, Grandis comme grandit le sureau ! Le bien-être dans la maison s’est installé, sur les points culminants, tu iras courir librement ! Ta chanson est dans ton berceau, des premières lueurs de l’aube jusqu’à la tombée de la nuit !

Idir, si nous roulons la semoule, ce sera celle du blé dur !

Nous lui ajouterons du piment, ainsi qu’un quartier du meilleur taureau !

Ô Dieu ! Nous t’implorons ! Ô Saints, faites de lui un grand homme !

 Idir, semblable au fil de laine, pareil au crin de la jument sacrée !

Enfant qui éclaire les coins sombres de la maison, c’est en ton honneur que nous chantons ce poème !

Seigneur, nous comptons sur Toi ! Ô Saints, accordez-nous le pardon !

 Idir, semblable à la panthère, qui nous éclaire tel un fanal !

Toi sur qui ta mère chante, Anges soyez ses gardiens !

Ô tige portant la racine, accordez-lui une longue vie !

Idir qui nous donne à rire, la cité se met à la fête !

Nous t’avons veillé toute la nuit, pour faire face à l’imprévu,

Pareil au printemps qui s’épanouit ; les gens envahissent la maison.

 Ccna i Yidir

 A Yidir si nerfed lebla, A-win fi yezga yitri !

Isem-ik af tidmi nensa, Egmu i’gegma wewri !

Lfal deg’wexxam iressa, Af Tezrut tazzla sari !

Tawenza di dduh yensa ! Si ssxem alma d-imensi !

 A Yidir ma-da neftel, A-neftel seksu g_irden !

Ad as nernu ifelfel, D-aftat uâajmi fi netkel

A Rebbi di laânaya-k, A Saddat tsebeddem lefhel !

 À Yidir ay asaru ! Ay inziz t_tegmart n rrsu !

Ay aqcic tasga ireqqen ! Fell-ak i d-neggwi asefru !

A Rebbi di laânaya-k ! A Saddat tegmaY laâfu !

 

A Yidir ay aYilas ! Yecrurqen iga lefnar !

A win fi tecna yemma-s ! A lmalayek d-aâssas !

A Tara yeggwin azar ! Essniwt-as acêal d-aseggwass !

Tafat a d-tecci gwemnar ! Alma yuYal d-aterras !

 A Yidir yefkan tadsa ! Taddart terna-d di lfuci !

Nâaaaer fell-ak i nensa ! Akken a-t refdes di kulci !

Amzun d tafsut mi tefsa ! Ssya w-ssya gren-d lYaci !

 2 – Comptine pour Idir

 Idir ! Idir ! Idir ! Idir ! Fanal qui entoure la maison !

Idir ! Idir ! Idir ! Idir ! Faucon qui habite le sanctuaire !

Idir ! Idir ! Idir ! Idir ! Aux lueurs de l’aube qui chassent la nuit !

Idir ! Idir ! Idir ! Idir ! Frêne sans cesse renouvelé !

 Tahjenjent i Yidir

 A Yidir ! A Yidir ! A Yidir ! À A Yidir ! Ay aggwes yeqqen wexxam !

A Yidir ! A Yidir ! A Yidir ! A Yidir ! A lbaz izedYen lemqam !

A Yidir ! A Yidir ! A Yidir ! A Yidir ! A ssxem iY ikksen îlam !

ÀA Yidir ! ÀA Yidir ! A À Yidir ! ÀA Yidir ! Taslent fi yezga wselqam !

Beaucoup de chansons d’IDIR sont un cri venu de la profondeur de l’histoire du peuple autochtone amazigh pour conjurer le mauvais sort. Il se sait continuellement menacé par un modèle culturel dominant et réifiant. À travers chansons et comptines, nous entendons ce qu’Idir a chanté sous le titre : « Le cri de l’éprouvé face aux ogres » (Tiyri b_wehlal zdat iwaYezniwen).

Dans le sens que le terme « appel » (tiYri) signifie « exhortation », « proclamation » et, plus encore, « un cri de détresse ». C’est, oserions-nous dire, l’existence de trop de symptômes primaires, à travers lesquels, l’on parviendra, peut-être un jour, à cette lumière dont le peuple berbère (amaziY) a besoin pour regarder vers l’avenir afin de mériter pleinement son nom de « peuple d’hommes libres » (ImaziYen).

 5 – Idir – Yidir ou la vie, tout simplement

 Comptine pour enfant : « La fête est dans la maison ! Mon frère vivra ! Ma mère sera heureuse ! La maison aussi ! Il occupera une place à l’Assemblée ! Mais aussi aux champs ! Mon frère vivra ! Il aidera mon père ! Il grandira à nos côtés ! Semblable au soleil à l’horizon ! Mon frère vivra ! Ma mère sera heureuse ! Mon frère vivra ! Ma mère sourira ! »

Idir (Yidir en kabyle). Idir ! Signifie « Vis ! » ou plus exactement « Survie ! » Alors que Yidir, délesté de son affixe verbal (ad), signifie « Il vivra ! » (Ad Yidir !)

Cette action prophylactique n’est qu’une volonté de protéger par le prénom l’enfant qui va naître. De ce fait, Idir est un prénom qui est donné par les parents pour conjurer le sort et éloigner la mort qui rôdait autour du peuple kabyle en butte aux famines, à la guerre et autre catastrophe (comme l’exil) qui infligeaient une surmortalité importante à la gent masculine de la société kabyle[5].

Ceux qui auront échappé aux guerres étaient happés par l’exil où ils étaient souvent emportés par des maux dont les autochtones kabyles n’avaient souvent pas de lexèmes pour les désigner. Aussi, est-ce pour cela que dans cette langue première, l’exil signifie également « tombeau ». Et la poésie féminine plonge ses racines dans les mots et les chants maternels où elle demande au Souverain Suprême (Agellid Ameqqwran) de protéger son enfant. « L’étude de la structure temporelle de la conscience féminine va dans le sens d’une action orale, évidente et absolue, dont le but avoué, et chanté à voix haute, est de protéger la société des hommes, sans laquelle la société des femmes serait dépourvue de présentification[6] ».

Par conséquent, Idir était un prénom dont les pouvoirs mystérieux et prophylactiques devaient protéger le nouveau-né mâle. Et comme chacun sait, les filles sont beaucoup plus résistantes que les garçons[7]. D’où la surmortalité qui touchait davantage les garçons dans les sociétés traditionnelles. Prénommer un garçon Idir était donc une façon de lui promettre d’échapper à la mort. Bien évidemment, le fait que les Kabyles aiment ce prénom – très courant en Kabylie – n’est pas simplement dû au fait de lui promettre un avenir certain. Mais, tout de même, il nous apparaît important de dire un mot sur la symbolique qu’il représentait et qu’il continue de porter encore dans cette Kabylie, où les mères – porteuses de vie, de langue et de culture – savent que leurs garçons sont toujours menacés.

Menacés par la mort qui peut surgir de toute part, les hommes sont aussi voués à l’exil. Autrefois, c’était juste pour faire vivre leur famille. Pendant la colonisation, c’était pour combattre le colonisateur français. Mais, à l’indépendance de l’Algérie, les jeunes kabyles de la génération d’Idir devaient faire face à une « autre mort » (taùùmeppant nniven). Celle à laquelle le modèle culturel dominant, le modèle arabo-islamique, vouait le peuple amazigh et notamment le peuple kabyle.

Nous voyons donc que nous sommes toujours dans l’analyse faite par le sociologue Joseph Gabel[8]. Après avoir échappé à la mort naturelle, l’enfant berbère est toujours menacé par un modèle politique tyrannique qui va nier son existence à travers toute l’Afrique du Nord[9].

[1] Le soir venu – puisque les grands-mères et les mères kabyles ne racontaient les contes qu’à la tombée de la nuit – pour éviter, disaient-elles, d’avoir des enfants anormaux (bossus, chauves, teigneux, etc.). Le travail des champs d’abord ! Le dicton est là pour nous tenir éveillés : « Un peu pour la vie, un peu pour la mémoire ! » (Ciîuê i teôwiêt, ciîuê i telwiêt !) Ce soir-là, ma mère saisit l’occasion pour revenir sur la chanson d’Idir avant de nous replonger dans le récit ancien « Vava Ynouva et Ghrova » qui permit au poète Benmohammed de créer le magnifique poème, mis en musique et chanté par Idir, « A Vava Ynouva ».

[2] Ad est la particule modale de l’aoriste. Elle n’est pas exprimée devant les noms et les prénoms. Elle sert à marquer une insistance de ce qui va avoir lieu. Par ce prénom, la mère kabyle met en avant cette certitude que son enfant, prénommé Yidir, survivra ! Il en est de même des prénoms kabyles « Arabe » (Aârab), « Esclave » (Akli/Taklit), « Amar : amasser » (Aâmeô), « Arezki : Enrichir » (Aôezqi), « Ramadan : sagace » (Öemvan) ou bien encore « Chaaban : le Roux » (Caâvan) que l’on donne pour des raisons prophylactiques, pour conjurer le mauvais œil et le mauvais sort.

[3] Il existe aussi plusieurs berceuses où l’on relève le prénom Idir (Yidir). En tamazight, c’est l’impératif qui marque l’infinitif du verbe.

[4] De ma mère Tawes Ou-Chivane Bouzidi (1909-1992).

[5] On entend souvent la femme kabyle dire : « L’homme est précieux ! » (Argaz aâziz !) Et l’on comprend alors pourquoi les garçons étaient si souvent bien mieux traités que les filles. Ce qui n’a pas toujours été compris par les observateurs extérieurs et notamment les ethnologues français pendant la colonisation… Alors qu’il aurait suffi de constater qu’en moins de vingt ans (1830-1849), un tiers de la population masculine algérienne avait été décimée par l’armée française.

[6] Joseph Gabel, La fausse conscience, les éditions de Minuit, 1962, p. 109.

[7] Dans beaucoup de nos histoires, y compris celle de Vava Inouva – où la petite Ghrova n’avait pas peur d’affronter l’ogre –, « le sexe fort » est souvent représenté par la gent féminine, notamment les jeunes filles (Cf. La vache des orphelins, Histoire de Mzellam, histoire de Loundja, histoire de Tandella, etc., récits que j’ai transcrits dans mes différents ouvrages.)

[8] J. Gabel, La fausse conscience, op. cit.

[9] On ne dit plus « Afrique du Nord ». Nous sommes voués à subir le mot Maghreb qui signifie « Couchant » et « Occident » ! Son équivalent berbère, Tamazgha, est ignoré de tous, tout comme est ignoré le lexème ancien qui désigne la Kabylie : TAMAWYA ! C’est ce stade très élevé de l’aliénation que l’on appelle « réification »… Ce qui transparaît ou apparaît clairement encore à travers les expressions coloniales : »Petite Kabylie » et « Grande Kabylie ». Tant et si bien que nos détracteurs clament haut et fort – et sans doute à juste raison devant nos divisions et nos fourvoiements – que la Kabylie est une invention coloniale… Récemment, d’autres clament que c’est une invention turque ! C’est dire que la réification – stade ultime de l’aliénation – est un virus contre lequel il n’y a pas de remède… C’est ce que nous ont révélés les rejets et les médisances contre nos chanteurs, nos écrivains et nos poètes… Idir et l’illustre Aït Menguellat n’étaient pas en reste !!

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[1] Après arabisation et francisation, « Berbère » est devenu un exonyme méconnu des Anciens autochtones, à cause des transformations phonologiques qu’il a subies, il est utilisé en lieu et place du lexème d’origine kabyle Verver, seul terme connu et utilisé par les monolingues de Kabylie, alors qu’ils ignorent l’existence de son équivalent qui a subi le phénomène d’exonymie (cf. note 172). Ce qui a poussé les Berbères à utiliser davantage le terme Imazighen, qui revient en force et qui écarte toute ambiguïté.

[2] Ou Ghriva, dans d’autres récits ; ce que d’aucuns ont compris, à tort, avec le sens de « Exilée » (TaYribt). Cf. infra, note 2. Le prénom de la petite fille ne renvoie pas à l’exil, mais au « mur d’enceinte » (aYwrab) de la maison kabyle. Le lecteur comprendra peut-être mieux ce que ce prénom féminin porte comme symbolisme, lorsqu’on saura que la femme kabyle est désignée par la métaphore « Maison » (Axxam). Tenu par la bienséance et le respect porté à son épouse, le mari ne disait pas « ma femme », mais « ma maison » (axxam-iw). Il arrive même que ce dernier prête serment en utilisant les mêmes termes, « Par ma » maison ! » (Aheqq axxam-iw !)

[3] Chez les Kabyles, poésie et chant répondent à une même conception ; un poème ou un beau-dit s’y prête souvent à la musique. Tant et si bien qu’il est difficile de les séparer. Les enfants kabyles ont tous été bercés par des airs que leur mère entonnait lorsqu’elle voulait qu’ils s’endorment vite. Car, après les champs, d’autres travaux domestiques l’attendaient. Conter n’était pas seulement un plaisir, nos mères le faisaient malgré la fatigue et les travaux qui les attendaient fort dans la nuit, une fois que nous nous étions endormis…

Conclusion : 

Mon cher ami L’Hamid/Ydir, fils de Kabylie,

J’ai été heureux de t’avoir connu… J’espère que ce modeste ouvrage – parcouru la voix de ta douce mère et la mienne – par les Anciennes et les Anciens de ta tribu et de la mienne, de notre fédération (Tamawya), t’a donné satisfaction. Pour ma part, je suis fier de l’avoir écrit et mis à la disposition du public et notamment de la jeunesse kabyle pour qu’ils apprennent un peu ton œuvre magistrale et ton dévouement pour la langue et la culture de leurs ancêtres, les Imazighen… ce que la voix du Messager de Jugurtha a semer comme « Grains magiques » à travers le monde.

Tu as vécu en homme libre et tu as chanté la liberté en portant au loin le message de l’éternel Jugurtha… Sois en remercié et repose en paix, mon frère !

 

Publié par : youcefallioui | janvier 12, 2020

Avuddu n Yennayer Anayer – Vœux de Nouvel an Amazigh Yennayer Sacré

Abuddu-ynu n Yennayer 2970

 I

kunwi s-Imazighen anda ma tellam.

 Tous mes vœux de Yennayer 2970

Nouvel an amazigh

Jours divins et de lumière

Pour mon peuple menacé

 Yennayer – Laâwacer n tafat

I wegdud-ynu amazigh ittwashillfen

 All my wishes of Yennayer on 2970

Amazigh New Year

Divine days and of light

For my threatened people

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Yennayer, au temps où les mots avaient un sens

 Autrefois, pendant la veillée de Yennayer – Nouvel an amazigh berbère, l’usage voulait que l’on chante cette grande fête amazighe qui durait 7 jours et 7 nuits. Ces journées étaient appelées « Jours divins » (Ussan n Laâwacer). Les gens devaient se congratulaient et se pardonner. En s’embrassant, chacun disait à l’autre : « Tous mes vœux de Yennayer jours divins, que nous demeurions ensemble en bonne intelligence ! » (Urawen n Yennayer d Laâwacer, a-nezg a-nâacer !)

 Le soir, chacun donnait de la voix. Dans ma famille, c’était mon père – dont la voix portait au loin – qui entonnait en premier le chant sacré. A la fin du chant, il répétait par sept fois : «  Ô Jours divins des lumières ! Que celui qui chercher le bonheur, le trouve ! » (A Laâwacer n tafat ! Win innudan f-zznaf yufa-t !

Alors, il nous embrassait du regard en nous disant : « Que vous ne pleuriez jamais, enfants ! » (A-wer tettrum a Tarwa !)

 Les vœux de Yennayer Anayer 

Une fois les vœux du père ou du grand-père terminés, la mère ou la grand-mère se levait, la lampe à huile ou à pétrole à la main, pour souhaiter ses bons vœux de bonheur à tous les membres de la famille en commençant par, les enfants – chacun sera nommé par son nom – les grands parents, les parents, les proches, les animaux domestiques un par un. Les vœux s’adressaient également à la nature et aux éléments physiques.

 Dans la mythologie et les croyances kabyles, la nature et la terre sont sacrées. Ainsi, planter un arbre et soigner sa terre est les vœux le plus chère de « Mère Yennayer » (Yemma Yennayer). Je reviendrai un jour sur ce point de nos croyances. Yennayer, étant (à priori !) un mot masculin, pourquoi dés lors cette période porte-t-elle un nom féminin. C’est dire que la société amazighe était avant tout matriarcale. Jadis, avant la christianisation et l’islamisation, il était même indécent de penser que tout ce qui relevait d’une quelconque importance en ce bas monde ne soit pas d’essence matriarcale, féminine.

 Ce sentiment amazigh profondément ancré dans l’inconscient du peuple amazigh-berbère trouve sa résonnance dans le mythe sacré de la naissance du monde et de la création de la première Femme « La mère du monde » (Yemma-s n ddunnit) appelée d’un prénom qui explique l’ancrage dans le matriarcat : « Rosée-Du-Matin » (Nnda-N-Wesru).

 

Revenons à la vie profane pour que le lecteur comprenne la portée de cette tradition : Quand ma mère se mettait en colère « contre les hommes en général et ceux de la famille en particulier », elle » s’exclamait haut et fort – elle qui n’élevait presque jamais la voix ! –

  • « Où êtes-vous en train de paître jusqu’au point d’oublier que sans l’eau, l’arbre dont vous êtes issus n’aurait jamais porté de fruits !? »
  • (Anda-ka teksam almi tettum belli aleccac ansi d-tekkam, ammer macci d-aman werjin yeggwi aâqqa !?)  

 Je vous laisse chercher l’énigme qui se cache derrière ce à quoi ma mère faisait allusion, à travers son coup de colère. Une dame kabyle l’avait bien trouvée. Lors de ma conférence sur mon dernier ouvrage (Histoire d’amour de Sheshonq 1er – Roi berbère et pharaon d’Egypte), elle me questionna dans ce sens…

 

En attendant… Chantons Yennayer Anayer (Yennayer sacré) !

 

 

 

 

 

Urawen n Yennayer Anayer

 A-wi budden yennayer !

Yennayer !

I-wakken a-ttelhu ddunnit

Kra yellan ad yesâu sser

Ccedda a-ttughal ttalwit

Yal ighzer ad yessenser

Akal ad yerwu tissit.

 

A-wi budden yennayer !

Yennayer !

Lehna a d-tress g-exxamen

Aâqqa ihudr-it yifer

Tagmatt tedda d watmaten

Lghella a-ttefsu iger

Tamusni a-ttezdegh ulawen.

 

A-wi budden yennayer !

Yennayer !

Tafat i medden merra

Yal afrux ad yefferfer

Di tmurt i tdel laânaya

Tudert a-ttebnu f liser

Akken nnan Imezwura !

 

(Sghur Yemma, Tawes u-Civan Alliwi – 1909-1992)

 

Vœux de Yennayer fête sacrée des Imazighen

 

Heureux qui célèbre Yennayer !

Yennayer !

Pour que la vie soit douce sur terre

Chaque chose aura son charme

Chaque tourment deviendra paix

Chaque rivière coulera

La terre sera irriguée.

 

Heureux qui célèbre Yennayer !

Yennayer !

La paix veillera sur chaque maison

Le fruit est protégé par la feuille

Comme les frères protègent l’union

Une bonne récolte éclora les champs

La sagesse occupera les cœurs.

 

Heureux qui célèbre Yennayer !

Yennayer !

Chaque être aura sa lumière

Chaque oiseau pourra voler

Dans un pays où le droit d’asile est sacré

Où la vie est faite de bonheur et de paix

Tel est le message de nos Ancêtres !

 

(De ma mère, Tawes ou-Chivane Allioui – 1909-1992)

 

Wishes of Sacred Yennayer

Happy who celebrates Yennayer !
Yennayer !
So that the life is soft on earth
Every thing will have its charm
Every agony will become peace
Every river will flow
The earth will be irrigated.

Happy who celebrates Yennayer !
Yennayer !
The peace will stay up every house
The fruit is protected by the leaf
As the brothers protect the union
A good harvest will open fields
The wisdom will occupy hearts.

Happy who celebrates Yennayer !
Yennayer !
Every being will have its light
Every bird can fly
In a country where the right of asylum is crowned
Where the life is made by happiness and by peace
Such is the message of our Ancestors !

 

(From my mother, Tawes ou-Chivane Allioui – 1909-1992)

 

PS : Je sais que mon anglais n’est pas terrible… Mais, gare aux moqueurs ! Je vais le dire… à ma mère ! Ad Yaafu Rebbi fell-as ! A-tt Ugellid Ameqqwran di Tgemmi-ynes, Tazenfant n Yemma : Tawes Ou-Chivane Bouzidi des Ijâad Ibouziden ; héritière de son noble ancêtre Si Aali Ou-Bouzid fondateur de la Cité qui porte son nom Ibouziden.

 

 

Dictons et pensées kabyles :

  • Un peuple qui a une langue se sent en sécurité (Agdud isâan iles, itwennes !)
  •  Un peuple qui a perdu sa langue, s’est perdu à jamais ! Agdud isruhen iles-is, iwedder iman-is ! 
  •  Si Dieu te réclame ton coeur, donne-le Lui ! 
  • S’il te réclame ta terre et ta langue, dis-lui : Non ! Car sans ta terre et ta langue, tu n’as plus ni coeur ni foi !
  • Ma yessuter-ak-d Ugellid Ameqqwran ul-ik ; Efk-as-t !
  • Ma yessuter-ak-d akal-ik d yiles-ik, inn-as : Ala ! Mebla iles-is d wakal-ik, ur tesâid ul, ur tesâid tasa ! »

1 – LE MYTHE DE LA LANGUE – IZRI G_ILES

Ceci est un mythe… Ecoutez et soyez heureux !

 

Il était une fois Azrou (« Le rocher »), une grande cité kabyle où les gens vivaient dans le bonheur et la paix. Comme toutes les cités kabyles, celle-ci avait aussi son fou. Un fou pas méchant, que les enfants aimaient beaucoup car il leur racontait plein d’histoires.

Un jour parmi les jours de Dieu, les enfants étaient en train d’écouter le fou qui racontait un mythe. Voici ce qu’il leur disait :- Ecoutez-moi bien les enfants, je vais vous dire quelque chose de très important. Savez-vous que juste à la sortie du village, en bas du ravin couvert par le brouillard, il y a la porte du paradis ?

Etonnés, les enfants lui dirent :- Comment pouvons-nous y aller ?

Le fou leur répondit : – Pour y aller, c’est tout simple ; il suffit de sauter du haut de la falaise et vous tomberez juste en face de la porte du paradis.

Les enfants lui disent :- C’est quoi le paradis ?

– Le paradis ? Heuu…, bégaya le fou, et bien le paradis, c’est un grand jardin où les enfants peuvent faire et manger tout ce qu’ils veulent. Il y a même des figues et du raisin en hiver ! !

Les enfants s’exclamèrent : – Du raisin et des figues, en hiver !!?

Aussitôt, ils se levèrent et coururent vers le ravin en poussant des cris de joie.

Arrivés au bord de la falaise, dans un même élan, ils sautèrent tous ensemble.

Le soir venu, chaque mère s’inquiétait de ne pas voir rentrer ses enfants. Elles sortirent vers l’air de jeu des enfants.

Personne ! L’alerte fut donnée. Tous les gens du village se mirent à organiser la recherche.

Ils ne trouvèrent aucun enfant. Pendant qu’ils tenaient conseil à l’assemblée, un coucou se posa sur le mur et se mit à chanter :

– Coucou ! Coucou ! Demandez au fou !

– Coucou ! Coucou ! Demandez au fou !

Ils se tournèrent vers le fou. Ce dernier leur raconta en riant que les enfants avaient sauté par dessus le ravin.

Le Mezwer (Président de l’Assemblée) de la cité lui demanda :- Pour quoi avaient-ils sauté ?

Le fou lui répondit :- Je leur avais dit que là-bas se trouvait le paradis et qu’il y avait du raisin et des figues même en hiver.

L’Assemblée décida de le condamner à la peine capitale. Une vieille se leva et dit : – Il ne faut pas qu’il meurt, dit-elle, c’est sa langue, et non sa tête, qui est responsable de la mort des enfants. Il faudra donc lui couper la langue.

L’Assemblée s’inclina devant l’avis de la vieille femme. Ils attrapèrent le fou. Ils le forcèrent à ouvrir la bouche et ils lui coupèrent la langue.

Il poussa un cri vers son Créateur, sa bouche coulait le sang. Il partit en courant devant lui jusqu’au ravin d’où se précipitèrent les enfants et se jeta lui aussi dans le vide.

Alors, un tremblement de terre si fort coupa en deux le mont sur lequel était bâti la cité. Beaucoup de maisons s’écroulèrent et beaucoup de gens moururent.

Les survivants décidèrent alors d’abandonner le village et de partir vers d’autres pays. Chacun prit ce qu’il pouvait prendre et quitta le village. Mais les pays étrangers sont très durs et hostiles. Pensez-vous que quelqu’un les ait accueillis !? Pensez-vous que quelqu’un se soucia de savoir s’ils avaient faim ou froid ! ? Ils ne rencontrèrent que regards de travers et propos acerbes ! Beaucoup d’entre eux moururent de froid et de faim. Mais ceux qui moururent de chagrin étaient encore plus nombreux !

Voilà que le printemps revint !

Des mois passèrent (tournèrent) et le printemps revint avec eux. Seule la vieille qui décida de la sentence à infliger au fou revint au village.

Quand elle entra dans Azrou, elle entendit des voix d’enfants venir de l’air de jeu. Tout en décidant d’aller voir, elle se croyait devenue folle. Mais, arrivée sur le plateau, elle vit bien les enfants en train de jouer, seuls. Tous les enfants étaient là : les plus sages comme les plus turbulents.

Elle s’approcha d’eux et leur dit :- Vous êtes revenus, les enfants ? vous n’êtes pas morts ?

Les enfants répondirent en choeur :- Oui, grand-mère, nous sommes tous revenus ; nous ne sommes pas morts !

Elle leur demanda encore :- Et le fou alors, où est-il ?

Les enfants lui répondirent :- Lui, il ne pourra jamais revenir !

La vieille leur demanda :- Et pourquoi, mes enfants ?

Les enfants : – Parce que le fou, il avait perdu sa langue !

C’est un mythe, soyez heureux !

Je l’ai dit la nuit, la lumière va le démêler

Je l’ai conté au jeune noble, le rocher a ri et pleuré

Je l’ai conté au clair de lune, le vent l’a essaimé !

 

Laânaya g_izri d-izem ! –

La protection du mythe est pareille à celle du lion !

Publié par : youcefallioui | décembre 3, 2019

DU HIRAK ou du modèle démocratique et laïc kabyle – AGRAW N TMAWYA

1 – L’Assemblée générale des citoyens  (Agraw) 

Dans l’ancienne Kabylie, ce que les anciens Kabyles appelaient (en vertu du système polysynthétique de notre langue),  « La fédération autonome et laïque kabyle » (Tamawya).. L’Assemblée générale des citoyens (Agraw)  administrait, gouvernait, légiférait et arbitrait. L’arbitrage signifiait recherche de compromis afin de trouver des solutions aux conflits qu’elle avait à juger. Toute Assemblée était soucieuse de rechercher des compromis et d’édicter des peines convenables. Faute de connaissance et de maîtrise de notre langue, d’aucuns ont souvent mis l’accent sur ses moyens de coercition sans préciser que ces derniers n’étaient utilisés que dans des cas extrêmes (viol, inceste, vendetta, manquement au droit d’asile). L’Assemblée ne passait pas son temps à mettre ses administrés à l’index et à les bannir ! Si, réellement, elle agissait de la sorte, la fédération kabyle n’aurait pas pu résister autant aux envahisseurs…

Aussi, selon les Anciens, la majorité des Assemblées kabyles n’avaient jamais été amenées à prononcer de telles sentences. Dans les cas de vendetta, plus courants, c’est au contraire l’Assemblée qui, dans une réunion à laquelle assistaient les Anciens et les familles belligérantes, recherchait une solution afin d’éviter l’effusion de sang. Mais, il faut souligner que la Némésis (« œil pour œil dent pour dent ») dépendait souvent des femmes. C’étaient les femmes kabyles qui exigeaient de leurs hommes telle ou telle conduite. Il y a eu donc beaucoup de cas où ce fut les femmes qui, en dernier ressort, « levait la vengeance » (Ssalayent ttar). Mais, ce sont des cas très rares. Dans l’ensemble, c’est la femme qui exige que les hommes répondent le sang de celui ou ceux qui ont, selon la formule kabyle, « irriguer la terre avec le sang de ses enfants » (Esswen akal s-idamen n warraw-is).

C’étaient souvent les femmes qui mettaient fin à une situation belligène qui était susceptible d’engendrer un conflit armé entre deux familles. Surtout si ce conflit pouvait dégénérer et s’étendre aux archs. Les anciens Kabyles connaissent tous cette guerre entre deux archs pour… un lièvre ! Cela s’était-il vraiment passé ? Ce n’est pas sûr… Il était plutôt donné à titre d’exemple. Comme dit le dicton : « Personne ne fait la guerre pour un lièvre ! » (Wlac wi’ggaren lfehna af uwtul n lexla !)

L’arrangement le plus noble (taggurt taqeraît) était celui fixé par le dicton : « Le sang que la terre a enfoui, la terre seule pourra le faire oublier » (idamen yerba wakal, a-ten yesfed wakal). Dans ce cas, dans cet ultime arrangement, Agraw fixait, avec l’accord des deux familles, le transfert d’un ou plusieurs champs au bénéfice de la famille qui avait perdu l’un des siens.

Du bannissement :

Le bannissement avait plusieurs degrés et pouvait se passer de plusieurs façons, selon la gravité de l’acte commis. L’Assemblée pouvait ainsi conseiller à l’excommunié de partir s’installer dans tel ou tel arch de la fédération kabyle. Dans ce cas, le banni ne pouvait demeurer dans le même arch que celui de son village. La distance parcourue paraissait souvent proportionnelle au « crime » ou délit commis et jugé. Le droit d’asile lui confère la possibilité de changer d’Arch ou de confédération sans qu’il ait à exposer le motif pour lequel il avait quitté les siens et son village.

2 – Le droit d’asile (Laânaya) et la cité :

 Dicton kabyle « Le droit d’asile est comme Dieu : Il se suffit à lui-même » (Laânaya am Rebbi, tekfa iman-is).

Autre dicton : « Faillir au droit d’asile, c’est détruire la montagne ! » (Tuccda n laâya tesseddram idurar !)

Il faut comprendre que l’Assemblée – et à travers elle la « république kabyle » (sens que lui donnait le chantre de la culture amazighe, l’immense Amusnaw Mouloud Mammeri) -, vivait dans la hantise de prendre de telles mesures. A Ibouziden comme dans tout l’arch des Awzellaguen, pour juger des actes graves, Tajmaât prenait un statut extraordinaire, emprunt de solennité absolue, en troquant son nom contre celui de « synode extraordinaire » (agraw amalway). Agraw s’impose dans tous les cas gravissimes.

C’est ce qui explique, en apparence, pourquoi les différents observateurs, notamment français, pensaient que le droit canonique kabyle (lqanun) comportât principalement des lois dites « répressives » (tinegziwin). En apparence seulement, nous verrons ci-dessous que le droit d’asile et le droit d’assistance ou « solidaire » ne sont pas étrangers à ce droit, pas plus que la séparation du religieux et du politique, c’est-à-dire « la laïcité » (tasnarexsa). Les interdits, mis en avant par certains ne sont donc que l’arbre qui cache la forêt. Ils sont dus souvent à une méconnaissance de la langue amazighe de Kabylie.

L’ensemble de ces interdits, appelés aussi « toitures du droit » (iseqfan n lqanun) constituait un système de sanctions, d’amendes et de représailles légères qui permettaient de sauvegarder l’ordre public et la cohésion de la collectivité et de prévenir les lourdes condamnations comme le bannissement. Il faut également rappeler que l’ostracisme ou la relégation étaient « gradués » ; en ce sens qu’il existe une dizaine d’échelles pour considérer la gravité de l’acte commis ou non commis (non assistance à personne en danger, surtout quand il s’agit d’une femme). Il en est de même quand un ou plusieurs Kabyles n’avaient pas porté assistance à l’un des leurs – et ce quelque fût sa tribu… en rentrant en Kabylie, ce dernier pouvait porter plainte contre eux.

Dans tous les cas, pour revenir au bannissement, les Anciens savaient qu’un village qui viendrait à trop user s’affaiblissait humainement et politiquement et prenait le risque de se couper du arch auquel il appartenait, voire de disparaître.

L’affaiblissement du village pouvait se manifester de plusieurs façons. La réduction de son influence politique à l’intérieur de l’arch pouvait être provoquée soit par la mauvaise réputation d’une Assemblée qui n’arrivait plus à jouer son rôle démocratique et soucieuse de la protection des siens ; soit par la désertion volontaire de familles qui allaient s’installer dans un village où l’Assemblée avait la réputation d’être plus apte à remplir les missions et les rôles qui lui étaient dévolus.

3 – Ce que noblesse voulait dire :

 Selon mon grand-père, les anciens Kabyles, qui s’appelaient « nobles autochtones et laïcs » (iqerâiyen isnarexsiyen), imaginèrent notre système politique en pensant à l’homme et à la maison. Les fondations de la fédération kabyle sont constituées par « la maison fondatrice » (Talwirt).

A la base de la fédération (Tamawya), on trouve le village. La pierre angulaire de la cité kabyle est l’Assemblée (Agraw, Igrawen) ; ou bien, comme disaient les autochtones « l’Assemblée pluraliste » (Agraw asnarexsi). A la tête de chaque Assemblée, il y a un Mezwer, nom que les Imazighen donnaient à leur chef depuis l’antiquité (G. Marçais)

Talwirt : c’est la famille fondatrice d’une cité. Nous avons encore quelques archs dont le nom en fait référence : At Lwert Waâli et At Wert-Ilan.

Chaque famille disposait d’une maison, axxam (pl. ixxamen). En général, la famille vit dans l’indivision sous l’autorité de son patriarche (amghar). La « grande maison » finit par donner un groupe de logements avec une entrée commune (lhara). Quand plusieurs patriarches, de même sang, disposaient chacun d’un groupe de maisons (leêwaôi), ils formaient un « petit hameau » ou « caroubier ». Chaque maison de patriarche (am$ar) constituait « la substance du caroubier » (taxerrubt). Le « caroubier » a donc une connotation tout à fait politique que les Kabyles tiennent de leur mythologie, d’un récit sacré appelé « Le caroubier de la grande dame » (Taxerrubt n tasedna). Car le terme qui désigne le quartier existe en kabyle (adcir).

Nous retrouvons à la base de la cité cette première famille élargie. Le « caroubier » (taxerrubt) constituait le clan familial jusqu’au 5ème degré. A travers le temps, grâce à des alliances diverses et variées, le « caroubier » se retrouvait enrichi par d’autres familles qui s’y agrégeaient (imsunnad) pour former la famille politique élargie jusqu’au 8ème degré, la mesnie (adrum, pl. iderma) [1].

En général, les « agrégés » (imsunnad) se faisaient discrets. Mais ils participaient pleinement à la vie politique de la cité en bénéficiant de l’influence et du poids politique dont disposait le clan hôte. Plus un clan était fort, plus il trouvait des imsunnad qui demandaient à en faire partie.

Dès lors, la vie politique se trouvait rythmée par les partis politiques (Ihrumen) formés par les différents clans (iderma). Ce sont les partis politiques des différents villages qui créaient les liens (isenfalen) pour former la pentapole (adni). L’adni peut comporter de trois à cinq villages. Quand il comportait cinq villages, on l’appelait la « pentapôle de la main » (adni ufus). Quand il était supporté par moins de cinq villages, on l’appelait « la pentapôle des doigts » (adni idudan) ou « la pentapole incomplète » (adni uderwal). C’est par Aderwal que les Kabyles désigne la tribu, là où l’Arch désigne parfois « La nation ».

A la tête de chaque pentapole, il y avait un « Mezwer de la pentapole » (Amezwaru g_wedni), choisi parmi les Mezwers des villages qui constituaient cet ensemble de cités. La pentapole a permis la construction de l’arch, grâce aux liens frontaliers, aux mariages « extraordinaires » (entre deux villages ou deux archs). L’arch peut contenir jusqu’à vingt villages. A partir de 15 villages, on lui donne le nom de « grand arch » ou confédération (taqbilt), nom auquel les Kabyles doivent le leur de « confédérés ».

4 – La confédération (Taqvilt)

Pensée kabyle : Nous sommes issus de la confédération (Nekwni nekka-d si Teqvilt)

Il existait également le rassemblement de cinq confédérations (adni l_laarac), comme dans le mythe de « Maziq fils de Tamla » (Maziq mmi-s n Tamla). Maziq avait était probablement un Mezwer de sa cité puis de son arch, avant de devenir le chef de plusieurs confédérations. Cet ultime stade hiérarchique lui aurait permis de devenir « roi des archs » (Agellid l_Laarac). En Kabylie, il y avait aussi le Mezwer de l’arch, qui devenait le chef de guerre (ixf l_lfetna) et qui commandait les fantassins (iterrasen) et les cavaliers (imnayen) et les lanceurs (Imezragen) de toute la confédération.

« Les liens « républicains » qui unissaient les cités kabyles, pour permettre la construction de la pentapole, produisaient ce que les Anciens appelaient « un épanchement de lien politique » (asenfal). « Asenfal » (pl. isenfalen) est le tissage politique qui présidait aux relations entre les villages et les archs. Pour faire un grand arch, une confédération, il fallait des pentapoles (Adni/Idenyan).

Ainsi réunis et alliés, les archs formaient une « petite fédération » appelée « la fédération de l’Adni » (Tamawya n Wedni), pour faciliter le commerce et pouvoir se protéger contre les incursions extérieures. La petite fédération constitue un embryon de la grande fédération kabyle (Tamawya) qui, seule, pouvait opposer une résistance commune et efficace contre l’ennemi extérieur.

Construire le pays kabyle en une fédération unie et indivisible (Tamawya taqvaylit) ne fut pas chose aisée. Il fallait commencer par constituer ce que les Anciens appelaient « l’autonomie des archs » (tazwit l_laarac) pour gérer le pays kabyle (Tamurt n Tamawtya) comme une fédération des nombreux archs qui la composaient. Rappelons que la Kabylie ancienne (Tamawya) s’étendait des portes d’Alger jusqu’à celles de Constantine et le Collo (Lqulu) en Kroumirie, à la frontière tunisienne. C’est pour cela que les Kroumirs, Imazighen de Tunisie, parlent encore kabyle.

5 – Autonomie et construction politique

L’autonomie des villages kabyles induisait celle des archs qui permettaient la construction de l’autonomie du pays kabyle tout entier. Avant de se constituer en fédération, les archs kabyles devaient se constituer en deux grands groupes des archs (iqbal). Les Anciens les appelaient aussi « hanches » (taghma, taghmiwin). Chaque groupe ou « hanche »  comportait le même nombre de archs qui scellaient la naissance et la pérennité de la fédération. Chaque village était désigné à tour de rôle pour accueillir les représentants des archs constituant le « grand arch » (aqbil).

La « hanche du bas » et la « hanche du haut » rassemblaient tous les archs, sans tenir compte de leur lieu géographique. Les plus lointains devaient se rapprocher pour consolider politiquement la fédération kabyle. Ainsi, des archs des Bibans et des Babors étaient dans le même groupe que des archs de l’Akfadou et du Djurdjura occidental.

Jadis, il y avait l’élection de deux présidents de fédération (Mezwers n Tamawya). On procédait à leur élection au niveau des deux groupes des archs (iqbal l_laarac). Selon mon grand-père, Ahmed Ali ou-Yidir des Ijâad Ibuziden : « Lhadj Amar ou-Saïd disait qu’étant donné la complexité de l’organisation de la fédération kabyle, chaque arch préférait y avoir un représentant », lequel était appelé « Le Majoral de l’Arch » (Amezwaru n lâarc). L’organisation horizontale des institutions kabyles n’a apparemment pas permis qu’il y ait un président de fédération (Mezwer n Tamawya). C’est sans doute ce qui manquait à la fédération kabyle dont le grand souci démocratique ne lui avait jamais permis de se construire en état indépendant. Il est bien connu : « Trop de démocratie ne supporte pas toujours l’Etat ». Et Dans leur malheur, les Imazighen n’on jamais pu accéder à un Etat indépendant tel que l’avait construit, en son temps, Massinissa, « le Seigneur des seigneurs » (Masensen)

La Kabylie avait connu des chefs prestigieux comme El Mokrani (Mohand At Meqqwran), héritier du royaume kabyle de la Soummam (At Abbès). Mais, ce fut dans des situations exceptionnelles de guerre. Et ils étaient obligés de demander à chaque Mezwer de l’arch l’investiture, plus exactement « le burnous d’investiture ou de confiance » (abernus l_laman) ou « le don de volonté » (tikci l_lgherd).

 

Le chef de la cité (Amezweru n taddart, Ameqqwran, Amghar nagh Lamine)

 Les Anciens disaient à propos du chef de la cité kabyle : « Le Mezwer est le berger de la cité » (Amezwaru d-ameksa n taddart).

Un autre dicton consacre le chef de la cité kabyle comme étant celui qui assure le lien avec les ancêtres : « Le Mezwer tient des ancêtres » (Amezwer seg’Imezwura).

En effet, comme je l’ai déjà dit, « au temps des Almohades déjà, le chef de la cité berbère s’appelait Mezwer[2]. Il était également élu pour un an ; période au bout de laquelle, ce dernier pouvait être reconduit dans ses fonctions, après de nouvelles élections, pour présider l’Assemblée de la citée pendant une autre année, conformément au « calendrier des élections » (amagan nagh iswi n tiferni). Tiferni, du verbe « choisir », « élire » (efren).

Ce mandat annuel pouvait être renouvelé plusieurs fois. Cela dépendait évidemment de la personnalité de l’élu. Le dicton dit : « Le Mezwer qui peut tenir une génération possède un pouvoir divin ! » (Lmezwer yegren tasuta, d-abrid Igenni ay-gezra !). Autant dire que c’était impossible !

1 – Les élections du président de la cité kabyle (Tiferni Umezwaru n Yighem, n taddart)

La veille de l’élection, le crieur public (aberrah) parcourait les ruelles du village en criant : « L’Assemblée est pour tout le monde, mais à chacun ses idées ! Gens du village, soyez heureux ! Demain, le village va procéder à l’élection du Mezwer du village » (Ay at-taddart, at-trebhem, tajmaât i-medden yalwa d rray-is ! Azekka t_tiferni Umezwaru !)

L’élection était à l’image de l’homme élu. Si, effectivement, le Mezwer tenait des ancêtres, celle-ci ne provoquait aucun remous entre les partis politiques, qui pouvait nuire à la stabilité du village. Il y allait de sa crédibilité à l’intérieur de l’arch. Homme de poids, de poigne et de valeur, le Mezwer devait être capable de garder le village comme le berger savait garder son troupeau. On ne confiait pas le troupeau du village à un berger non expérimenté. Dans ce cas, on lui adjoignait un autre.

L’élection d’un nouveau Mezwer s’imposait, quand l’ancien était démissionné par l’Assemblée ou lorsqu’il ne désirait plus se représenter.

Les responsables politiques, chefs des partis (ixfiwen n yehrumen) des familles élargies, passaient plusieurs jours à se disputer la magistrature du village.

Les lourdes charges intérieures et extérieures – relations inter-villageoises et inter-confédératives (tisenfal) – imposaient un choix souvent objectif aux adversaires de ce dernier. Le parti fort, qui avait la chance d’avoir un tel homme dans ses rangs, démontrait l’utilité de son représentant pour tout le village. Je reviendrai  sur ce levier démocratique qu’est cet asenfel qui vient du verbe « mettre en accusation » (senfel).

Un sage de mon village, Dda Muhend Qasi, donnait cette définition : « Le Mezwer se devait d’être un homme calme et sage, et au-dessus de tout soupçon. Il devait être aimé et admiré des enfants et des femmes. « Un homme qu’il était difficile de mettre en colère . Dans le village kabyle, on ne pouvait se permettre de faire des promesses qu’on ne pouvait tenir. Homme très actif, le Mezwer, une fois élu, devait continuer de faire l’unanimité autour de son action. La cohésion du village en dépendait ».

Dda Muhend ajoutait : « Comme disaient les anciens : « Le Mezwer, s’il gagne c’est pour les autres ; s’il perd, c’est pour lui-même » (lmezwer, ma yerbeh i medden ; ma yexser i yman-is) » ».

L’élection du capuchon :

Le soir de la désignation de l’élu, il était fait obligation « aux grands électeurs » (igan n tferni) – chefs de partis et sages du village -, de poser le capuchon de leur burnous sur la tête, au niveau de la grande fontanelle. Le dicton dit : « Celui pour qui tombe le capuchon doit quitter l’Assemblée » (win wi yeghli uqelmun ad yeffegh adrum). Cette coutume empêchait les hommes de s’emporter et les obligeait à discuter calmement de l’élection du Mezwer. 

Tout le temps que durait l’assemblée des sages qui procédaient à l’élection du Mezwer, celui qui avait toutes les chances de l’emporter s’arrangeait pour se tenir à l’écart, en s’érigeant en modérateur (amnay g_wegraw), comme s’il ne s’agissait point de sa réélection éventuelle.

Chaque Mezwer sortant savait qu’il devait subir la question de « sortie » (tuffgha). La « sortie » consistait en une séance où le Mezwer devait rendre des comptes sur sa gestion des affaires de la cité. On utilisait ce terme (sortie), car tout Mezwer sortant, soupçonné de malversations, y était soumis. Il devait être présent pour répondre aux questions et apporter des précisions, aux membres de l’Assemblée, sur sa gestion des affaires du village. Une situation claire sur les biens et l’argent public devait être connue et transmise au nouvel élu, ou « redonnée » à l’ancien en cas de réélection. On discutait de façon générale de la situation sociale, politique et économique de la cité ; de la gestion des biens collectifs, de l’aide apportée aux veuves et aux orphelins ».

Les sages des deux partis discutaient âprement du bien fondé de l’élection ou de la réélection du Mezwer sortant. Il faisait confiance à ses représentants. Il ne devait intervenir que pour ramener le calme ou pour désigner un autre homme de son choix pour le remplacer[3].

En fait, dès qu’il s’agissait des élections, on était en présence de ce qu’on pourrait appeler une herméneutique latente. C’est-à-dire qu’il était difficile, pour quelqu’un de « non initié », de suivre et de comprendre toutes les variations et les stratagèmes qui entraient en ligne de compte.

Nous sommes en présence d’un système de signes implicites, latents qui devenaient, aussitôt que les acteurs le voulaient, des conventions explicites et socialisées sur lesquelles tout le monde finissait par s’entendre. Chacun connaissait chacun. Ce qui prévalait, c’est souvent le capital de confiance et de « noblesse par l’exemple » dont disposait telle ou telle famille.

Le sage qui conduisait l’élection était appelé « le cavalier de l’élection » (amnay n tiferni). C’était lui qui invitait les électeurs à se lever et à applaudir le « Mezwer » élu.

A l’annonce de son élection, par le doyen du village, le Mezwer était applaudi. Les hommes se levaient et tapaient une seule fois des mains à l’unisson. Après « la tape » appelée « l’aboutissement » (aggwad), les hommes devaient se rasseoir.

Ne restaient debout que ceux qui votaient contre. Ces derniers formaient alors le parti adverse.

Le vote pouvait se faire aussi à main levée. Il suffisait alors de compter le nombre de votants « pour » et le nombre de votants  « contre » pour qu’apparut le chef du village.

Il arrivait aussi que les deux adversaires fussent à égalité. Dès lors, l’assemblée avait deux Mezwers : un état de simachie courant dans la Kabylie ancienne.

2 – Le parti de l’opposition (Ahrum n laman)

Le parti minoritaire s’appelait « le parti de la confiance » (SSeff l_laman). « Pourquoi, l’appelait-on ainsi ? », avais-demandé à mon grand-père. Sa réponse fut : « Dans un système pluraliste et séculier » (aggwavd amesnarexsi), il était impératif de respecter l’appel aux élections (l’Assemblée est pour tout le monde, mais à chacun ses idées) ; sinon, c’est tout le village qui se mettait en danger ! »

En effet, le parti qui « perdait » les élections se faisait un devoir d’embarrasser le parti fort. Par ses tracasseries, il cherchait à comprendre l’attitude générale du parti fort, afin de s’en prémunir, en cherchant des alliances extérieures au village, si besoin était.

Il était courant qu’un homme digne de devenir Mezwer ne voulût point ou plus de cette charge. Une délégation de marabouts connus pour leur probité pouvait être sollicitée. Si ces derniers n’arrivaient pas à le persuader, les sages du village faisaient alors appel à l’Assemblée des femmes (Agraw n tlawin) dont je vous dirai quelques mots plus loin.

Je rappelle que cette Assemblée était représentée par les anciennes du village, connues pour leur valeur personnelle et leur sagesse (Tisedniyin). Le Mezwer connaît le dicton déjà cité : « la requête d’une femme est une dette : il faut impérativement l‘honorer » (asuter n tmettut d tlaba). Bien souvent, le Mezwer s’y soumettait en acceptant de présider, pour un an encore, le village. Seules les femmes pouvaient également s’opposer à l’élection d’un Mezwer (Majoral) de la cité !

3 – Le rôle primordial des femmes 

Les femmes faisaient appel à son sens des responsabilités, un peu comme le berger face au troupeau. C’est d’ailleurs par ce titre – « le berger de la cité » (Ameksa n taddart) – qu’elles l’interpellaient pour réveiller son orgueil de mâle !

Le soir de l’élection du Mezwer, le crieur public parcourait les ruelles du village pour annoncer celle-ci : « Ô gens du village, que le bien soit avec vous, le nouveau président c’est untel ! »

Le Mezwer en profitait pour faire les remaniements qu’il jugeait nécessaires afin d’améliorer la vie du village. Une autre assemblée avait lieu. Il y exposait les conditions de sa présidence au comité exécutif (Ixfawen n Wegrawen) et de surveillance de l’Assemblée (Ixf n Wegraw). Si celles-ci étaient acceptées, il déclarait alors qu’il honorait les charges de la cité.

L’élection du premier magistrat (Amezwaru) de la cité engageait aussi la cité vis-à-vis de l’extérieur. Cet engagement obligeait souvent les membres influents du « parti d’opposition » (ahrum n laman) à se rallier au parti qui « gouvernait », si celui-ci était porté par un homme dont les ancêtres s’étaient déjà illustrés au combat.

Ils assuraient ainsi de leur confiance, en vertu d’un système de conventions sur lequel tout le monde s’entendait, un adversaire politique qui, en cas de graves événements, défendrait tout aussi bien leurs intérêts que ceux de son propre parti.

[1] Les familles agrégées au fil du temps au « caroubier » sont appelées les « agrégationnistes » ou, littéralement, les « appuyeurs » (imsenden/imsunnad), du verbe senned, « s’appuyer ».

[2] G. Marçais, La Berbérie musulmane et l’Orient au Moyen âge, Aubier, 1946, p. 261.

[3] Tout homme sain d’esprit peut devenir Mezwer de l’Assemblée. L’orphelin pouvait y siéger à partir de 7 ans. L’Assemblée et les sages se chargeaient de son éducation politique. Une fois par an, lors de la fête de Yennayer, l’Assemblée laissait le pouvoir aux enfants lesquels, le troisième jour de Yennayer, parcouraient le village pour « juger les adultes de leur cité ». Ce que les Kabyles appelaient  « le jour du porteur de masque » (Ass n Buâfif). Gare aux adultes qui ont manqué à leurs devoirs de « grandes personnes » !

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NB : Cet article est extrait de mon ouvrage sur Les Archs, tribus berbères de kabylie, Histoire, résistance, culture et démocratie, éditions l’Harmattan, 2005, 410 pages.

AFIN QUE LES RACISTES ARABES SACHENT CE QU’EST UN KABYLE NOBLE ET FIER

AFIN QUE LES KABYLES COMPLEXES ET ALIENES N’AIENT PLUS HONTE DE LEURS ORIGINES NOBLES ET ETERNELLES

 

 TOUTES LES LARMES DE NOS MERES…

 Parole de ma grand-frère Ferroudja : « Un Kabyle qui oublie, mets-le sur un tas de fumier ! » (Aqvayli ur necfi, xas awi-t s-agudi !)

 LA NUIT DES OGRES…

 J’étais enfant quand des étrangers – parlant une langue « étrange et méchante » – comme disaient les femmes kabyles – firent irruption dans ma vie…  Ils étaient forts en gueule mais aussi en armes quand ils firent intrusion dans notre village.

C’était un beau matin du mois de juin. Nous fûmes réveillés très tôt par des éclats de voix innommables, des aboiements de chiens  et des coups sourds sur les portes. Nous étions encore au lit ; une natte posée à même le sol près du kanoune où, la veille, ma mère nous avait raconté le mythe de l’ogresse qui avait inventé la guerre.  J’ai fini par comprendre que la guerre servait à des gens – souvent étrangers – d’envahir des pays qui ne sont pas les leurs  afin d’accaparer – comme a fait l’ogresse – les terres et les richesses. Pour cela, ils finissent par tuer ceux et celles qui résistent… « Au nom de quoi vous venez occuper notre terre, vous emparer de nos biens, brûler nos arbres et nos récoltes, tuer nos enfants et commettre sur nous les pires barbaries ? »

Face à une position aussi puérile, les étrangers ricanaient : ils étaient plus forts et, à leurs yeux, les forts avaient le droit d’envahir, de dominer, d’exproprier et de tuer les plus faibles qui osent se révolter.

L’enfant que j’étais avait fini par comprendre que mon village et les villages de mon Arch avaient pris les armes  pour se défendre contre ces étrangers qui nous avaient envahis. C’est également ce qu’avaient fait tous les autres Archs kabyles…

Mais mon Arch eut l’audace de donner protection aux résistants kabyles qui avaient décidé de se réunir en congrès – le congrès de la Soummam – afin de mieux combattre ces envahisseurs qui devenaient de plus en plus méchants…

Ce matin du mois de juin 1958, les étrangers nous avaient réveillés brutalement pour nous signifier leur mécontentement. Ils avaient donc décidé de punir mon Arch qui osa, selon eux, protéger les résistants qui avaient organisé le Congrès de la Soummam.  Mon père nous avait expliqué qu’ils avaient écrit tout ce qu’ils devaient faire pour que l’Algérie recouvre sa liberté…

Nous étions donc encore endormis quand ogres, ces étrangers défoncèrent notre porte. Ils pénétrèrent brutalement dans le salon avec des chiens… Et ils marchaient à même leurs grosses chaussures noires sur nos couvertures et nos draps…

Ils nous criaient dessus tellement fort en donnant des coups à mon père ! Tout comme mes frères et sœurs, j’avais mal par la peur. Mon père faisait de son mieux pour nous rassurer ; il nous répétait la même phrase :  » N’ayez pas peur, les enfants ! N’ayez pas peur, les enfants !

 UNE LANGUE et des hommes VENUs D’AILLEURS…

 Les méchants étrangers nous avaient rassemblés sans ménagement – comme on rassemble du bétail – à coups de bâtons et de crosses de fusil… Les retardataires avaient droit aux coups de crocs des chiens… De beaux chiens pourtant ! Avec des gueules allongés et des oreilles dressées !

Nous fûmes rassemblés dans le bas du village (Agwni). J’étais aux côtés de mon père dont je ne voulais pas lâcher la main. En criant toujours plus fort, les étrangers qui pointaient leurs armes sur nous décidèrent de séparer les hommes de leur famille. Quand mon père me lâcha la main pour rejoindre le groupe d’hommes de mon village, j’étais paralysé par la peur. Il alla se ranger du côté des hommes, et son pâle sourire ne réussit point à nous rassurer…

Je regardais le ciel… et je me mis à détester cette ogresse qui eut l’idée d’inventer la guerre. Je me disais que sans elle, nous aurions continué à vivre tranquillement et heureux dans notre petit village niché sur les hauteurs de la Vallée de la Soummam.

Le chef des étrangers s’avança et s’adressa à nous dans sa langue. Un harki traduisait en kabyle. « Vous les Kabyles, vous avez décidé de nous combattre… des rebelles se sont réunis sous la protection des villages de votre « tribu »… Nous avons donc décidé de vous punir : Vous avez une semaine pour quitter votre village car nous allons le détruire ! Nous avons construit des camps de regroupement dans la vallée où vous devez vous y rendre sans vos animaux domestiques ! »

dans tous ce que le Harki avait traduit, je n’ai compris qu’une chose : que nous Kabyles étions contre ces étrangers ! Je n’ai pas vraiment compris le reste : qu’ils allaient détruire notre village ; qu’ils allaient détruire la maison où je suis né…

C’était au mois de juin 1958.

 ETRANGERS SUR NOTRE PROPRE TERRE

 Mon village dût vendre ses bêtes (à moindre prix) sur les souks des autres Archs – At Weghlis, Illoulène-ou-Samer, At Ziki, At Yedjer, At Yahia… Mon père ne put conserver que le mulet pour transporter nos petites affaires vers le village de Tazroutz, où mon grand oncle Ahmed nous accueillit. C’est de ce village que nous avions assisté à la destruction de notre village. Il y eut d’abord les avions qui bombardèrent les maisons ;  puis des soldats vinrent pour terminer la destruction des maisons dont les murs tenaient encore debout : comme la nôtre que mon père venait juste de reconstruire avec des matériaux neufs et modernes. Nous avions compté le nombre de mines qu’il avait fallu pour venir à bout des murs de bétons et de ferrailles : il en avait fallu 9 mines en tout !

A chaque explosion, ma mère sursautait de tout son corps comme si c’était son propre coeur qui venait d’éclater en mille morceaux. Elle gémissait telle une bête blessée en répétant doucement : « Ô ma maison chérie ! » (Ay axxam-iw aâzizen !)

Mon père ne disait rien. Il était plongé dans un mutisme total ; mais il n’oubliait jamais de nous prendre la main pour nous rassurer… Comme si le pire était encore à venir !

Quelques semaines passèrent. Des journées qui avaient permis les moissons et la cueillette des figues sous le contrôle des soldats français. Car Tazroutz était un poste avancé de l’armée française.

 

LE HARKI… CE N’EST PAS TOUJOURS CELUI QUE L’ON CROIT…

 Un matin… nous revîmes le même scénario que celui que nous avions déjà vécu dans mon village : intrusion matinale des soldats ; des cris, des aboiements et des coups ! Nous fûmes rassemblés sur la place au-dessus du village. Et là, l’officier français nous apprit que le fils du Caïd (Sadek Méziane) venait d’être assassiné par celui-là même qu’il avait élevé ! Sadek Méziane s’était porté garant pour que l’on arrête la destruction  des villages de mon Arch. Avec son assassinat, c’était la destruction totale de tous les villages qui a aussitôt été programmée !

Quelques jours après, mon père demanda asile à une famille de sa connaissance du village Ighil Wemsed de l’Arch  des Illoulène – ou-Sameur. Une maison nous fut attribuée : une maison traversée en son milieu par une rigole d’égouts à ciel ouvert ! Nous étions aussi choqués que le jour où nous fumes chassés de notre village !

Il était une chose qui me rendait encore plus triste dans ce « village étranger » : les autres enfants refusaient de jouer avec moi… Pire encore, quand je m’approchais d’eux,  ils se comportaient comme si je n’existais pas !

Je détestais chaque jour un peu plus cette ogresse (Tseryel) qui avait inventé la guerre !

A cause d’elle, la guerre nous avait tout pris : notre village, notre maison, notre terre, nos arbres et nos bêtes…

Tout avait basculé dans un flot d’horreurs et de tristesse…  Mon père qui aimait rire ne riait plus. Ma mère qui aimait chanter ne chantait plus… même les oiseaux ne chantaient plus… Ils ne volaient plus…  le ciel et les forêts étaient déchirés par les avions qui larguaient leurs bombes sur les champs d’oliviers et les villages désertés.

Juste quelques rares soirées où ma mère osait nous dire un conte ou deux… pour oublier les horreurs de la guerre (disait mon père, bien des années après la guerre).

Notre montagne, le Djurdjura oriental et l’Akfadou, nos villages et nos terres étaient devenus « Zone interdite »… 

Nous étions démunis de tout, même du simple bonheur de vivre… Plus de chants, plus de jeux, plus de contes merveilleux aux formules magiques et rassurantes… N’envahissait nos rêves, je veux dire nos cauchemars, que cette terrible ogresse… Plus de formules où il était question de joie et de lumière… Plus de formules qui faisaient rire le vent, la montagne et la nuit… Plus de formules près du kanoune enchanteur, témoin d’un bonheur fragile… qui venait de la nuit des temps.

Il était une fois… Il était une fois la guerre et ses horreurs.

Nous savions d’où nous venions, mais nous ne savions plus où aller. Nous venions d’un paradis qui nous était désormais interdit…

 Nous étions des étrangers sur notre propre terre…

 AU NOM DE LA LIBERTE

 1958 – 2019 – 60 ans après… 60 ans après et des Berbères arabisés déploient encore leur haine et leur racisme vis-à-vis des Kabyles !

 52 ans après, notre maison et toutes les autres des quatorze autres villages des Awzellaguen sont toujours en ruines. De guerre lasse ( !), certains ont fini par remettre debout la maison où ils sont nés. Ce n’est pas encore mon cas.

 Après avoir surmonté les épreuves et transformé notre grange située dans la vallée de la Soummam pour nous accueillir, mon père se mit à travailler les terres que nous y avions au grand bonheur des centaines de veuves et d’orphelins… Au lieu de profiter pour s’enrichir – comme d’autres le firent –  mon père distribuait gratuitement aux veuves et aux nécessiteux de notre Arch, fruits, légumes et céréales.  En 1960, ma mère eut même l’amère surprise de constater (un peu tard) que mon père avait distribué les céréales habituellement conservées pour les semences ! Il répondit simplement : « Je ne peux refuser aux veuves – dont les hommes sont au maquis pour la liberté de l’Algérie – un peu d’orge et de blé ! » Il avait également bien nourri les maquisards. Peu d’entre eux – parmi les survivants – s’en souviennent aujourd’hui ! Il y’en a même qui adoptent envers nous une attitude méprisante voire indifférente ! Ce ne sont évidemment pas « les maquisards de la liberté »  qui, pour la plupart, avaient laissé leur vie sur le champ d’honneur. Que non ! Ces sont les petits parvenus que l’on ose encore appelés « les militants de la première heure », des opportunistes en tout genre qui ont vite oublié les temps où ils frappaient à notre porte en pleine nuit, tremblotant de faim et de froid, pour réclamer un plat de couscous agrémenté de viande que ma mère conservait exprès pour eux ! A cause d’eux et de voisins indélicats, notre maison était à chaque fois envahie avec violence par les  militaires français… Ils cassaient tout sur leur passage.

 LA VALLEE DE LA SOUMMAM N’A JAMAIS ETE AUSSI ACIDE

 Juin 1959, mon père à ma mère : « Je suis convoqué par le commandant de la SAS d’Ighzer Amokrane pour reconnaître les martyrs qui ont été abattus par l’armée française… Ils sont exposés au stade… ».

Je tenais à accompagner mon père… Les combattants kabyles étaient adossés au mur qui séparait le stade de la caserne… Ils avaient tous de grandes blessures… Ils étaient pleins de sang partout et les vêtements déchirés… des jambes cassées ; des poitrines écartelés ; des têtes fracassées ; des yeux exorbités… Je tremblais de tout mon être… Mon père m’entoura de son burnous et me ramena chez mon oncle Arezki dont la maison n’était pas loin…

Mon père était chargé par les gens du village pour reconnaître les maquisards abattus par les militaires français… Afin d’éviter que la répression ne s’abattent sur les hommes et les adolescents de la famille du martyr, mon père eut l’idée de choisir à chaque fois une famille qui n’avait plus d’homme et d’adolescent… Ce qui n’empêchait pas la famille du combattant tombé au champ d’honneur d’assister aux funérailles… Cette ruse de mon père mettait à l’abri la propre famille du maquisard, quand celle-ci avait encore des hommes et des adolescents en âge de combattre…

 Une nuit encore et encore ! Les militaires furent informés rapidement par quelque traître – devenu probablement aujourd’hui « militant de la première heure » -, les militaires français arrivèrent quelques minutes après que les maquisards aient quitté notre toit après s’être bien restaurés d’un couscous à la viande séchée… Il faut aussi que mes lecteurs et lectrices sachent que la viande de l’Aïd et autres étaient conservée pour nourrir les maquisards !

 Ce soir-là encore, les militaires avaient tout cassé, notamment les ustensiles, encore chauds, dont s’étaient servis les moudjahidines.

 MON PERE, CE GRAND HEROS QUI DISAIT : « Qu’ai-je donc fait pour mériter les honneurs de l’Algérie, à laquelle je dois ! »

D’autres n’avaient rien fait… Et ils ont eu tous les honneurs !

 Les militaires attachèrent mon père à la porte cochère en le  suspendant entre ciel et terre. Ils pointèrent sur lui une puissante torche électrique et commencèrent à le torturer ! Ils lui cassèrent le nez, les dents et les côtes… (Depuis, il avait toujours porté une sorte de sarcophage poitrinaire pour tenir debout ! Il est mort avec le côté gauche paralysé et la plupart de ses os brisés !)

 

Grâce à un harki – qu’il avait aidé dans son enfance alors qu’il était orphelin, mon père fut admis (quand même) à l’hôpital d’Akbou où il fut admirablement soigné[1]. Il revint à la maison plusieurs mois après… Et cela recommença encore et encore ! Une autre fois, ce fut à la mort de notre voisin et ami Si Lhadj Amar Ijenqalen qui fut abattu non loin de chez nous. Les militaires avaient décrété un couvre-feu en plein jour – C’était quelque chose d’inimaginable : on entendait la vallée de la Soummam retenir son souffle. En entendant les coups de feu, mon père comprit vite qu’il s’agissait des balles qui étaient tirée contre Si Lhadj Amar. Méprisant les ordres de l’officier français, il dit à ma mère : »Ils viennent de tuer Si Lhadj Amar, je m’en vais le ramener chez lui ! » Malgré les supplications de ma mère, il ne l’écouta point.

Au mépris de l’interdit, mon père partit ramener la dépouille de l’ancien résistant chez lui ! A son retour, l’officier français, qui l’attendait dans la cour de notre maison, lui dit en ricanant : « Alors, on va au secours des terroristes !? Tu seras passé sous le peloton d’exécution demain matin à l’aube ! » Cette fois-là encore, mon père échappa au peloton d’exécution. Mon père se présenta au poste militaire, comme prévu, à 3 heures du matin au lieu de 5 heures comme avait demandé le capitaine. Quand il arriva à Ighzer, il tomba nez à nez avec l’officier qui faisait sa ronde. Etonné de voir mon père si tôt, ce  dernier lui dit : »Retourne avec tes enfants, c’est le jour des fous aujourd’hui ! Je ne vais pas t’exécuter. Mais je sais que tu me  donneras bientôt une autre occasion  de le faire ! »

 

GUERRE ET PSYCHOLOGIE

 J’ai mis longtemps à comprendre la stratégie psychologique de l’officier  français… Mettre la peur dans le cœur de mon père afin d’arriver à faire de lui ce qu’il voulait ! Mais mon père ignorait la peur, surtout cette peur là ! Malheureusement, bon nombre d’Algériens finirent par plier devant ce travail de sape psychologique !)

Quand mon père revint, nous nous sommes sentis – encore une fois ! – revivre ! Nous étions morts ô combien de fois !

La nuit où nous accueillîmes encore quelques affamés – aujourd’hui oublieux et indifférents :  Cheikh Lâaziz, Teyyeb Hmed Oulbachir Bouzidi, Mohand Iawchalen, etc. A peine nous avaient-ils quitté que des coups violents s’abattaient contre notre porte ! Et ils emmenèrent mon père dans la nuit, après l’avoir brutalisé.

Le lendemain, les militaires revinrent avec mon père et se dirigèrent sous nos yeux effarés vers le fleuve Soummam non loin de chez nous. il n’avait plus  ses vêtements : ils lui avaient fait endosser un treillis militaire et une casquette de soldat pour l’humilier d’abord avant de le torturer. Arrivé au bord du ravin qui surplombait le fleuve, ils l’attachèrent avec une grosse corde, comme un animal dangereux. Pour le faire parler,  ils le jetaient du haut du ravin dans la Soummam en crue ! Quand ils retiraient transi de froid, ils le ruaient de coups à n’en plus finir… !

 Nous entendions ces gémissements et ses cris de la maison. Nous subissions  les mêmes souffrances, voire davantage… C’est pour cela qu’à chacune de ses arrestations, mon père s’excusait auprès de nous en disant : «  Je vous cause bien des souffrances… mais dites-vous que l’Algérie en vaut la peine ! »

Je me souviens aussi du jour où nous revenions d’Alger. Mon père devait contacter quelqu’un à la demande – paraît-il – de Si Amirouche.  Quand nous descendions du train, les militaires nous attendaient. Un militaire lui porta un coup de crosse sur la tête et il tomba par terre. Alors que j’étais pétrifié, mon frère Mohand Rachid sauta sur le militaire et le frappa au ventre de toutes ses forces. Ce dernier jeta mon frère par terre. Alors qu’il allait lui porter un coup de pied au sol, l’officier l’arrêta en lui criant dessus : « On ne frappe pas les enfants ! »

 ENCORE LA PRISON D’AKBOU ET LES TORTURES

 Nous lui rendîmes visite à Akbou. Mais, un harki « bienveillant » chuchota quelques mots à l’oreille de ma mère… Mon père a été torturé et il n’était pas en état de « nous recevoir ». Nous rentrâmes à pieds et les douze kilomètres qui séparaient Akbou d’Ighzer Amokrane n’en finissaient plus… Nous avions le visage brûlé par le soleil et les larmes… Je n’avais jamais pleuré autant de ma vie… Et le ciel refusait d’être clément !

 Pendant que mon père purgeait une peine de prison à Akbou, les militaires français vinrent se venger sur notre jardin en détruisant la récolte de fruits et de légumes. Normal : c’est ce jardin qui nourrissait les Moudjahidines, leurs enfants et leurs « veuves »…

 Dda Aamer At Wehrouche, Dda Mohand Waali At Haya… des hommes d’honneur…

 Ma mère nous disait alors – à mon frère et moi – d’aller raconter cela à l’ami de mon père, Aâmer At Ouahrouche – Ouahrouche Amar – alors directeur de l’école mixte d’Ighzer Amokrane. Ma mère était très intelligente : elle s’en doutait qu’il serait respecté par les chefs militaires français. Grâce à lui, pendant toute la durée où mon père était en prison, les militaires ne venaient que pour nous intimider : ils fouillaient sans rien casser.

 

POUR CEUX DES MIENS QUI SONT TOMBES… au champ d’honneur…

 J’ai toujours été sidéré par le courage de mon père. Je ne l’ai vu faiblir que lorsqu’il fut touché « indirectement  » dans sa chair et son âme :

– Les deux fois où ses deux frères, Vava Amar et Vava Arezqi, furent tués par les Français. Les deux autres fois où mes deux cousins – Mohand Tahar, Madjid et mon petit oncle Ahcène – furent également abattus au maquis. 

 

Tahar Amaazuz !

 Rien ne l’a jamais autant touché que la mort de mon cousin Mohand Tahar que mon père aimait par-dessus tout. Il était « son fils préféré »  ! Mon cousin et frère le lui rendait bien… Nous étions au jardin quand quelqu’un est venu lui annoncer la mort de « son fils préféré » : « Tahar le bien-aimé » (Tahar Amaazuz), comme il se plaisait à l’appeler. En entendant la nouvelle, mon père partit, sans se rendre compte, en titubant vers l’arrière avant de tomber  de tout son long à la renverse. J’ai crié en courant pour le secourir. Au bout de quelques instants il se releva et se mit à répéter : »Tahar le bien-aimé… « Tahar le bien-aimé… » Il me prit la main et me dit : « N’oublie jamais ! »

Mon frère Mohand Tayeb… Qui n’a jamais reçu de pension de moudjahid

Une autre fois où je le vis pâlir – je crois de peur – c’était quand mon frère Mohand Tayeb fut capturé par les militaires, avant d’être emprisonné dans un centre « psychologique » où la plupart des prisonniers ressortaient « harkis » : c’était à Ksar-Ttir près de Sétif.

Je l’avais surpris en train de dire à ma mère : « Si jamais il devient harki, je le tuerai de mes propres mains ! »

Ma mère lui répondit par un proverbe : « Les champs aux bonnes récoltes sont visibles ! » (Igran n ssava ttvanen !) Ce qui signifiait que mon frère saura résister à la torture et ne trahira jamais son pays. Ce qui fut le cas.  Mais… il n’a jamais demandé ni le titre, ni la pension d’ancien moudjahid ! A l’indépendance, il vint en France avec toute une cohorte de jeunes comme lui pour gagner sa vie… et peut-être la sauver aussi ! Car c’était le temps des règlements de compte où beaucoup d’innocents furent salis quand ils n’étaient pas éliminés physiquement. Mon père en savait quelque chose si quelques hommes honnêtes n’étaient pas à ses côtés…

 Les tristes sirs et tristes figures… 

 Je vais terminer par une autre « anecdote ».  Une nuit, je vis revenir « une triste figure », un homme dédaigneux que je n’aimais pas et qui venait souvent voir mon père. J’ai fini par comprendre qu’il venait prendre l’argent que mon père « ramassait » auprès des gens qui pouvaient payer pour aider le Front de Libération National dans sa lutte armée contre la France coloniale.

Il s’appelait Kaci At Lhadj (il était commandant). Après s’être bien repu du couscous et de la viande que ma mère avait spécialement préparé pour lui, il s’entretint un instant avec mon père dans la salle qui nous servait de salon. Mon père s’absenta un instant (sans doute pour lui rapporter l’argent qu’il avait caché dans la maison). Je ne dormais pas encore – je ne trouvais pas le sommeil. Je m’étais donc levé et j’étais entré dans le salon.  Je tombai nez à nez sur ce sinistre personnage. Il me prit violemment par le bras, s’accroupit à mon niveau et sortit un poignard qu’il pointa vers ma gorge en me disant d’un ton menaçant : »Si jamais tu dis à quelqu’un que tu m’as vu chez vous, je reviendrai t’égorger avec ce couteau ! » C’est à ce moment-là que mon père choisit de revenir.  Il eut le temps de tout entendre et surtout de voir le poignard pointé dans la direction de mon visage.

Je revois encore le visage bouleversé de mon père. Il prit à parti le « sinistre individu » et lui dit : »Tu vas sortir de chez moi immédiatement et si jamais tu remets les pieds ici, c’est moi qui te tuerais de mes propres mains, opprobre sur toi et ta descendance ! Nous sommes noble descendance et jamais il n’y aura de traitres dans ma famille ! »

Quelques jours après, mon père fut convoqué par Amirouche pour s’expliquer. Mon père savait qu’il n’avait rien à craindre d’un homme qu’il avait hébergé pendant plusieurs semaines – dans notre belle maison de la montagne avant qu’elle ne fût détruite –  lors de la préparation du Congrès de la Soummam. (Je me souviens encore d’une secrétaire qui tapait sur une machine à écrire au premier étage de notre maison).

Mon père revint le soir même… Nous étions rassurés de savoir qu’Amirouche nous protégeait de la vindicte de certains médiocres qui  tiraient avantage de leur position de maquisards pour s’adonner à de basses besognes et à des vengeances personnelles.

1962 –  ENFIN L’INDEPENDANCE !!!!

Dont nos dirigeants avaient oublié le mode d’emploi… Et Boumediene avait fini de tuer les rescapés kabyles de la guerre d’Algérie…

 1962 – A l’indépendance… ? Dont Boumediene et consorts avaient changé le mode d’emploi à leur convenance (pour paraphraser Fellag). Le dictateur tua bien plus de chefs historiques que la France coloniale !!

QUI A FAIT ????

 A l’indépendance, ma mère insistait auprès de mon père pour qu’il aille  se faire « reconnaître » comme  quelqu’un qui avait fait « quelque chose » pour son pays. Il refusa en disant : »Qu’ai-je donc fait, fille de noble…  ! ? »

A sa mort, ma mère voulut encore que le  combat juste et noble de son mari soit au moins reconnu.
Elle me disait : « Je ne veux ni argent, ni voiture, ni tracteur, ni aucune autre récompense d’autres se prévalent aujourd’hui même certains  qui méritent la corde ! Je veux juste que les nombreux sacrifices de ton père soient reconnus ! »

Un notable (très bien placé) de chez nous à qui elle  demanda son appui lui rétorqua : « Je ne vois pas ce qu’il a fait ! » Normal, puisque lui était caché en Tunisie !

Ma mère revint à la maison en larmes en me disant : »Ton père avait tout perdu : ses frères, ses neveux, ses enfants étaient en prison, ses oncles, ses biens, sa maison, sa santé… que  de tortures il avait endurées !  

Que  de  tortures avions-nous endurés pour m’entendre dire par un  planqué : « Mohand Améziane Ouchivane n’avait rien fait ! » Ton père avait raison qui disait : « Fais quelque chose pour l’Algérie et crache sur les pourceaux ! »

 TU DEVIENDRAS RICHE… SI TU TRICHES ! POUR NOUS AUTRES, C’EST LA PRISON, LA MORT OU L’EXIL… Et nos maisons sont toujours en ruines !

 Beaucoup se sont enrichis. Beaucoup ont eu les honneurs, les voitures, les tracteurs et les pensions… Il y en a même qui sont érigés en « héros de la république »… Et ils touchent une retraite faramineuse (300 000 Dinars par mois !) sans compter les à-côtés… 

Beaucoup marchent fièrement dans la rue alors qu’ils devraient baisser les yeux… et se cacher ! Beaucoup se  disent aujourd’hui (et sont désignés comme tels) « militants de la première heure » !

Je pense souvent à ceux qui, comme mon frère, à l’indépendance, avaient fui en France pour sauver leur vie… Et la gagner aussi !

Et nous (et nos semblables) ? Nous habitons toujours la vieille maison de mes parents : dans la vieille grange transformée en abri de fortune quand notre grande et belle maison aux deux étages fut détruite en 1958 par l’armée française !

Quand j’arrive de France et que je monte dans mon village natal – Ibouzidène – et que je vois les ruines de la maison où je suis né… Quand je visite les 14 autres villages, je ne vois que des ruines !

Mue par une naïveté naturelle, ma mère voulait que j’écrive  au président de la république algérienne pour lui réclamer justice… Justice  pour mon père et ses semblables, justice pour ma mère et ses semblables ; justice pour mes frères et sœurs et leurs semblables ; justice pour les enfants kabyles ; pour l’enfant que j’étais et qui revoit encore toutes les horreurs de  la guerre d’Algérie dans ses cauchemars. J’avais bien  souvent commencé la lettre avant de mettre en boule la feuille de papier et de la jeter à la poubelle…

 LE CIMETIERE DES MARTYRS LE PLUS GRAND D’ALGERIE

 IGHZER AMOKRANE… 1816 martyrs en 1962, dont le nombre n’a pas cessé de diminuer au fil des ans, car la Wilaya de Vgayet ne nous fournit qu’une liste de 700 martyrs !

 Quand je monte au village (Ighzer Amokrane) et que je rends visite à ceux des miens qui sont tombés au champ d’honneur, beaucoup de noms, de sépultures manquent… Car, « faute de places », on les avait enfouis dans des tombes collectives ! Autant dire qu’on les a tués une seconde fois ; mais cette fois-ci de la manière la plus odieuse, la plus sinistre !

Je passe des nuits blanches à penser… à toutes les souffrances que nous avions endurées pour que  l’Algérie soit indépendante. Je pense à tous ces visages… Parmi eux, celui si beau de Ddada Mohand Tahar, toujours souriant, toujours défiant la mort dont les paroles nous faisaient pleurer : « Je suis sûr que je ne vais tarder à tomber, disait-il… Mais, quel bonheur ! Quel honneur de tomber au champ d’honneur pour la liberté de l’Algérie ! »

J’entends encore mon cousin Madjid dire, au grand dam de tous : « Je sais que je ne vais pas tarder à tomber sous les balles des Français ! » Ces mots étaient toujours dits avec un grand sourire… Pour ces combattants, la mort était considérée comme la récompense des hommes d’honneur… Et le champ où ils furent tombés à la fleur de l’âge était si grand, si immense ! Seules nos souffrances et les larmes de nos mères étaient à la mesure de ce champ de blé dont la récolte ne refusait aucun sacrifice.

 LA VOIX DE DADDA MOHAND TAHAR…

Quelque chose – une petite voix, celle de dadda Tahar où se mêlait celle de mon père – me disait à chaque fois : « A quoi bon ! Continue d’aimer l’Algérie comme l’ont aimée les tiens et tes ancêtres – (de Gaya à Massinissa, de Juba I à Jugurtha, de Takfarinas à Cheikh Aheddad et El Mokrani, de Abdelkader At Ali (Bou-Beghla) à Zehra Uvavur, fauchée par les mitrailleuses françaises avec une vingtaine de ses fidèles compagnes de combat dès 1838, Lalla Fadhma n Soumer, de Amirouche à Abane Ramdane – et garde bien cet amour dans ton cœur pour qu’il demeure à jamais propre et sans tâches… Au nom de la liberté. Au nom de la liberté de l’Algérie pour laquelle tant d’hommes et de femmes sont tombés ».

Mais je pense toujours à ce grand monsieur qu’était mon père. Ce héros, ce « mendiant superbe », ce chasseur de lumière,  modeste, généreux à l’excès, au courage inébranlable qui disait à un officier français qui pointait son arme sur lui  : « Vous pouvez tirer, je suis heureux de mourir pour l’Algérie ! »

 MON PERE – LE RESISTANT SUPERBE

 S’il y avait un homme qui avait vécu toute sa vie en partageant ce qu’il avait ; en donnant aux pauvres ; en se portant au secours des plus faibles, des femmes et des enfants ; s’il y avait un homme qui mettait l’honneur et la parole donnée au-dessus de toutes les valeurs ; s’il  y avait un homme qui était convaincu que son pays – auquel il portait un amour démesuré – l’Algérie, se devait d’être une contrée de bonheur et de lumière, de savoir et de liberté, cet homme fut sans nul doute mon père, Mohand Améziane Ouchivane Allioui.

Pour la morale de ce combat au nom de la Liberté – d’une certaine idée de la liberté – , il me disait simplement : « Ne pleure pas ! Mais, n’oublie jamais ! » (Ur ttru ! Ur tettu !)

 Je ne pleure plus et je n’oublie pas ! Et que dire face aux racistes anti-kabyles qui étaient terrés tranquillement chez eux dans les villes ? Que dire face à ces serpents venimeux qui veulent laver leur ignorance, leur lâcheté, leur trahison et leur veulerie et leur indignité en s’attaquant aux Kabyles, peuple libre et à jamais noble et fier !

Un peuple à la devise qui vient du temps de l’éternel Jugurtha : « Mille fois nous reviendrons ! Mille fois, nous vaincrons ! »

 

[1] Saluons aussi, au passage, la mémoire d’un grand médecin, Ali Awedjhane, qui se voua corps et âme pour aider autant que faire se peut ceux et celles qui, comme mon père, étaient meurtris par les tortures. Nombreux et nombreuses ceux et celles qui succombèrent. Mon père n’arrêtait pas de raconter le calvaire de cette femme enceinte qui partagea sa cellule en décembre 1958 e qui succomba le bébé dans son ventre !

HOMMAGE AU HIRAK – HOMMAGE AUX ALGERIENS DEBOUT

 

QUAND LES ANCIENS KABYLES PARLAIENT A LEURS ENFANTS… à travers…

LA VOIX DU VENT, DES OISEAUX, DES ARBRES ET DE LA MONTAGNE… CELLE DE LA LIBERTE ET DE LA LUMIERE.

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Avant-Propos[1]

« Depuis plus de cinquante ans que je subis l’ennui de la vie réelle, je n’ai trouvé aux  soucis qui la dévorent qu’une compensation, c’est d’entendre des contes et d’en composer moi-même. » Charles NODIER

Mohand Améziane Ouchivane, mon père : « Pendant la guerre (la guerre d’Algérie), ta mère et moi nous sommes entendus pour vous raconter autant de contes qu’il nous était possible…  Ce fut le seul moyen que nous avions trouvé pour vous faire oublier, l’espace d’un récit, les horreurs de la guerre… Le jour où notre maison fut détruite, ta mère et moi étions tellement désespérés que ce fut ta sœur Zahra la lionne qui avait pris notre place… Le conte, mon fils, est salvateur, car c’est le message des ancêtres dont les mots sont toujours là pour vous protéger… « .

 

LA VOIX (E) DU VENT :

Pensée des Anciens kabyles : « Le vent a dit : aucun dictateur ne saurait empêcher l’oiseau de voler et de se poser ! » (Yenna-yas wadu : »Wlac awersus ara s-yinin i wefrux ur ttafeg, ur ttrus ! »

Introduction

Cette habitude de faire parler les oiseaux et les animaux en général ainsi que les végétaux et les éléments physiques comme le vent, l’arbre et la montagne permettaient aux narrateurs de disposer d’une plus grande liberté. « Je parle par la voix de l’oiseau, donc je peux me permettre de tout dire : c’est l’oiseau ou l’arbre qui parle, ce n’est pas moi ! » Cette création littéraire dispose également d’un nom qui lui est propre en kabyle (tajanett). J’ai déjà expliqué le lien physiologique qui existait entre les anciens Kabyles et le monde physique, animal et végétal. Ce qui m’a toujours surpris, c’est d’apprendre bien des années après, à travers notamment les différentes recherches scientifiques, des thèses très proches de ce que j’avais appris de mes parents et des Anciens de ma confédération (arch). Cette science de l’interdépendance entre tous les êtres vivants qui existent sur la terre paraissait tellement évidente aux vieux Sages kabyles ! Ils n’avaient pas besoin d’appareils sophistiqués pour observer la nature. Ils pouvaient sans verbiage aucun dire et expliquer la relation qui existe entre la terre et l’homme, la fleur, l’insecte et l’oiseau. Une vision universelle qui permet de dépasser certains clivages.

Si le chardonneret est ainsi appelé en français à cause du chardon dont il se nourrit, la même relation sémantique existe en kabyle : le nom de l’oiseau « chardonneret » (abuneqqar) vient du « chardon » (aneqqar). On peut en dire autant par rapport à « l’homochromie[2] » ou à la « cline[3] » ou à d’autres aspects ornithologiques. Comme en français et dans d’autres langues, la variation du caractère morphologique déterminé, par exemple, par le milieu ambiant a entraîné le nom de certaines espèces d’oiseaux. Il en est ainsi des oiseaux du Bassin méditerranéen comme le loriot (acerreqraq), la fauvette grise (tiberdfelt), la bergeronnette (tabuzegrayezt), la huppe (tebbib) ou bien encore le râle des genêts (amenzezzu). Toutes ces correspondances séculaires « de nature écologique et culturelle » sont étonnantes car elles sont menées sur des territoires différents. Elle révèle, me semble-t-il, cette dimension universelle qui lie les humains, où qu’ils soient sur la terre, malgré les différences culturelles et linguistiques.

« Quand il n’y aura plus d’abeilles sur terre, l’homme aura disparu depuis longtemps ! » On prête cette pensée à Albert Einstein. En faisant parler l’abeille dans les contes kabyles, les Anciens disaient : « Quand le miel ne sera plus bon, il n’y aura plus de vie sur la terre ! » On peut donc en déduire que « l’oppression de la nature » révèle et stigmatise l’oppression que font subir des hommes à d’autres hommes.

C’est le côté universel de la pensée kabyle qui m’a toujours intéressé et que j’essaie, autant que faire se peut, de dévoiler tel que je l’ai reçu. L’alouette ou un autre oiseau, la montagne, le vent ou l’arbre ne sont que des prétextes – justes et porteurs de lumière – pour faire passer un message. Une pensée qui révèle une situation d’oppression interne, perverse et dangereuse car trop visible pour être vue, comme dans le cas de la tyrannie qui pèse sur les Imazighen sur leur propre terre.

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Aujourd’hui que les Algériens sont en pleine révolution de sens contre le non-sens et la bêtise, ils appellent cela le Hirak ; sans doute du berbère HERREK « Bouge-toi ! »

En hommage à leur courage et leur détermination, je leur dédie ce conte ou mythe désacralisé de nos ancêtres. Aux yeux du monde entier, ils symbolisent la liberté ; aux yeux des Anciens Kabyles, ils représentent « les Chasseurs de Lumière » (Iseggaden n tafat) dont l’histoire était racontée au coin du feu par nos parents et nos grands-parents…

 

Mon grand-père Ahmed Ali Ou-Yidir des Ijâad Ibouziden disait : « Dans chaque conte, le peuple kabyle a voulu inscrire l’histoire de tous les Imazighen. Beaucoup de nos contes sont en réalité des récits sacrés, des mythes (izran). Pour les sauvegarder de la vindicte des religions venues de l’extérieur, ils ont eu la lumière de les transformer en « simples contes »… Afin que nos ennemis ne s’aperçoivent pas du message sacré et divin que ces récits portent en eux… Tant qu’ils vivront, nous ne mourrons pas. »

 

ISEGGADEN N TAFAT – LES CHASSEURS DE LUMIERE

 

Que mon conte soit beau !

Et se déroule comme un fil de laine

Que celui qui l’entend à jamais s’en souvienne !

Il était une fois à propos de la lumière !

Vous êtes heureux, soyez-le à jamais !

Celui qui la cherche, qu’elle vienne à lui !

 

1 – Il était une fois un pays, un pays de paix et de lumière. Un pays où les gens vivaient en paix et heureux. Ils vivaient de la terre, des rivières et des forêts. Chacun était solidaire de l’autre. Riche ou vagabond démuni, l’étranger était toujours bien accueilli.

Il était donc une fois un pays, parmi les premiers pays de ce monde. Le pays allait bien et avait pour souci de bien faire les choses. Son peuple vivait dans la paix et le bien. Le roi régnait avec justice : il avait la main et l’esprit larges. Il pensait toujours au bien de son pays et de son peuple. La terre était travaillée, l’arbre était taillé, irrigué et greffé. L’eau des rivières était abondante et claire. Les sources et les points d’eau étaient bien aménagés et dans chaque fontaine coulait une eau douce et propre. La fleur s’invitait au printemps ; les abeilles butinaient à loisir et le miel avait le goût du fruit sacré. Et l’huile était semblable aux autres biens produits par le pays. Les animaux étaient bien traités. Les individus étaient respectés qu’ils fussent bergers ou templiers. Le pays du soleil était gorgé d’eau. Il avait la lumière, la paix et le bien-être.

Chaque individu, chaque homme, chaque femme, chaque enfant qu’il fût fille ou garçon, vivait dans le bonheur et le souci de bien servir son pays. Chacun écoutait les conseils de son roi, tout comme le roi écoutait son peuple. La démocratie avait cours, et le dictateur n’avait pas de place entre les gens. D’une cité à une autre, d’un village à un autre, la sagesse, le savoir et la paix occupaient toutes les places. Le pays avait le souci de ses enfants, comme eux-mêmes avaient le souci de leur pays. Les étrangers aimaient le pays de la lumière et de la paix. Le droit d’asile leur était accordé sans condition. Chaque cité et chaque village qu’ils pénétraient, les habitants les y accueillaient avec un visage souriant, le mot de bienvenue et le cœur ouvert. Le pays vivait depuis longtemps déjà dans la démocratie et le respect de chacun. Chaque habitant avait ses droits et ses devoirs. Chacun d’eux respectait son voisin.

Des années et des années furent ainsi ; le pays des savoirs vivait dans la lumière comme tous ses habitants. Ainsi furent les jours et les années, le pays s’éprit de l’importance des choses comme sa terre avait besoin d’eau. Il en était de même de ses arbres, de ses animaux et de ses oiseaux. Du plus grand au plus petit, la lumière et la paix rayonnaient sur tous les individus et tous les horizons, sur toutes les collines, sur toutes les vallées et sur toutes les montagnes. L’étranger qui entrait dans le pays de la démocratie trouvait un écriteau à l’entrée des cités : « Tu es en pays démocratique. Si tu apportes la paix, nous t’accueillerons en paix. Si tu apportes de l’orge, nous t’offrirons du blé. Si tu apportes du beurre, nous te ferons boire du miel. Si tu as fui l’injustice, nous te donnerons l’asile pour l’éternité. »

Ainsi se passaient les choses au pays que nos ancêtres appelaient « le pays de la démocratie, du droit d’asile et du bonheur. »

 

2 – Un jour parmi ceux que le Souverain Suprême n’aimait pas, le roi du pays mourut : « on lui avait attaché la mâchoire et les yeux. » Son fils, qui s’appelait Vousvouss, était trop jeune pour faire face aux charges du royaume. Parmi les conseillers du roi défunt, il y en avait un qui était peu recommandable. C’était lui qui commandait aux soldats du pays. Son projet était de régner sur le pays de la paix et de la démocratie. Dès qu’il prit le pouvoir, le pays était devenu triste. Il fut pénétré par la peur, le souci et l’angoisse. Les gens du peuple devaient se taire, mourir ou s’exiler. Le roi tyran entendait ainsi chasser ceux qui lui résistaient. Il oppressait et tyrannisait son peuple. Après la mort de sa femme – qui le tempérait de son vivant – il devint encore plus tyrannique. Le temps passa ainsi jusqu’au jour où il décida quelque chose d’inimaginable… Il imposa à son peuple de creuser des grottes à l’extérieur des cités et des villages. Quand les gens eurent fini de creuser les grottes, le roi ordonna la destruction de leurs maisons et il les obligea à habiter dans les grottes ainsi creusées comme s’ils étaient des animaux. Une idée folle surgit de sa pensée : les gens devaient vivre sans lumière dans les grottes et sans plus jamais voir le soleil ! Dans son édit, le roi tyran décréta : « La nuit pour le peuple et toutes les confédérations ; le soleil ne doit être vu que par le roi ! »

3 – Le pays de la lumière, qui est devenu le pays de la nuit, pleurait son roi défunt dont l’héritier, son jeune fils Vousvouss, était encore trop jeune pour régner. Vousvouss aimait son pays, le pays de son père. Il aimait toutes les choses qui se trouvaient sur la terre de son royaume, de l’oiseau au plus petit insecte. En grandissant, il prit de l’assurance et osa dire au roi tyran : « Ô roi tyran, je ne vois pas pourquoi tu prives le peuple du soleil ! Pourquoi tu les as enfermés dans des grottes sous terre ? C’est un acte qui me paraît injuste et arbitraire : cela ressemble davantage à de la folie ! »

En entendant les reproches du jeune prince, le roi tyran fut secoué par la colère. Il appela ses gardes et leur donna l’ordre suivant : « Jetez-le dans un puits jusqu’à ce que ses idées s’entendent avec les miennes ! » Ils prirent Vousvouss et le jetèrent dans un puits. Le roi tyran et dictateur le laissa ainsi pendant sept ans. Le jour où il décida de le faire sortir du puits, Vousvouss avait perdu la vue et il avait les cheveux blancs tel un vieillard !

Quand les gardes ramenèrent le jeune prince devant le roi tyran, ce dernier se soucia peu de son état et du mauvais traitement qu’il lui avait infligé ! Quand Vousvouss fut en face de lui, le roi tyran lui dit en criant et en se moquant : « Alors, tu es revenu dans le droit chemin ou non ? » Vousvouss lui répondit calmement : « Roi tyran, tu ne peux nous atteindre ! Roi tyran, tu ne peux comprendre l’importance de la lumière ! Il ne saurait y avoir de soleil sans l’ombre ni d’ombre sans le soleil ! Depuis toujours, la voie de mon pays a toujours été dans la lumière et la démocratie. Même si tu pardonnes, nous ne te pardonnerons jamais ! »

 

4 – Le roi tyran dit alors à sa garde : « Emmenez-le dans la montagne des vautours et des aigles ! » Les gardes prirent Vousvouss entre eux et le menèrent dans la montagne des vautours et des aigles. Le lieu était désert, sablonneux et venteux. Un soleil brûlant faisait craquer la terre. Les gardes du roi le lâchèrent et l’abandonnèrent là à son sort. Vousvouss chercha où s’abriter. Il finit par trouver une petite grotte. Le lendemain matin, quand il sortit de son trou, des vautours l’entourèrent pour le dévorer. Le plus vieux d’entre eux regarda le jeune garçon et dit à ses compagnons : « Il a perdu la vue, il a toutes les peines du monde : sa chair est interdite à notre peuple ; ce garçon est pur : nous, nous ne mangeons que la charogne ! » Ils le laissèrent là tout seul, ils battirent de l’aile et s’envolèrent dans les airs. Les aigles arrivèrent à leur tour. Ils se posèrent près de Vousvouss. Le plus grand d’entre eux l’examina et dit à ses compagnons : « Il a perdu la vue, il a toutes les peines du monde : sa chair est interdite à notre peuple ; ce garçon est pur : nous, nous ne mangeons que la charogne ! »

Vousvouss vécut ainsi pendant plusieurs années. Quelquefois, il trouvait quelque chose à manger ou à boire ; mais souvent, il restait ainsi face aux affres de la faim et de la soif. Il demeura au même endroit des jours et des années. Parfois la mort l’entourait, mais il revenait à la vie et l’on ne saurait dire d’où et comment.

 

5 – Un jour parmi les jours du Souverain Suprême, un lion sauvage passa près de la grotte où Vousvouss restait caché. Il leva le nez en l’air et dit : « Si la vue t’a abandonné, tu as ma protection ; si tu es meurtri par la vie, ta chair m’est interdite. Parle ! Dis-moi qui tu es ! »

Vousvouss lui répondit de l’intérieur de sa cachette : « Je suis un homme ; je ne vois plus et la vie m’a meurtri. C’est pour la lumière que nous avons perdu la vue ! »

Le lion sauvage lui dit : « Sors de ton trou. Puisque tu as perdu la vue en cherchant la lumière, je t’emmènerai au jardin des lumières. Quand Vousvouss sortit de la grotte, le lion fut abasourdi par ce qu’il voyait : un adolescent qui ressemblait à un vieillard ! Le lion dit à Vousvouss : « Je t’ai donné ma protection, comme l’accordait ton père de son vivant ! Monte sur le dos du lion et cesse d’avoir peur ! » Il mit Vousvouss sur son dos et partit. Il marcha, il marcha, il marcha longtemps ; quand il franchissait une colline, une autre apparaissait. Et ainsi jusqu’au jour où ils parvinrent au jardin des lumières. Le lion entra dans un château construit en verre des fondations jusqu’au toit. Il entra par la première porte et une autre s’ouvrit devant lui, et ainsi de suite jusqu’à la sixième qui s’ouvrit aussi. Lorsqu’une septième porte s’ouvrit devant eux, ils entrèrent enfin dans le jardin des lumières. Vousvouss entendit alors le bruit de l’eau qui coulait et le chant des oiseaux. Il demanda alors au lion qui venait de le sauver : « C’est comme si le parfum des fleurs de paix est venu à mes narines ! »

Le lion sauvage lui répondit : « Ce sont ces fleurs qui te rendront la vue ! » Quand Vousvouss descendit du dos du lion et qu’il s’approche de la fontaine pour boire, il entendit une autre voix lui dire : « Bois-en une gorgée, la seconde tu la passes sur tes yeux. Après avoir bu une première gorgée, il aspergea son œil droit. Il reprit une seconde gorgée d’eau avant d’asperger son œil gauche. Il entendit alors la même voix qui lui dit : « Maintenant tu peux ouvrir les yeux, la nuit s’en est allée. C’est la lumière du soleil qu’il te faut ! »

 

6 – Vousvouss ouvrit les yeux, regarda devant lui, derrière lui et ne vit personne. Alors il dit tout haut : « Ô Souverain Suprême, je suis venu du pays de la nuit et de l’injustice et je tombe dans le jardin des lumières qui ressemble à ce qu’était autrefois le pays de mon père ! »

Alors seulement il vit devant lui un « Sage-Protecteur » avec une longue barbe qui lui descendait jusqu’à la poitrine ; ses longs cheveux blancs descendaient sur ses épaules ; de son ombre jaillissait une lumière apaisante. Il s’adressa à Vousvouss : « Quel est donc le grand malheur qui te frappe, ô mon fils ! Qui donc t’a réduit ainsi ? »

Vousvouss lui répondit : « Ma meurtrissure c’est mon pays. Mon père s’en est allé comme le soleil qui se couche. Aujourd’hui, un dictateur a transformé le pays de mon père et de mon grand-père en pays de la nuit noire, et l’oiseau n’ose même plus s’y poser ! Mon père disait : « Le soleil doit être partagé par tout le monde !«  »

Le Sage-Protecteur prit un aiguillon étoilé et le lança au loin dans les airs. Au bout d’un court instant, surgirent dans le ciel les chasseurs de lumière qui habitaient au-delà des montagnes. Chacun d’eux chevauchait un cheval d’éclair et de lumière. Ils avaient tous des chevaux longs qui leur descendaient jusqu’aux épaules tels des lions ; et chacun d’eux portait à sa ceinture une épée d’où jaillissait une étrange lumière. Quand ils arrivèrent devant le Sage-Protecteur, leur chef descendit de cheval et dit au Seigneur de la lumière : « Nous voici à tes ordres, Seigneur-Protecteur ! Quel est le pays de la nuit qui souhaite retrouver la lumière ? »

Le Seigneur de la lumière lui dit : « Vous entrerez dans le pays du tyran qui a transformé le pays de la lumière en pays de la nuit noire où les gens vivent dans des grottes ; en chaque coin du pays, vous y laisserez la lumière et vous enlèverez la nuit et l’obscurité ! N’épargnez pas les soldats qui vous attaqueront, mais prenez garde au peuple qui vit dans les grottes et sans soleil ! »

 

7 – Ils prirent Vousvouss avec eux et s’envolèrent dans un éclair vers le pays des lumières devenu le pays de la nuit. Quand ils entrèrent dans le pays, le roi tyrannique envoya toutes ses armées contre les chasseurs de lumière. Une grande bataille s’engagea. Les chasseurs de lumière anéantirent à coups d’éclair et de foudre tous les soldats qui leur opposèrent une résistance. Ils enlevèrent toute l’obscurité à coups d’éclair foudroyant. Il ne restait que le roi tyran dans le château. Ce dernier regarda par la fenêtre et vit le soleil qui éclairait de nouveau le pays. Les gens couraient les chemins. Les garçons et les filles criaient de joie. Les femmes poussaient des youyous pour saluer les chasseurs de lumière. Vousvouss descendit du ciel et courut vers les enfants et les jeunes de son âge. Les gens l’entourèrent comme s’il était le roi du pays. Au pays de la justice rejaillissait la lumière de tous les côtés.

Pris de panique, le roi tyran quitta le château et s’enfuit droit devant lui. Il finit par se retrouver dans les montagnes des vautours et des aigles. Cette montagne où ses gardes avaient abandonné Vousvouss seul jusqu’à ce qu’il devînt aveugle et presque mourant.

Quand les vautours le virent, ils s’élancèrent vers lui. Et le plus vieux d’entre eux leur dit : «  Avant de le dévorer, nous lui enlèverons d’abord les yeux, afin qu’il connaisse l’importance de la lumière. La charogne se voit, sa chair revient aux vautours ! »

Avant de reprendre le chemin du retour, le chef des chasseurs de lumière dit au prince Vousvouss : « Celui qui cherche la lumière finit toujours par la trouver. Nous te léguons le sceptre de la lumière ; ton règne sera celui de la paix et de la quiétude. » Ils s’envolèrent et reprirent le chemin de leur pays, le pays d’au-delà les montagnes.

Le poète de la cité dit alors aux gens qui l’entouraient : « Pour le peuple qui connut sept guerres. Chaque cavalier s’arma de son sabre. Ensemble ils cherchèrent la lumière. Ils passèrent les montagnes pour aller de l’autre côté ! »

Vousvouss entra dans le château de son père. Les conseillers du roi défunt l’entourèrent et s’inclinèrent devant lui. Le plus vieux conseiller de son père lui dit : « Seigneur de la lumière, dis-nous comment recouvrer la félicité ? » Vousvouss lui dit alors : « Le pays de la lumière retournera vers la lumière ! Chaque maison sera reconstruite ! Chaque terre sera irriguée ! Chaque arbre retrouvera ses bourgeons ! Les sources jailliront ! Les rivières couleront ! De génération en génération, de la montagne à la vallée, d’horizon en horizon, la lumière et la paix reviendront ! Ainsi me l’avait appris mon père, ainsi nous l’avaient appris nos ancêtres ! »

 

J’ai appelé au-delà des montagnes

L’écho m’est venu de la vallée

Pour me dire qu’un pays qui sème le bien

La lumière viendra des cavaliers !

 

Que mon conte vous rende heureux !

Je l’ai dit la nuit, la lumière va le démêler

Je l’ai conté au jeune noble, le rocher a ri et pleuré

Je l’ai conté au clair de lune, le vent l’a vite emporté !

 

La protection du mythe est semblable à celle des lions !

 

Laanaya g_izri am tin g_izmawen !

 

Que l’éternel Jugurtha continue de veiller sur son peuple et sa terre !

 

[1] Youcef Allioui, L’oiseau de l’orage et Les chasseurs de lumière, éditons L’Harmattan, 2008, 2010.

[2] De la même couleur que le milieu ambiant.

[3] Variation progressive d’un caractère morphologique suivant le milieu auquel l’oiseau a fini par s’adapter.

20 AVRIL – 20 DI YEVRIR

TAFSUT TABERKANT 2001

ou Le Printemps noir de Massinissa…

Le printemps noir… Ils sont tombés pour leur langue et la liberté… Leur sang a abreuvé la terre des Ancêtres où ils sont nés.

Nna Tasaadit : Neqqur, a mmi ! Ass m’akken imettawen ggumman a d-subben s-allen ! (Nous sommes sèches, mon fils ! Nous vivons les jours où les larmes refusent de descendre dans nos yeux !)

A la mémoire des 130 jeunes kabyles assassinés…

 Hommage éternel de la Kabylie

 N’oublions pas les milliers de blessés !

Dicton kabyle : «  Puisque même au printemps, le sang coule, comment croire en quelque chose après cela !? »

Imi di tefsut uzzlen idamen, amek ara’namen !? »

Autre dicton kabyle : « Celui qui a tué un enfant a sa place en enfer pour l’éternité ! »

Win yenghan Amnit, amkan-is di tmes alma tefna ddunnit ! »

Ass m’akken mmuten warrac… Wid mi gezmen tudert !

Le « printemps noir kabyle 2001 »

Quand les enfants furent assassinés… Ceux à qui on avait coupé la vie !

Ma mère : « Ils ne voulaient que vivre dans la langue de leur mère ».

Une mère des Awzellaguen : « Les gendarmes les ont coupés comme de tendres tiges ! »

Nna Wnissa : « Oh, mon fils ! Si Dieu avait voulu cela… C’est qu’il est complice ! »

Uhh, a mmi ! Imi Rebbi ibgha’ka, almi yefka’afus ! 

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Un grand-père des Awzellaguen à qui on avait tué son petit-fils : « Les Français avaient tué mon fils aîné… Je m’étais fait une raison : il était tombé au champ d’honneur pour que l’Algérie recouvre son indépendance et sa liberté… Et mon petit-fils tué par les gendarmes de cette Algérie pour laquelle mon fils et bien d’autres s’étaient sacrifiés ; comment vivre avec cette douleur indicible (tahcit) ?! Des gendarmes qui étaient censés les protéger ! Sa mère, sa grand-mère et tous les autres ont pleuré des larmes de sang… ».

Nna Wnissa : « Je n’ai plus de larmes pour pleurer ! Où donc Dieu se cache-t-il ? Comment peut-il permettre de telles horreurs ? Une telle tragédie ? »

La sœur d’un jeune assassiné : « J’ai 17 ans… Je me sens tellement vieille… La jeunesse m’a quittée et j’aurai préféré mourir que de vivre cela… perdre mon doux et jeune frère, le bien-aimé par son nom (Amaazuz g_isem) ».

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At Dwala, ou quand commença la tragédie…

At Dwala, nagh ass m’akken tebda twaghit…

 KABYLIE… Anhis aqvayli : Anda yella, Aqvayli iban !

Proverbe kabyle : « Où qu’il soit, le Kabyle est visible ! »

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Le 18 avril 2001, un lycéen, Guermah Massinissa, de l’arch At Douala fut abattu d’une rafale de kalachnikov dans une caserne de gendarmerie. Quatre jours plus tard, trois collégiens furent interpellés et enlevés, cette fois-ci dans la vallée de la Soummam, à Amizour. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre.

Deux jours plus tard, le 20 avril 2001 non loin de là, à Ighzer Amokrane (arch des Awzellaguen), la bataille éclata entre les jeunes et les gendarmes encasernés dans l’arch. Au cours d’affrontements très violents, six personnes furent tuées. Les gendarmes avaient tiré sur ordre du sous-préfet.

Le 25 avril, le maire d’Ighzer Amokrane, Monsieur Aoudia essaya en vain de protéger la population. Il réussit à joindre le wali de Béjaïa pour lui faire part de l’état de guerre que vivait sa commune. Il fut remercié d’avoir informé… et c’est tout !

Je m’appuierai sur les témoignages de mes neveux pour rappeler brièvement les événements qui se sont déroulés à Ighzer Amokrane, chef-lieu de l’arch des Awzellaguen. Ces événements restituent la façon dont la répression s’est abattue à travers toute la Kabylie.

 

AWZELLAGEN… COMME PARTOUT AILLEURS EN KABYLIE…

Kamel Makhmoukh (Kamal Imexmuxen) avait 19 ans. Il était lycéen à Ighzer Amokrane. Le mercredi 25 avril 2001 à 13h15, Kamel et ses camarades de lycée entendent les premières rafales de kalachnikov. Arrivés au centre du village, ils voient les gendarmes postés près de la mairie. Naïvement, ils croient que ces derniers tirent à balles à blanc. Quand ils se rendent compte que les gendarmes tirent à balles réelles, ils se reculent et s’abritent derrière les murs des maisons. Kamel a quelques hésitations avant de faire comme ses camarades. Au moment où il court s’abriter derrière un mur, deux balles lui transpercent le dos. Il s’effondre sur le trottoir. Ses amis s’approchent de lui et lui portent secours malgré les gendarmes qui continuent de tirer. Quand, enfin, ils parviennent à le mettre dans une voiture qui l’emmène, entre la vie et la mort, à l’hôpital d’Akbou à 12 kilomètres, il meurt au cours de route.

Le même jour, quand l’assaut est donné par les gendarmes, Farid Chilla (Farid At Cilla) court se réfugier derrière la porte en fer de l’école. Un gendarme pointe son arme calmement avant de tirer et de l’atteindre en plein cœur. Farid meurt à 28 ans. Il devait se marier cet été-là. Le trou fait par la balle est encore visible aujourd’hui : personne n’a encore osé changé cette porte.

Armé de tout son courage, Nadir Haddad (Nadir Ihaddaden) court porter secours à son camarade, une rafale de kalachnikov l’arrête net dans sa course. Il n’avait que 17 ans.

Ighzer Amokrane bascule dans l’horreur et la terreur. Les gendarmes tirent sur tout et partout. Quand leurs balles perforent la porte de l’atelier du forgeron Youcef, ce dernier sort de chez lui pour interpeller le commandant de l’escadron. Ce dernier lui jette un regard plein de haine et scande en arabe : « Tu rentres chez toi ou je te tue sur-le-champ ! »

Amar Batouche (Aâmer Ibaducen) sentit une brûlure au niveau du pied droit. Une balle normale aurait-elle provoqué tant de dégâts chez le jeune homme ? Les médecins durent prendre la décision de l’amputer ! « Même avec une seule jambe, je continuerai ! », criait Amar.

Le 26 avril 2001 est la seconde journée d’émeutes à Ighzer Amokrane. Sadek Ibrahim (Sadeq At Lhusin), 38 ans et père d’un enfant, décide de se joindre aux contestataires au deuxième jour des émeutes. A l’entrée d’Ighzer Amokrane, d’immenses barricades sont érigées pour se préserver des tirs des gendarmes et empêcher l’arrivée de nouveaux renforts. En bon père de famille, Sadek se tient devant les marcheurs. Il se met au milieu de la chaussée pour protéger les plus jeunes manifestants. Tous voient ce gendarme, un genou à terre, qui met en joue Sadek avant de l’atteindre en pleine poitrine. Sadek s’écroule. Il est impossible à ses compagnons de lui venir en aide, à cause des tirs continus. Cinq gendarmes s’approchent de Sadek. L’un d’eux le saisit par le col de la chemise et le traîne brutalement sur une quinzaine de mètres où tous les gendarmes le rouent de coups en l’insultant en arabe. Ils lui crachent dessus avant de l’abandonner sur la chaussée.

Son cousin essaye en vain de lui porter secours : l’officier de gendarmerie le menace de mort. On peut enfin le secourir, mais il rend l’âme avant d’arriver à l’hôpital d’Akbou.

Le 26 avril 2001, Saïdi Akli du village d’Aoukas de la confédération des At Slimane arrive au volant de son camion. Il s’arrête, descend du véhicule et se joint aux jeunes manifestants. Il sera abattu à son tour, comme pour le punir de « s’être mêlé de ce qui ne le regardait pas ». Il succombe à trente cinq ans, loin de son arch, comme pour témoigner de la solidarité ancestrale des archs kabyles.

Alors que le père du jeune Massinissa Guermah appelait au calme, les jeunes d’Awzellaguen furent les premières victimes de la révolte du printemps noir après la mort de Massinissa[1].

Le poste de gendarmerie, la sous-préfecture et le local du F.L.N. sont détruits. Il restait la brigade de gendarmerie de Hélouane située à 6 km d’Ighzer Amokrane. Construite sur une colline difficile d’accès, ses occupants disposent d’un fusil mitrailleur. Les gens savent maintenant que les gendarmes n’hésiteraient pas à s’en servir. Ils utilisent donc la stratégie de l’état de siège afin de les obliger à sortir de leur citadelle. Pendant ce temps, les jeunes encerclent la brigade avec des pneus et des bonbonnes de gaz. Ils se fixent la date du 18 juin 2001 pour détruire la brigade et chasser définitivement les gendarmes de l’arch.

Quand les manifestants marchent sur la brigade, les gendarmes installent le fusil mitrailleur et font feu sur les marcheurs. Des jeunes prennent la fuite vers la rivière (i$zer Helwan). Ce fut pendant la fuite que Nourredine Haya (Nuôdin At Ëaya) est fauché par les balles meurtrières à l’âge de 26 ans. Quand les bouteilles à gaz explosent, plusieurs gendarmes tombent du toit. L’un d’eux succomba dans sa chute. Ils se frayent le chemin à coups de rafales de mitrailleuse avant de prendre la fuite, pour ne plus remettre les pieds dans l’arch des Awzellaguen.

Les jeunes n’ont pas de sursaut de joie. Ils ramassent leur camarade qui gisait dans une mare de sang et le ramènent à ses parents où ils le veillent jusqu’à son enterrement auprès de ses autres compagnons, dans l’enceinte de la mairie d’Ighzer Amokrane. Malgré les protestations des officiels, le maire respecte la volonté des habitants. Les mères kabyles sont encore pour longtemps dans le deuil. Arriveront-elles à faire le deuil de leur deuil ? Probablement jamais ! L’enfant est roi en Kabylie. Elles n’ont pas encore la force de parler des leurs, sauvagement assassinés par des gendarmes qui étaient censés les protéger ! « On leur a coupé leur vie, comme on coupe les bourgeons ! », me répétait cette mère, que la mort de son fils a plongée dans une douleur sans nom.

Cette tuerie perpétrée de sang froid par les gendarmes embrasa la fédération kabyle (Tamawya). Les jeunes se lancèrent dans une résistance à mains nues. Depuis, les slogans de la jeunesse kabyle sont : « Nous sommes tous des Massinissa ! » ; « Pouvoir assassin ! Aujourd’hui, demain, la langue berbère vivra ! ; « Vous ne pouvez nous tuer, nous sommes déjà morts ! ».

« A Azazga (Iâazzugen), le jeune Kamel Irchen, atteint de plusieurs balles au thorax alors qu’il tentait de secourir un ami, a écrit avec son propre sang sur un mur le mot « LIBERTE » en lettres capitales ! L’endroit, comme beaucoup d’autres, est devenu un lieu de pèlerinage et de recueillement[2] ».

Selon les jeunes, la violence des affrontements rappelait en tous points celle de la guerre d’Algérie. A ce gros détail près, tenaient à préciser les adultes, que les militaires français n’avaient jamais osé tirer sur les enfants kabyles. Une révolte réprimée dans le sang : 127 jeunes furent tués, assassinés à l’arme de guerre.

Il faut compter plusieurs milliers de blessés et de jeunes handicapés à vie. Les traumatismes sont nombreux. Les gens parlent de tortures, de viols et d’exactions en tous genres. Les gendarmes algériens ont ouvert une plaie béante que plus personne ne pourra refermer. Les jeunes ne parlent plus que de leurs camarades assassinés.

Quand ils relatent ce qu’ils ont subi, les mots s’étranglent dans leur gorge. Le désir de la mort et celui de la vengeance se mêlent aux larmes du désarroi. Beaucoup se sont empressés d’accuser les archs de tous les maux ; la réalité sur le terrain montre que sans eux la Kabylie serait tombée dans un chaos sans fin. Un chaos qui aurait entraîné toute l’Algérie dans son sillage.

 

Un Ancien de mon village qui venait de perdre son petit-fils. Ses questionnements déchirants sont les suivants :

« Comment l’Algérie s’y prendra-t-elle pour réconforter ses enfants martyrisés, ses femmes déchirées et ses hommes anéantis de toutes ces blessures, ces traumatismes et ces violences qu’ils avaient déjà subis pendant 130 ans de colonialisme ?

Quand les enfants algériens commenceront-ils à croire en leur pays, à espérer et à rêver d’un avenir meilleur comme tous les enfants des pays dont le souci est d’entourer les leurs de cercles de lumière et d’espaces de démocratie ?

Quand les femmes algériennes déchirées dans leur chair, qui pleurent leurs enfants, leurs frères et leurs maris, souriront-elles de nouveau dans ce pays pour lequel elles avaient tout sacrifié ?

Quand viendra ce jour où les enfants d’Algérie seront à jamais consolés et ne rêveront plus de quitter leur pays pour d’autres contrées où la vie est synonyme de rêve et de liberté ? »

Avant d’ajouter :

« Les gendarmes qui les ont assassinés sont des fous indignes de vivre ; car ils ignorent tout du sacré de la vie ; de la vie des enfants qu’ils ont assassinés à l’arme de guerre… Même les soldats français n’avaient pas fait cela ! »

ET Dda Muhend s’était mis aussitôt à me raconter le mythe de la langue (Izri g_iles) que je connaissais pour l’avoir maintes fois entendu de la bouche de mes parents[3].

LE MYTHE DE LA LANGUE – IZRI G_ILES

Ce que racontent les Anciens quand d’autres fous se mettent à tuer des enfants !

Ceci est un mythe… Ecoutez et soyez heureux !

Retenez vos larmes, car les printemps ramènent les enfants !

Que la voix des ancêtres vous protège et vous guérisse de tous les maux ! Que celle de vos mères vous rappelle à jamais ce que vous aviez appris dès le berceau !

Croyance kabyle : Rappelez-vous : les victimes des fous ne meurent jamais… Ils reviennent dès que l’abeille se met à butiner la fleur…

1 – Il était une fois une cité kabyle qui s’appelait, depuis la tragédie qui avait vu mourir les enfants « Le Rocher-Coupé » (Azrou-Gzem). C’était une grande cité où les gens vivaient dans le bonheur et la paix. Comme toutes les cités kabyles, celle-ci avait son Assemblée, sa maison des passagers, son temple, ses grandes fontaines, ses beaux jardins, mais aussi son fou – plutôt un simple d’esprit – qui amusait les enfants et qui s’appelait Hemmou. Un fou pas méchant, que les enfants aimaient beaucoup car il leur racontait plein d’histoires. Nous parlons d’une époque lointaine où les enfants, les jeunes et les grands, les adultes et les vieux croyaient aux histoires et à leur mythologie. Les sages d’antan disaient : « Une nuit passée sans histoires est pareille au jour fermé sur l’avenir. »

Un jour d’hiver, un jour parmi les jours du Souverain Suprême, le fou quitta le village et s’absenta pendant plusieurs semaines. Quand il fut de retour, les enfants l’accueillirent avec ferveur et grande joie. L’un d’eux lui dit alors : « Hemmou, où étais-tu parti pendant toutes ces semaines ? » Le fou esquissa un sourire avant de répondre d’un air solennel et mystérieux : « Je suis allé au paradis ! »

Un autre enfant lui demanda alors : « Pourquoi étais-tu parti au paradis, ne sommes-nous pas heureux dans notre village ? »

Le fou continua de sourire et répondit : « Ecoutez-moi bien les enfants, je vais vous dire quelque chose de très important. Ce pourquoi je suis allé au paradis. Savez-vous que juste à la sortie du village, en bas du ravin couvert par le brouillard, il y a la porte du paradis ? »

Un autre garçon lui dit encore : « Hemmou, dis-nous, c’est quoi le paradis ? »

Le fou réfléchit un instant et bégaya : « Le paradis ? Heuu… Et bien le paradis, c’est un grand jardin où les enfants peuvent faire et manger tout ce qu’ils veulent. Il y a même des oranges en été, des figues et du raisin en hiver ! ! »

Les enfants s’exclamèrent en chœur : « Des figues et du raisin, en hiver !!? Comment pouvons-nous y aller ? »

Le fou sentit son emprise sur les enfants. Il sourit et leur répondit : « Pour y aller, c’est tout simple : il suffit de sauter du haut de la falaise et vous tomberez juste en face de la porte du paradis ! »

 Aussitôt, tous les enfants se levèrent et coururent vers le ravin en poussant des cris de joie. Arrivés au bord de la falaise, dans un même élan, ils sautèrent tous ensemble. Quelque temps après, quand le fou arriva sur les lieux, il ne put que constater la puissance de son pouvoir. Il en était très fier !

2 – Le soir venu, chaque mère s’inquiétait de ne pas voir rentrer ses enfants. Elles sortirent vers l’aire de jeux du village. Elles ne trouvèrent personne ! Elles ne trouvèrent aucune trace des enfants. Aussitôt, l’alerte fut donnée. Tous les gens du village se mirent à organiser la recherche. Ils ne trouvèrent aucun enfant. Le crieur public parcourut les ruelles du village pour informer tous les gens du village qu’une Assemblée extraordinaire allait se tenir très vite. Tout le monde y était convié. Pendant qu’ils tenaient conseil à l’Assemblée, un oiseau, un coucou, se posa sur le mur et se mit à chanter : « Coucou ! Coucou ! Demandez au fou ! Coucou ! Coucou ! Demandez au fou ! »

Les gens se tournèrent vers le fou. Dans leur regard, une seule question : « Qu’étaient-ils advenus des enfants ? » Ce dernier leur raconta en riant comment les enfants avaient couru vers le ravin avant de s’y jeter.

Le président de l’Assemblée de la cité lui demanda : « Pourquoi ont-ils sauté ? »

Le fou lui répondit : « Je leur avais dit que là-bas se trouvait le paradis où ils pourraient manger des figues et du raisin même en hiver. »

L’Assemblée décida de le condamner à la peine capitale. Une vieille sage se leva et dit : « Il ne faut pas qu’il meure, dit-elle, c’est sa langue, et non sa tête, qui est responsable de la mort des enfants. Il faut donc lui couper la langue ! »

L’Assemblée s’inclina devant la décision de la vieille femme. Ils attrapèrent le fou. Ils le forcèrent à ouvrir la bouche et ils lui coupèrent la langue. Il poussa un cri vers son Créateur, de sa bouche coulait le sang. Il partit en courant devant lui jusqu’à la falaise d’où s’étaient précipités les enfants et se jeta lui aussi dans le vide.

Alors un tremblement de terre coupa en deux le plateau sur lequel était bâtie la cité. Beaucoup de maisons s’écroulèrent et beaucoup de gens moururent. Les rescapés décidèrent alors d’abandonner le village et de partir vers d’autres pays. Chacun prit ce qu’il put prendre et quitta la cité. Mais les pays étrangers étaient très durs et hostiles. Nulle part, ils ne furent les bienvenus. Nulle part, ils ne purent bénéficier du droit d’asile. Pensez-vous que quelqu’un les ait accueillis !? Pensez-vous que quelqu’un se soucia de savoir s’ils avaient faim ou froid ! ? Ils ne rencontrèrent que regards de travers et propos acerbes ! Certains d’entre eux furent même dépouillés du peu qu’ils avaient sur eux ! Nulle colline, nul horizon ne leur offrit un abri. Beaucoup d’entre eux moururent de froid et de faim. Mais ceux qui moururent de chagrin étaient encore plus nombreux !

3 – Des jours, des mois et des saisons passèrent. Un jour de printemps, seule la vieille qui avait décidé de la sentence à infliger au fou revint au village. Dans sa sagesse, elle disait : « Mourir pour mourir, autant mourir chez soi ! »

Quand elle entra dans la cité, elle entendit des voix d’enfants qui venaient de l’aire de jeux. Tout en décidant d’aller voir, elle se croyait devenue folle. Mais arrivée sur le plateau, elle vit bien les enfants en train de jouer, seuls. Tous les enfants étaient là : les plus sages comme les plus turbulents.

Elle s’approcha doucement d’eux et leur dit : « Vous êtes revenus les enfants, vous n’êtes pas morts !? »

Les enfants répondirent en chœur : « Oui, grand-mère, nous sommes tous revenus, nous ne sommes pas morts ! »

Elle leur demanda encore : « Et le fou, où est-il, lui ? »

Les enfants lui répondirent : « Lui, il ne pourra jamais revenir ! »

Alors la vieille leur demanda : « Et pourquoi le fou ne peut-il pas revenir, lui ? »

Les enfants lui répondirent encore : « Parce que lui, il avait perdu sa langue ! »

C’est un mythe, soyez heureux !

Je l’ai dit la nuit, la lumière va le démêler

Je l’ai conté au jeune noble, le rocher a ri et pleuré

Je l’ai conté au clair de lune, le vent l’a essaimé !

Et les enfants continuent de chanter :

C’est pour cette terre que notre sang a coulé !

La protection du mythe est pareille à celle du lion !

Laânaya g_izri d-izem !

[2] Farid Alilat et Shéhérazade Hadid, « Vous ne pouvez nous tuer, nous sommes déjà déjà morts, l’Algérie embrasée, Editions n° 1, 2002, p. 112 ss.

[3] Y. Allioui, Les chasseurs de lumière – Iseggaden n tafat, L’Harmattan, 2010.

 

Publié par : youcefallioui | avril 4, 2019

Le message de Jugurtha – Asayer n Yugurten

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LES ANNEES 70 OU LA TYRANNIE DES MOTS

Lewnis Akli : « Ma mère était venue me voir à Alger. Pendant que nous nous promenions à Hussein Dey, un groupe de jeunes nous avait pris à partie en se moquant de nous et de la façon dont ma mère était habillée. Deux d’entre eux avaient même lancé des pierres dans notre direction… ».

 

Dans les années 70, nous étions souvent taxés de sauvages. Nous avions essuyé toutes les insultes possibles et avions entendu tous les mensonges inacceptables autour de notre langue et de notre culture. Notre langue était considérée comme une langue agreste, surannée qui devait disparaître. Mais, dit le dicton kabyle : « Seul un âne renie ses origines ! » (Ala a$yul i’gnekren lasel-is !).

Face à l’oppression dont furent l’objet les Kabyles, une génération de poètes, de chanteurs et de chanteuses se leva pour faire face à la tyrannie des mots mensongers et aliénants qui faisaient peser une chape de plomb sur la langue et la culture berbères. Mais, malgré quelques éclaircies, comme l’officialisation de la langue amazighe et du Nouvel An amazigh (Yennayer), rien n’est encore totalement acquis !

Notre langue subit toujours les assauts de charlatans qui ne supportent pas ses avancées, acquises notamment à travers l’adoption de l’Alphabet Phonétique International (API). Voilà que ces hâbleurs veulent nous obliger à transcrire tamazight avec les caractères arabes.

Leur objectif est clair, arabiser la langue amazighe : la noyer dans un flot de caractères qui ne correspondent en aucun cas à la grammaire berbère. Qu’il s’agisse de voyelles, inexistantes, ou de gestion des géminées, la graphie arabe n’est vraiment pas adaptée !

Certains ne savent plus quoi inventer pour enterrer à jamais le peuple autochtone amazigh ; sous le prétexte qu’eux avaient perdu leur langue d’origine après avoir été arabisés.

C’était sans compter sur le poète qui veillait – comme dans la légende « le poète et l’hiver » – à ce que sa culture et sa langue continuent de vivre. Les poètes font partie des symboles, véritables « maquisards de la chanson » (Kateb Yacine), qui portent le poids de la tyrannie afin de mieux la combattre. Emprisonnés et maltraités, ils ne perdent pas l’espoir qu’un jour leur langue sortira de la nuit, comme sortiront eux-mêmes de prison, pour en finir avec l’aliénation linguistique qui prive les Imazighen de leur liberté, de leur langue. Il est temps que les Imazighen recouvrent leur véritable identité.

 

Bien souvent, quand j’entendais Idir, mon réflexe de « militant amazigh » attendait que l’auditeur s’exprime en kabyle… Trop souvent encore, je me suis rendu à cette réalité : Idir a fini par faire bousculer tous les préjugés sur notre langue et notre culture. Il avait ouvert ô combien de portes ! Des portes qui étaient fermées par l’ignorance, la bêtise, la haine et le racisme vis-à-vis des amazighophones.

Mais, tous les murs de la haine ne sont pas encore tous tombés[1] ! Quel est le Kabyle, ou un autre Amazigh, qui n’avait pas entendu un agent de l’État le reprendre avec mépris pour lui dire de parler en arabe ? Une étape décisive a été franchie. Et plus rien ni personne ne pouvait effacer d’un simple trait de plume[2], ou d’une seule expression comme celle qui avait cours dans les années 70 et que l’on entendait à tout bout de champ : « Parle dans ta langue…l’arabe ![3] » (Ehder b_llu$t-ek !)

 

LA FILLE DE JUGURTHA…

 

Nous étions à l’Institut Pédagogique National Alger quand, un matin, je fus témoin d’une conversation fort révélatrice d’un nouvel état d’esprit chez les jeunes arabophones. Une conversation entre des jeunes filles qui se disaient arabes et qui tombèrent involontairement, en tournant un bouton de leur transistor, sur Idir et Zehra chantant A Vava Inouva.

Mes camarades filles arabophones – mais qui se disaient « Arabes », furent subjuguées par la voix et la musique Idir appuyée par la voix lumineuse de Zehra. Et toutes les camarades de s’exclamer : « Que c’est beau ! » Une autre ajouta : « C’est si magnifique ! » Sa camarade lui emboita la voix en disant l’air enthousiaste : « Tu as raison… par Dieu, c’est vraiment magnifique ! »

Mais, l’une d’elles ajouta aussitôt d’un air sombre : « Je ne vois pas pourquoi cela passe sur la chaîne kabyle ! » Elle fut immédiatement corrigée par une autre : « Mais, Idir est kabyle ! » Elle crut bon d’ajouter : « C’est pour cela qu’il passe sur la chaîne kabyle ! »

Mais, cela ne désarma pas pour autant son interlocutrice qui répondit : « Oui, mais quand même ! C’est bien dommage que cela passe sur la chaîne kabyle D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi ils ont une chaine de radio !! Ils sont partout ces Kabyles ! »

De ces aphorismes (ou de ce racisme), Idir en fait un argument en faveur de la renaissance de notre langue ; support fondamental de cette culture à laquelle il a su donner par la magie de la poésie et de la musique un autre élan véritable et solide.

En associant la liberté du dire par ses prises de position courageuse et sa volonté de chanter une qualité de vie où la tolérance, la justice et la fraternité servent de ressorts au combat culturel et identitaire, Idir a su placer son message au-dessus de tous les mensonges. Lors de mes études à Alger dans les années 70, une jeune fille kabyle, camarade d’études, disait à son propos : « Idir est porteur d’un message où chacun peut puiser l’amour, le courage et le savoir dont il a besoin. Grâce à lui, je n’ai plus peur ni honte de dire que je suis Kabyle. Grace à lui, qui chante qu’il est le fils de Jugurtha, je sais maintenant que je suis aussi la fille de Jugurtha».

 

[1] Et cela revient en force ; mais, les Kabyles n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes !

[2] Comme celle menaçante et acerbe du quotidien officiel El moudjahid, surnommé « Le-tout-va-bien », par les Algériens.

[3] Un ami écopa de plusieurs jours de prison et de coups et violences, pour avoir osé dire au policier : « Tu peux me traduire en tamazight, s’il te plait ! » (Di laânaya-k, tzemrev a d-treomev aya-gi s tmazight ?)

Dicton kabyle : « Celui qui s’incline devant l’injustice, Dieu l’accable davantage ! »

 

Anhis Imezwura : Win yeknan zdat lbatel, Irennu-yas Rebbi asadel[1].

Les Chasseurs de lumière

ou

Comment les anciens Kabyles enseignaient la démocratie aux enfants.

De mon père, Mohand Améziane Ouchivane Allioui (1897-1972).

 

(Cf. Ouvrage, Y. Allioui, Les chasseurs de lumière – Iseggaden n tafat, L’Harmattan, 2010 – Idir, « Les chasseurs de lumière », Blue Silver, Paris, 1993.)

1 – LES CHASSEURS DE LUMIERE – ISEGGADEN N TAFAT

Que mon conte soit beau !

Et se déroule comme un fil de laine

Que celui qui l’entend à jamais s’en souvienne !

Il était une fois à propos de la lumière !

Vous êtes heureux, soyez-le à jamais !

Celui qui la cherche, qu’elle vienne à lui !

1 – Il était une fois un pays, un pays de paix et de lumière. Un pays où les gens étaient heureux. Ils vivaient de la terre, des rivières et des forêts. Chacun était solidaire de l’autre. Riche ou vagabond démuni, l’étranger était toujours bien accueilli.

Il était donc une fois un pays, parmi les premiers pays de ce monde. Le pays allait bien et avait pour souci de bien faire les choses. Son peuple vivait dans la paix et le bien. Le roi régnait avec justice : il avait la main et l’esprit larges. Il pensait toujours au bien de son pays et de son peuple. La terre était travaillée, l’arbre était taillé, irrigué et greffé. L’eau des rivières était abondante et claire. Les sources et les points d’eau étaient bien aménagés et dans chaque fontaine coulait une eau douce et propre. La fleur s’invitait au printemps ; les abeilles butinaient à loisir et le miel avait le goût du fruit sacré. Et l’huile était semblable aux autres biens produits par le pays. Les animaux étaient bien traités. Les individus étaient respectés qu’ils fussent bergers ou templiers. Le pays du soleil était gorgé d’eau. Il avait la lumière, la paix et le bien-être.

Chaque individu, chaque homme, chaque femme, chaque enfant qu’il fût fille ou garçon, vivait dans le bonheur et le souci de bien servir son pays. Chacun écoutait les conseils de son roi, tout comme le roi écoutait son peuple. La démocratie avait cours, et le dictateur n’avait pas de place entre les gens. D’une cité à une autre, d’un village à un autre, la sagesse, le savoir et la paix occupaient toutes les places. Le pays avait le souci de ses enfants, comme eux-mêmes avaient le souci de leur pays. Les étrangers aimaient le pays de la lumière et de la paix. Le droit d’asile leur était accordé sans condition. Chaque cité et chaque village qu’ils pénétraient, les habitants les y accueillaient avec un visage souriant, le mot de bienvenue et le cœur ouvert. Le pays vivait depuis longtemps déjà dans la démocratie et le respect de chacun. Chaque habitant avait ses droits et ses devoirs. Chacun d’eux respectait son voisin.

Des années et des années furent ainsi ; le pays des savoirs vivait dans la lumière comme tous ses habitants. Ainsi furent les jours et les années, le pays s’éprit de l’importance des choses comme sa terre avait besoin d’eau. Il en était de même de ses arbres, de ses animaux et de ses oiseaux. Du plus grand au plus petit, la lumière et la paix rayonnaient sur tous les individus et tous les horizons, sur toutes les collines, sur toutes les vallées et sur toutes les montagnes. L’étranger qui entrait dans le pays de la démocratie trouvait un écriteau à l’entrée des cités : « Tu es en pays démocratique. Si tu apportes la paix, nous t’accueillerons en paix. Si tu apportes de l’orge, nous t’offrirons du blé. Si tu apportes du beurre, nous te ferons boire du miel. Si tu as fui l’injustice, nous te donnerons l’asile pour l’éternité. »

Ainsi se passaient les choses au pays que nos ancêtres appelaient « le pays de la démocratie, du droit d’asile et du bonheur. »

2 – Un jour parmi ceux que le Souverain Suprême n’aimait pas, le roi du pays mourut : « on lui avait attaché la mâchoire et les yeux. » Son fils, qui s’appelait Vousvouss, était trop jeune pour faire face aux charges du royaume. Parmi les conseillers du roi défunt, il y en avait un qui était peu recommandable. C’était lui qui commandait aux soldats du pays. Son projet était de régner sur le pays de la paix et de la démocratie. Dès qu’il prit le pouvoir, le pays était devenu triste. Il fut pénétré par la peur, le souci et l’angoisse. Les gens du peuple devaient se taire, mourir ou s’exiler. Le roi tyran entendait ainsi chasser ceux qui lui résistaient. Il oppressait et tyrannisait son peuple. Après la mort de sa femme – qui le tempérait de son vivant – il devint encore plus tyrannique. Le temps passa ainsi jusqu’au jour où il décida quelque chose d’inimaginable… Il imposa à son peuple de creuser des grottes à l’extérieur des cités et des villages. Quand les gens eurent fini de creuser les grottes, le roi ordonna la destruction de leurs maisons et il les obligea à habiter dans les grottes ainsi creusées comme s’ils étaient des animaux. Une idée folle surgit de sa pensée : les gens devaient vivre sans lumière dans les grottes et sans plus jamais voir le soleil ! Dans son édit, le roi tyran décréta : « La nuit pour le peuple et toutes les confédérations ; le soleil ne doit être vu que par le roi ! »    

3 – Le pays de la lumière, qui est devenu le pays de la nuit, pleurait son roi défunt dont l’héritier, son jeune fils Vousvouss, était encore trop jeune pour régner. Vousvouss aimait son pays, le pays de son père. Il aimait toutes les choses qui se trouvaient sur la terre de son royaume, de l’oiseau au plus petit insecte. En grandissant, il prit de l’assurance et osa dire au roi tyran : « Ô roi tyran, je ne vois pas pourquoi tu prives le peuple du soleil ! Pourquoi tu les as enfermés dans des grottes sous terre ? C’est un acte qui me paraît injuste et arbitraire : serais-tu aux prises avec la folie ! »

En entendant les reproches du jeune prince, le roi tyran fut secoué par la colère. Il appela ses gardes et leur donna l’ordre suivant : « Jetez-le dans un puits jusqu’à ce que ses idées s’entendent avec les miennes ! » Ils prirent Vousvouss et le jetèrent dans un puits. Le roi tyran et dictateur le laissa ainsi pendant sept ans. Le jour où il décida de le faire sortir du puits, Vousvouss avait perdu la vue et il avait les cheveux blancs tel un vieillard !

Quand les gardes ramenèrent le jeune prince devant le roi tyran, ce dernier se soucia peu de son état et du mauvais traitement qu’il lui avait infligé ! Quand Vousvouss fut en face de lui, le roi tyran lui dit en criant et en se moquant : « Alors, tu es revenu dans le droit chemin ou non ? » Vousvouss lui répondit calmement : « Roi tyran, tu ne peux nous atteindre ! Roi tyran, tu ne peux comprendre l’importance de la lumière ! Il ne saurait y avoir de soleil sans l’ombre ni d’ombre sans le soleil ! Depuis toujours, la voie de mon pays a toujours été dans la lumière et la démocratie. Même si tu pardonnes, nous ne te pardonnerons jamais ! »

 

4 – Le roi tyran dit alors à sa garde : « Emmenez-le dans la montagne des vautours et des aigles ! » Les gardes prirent Vousvouss entre eux et le menèrent dans la montagne des vautours et des aigles. Le lieu était désert, sablonneux et venteux. Un soleil brûlant faisait craquer la terre. Les gardes du roi le lâchèrent et l’abandonnèrent là à son sort. Vousvouss chercha où s’abriter. Il finit par trouver une petite grotte. Le lendemain matin, quand il sortit de son trou, des vautours l’entourèrent pour le dévorer. Le plus vieux d’entre eux regarda le jeune garçon et dit à ses compagnons : « Il a perdu la vue, il a toutes les peines du monde : sa chair est interdite à notre peuple ; ce garçon est pur : nous, nous ne mangeons que la charogne ! » Ils le laissèrent là tout seul, ils battirent de l’aile et s’envolèrent dans les airs. Les aigles arrivèrent à leur tour. Ils se posèrent près de Vousvouss. Le plus grand d’entre eux l’examina et dit à ses compagnons : « Il a perdu la vue, il a toutes les peines du monde : sa chair est interdite à notre peuple ; ce garçon est pur : nous, nous ne mangeons que la charogne ! »

Vousvouss vécut ainsi pendant plusieurs années. Quelquefois, il trouvait quelque chose à manger ou à boire ; mais souvent, il restait ainsi face aux affres de la faim et de la soif. Il demeura au même endroit des jours et des années. Parfois la mort l’entourait, mais il revenait à la vie et l’on ne saurait dire d’où et comment.

 

5 – Un jour parmi les jours du Souverain Suprême, un lion sauvage passa près de la grotte où Vousvouss restait caché. Il leva le nez en l’air et dit : « Si la vue t’a abandonné, tu as ma protection ; si tu es meurtri par la vie, ta chair m’est interdite. Parle ! Dis-moi qui tu es ! »

Vousvouss lui répondit de l’intérieur de sa cachette : « Je suis un homme ; je ne vois plus et la vie m’a meurtri. C’est pour la lumière que nous avons perdu la vue ! »

Le lion sauvage lui dit : « Sors de ton trou. Puisque tu as perdu la vue en cherchant la lumière, je t’emmènerai au jardin des lumières. Quand Vousvouss sortit de la grotte, le lion fut abasourdi par ce qu’il voyait : un adolescent qui ressemblait à un vieillard ! Le lion dit à Vousvouss : « Je t’ai donné ma protection, comme l’accordait ton père de son vivant ! Monte sur le dos du lion et cesse d’avoir peur ! » Il mit Vousvouss sur son dos et partit. Il marcha, il marcha, il marcha longtemps ; quand il franchissait une colline, une autre apparaissait. Et ainsi jusqu’au jour où ils parvinrent au jardin des lumières. Le lion entra dans un château construit en verre des fondations jusqu’au toit. Il entra par la première porte et une autre s’ouvrit devant lui, et ainsi de suite jusqu’à la sixième qui s’ouvrit aussi. Lorsqu’une septième porte s’ouvrit devant eux, ils entrèrent enfin dans le jardin des lumières. Vousvouss entendit alors le bruit de l’eau qui coulait et le chant des oiseaux. Il demanda alors au lion qui venait de le sauver : « C’est comme si le parfum des fleurs de paix est venu à mes narines ! »

Le lion sauvage lui répondit : « Ce sont ces fleurs qui te rendront la vue ! » Quand Vousvouss descendit du dos du lion et qu’il s’approche de la fontaine pour boire, il entendit une autre voix lui dire : « Bois-en une gorgée, la seconde tu la passes sur tes yeux. Après avoir bu une première gorgée, il aspergea son œil droit. Il reprit une seconde gorgée d’eau avant d’asperger son œil gauche. Il entendit alors la même voix qui lui dit : « Maintenant tu peux ouvrir les yeux, la nuit s’en est allée. C’est la lumière du soleil qu’il te faut ! »

 

6 – Vousvouss ouvrit les yeux, regarda devant lui, derrière lui et ne vit personne. Alors il dit tout haut : « Ô Souverain Suprême, je suis venu du pays de la nuit et de l’injustice et je tombe dans le jardin des lumières qui ressemble à ce qu’était autrefois le pays de mon père ! »

Alors seulement il vit devant lui un « Sage-Protecteur » avec une longue barbe qui lui descendait jusqu’à la poitrine ; ses longs cheveux blancs descendaient sur ses épaules ; de son ombre jaillissait une lumière apaisante. Il s’adressa à Vousvouss : « Quel est donc le grand malheur qui te frappe, ô mon fils ! Qui donc t’a réduit ainsi ? »

Vousvouss lui répondit : « Ma meurtrissure c’est mon pays. Mon père s’en est allé comme le soleil qui se couche. Aujourd’hui, un dictateur a transformé le pays de mon père et de mon grand-père en pays de la nuit noire, et l’oiseau n’ose même plus s’y poser ! Mon père disait : « Le soleil doit être partagé par tout le monde !«  »

Le Sage-Protecteur prit un aiguillon étoilé et le lança au loin dans les airs. Au bout d’un court instant, surgirent dans le ciel les chasseurs de lumière qui habitaient au-delà des montagnes. Chacun d’eux chevauchait un cheval d’éclair et de lumière. Ils avaient tous des cheveux longs qui leur descendaient jusqu’aux épaules tels des lions ; et chacun d’eux portait à sa ceinture une épée d’où jaillissait une étrange lumière. Quand ils arrivèrent devant le Sage-Protecteur, leur chef descendit de cheval et dit au Seigneur de la lumière : « Nous voici à tes ordres, Seigneur-Protecteur ! Quel est le pays de la nuit qui souhaite retrouver la lumière ? »

Le Seigneur de la lumière lui dit : « Vous entrerez dans le pays du tyran qui a transformé le pays de la lumière en pays de la nuit noire où les gens vivent dans des grottes ; en chaque coin du pays, vous y laisserez la lumière et vous enlèverez la nuit et l’obscurité ! N’épargnez pas les soldats qui vous attaqueront, mais prenez garde au peuple qui vit dans les grottes et sans soleil ! »

 

7- Ils prirent Vousvouss avec eux et s’envolèrent dans un éclair vers le pays des lumières devenu le pays de la nuit. Quand ils entrèrent dans le pays, le roi tyrannique envoya toutes ses armées contre les chasseurs de lumière. Une grande bataille s’engagea. Les chasseurs de lumière anéantirent à coups d’éclair et de foudre tous les soldats qui leur opposèrent une résistance. Ils enlevèrent toute l’obscurité à coups d’éclair foudroyant. Il ne restait que le roi tyran dans le château. Ce dernier regarda par la fenêtre et vit le soleil qui éclairait de nouveau le pays. Les gens couraient les chemins. Les garçons et les filles criaient de joie. Les femmes poussaient des youyous pour saluer les chasseurs de lumière. Vousvouss descendit du ciel et courut vers les enfants et les jeunes de son âge. Les gens l’entourèrent comme s’il était le roi du pays. Au pays de la justice rejaillissait la lumière de tous les côtés.

Pris de panique, le roi tyran quitta le château et s’enfuit droit devant lui. Il finit par se retrouver dans les montagnes des vautours et des aigles. Cette montagne où ses gardes avaient abandonné Vousvouss seul jusqu’à ce qu’il devînt aveugle et presque mourant.

Quand les vautours le virent, ils s’élancèrent vers lui. Et le plus vieux d’entre eux leur dit : «  Avant de le dévorer, nous lui enlèverons d’abord les yeux, afin qu’il connaisse l’importance de la lumière. La charogne se voit, sa chair revient aux vautours ! »

Avant de reprendre le chemin du retour, le chef des chasseurs de lumière dit au prince Vousvouss : « Celui qui cherche la lumière finit toujours par la trouver. Nous te léguons le sceptre de la lumière ; ton règne sera celui de la paix et de la quiétude. » Ils s’envolèrent et reprirent le chemin de leur pays, le pays d’au-delà les montagnes.

Le poète de la cité dit alors aux gens qui l’entouraient : « Pour le peuple qui connut sept guerres. Chaque cavalier s’arma de son sabre. Ensemble ils cherchèrent la lumière. Ils passèrent les montagnes pour aller de l’autre côté ! »

Vousvouss entra dans le château de son père. Les conseillers du roi défunt l’entourèrent et s’inclinèrent devant lui. Le plus vieux conseiller de son père lui dit : « Seigneur de la lumière, dis-nous comment recouvrer la félicité ? » Vousvouss lui dit alors : « Le pays de la lumière retournera vers la lumière ! Chaque maison sera reconstruite ! Chaque terre sera irriguée ! Chaque arbre retrouvera ses bourgeons ! Les sources jailliront ! Les rivières couleront ! De génération en génération, de la montagne à la vallée, d’horizon en horizon, la lumière et la paix reviendront ! Ainsi me l’avait appris mon père, ainsi nous l’avaient appris nos ancêtres ! »

 

J’ai appelé au-delà des montagnes

L’écho m’est venu de la vallée

Pour me dire qu’un pays qui sème le bien

La lumière viendra des cavaliers !

 

Que mon conte vous rende heureux !

Je l’ai dit la nuit, la lumière va le démêler

Je l’ai conté au jeune noble, le rocher a ri et pleuré

Je l’ai conté au clair de lune, le vent l’a vite emporté !

 

[1] Asadel : Bâtonnet qu’on place en travers de la bouche d’un agneau ou d’un chevreau pour l’empêcher de se nourrir au lait de sa mère. Tasadelt est la cheville qui retient l’ensouple du métier à tisser. Dicton : « Le sagace réfléchit ; le sot gesticule ! » (Lfahem ittmeyyiz, ungil ittneggiz !)

 

 

 

HOMMAGE AUX MERES ET AUX GRANDS-MERES KABYLES

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 HOMMAGE A MA MERE TAWES OUCHIVANE DES IJAAD IBOUZIDEN ET A MON ARRIERE GRAND-MERE AWICHA DES IJAAD IBOUZIDEN – AWZELLAGEN

 SAGE FEMME – SAVANTE, GRANDE POETESSE FEMME DES LUMIERES.

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 DE SHESHONQ 1ER A L’ETERNEL JUGURTHA

YENNAYER ANAYER 2969

SI UCACNAQ AMENZU AR YUGURTEN AMEGHAL

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A PROPOS DU CONTE KABYLE SUR SHESHONQ 1ER  –

TAMACAHUTT N UCACNAQ D MIRA – HISTOIRE D’AMOUR DE SHESHONQ 1ER – ROI BERBERE ET PHARAON D’EGYPTE[1]

 

Ce conte extraordinaire et magnifique semble n’être connu que de ma famille. Je n’ai trouvé aucune autre source le mentionnant malgré tous mes efforts. Durant mon service militaire, mes recherches chez les Berbères de Libye[2] n’ont pas donné plus de résultat. J’ai alors compris que ma mère avait bien raison en disant que c’est un conte qui nous vient de son arrière-grand-mère Awicha. Comment est-il arrivé jusqu’à cette dernière ? Je me suis intéressé à l’histoire de sa vie et à l’évidence, elle était à son tour dépositaire d’un héritage qui lui venait des Anciens de la famille, probablement de sa grand-mère dont elle portait le prénom, à moins que le transmetteur fût plutôt son grand-père Idir dont les Anciens vantaient encore ses dons de conteur et sa connaissance profonde de la mythologie berbère. Grand voyageur, il avait visité aussi bien la Libye, la Tunisie, l’Egypte, la Syrie, l’Italie, Malte et l’Espagne que le Maroc, pays qu’il aimait plus particulièrement. L’époux de mère Awicha portait aussi le même prénom, Idir[3].

Grand-mère Awicha perdit son jeune mari lors d’un combat mémorable – « la bataille des collines » (amennugh n tewririn) contre les colonnes françaises lors de l’insurrection de 1871. Idir avait 20 ans et Awicha 17 ans.

A force de tenir tête aux hommes de son clan, elle finit par être affublée du surnom de « Tseryel », qui n’est autre que le nom de l’ogresse en kabyle !

Selon ma mère, elle se réjouissait de porter un tel surnom[4] !

Mais son désarroi et sa tristesse d’avoir perdu l’homme de sa vie, sont difficilement traduisibles.

Le conte ne dit pas toujours vrai

Ma vie me plonge dans la tourmente

Je sais que mon Yidir est à jamais perdu

Je n’ai plus personne comme compagnon

Pareil au grain magique dans la poche

Quand je pleure encore, seul lui me fait écho

Nous payons sans avoir commis de péché

Je suis jeune et je me sens si vieille

Toute nourriture m’est amère

Qui volerait comme la huppe

En emportant cette souffrance

Pour l’échanger contre mon deuil !

 

Tamacahutt teskiddib

Tudert tegr-i di ttelbib

Zrigh Yidir-iw d-ayen ifut

Ur saigh yiwen d-ahbib

Am uaeqqa di ljib

Mi ttrugh a-yi-d yerr ssut.

A-nhaseb xas ur nednib

Di temzi yedda ccib

D-arzagan ula d lqut

A-wi yufgen am Tebbibb

Cedda a-tt ibbibb

A-ttibeddel s yar lmut ! 

Au grand dam de son clan, Awicha à peine âgée de 20 ans refusait toujours de se remarier. Elle fut, entre autres, sage-femme et poétesse qui en imposait, en son temps, même aux hommes de son clan et du village. Elle avait transmis à ma mère bon nombre de textes oraux inédits : histoires, sagesses, joutes oratoires, poèmes anciens, contes et mythes ainsi de nombreux dictons et proverbes (timucuha, timusniwin, izlan, isefra iqdimen, timucuha d-izran, inzan) et tellement d’autres choses encore sur cette Kabylie où les grandes dames kabyles savaient montrer aux hommes ce que la kabylité (taqbaylit) voulait dire. Certaines femmes, touchées par la grâce comme notre aïeule Awicha, s’étaient approprié cette langue, l’avaient embellie et comme si elles cherchaient à adoucir leur vie à travers la beauté des mots.

Parmi les textes que Yemma Awicha nous a légués à travers ma mère, je livre aux lecteurs ce conte sur l’amour de deux jeunes qui s’aimaient : Sheshonq et Mira. Qui a dit que le mot « amour » n’existait pas en Kabylie[5] ? Ma mère resta sans voix quand je lui traduisis la phrase écrite d’une ethnologue que je ne nommerai pas. Elle me raconta alors l’histoire de son arrière-grand-mère Awicha qui osa rétorquer à son oncle Yahia, alors chef de notre « clan » (adrum), qui lui proposait de la remarier : « Quand je pense à mon Yidir[6] (son mari), tous les autres hommes que tu me proposes me paraissent semblables à des poux ! »

Et ma mère de citer encore son arrière-grand-mère : « Chez nous, même l’ogresse sait ce qu’est la valeur de l’amour ! » (Ghur-negh, ula d Teryel tessen azal n lehmala !) On peut y lire l’amour qui l’unissait à son jeune mari qu’elle perdit quelques mois après leur mariage. Grâce à ma mère, nous découvrons cette magnifique histoire d’amour qui trouve sa place dans la classification « Récits de qualité » (Timeghcac).

Mais ce que sans doute ma mère et sa grand-mère ignoraient, c’est que cette histoire fait référence à un personnage important de l’histoire des Berbères, le Libyen Sheshonq 1er qui fut grand pharaon de l’ancienne Egypte et qui édifia de nombreuses pyramides. Son arrière-grand-mère l’ignorait sans doute aussi, sinon, elle aurait certainement fait état de ce grand roi amazigh, dont pourtant elle avait conservé le doux et beau prénom qui sonne encore aujourd’hui à nos oreilles (dans notre langue) comme le secret d’un message ou le nom d’une berceuse qui nous viendrait de la nuit des temps.

Il est regrettable que nous n’ayons pas trouvé des récits identiques à celui de Sheshonq et Mira à la mémoire d’un Massinissa ou d’un Jugurtha. Nous avons bien un mythe qui porte le titre de « Maziq fils de Tamla » (Maziq mmi-s n Tamla) ; mais pouvons-nous dire pour autant qu’il fait référence à l’un ou l’autre de ces héros (Massinissa et Jugurtha) que Charles-André Julien qualifiait de « partisans » ?

Pendant mon service militaire dans les Aurès, j’avais aussi relevé un récit dont le héros s’appelait Djoukrane. Lors de nos entretiens dans les années 80, le père Jean Déjeux m’affirmait qu’il s’agissait de Jugurtha, alors que je pensais davantage à un autre personnage de l’histoire ou de la mythologie berbère qui répondait au prénom d’Agelman et dont on ignorait le nom du père. L’histoire de cet Agelman, appelé aussi « Fils-du-lion » (Mmi-s Yizem), ressemble davantage à celle de Djoukrane. Beaucoup de similitudes existent entre les deux récits. Un autre mythe dont le titre est « Aggar ou Ahaggar fils de la lionne » présente quelques similitudes avec celui de « Maziq fils de Tamla ». Les deux mythes semblent être une seule et même version de ce récit que les Anciens avaient dédié à la mémoire d’un de leurs « partisans » qui sacrifiât sa vie pour défendre son peuple et la terre de ses ancêtres. « Tous les indices mythologiques » (Malek Ouary) me font penser que ces différents héros ne sont peut-être qu’un seul et même homme : le grand roi amazigh Jugurtha (Yugurten).

Comme beaucoup d’Anciennes et d’Anciens, Mère Awicha était malheureusement partie sans nous avoir révélé tous les secrets de ces récits mythologiques qui nous auraient davantage confortés dans cette démarche scientifique qui rapproche la mythologie et l’histoire des Berbères, car, selon Claude Lévi-Strauss, « La pensée mythique édifie des ensembles structurés… grâce au langage. » (In, La pensée sauvage, Plon, 36).

YENNAYER ANAYER 2969, A YEMMA D YEMMA AAWICHA !

YAKW

D TILAWIN TIMAZIGHIN ANDA MA LLANT !

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[1] Youcef ALLIOUI, Histoire d’amour de Sheshonq 1er – Roi berbère et Pharaon d’EgypteTamacahut n Ucacnaq d Mira, Agellid amazigh, Bilingue berbère-français, L’Harmattan, collection « Présence berbère », 196 pages.

[2] J’ai été frappé par leur étonnement doublé d’admiration devant un kabyle en quête de son histoire à travers la littérature orale berbère

[3] Prénom qui signifie « Survivre » (Yidir) qui est donné aux enfants fragiles pour des raisons prophylactiques. Il en est de même des prénoms « Arabe » (Aerab), « esclave » (Akli) que l’on donne également pour les mêmes raisons et pour conjurer le mauvais œil.

[4] Comme en témoigne un poème d’elle que ma mère nous a rapporté.  

[5] Cette ethnologue écrit que le mot « amour » (lehmala) n’existe pas en Kabyle ! « Mieux encore ! » : elle avait écrit que « Avec l’âge, la femme kabyle n’acquiert ni savoir ni sagesse. Je me rappelle de l’attitude outragée de ma mère quand je lui fis part d’une telle sottise : elle faillit s’étouffer d’indignation ! Et elle me répondit avec un dicton qui en dit long : « La chienne qui aboie compte sur les parents ! » En clair, sur la complicité des Kabylies eux-mêmes !

[6] Yidir le jeune (Yidir Amectuh) tomba au champ d’honneur à l’âge de 20/21 ans face aux troupes de « Bugeaud le Boucher » ( Beccu Agezzar) comme l’avaient surnommé les femmes kabyles de la Soumam ; dans la bataille des collines (Amennugh n Tewririn – 1850) dans l’Arch des Awzellagen.

150ème anniversaire de Arthur RIMBAUD L’Africain, frère des Imazighen !

Mille mercis et hommage affectueux et fraternel posthume pour Arthur RIMBAUD, le frère d’armes, d’amour et d’Histoire des Imazighen.

 

DIRE APRES RIMBAUD QUE L’ALGERIE EST AMAZIGHE EST BIEN SUPERFLUE, N’EST-CE PAS !?

Au moment où l’Algérie s’apprête à fêter le nouvel an sacré amazigh 2969, YENNAYER ANAYER 2969, il m’a paru important de porter à la connaissance des lecteurs de mon blog le poème écrit par Arthur RIMBAUD L’Africain sur le roi Amazigh Jugurtha que l’historien majeur de l’Afrique du Nord Charles André Julien avait surnommé « Le partisan ». 

Voici donc ce poème en guise de Bonne Année 2019 et tous mes vœux de YENNAYER ANAYER, nouvel an amazigh et jour sacré du 12 janvier au 18 janvier 2019 – sept jours sacré dont le dernier jour était dit « Jour du pouvoir de l’Assemblée des enfants » (Ass n warray n Wegraw n warrac). Jour de carnaval des enfants ; carnaval masqué à travers lequel ils jugeaient le comportement des adultes de leur cité. Je renvoie à mes articles sur Yennayer Anayer.

Jugurtha par Arthur RIMBAUD

 

 Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :

Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…

 

Du second Jugurtha de ces peuples ardents,

Les premiers jours fuyaient à peine à l’Occident,

Quand devant ses parents, fantôme terrifiant,

L’ombre de Jugurtha, penchée sur leur enfant,

Se mit à raconter sa vie et son malheur :

« Ô patrie ! Ô la terre où brilla ma valeur ! »

Et la voix se perdait dans les soupirs du vent.

« Rome, cet antre impur, ramassis de brigands,

Echappée dès l’abord de ses murs qu’elle bouscule,

Rome la scélérate, entre ses tentacules

Etouffait ses voisins et, à la fin, sur tout

Etendait son empire ! Bien souvent, sous le joug

On pliait. Quelquefois, les peuples révoltés

Rivalisaient d’ardeur et, pour la liberté,

Versaient leur sang. En vain ! Rome, que rien n’arrête,

Savait exterminer ceux qui lui tenaient tête ! »

 

Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :

Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…

 

« De cette Rome, enfant, j’avais cru l’âme pure.

Quand je pus discerner un peu mieux sa figure,

A son flanc souverain, je vis la plaie profonde !

La soif sacrée de l’or coulait, venin immonde,

Répandu dans son sang, dans son corps tout couvert

D’armes ! Et une putain régnait sur l’Univers !

A cette reine, moi, j’ai déclaré la guerre,

J’ai défié les Romains sous qui tremblait la terre ! »

 

Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :

Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…

 

‘’Lorsque dans les conseils du roi de Numidie,

Rome s’insinua, et, par ses perfidies,

Allait nous enchaîner, j’aperçus le danger

Et décidai de faire échouer ses projets,

Sachant bien qu’elle plaie torturait ses entrailles !

Ô peuple de héros ! Ô gloire des batailles !

Rome, reine du monde et qui semait la mort,

Se traînait à mes pieds, se vautrait, ivre d’or !

Ah, oui ! Nous avons ri de Rome la Goulue !

D’un certain Jugurtha on parlait tant et plus,

Auquel nul, en effet, n’aurait pu résister !’’

 

Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :

Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…

 

‘’Mandé par les Romains, jusque dans leur Cité,

Moi, Numide, j’entrai ! Bravant son front royal,

J’envoyai une gifle à ses troupes vénales !

Ce peuple enfin reprit ses armes délaissées :

Je levai mon épée. Sans l’espoir insensé

De triompher. Mais Rome était mise à l’épreuve !

Aux légions j’opposai mes rochers et mes fleuves.

Les Romains en Libye se battent dans les sables.

Ils doivent prendre ailleurs des forts presqu’imprenables :

De leur sang, hébétés, ils voient rougir nos champs,

Vingt fois, sans concevoir pareil acharnement !’’

 

 Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :

Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…

 

‘’Qui sait si je n’aurai remporté la victoire ?

Mais ce fourbe Bocchus… Et voilà mon histoire.

J’ai quitté sans regrets ma cour et mon royaume :

Le souffle du rebelle était au front de Rome !

Mais la France aujourd’hui règne sur l’Algérie !

A son destin funeste arrachant la patrie.

Venge-nous, mon enfant ! Aux urnes, foule esclave !

Que revive en vos cœur ardent des braves !

Chassez l’envahisseur ! Par l’épée de vos pères,

Par mon nom, de son sang abreuvez notre terre !

Ô que de l’Algérie surgissent cent lions,

Déchirant sous leurs crocs vengeurs les bataillons !

Que le ciel t’aide, enfant ! Et grandis vite en âge !

Trop longtemps le Français a souillé nos rivages !’’

Et l’enfant en riant jouait avec un glaive !

 Napoléon ! Hélas ! On a brisé le rêve

Du second Jugurtha qui languit dans les chaînes…

Alors, dans l’ombre, on, voit comme une forme humaine,

Dont la bouche apaisée laisse tomber ces mots :

« Ne pleure plus, mon fils ! Cède au Dieu nouveau !

Voici des jours meilleurs ! Pardonné par la France,

Acceptant à la fin sa généreuse alliance,

Tu verras l’Algérie prospérer sous sa loi…

Grand d’une terre immense, prêtre de notre droit,

Conserve, avec la foi, le souvenir chéri

Du nom de Jugurtha ! N’oublie jamais son sort :

Car je suis le génie des rives d’Algérie !

 

 

 

 

Publié par : youcefallioui | novembre 19, 2018

MODERATION ET TEMPERENCE…

Aux lectrices et aux lecteurs qui veulent s’exprimer sur mon blog.

Je vous demande instamment d’être respectueux. En aucun cas, je ne pourrai admettre ni valider un commentaire qui ne réponde pas à cette règle que nous avons hérité de nos parents, même si nos contradicteurs oublient souvent la mesure. Je vous invite à ne pas tomber dans le piège que veulent nous tendre les ennemis et les détracteurs de notre langue maternelle – tamazight – sous prétexte qu’elles ou eux en aient PERDU l’usage.

Je vous invite à la bienséance et à la bienveillance dans vos réponses.

Comme dit le dicton kabyle : « Le respect en rajoute au sens » (Leqder irennu di lmaâna !)

ou encore : « Le propos est beau, s’il est éloquent » (Telha tguri s tizet n yimi !) 

Merci pour votre compréhension. Ar tufat, lehna tafat !

 

Publié par : youcefallioui | novembre 12, 2018

HISTOIRE D’ALPHABETS… ou quand tamazight continue de déranger

TAMAZIGHT ET L’API

QUAND L’ALPHABET DEVIENT OBJET DE REJET – Réponse au docteur Abdennacer Bouali (Université de Tlemcen) – Qui a écrit : « L’alphabet arabe une couronne d’or pour Tamazight ».

 

REPONSE : TIRIRIT (amek ara-tt naru s Taârabt ?) 

Ce qui manque à l’alphabet arabe pour devenir « Une couronne d’or pour tamazight »

De quelques aphorismes sur la langue arabe :

Comme chacun sait, la langue arabe possède un système d’écriture qui ne note que les consonnes. A ce titre, les spécialistes appellent cela un « ABJAD », allusion à quatre phonèmes de l’alphabet arabe : alif, ba, jim et dal (a,b,j,d = abjad).

Mais, le problème, pourrait-on dire, ne s’arrête pas là. Ce système « consonantique » ne suffit pas à tamazight, laquelle dispose d’un système beaucoup plus étendu et donc plus riche.

De quelques phonèmes manquants à la langue arabe et dont la liste n’est pas exhaustive :

–          z, : sifflante sonore emphatique, comme dans : arzaz : guêpe.

–          z, : sifflante sonore non emphatique.

–          r, : phonème spirant.

–          tch, : affriquée sourde.

–           k, : spirant.

–          tw : vélaire.

–          g : spirant.

–          gw : vélaire.

 

Ajouter à ces phonèmes les voyelles /e/, /o/, éléments linguistiques porteurs de sens en Kabyle : notamment pour différencier verbes et substantifs : aberrez//aberraz : action de nettoyer//le nettoyeur ; ahedded//aheddad : action de repasser//repasseur…

 Kenfor//kenfur ; taruzi//tarozi, etc.

 Le problème ne s’arrête pas au système consonantique. Il s’aggrave, pourrait-on dire, quand on aborde l’apport linguistique des géminées en tamazight.

En effet, comment faire la différence en arabe entre : taxellalt/taxlalt ; lemsasa/lmessassa ; tarwa/tarewwa, etc.

 Les problèmes s’accentuent (pourrait-on dire encore !) dans la gestion de l’incorporation, phénomène linguistique propre aux langues premières et autochtones, comme la tamazight.

 Il va de soi que, contrairement à ce que déclare monsieur le docteur Bouali, les défenseurs de la langue amazighe – à commencer par le chantre de notre langue maternelle, feu Mouloud MAMMERI – n’ont rien contre l’arabe. Monsieur Bouali vient d’apporter la preuve que ce sont les tenants de sa ligne idéologique qui ne supportent pas la langue amazighe, notamment quand celle-ci « semble prendre quelques avances » en adoptant l’Alphabet Phonétique International (API), alphabet tout à fait adapté à notre langue maternelle. Alphabet que même les Chinois utilisent dans leurs recherches scientifiques !

 D’ailleurs, cette adaptation n’est que passagère. Comme l’expliquait déjà, de son vivant, Dda Lmulud, « C’est pour parer à l’urgence, face à toutes les menaces et les violences idéologiques auxquelles faisait face la langue amazighe. Car, tamazight dispose déjà d’un alphabet millénaire ».

Car, dans l’absolu, et ce jour viendra, la langue amazighe possède un alphabet millénaire qu’il nous appartiendra de récupérer le jour où des doctes comme monsieur Bouali voudront bien accepter de dire tout ce que notre langue maternelle avait subi et continue de subir comme tracas.

Il viendra le jour où chaque Algérien (arabisé ou non) revendiquera sa berbérité. Ce n’est que ce jour-là que nous attendons depuis que les maîtres nous battaient à l’école, alors que nous parlions simplement dans notre langue maternelle. Depuis que les maîtres d’arabe nous punissaient dès qu’ils nous entendaient chuchoter en tamazight. Rassurons, le docteur Bouali, les instituteurs français agissaient de la même façon vis-à-vis de nous… pendant la colonisation !

 Manquant d’arguments linguistiques – manifestement, le docte n’y connaît rien à tamazight, sinon il se serait avisé de taxer de « fêlure » et de tous les maux (mots), « les partisans de l’alphabet latin ». Les progrès que ces derniers ont insufflés à tamazight sont considérables ! Il suffirait d’un peu plus de sagesse, de tolérance (et de connaissance en tamazight) pour que monsieur Bouali Abdennacer s’en rende compte et arrête de tout mélanger en passant du coq à l’âne.

 Pour le paraphraser, « L’Algérie vivra et embellira » le jour » où lui et ses paires deviendront plus tolérants et moins vindicatifs et accusateurs à l’adresse des Imazighen qui ne demandent que la reconnaissance légitime pleine et entière de leur langue maternelle. Pour ce faire, une planification linguistique accompagnée d’une formation des maîtres est indispensable. Car, en définitive, seuls eux – qui avaient souffert dans leur chair pour avoir défendu leur langue – savent ce que tamazight veut dire ! Et les conditions de l’adoption de l’API, sur lesquelles nous ne reviendrons pas, montre à quel point les Imazighen vivaient dans l’urgence de sauvegarder leur langue, qu’ils savaient menacée de disparition. 

 CONCLUSION  – Taggara n taguri (comment écrire cela en arabe ?)

J’avais 11 et demi quand je fis mon entrée à l’école. Je ne savais alors parler que la langue de ma mère : la langue kabyle. Et j’appris avec grand désarroi que ma langue était interdite à l’école ! Dans ma tête d’enfant, je me disais alors : « Mais, avec quoi je vais parler, puisque je ne connais que ma langue maternelle : le kabyle !?? » J’ai donc continué à m’exprimer haut et fort dans la langue de ma mère. J’ai été sauvagement battu par l’instituteur qui s’appelait monsieur Galy… En voulant me défendre, mon père fut jeté en prison…

1962 : L’Algérie est indépendante… De Gaulois, nous étions devenus des Arabes !

Quand je fis mon entrée dans la salle de classe, l’instituteur Syrien écrivait quelque chose que je ne comprenais pas alors : « Mamnuâ elbarbariz-taâkum fi elmadrasa » (Votre barbarisme est interdit à l’école).

Ma camarade Zahra m’expliqua le sens de la phrase écrite au tableau. Je crus bon de plaisanter en lui disant : « Avant, c’étaient les Gaulois, maintenant, ce sont les Arabes ! »

L’instituteur m’entendit et s’adressant à Zahra, il lui dit : « Wach Qal ? » (Qu’a-t-il dit ?)

Elle lui expliqua ce que je venais de dire. Il me demanda de mettre debout et il me gifla si violemment que j’avais saigné du nez !

Mon frère Mohand Rachid dut abandonner l’école à cause des violences que nous subissions pour oser parler en kabyle !

Moi, je vous avoue, monsieur le docteur Bouali, que je suis incapable de vous dire comment j’ai pu tenir…

Qui sait ?

Peut-être pour pouvoir vous répondre aujourd’hui…

 

Publié par : youcefallioui | novembre 7, 2018

Les ancêtres – Imezwura…

Imezwura 

 

A-wi ddan d-Imezwura

Asen isel heddren s-iles

Iles yellin tiggura

Ass m’akken tekker tmes

Wa-mag tameslayt m_berra

Am win iseggwayen ighes.

 

A-wi ddan d-Imezwura

Wid-nni ysendayen awal

Ass m’akken teqwa tmara

Yal yiwen s-ani d-issawal

Wa-mag tameslayt m_berra

Am userdun deg-wqlaqal.

 

A-wi ddan d-Imezwura

Tasusmi-nsen am aman

Ger-asen tella tussra

Laânaya tdum anda llan

Tawaghit m’akken tedra

Ak inin : Ruh di laman !

 

A-wi ddan d-Imezwura

Ad isel awal yettcercur

Amzun yekka-d s tliwa

Ijjujjeg uleccac mi yeqqur

D-aya nessaram di tarwa

Ur ttajjan tameslayt d lbur.

 

Youcef  Allioui – 06 mai 1975 –

Publié par : youcefallioui | octobre 27, 2018

Juste une comptine… (Tahjenjent)

La comptine et la chantefable ou le bonheur d’être un enfant comme les autres… Parmi ceux qui chantent et rient à gorge déployée. 

« Importune, dis et chante ! Cours, sinon tu seras dépassé(e) !(Hejjen, mejjen ! Azzel nagh ak-em jjen !)

 Le terme générique qui désigne la comptine « proprement dite » et la fable chantée, ou la chantefable (tahjenjent) est un mot mystérieux et assez difficile à prononcer pour les enfants dans son pluriel « étendu[1] » (tihjenjennatin). La racine HJN signifie « interpréter », « énumérer », mais aussi « importuner », « moquer », « agacer » et « dire et chanter » les différents stades de la comptine, d’une légende, d’un conte, d’un mythe ou d’une fable. Le lexème tahjenjent est un mot composé – même s’il n’y paraît pas, car dans la seconde moitié du terme (jn), le premier segment – qui nous donne également le mot « conte [2]» (tihja) ne se répète pas toujours entièrement (hjn), il y a provocation volontaire du phénomène linguistique appelé syncope[3] : disparition du premier phonème (h/jn) sur lequel s’appuie le verbe.

Comme l’avait écrit le chantre de la culture amazighe – Mouloud Mammeri ou Dda Lmulud At Mâammer – tahjenjent est une chantefable[4], avec les mêmes variations et la même mutabilité liées par de nombreux stratagèmes linguistiques très courants dans la culture orale kabyle. Il est bon de rappeler qu’il fut une époque – avant la colonisation française – où la langue kabyle était au sommet de sa gloire. Comme toutes les langues évoluées, elle avait plusieurs sortes de langage : politique, économique, juridique et médical. Un langage raffiné qui était l’apanage des seuls sages kabyles. Aujourd’hui encore, nous disposons d’une langue poétique riche et diversifiée qui concilie la poésie philosophique des Anciens et celle licencieuse des bergers. A l’exemple des autres femmes à travers le monde, la femme kabyle maîtrise aussi tous les arts de vivre et les arts littéraires de cette culture véhiculée par une langue millénaire. On découvre ainsi une poésie éducative, vivante et expressive, sur laquelle sont bâties notamment les comptines et les fables.

Autrefois, il existait aussi en Kabylie une poésie secrète – portée par une langue mystérieuse qui s’appelait « la langue cachée » (tahutzit) dont nous retrouvons souvent quelques traces dans les comptines. Au temps du royaume des At Abbès, la langue kabyle se parlait aussi dans les cours royales ottomane et espagnole[5]. Il ne faut donc pas s’étonner qu’il y ait tant de mystères véhiculés encore par cette langue à travers les récits de la tradition orale et notamment les chants anciens, les énigmes, les contes et les comptines.

J’ai mis près de 20 ans avant de découvrir le sens caché de certains mots utilisés dans les mythes, les odes et les contes ou dans la vie politique et sociale de la cité kabyle. Ainsi, pour pénétrer le sens du mot kabyle « laïcité » (tasnaôexsa), je n’y suis arrivé qu’avec l’aide précieuse de Fernand Bentolila et l’appui de Pierre Bourdieu[6].

A ce titre, elle diffuse et génère une pensée pérenne sans cesse renouvelée. Il suffit d’entendre une légende de la bouche d’une grand-mère ou une comptine qui fait frétiller de joie les enfants pour s’en convaincre. Ce qui est important dans la comptine, c’est qu’elle met en avant toutes les préoccupations de l’enfant. Pour ce faire, elle reprend de façon ludique et, disons-le, simplifiée et vivace, la plupart des sujets que véhicule la littérature orale kabyle[7].

Toutes ces créations pour enfants et par les enfants sont souvent tirées des récits légendaires et des fables entendus de leurs parents ou des grands-parents au coin du feu. Je repense souvent à ce que disait ma mère quand elle parlait des comptines : « Ce dont je me souviens, comme si cela datait d’hier, ce sont toutes les comptines que nous jouions enfants. Ces chantefables sont toutes gravées dans ma mémoire, comme si quelqu’un les y avait gravées avec un marteau ! »

La même conclusion s’imposait à moi. Avant d’entendre certains contes, je les avais connus et découverts d’abord sous forme de comptines. Nous retrouvons à peu de choses près les mêmes onomatopées que dans le conte et la comptine du rouge-gorge. La comptine avait donc su pénétrer partout, aussi bien dans le conte et la légende, allant jusqu’à influencer les faits sociaux de la vie quotidienne.

C’est sans doute pour cela que les enfants du monde entier jouent si joyeusement dans leur langue maternelle car ils y trouvent un réel refuge même dans les moments les plus tragiques.

Il faut les voir se tortiller avec le visage rayonnant et le regard plein de joie et de malice ! Il faut les voir répéter les mots pour être en phase avec les règles du jeu d’une comptine, à leurs yeux une véritable représentation théâtrale ! Chacun d’eux se sent alors investi d’un rôle important !

Ce rôle est essentiel pour les enfants, car ils le tiennent dans leur langue maternelle ! Le verbe « tenir » ici est fondamental, il renvoie à retenir et sentir les choses. Ce sont des mots dont ils ne comprennent pas toujours le sens, mais ils savent qu’ils font partie de leur langue, de celle que leur mère et le quotidien amazigh leur apprennent tous les jours. Ce sont des mots magiques qui les rassurent, les amusent et qui les portent au loin, sur les traces de leurs aînés.

Dans une comptine, les enfants qui ne demandent qu’à goûter au bonheur de vivre, sont tout de suite pris par la joie d’entendre des assonances et des intonations, voire des onomatopées qui réveillent tous leur sens.

Vivre heureux avec les siens, avec ceux dont les mots doux et les mots rieurs font d’eux des personnes entières, aimées, choyées et respectées !

C’est un bonheur qu’il est difficile de décrire. Je me souviens de toutes ces comptines que nous chantions et que nous jouions. Jamais je ne ressentais pareille joie dans d’autres jeux ! C’était une joie explosive dont les éclats étaient acceptés par les adultes ! La comptine tolérait des attitudes qui n’étaient pas permises en dehors. Je puis dire aujourd’hui, en jetant un regard sur mon passé d’enfant qui a connu les atrocités de la guerre, que le jeu de la comptine était l’un des rares moments où nous nous sentions en sécurité.

Selon mon père et tous les anciens Kabyles, seule la langue protège un peuple de la mort. Ils ont compris que lorsqu’une langue se meurt, son peuple disparaît avec elle. C’est en cela que les messages contenus dans nos contes et nos mythes sont si importants. Ils constituent la seule voix à travers laquelle les Imazighen peuvent encore se faire entendre, car c’est une voix qui clame leur existence dans leur langue.

L’univers des comptines est d’une richesse insoupçonnable. Il va sans dire qu’il touche aussi à l’histoire des Berbères en général et des Kabyles en particulier. Et pour paraphraser mon grand-père Mohand Achivane : « C’est pour que la vie soit plus douce aux petits. ».

Mon père disait :« C’est dans les récits et la poésie des Anciens que nous nous sommes emplis pour toujours de la beauté du monde. Le jour où vous perdrez ce trésor, vous serez vidés de cette lumière que nous ont léguée nos ancêtres. »

Car un enfant qui ne joue pas, qui ne chante pas dans sa langue, est enfermé dans un monde où le rêve et la joie de vivre lui sont interdits. Grâce au conte et à la comptine, il entre dans un monde qui fera de lui un adulte responsable et heureux de vivre. Il dispose alors d’une « sécurité psychique » qui lui permet de voir les autres enfants goûter au bonheur ; car le bonheur est comme une comptine, un poème, un conte : il est contagieux et communicatif… Et tout la joie du monde demeure en nous : un peuple vivant et chantant à jamais le bonheur de faire partie d’un peuple autochtone qui a participé à l’œuvre la plus sublime de l’humanité : le savoir, l’amour et la liberté.

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[1] Certains mots disposent de deux pluriels : « étendu » ou « court ».  Pour « comptines » (tihjenja). Autres exemples : « villages » (tuddar/tudrin) ; « nez » (tanzarin/tinzar) ; « rivières » (tighezrin/tighezratin), « femmes » (lxalat/tilawin), etc.

[2] Tihja (Tihjiwin) désigne toutes les fables, les mythes et les contes et légendes qui parlent des ogres et des ogresses.

[3] Cf. Y. Allioui, Un grain sur le toit, L’Harmattan, 2012, p. 31.

[4] Les isefra, poèmes de Si Mohand-ou-mhand, texte berbère et traduction française, F. Maspéro, 1969, p. 93

 

[5] Le royaume kabyle des At Abbès y avait des ambassadeurs.

[6] Cf. Les Archs, op. cit. p. 29.

[7] Voir les récits qui mettent en garde les enfants contre l’inceste.

Publié par : youcefallioui | juin 9, 2018

MOULOUD MAMMERI – L’HOMME DE TOUS LES PRINTEMPS

POUR LE CENTENAIRE DU CHANTRE DE LA CULTURE ET DE LA LANGUE AMAZIGHES

MOULOUD MAMMERI – DDA LMULUD

« Albaad yella wlac-it

Albaad wlac-it yella »

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I WCEBDI AMEQQWRAN AMAZIGH

DDA LMULUD AT MAAMMER

A-t ig ugellid ameqqwran di tgemmi-s

« Quand trop de sècheresse brûle les cœurs

Quand la faim tord trop d’entrailles,

Quand on rentre trop de larmes,

Quand on bâillonne trop de rêves,

C’est comme quand on ajoute bois sur bois sur le bûcher. A la fin, il suffit du bout de bois de l’esclave pour faire dans le ciel de Dieu et dans le cœur des hommes le plus énorme incendie. »

A la mémoire de Matoub Lounès et de tous les jeunes kabyles et amazighs assassinés.

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DDA MUHEND QASI AT BUJEMÂA IBUZIDEN

« AGDUD MEBLA ASAL

UR ISÂA AZAL

UR ITTAWED S-AZAL »

(Un peuple sans conscience collective :

Il n’a aucune valeur

Et il ne verra jamais le jour).

 

Yemma, Tawes Ouchivane

Lligh asenduq s tsarutt :

Ur ufigh deg’s kra…

Lligh asenduq s yizri t-tmacahutt : uffigh iccur s ddheb d lfetta.

(J’ai ouvert un coffre avec une clé : je n’ai rien trouvé dedans…

J’ai ouvert le coffre avec un mythe et un conte, je l’ai trouvé plein d’or et d’argent).

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UCACNAQ DI TISULA N TMAWYA

AGELLID AMAZIGH – FERÛN N MASER TAMAGANT –

AMSULLAS N TAMEGNI TI-S 22 (SNAT TEMRAWIN D SIN)

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SHESHONQ 1er

ROI AMAZIGH ET PHARAON D’EGYPTE –

FONDATEUR DE LA 22ème DYNASTIE

DANS LA LITTERATURE ORALE KABYLE.

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« Les Libyens vont jouer dans l’histoire de l’Egypte un rôle capital. Ramsès III doit en fin de compte, vers 1189, les installer par « dizaines de mille » dans le Delta… A la faveur de l’anarchie qui suivit, un chef de Libyens établit sa domination sur Hiérakléopolis, en Moyenne-Egypte. Son septième descendant, Sheshonq 1er, conquit le Delta, partagea le sol entre les Libyens et fonda la XXIIème dynastie (950)[1] ».

Mon étonnement fut grand quand je découvris que le nom de Sheshonq[2] (ou Shoshenq) n’était autre qu’Ouchachnaq, héros d’une histoire kabyle. Ce nom résonnait depuis longtemps déjà à mes oreilles dans sa forme berbérisée « Ouchachnaq » (Ucacnaq), à travers une légende fort ancienne que ma mère tenait de sa chère grand-mère Awicha, « Sheshonq et Mira ». Ma stupéfaction n’allait pas s’arrêter là. Elle fut encore plus grande quand je finis par réaliser qu’il était également question de ce personnage dans une comptine, « La comptine de Sheshonq ». Mon arrière-grand-mère était donc une historienne qui s’ignorait ! Je n’ai pas fait tout de suite la relation entre Ouchachnaq et Ouchnaq, forme écourtée du même prénom, Sheshonq. En fait, conte et comptine parlait du même personnage, roi amazigh, l’un des bâtisseurs des pyramides : Sheshonq 1er. Sheshonq 1er est le roi amazigh, Libyen Maechaouach fondateur de la XXIIe dynastie pharaonique. Il est appelé Sesonchôsis par Manéthon[3] qui lui compte vingt et un ans de règne de 945-924 avant notre ère. Il serait le Sesaq ou Shishak de la Bible[4]. L’histoire de Sheshonq 1er m’avait subjugué autant que le conte et la comptine de mon arrière-grand-mère Awicha[5] ! Je découvrais encore que l’histoire de mes ancêtres est véhiculée par les anciens Kabyles et notamment par nos grands-mères qui racontent ces récits si riches et si divers, ces mythes si chers à Jean Amrouche ; mythes qui les font encore pleurer à chaudes larmes, notamment pendant la fête religieuse berbère, fête des lumières de Yennayer[6].

« C’est ainsi que l’on connaît des ancêtres du fondateur de la dynastie, confirmant que ces derniers gravitaient déjà à des postes à responsabilités importantes dès la fin de la dynastie précédente. Ils cumulaient des charges religieuses et militaires, héritant de père en fils de titres prestigieux à la cour tels que père divin et spécifiques à leur ethnie comme celui de grand chef des Mâ (sans doute la contraction de Mâchaouach). Enfin cette généalogie relie directement la lignée aux tribus berbères de Libye, le premier ancêtre cité étant simplement désigné comme le Libyen Bouyouwawa[7] ».

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Plusieurs historiens et chercheurs, notamment Gabriel Camps et Jean Servier, ont souvent mis en avant dans leurs écrits que la pensée kabyle est une survivance de la pensée amazighe. C’est également le point de vue constant et circonspect de quelques écrivains kabyles. Mais, on aurait aimé que ce point de vue aille plus loin, en fouillant dans la pensée mythique des anciens Kabyles, seule pensée libératrice par le sens et la protestation qu’elle oppose au non-sens[8] ». C’est ce côté caché de la pensée kabyle que je me suis toujours efforcé de mettre en avant dans mes écrits sur la littérature orale kabyle et notamment dans ceux qui portent sur l’histoire des Imazighen. La littérature orale kabyle a gardé les traces mnésiques des oppressions, des révoltes, des outrages et des tragédies vécues par les Berbères et les Kabyles. Ces traces ne sont pas seulement de la simple subsomption, une sorte d’intuition tribale, comme d’aucuns l’ont écrit ici et là, mais au contraire une démarche que l’on peut qualifier d’universelle, à travers laquelle les Anciens voulaient expliciter le monde berbère dans leur langue, en prenant soin de distinguer tyrannies et oppressions combattues à travers l’espace et le temps. Cette littérature orale kabyle a aussi conservé les repères de cette histoire pleine d’exploration, de création et d’illumination que les historiens étrangers ont pour habitude d’attribuer seulement aux peuples occidentaux et au monde dit « arabe ». L’historien Mouloud Gaïd, à juste titre, disait que ce que l’on considère assez souvent comme des réalisations romaines ou étrangères n’étaient au fait que l’œuvre des autochtones, c’est-à-dire des Berbères[9] ! Cette vision historico-ethnocentrique n’est pas gênante comparée à toutes les arguties, les chicanes et les offenses qui pullulent ici et là contre les Imazighen.

Je comprends alors pourquoi mon sage de père disait : « Le fait de raconter une histoire kabyle n’est pas un acte anodin. Si notre langue est menacée de disparition, nous sommes nous-mêmes en péril. Une seule histoire écrite dans notre langue peut faire autant d’effet que tous les discours politiques réunis. C’est dans les histoires de nos ancêtres que s’est réfugiée notre langue. Nos sages disaient : « Dans chaque conte, il y a mille et une portes pour que le peuple de Tamawya[10] voit tous les horizons possibles ! » (Di yal tamacahutt llant d-igiman n teggura ara yselken agdud n Tamawya ! Din itufa lemnaâ tmeslayt nnegh). Une image me revient souvent, celle de mon enfance où portant des masques pendant la fête ancestrale et sacrée de Yennayer (Yennayer Anayer), nous passions de maison en maison pour régler nos comptes avec les adultes qui nous ont insupportés ! Car, ce jour-là, le pouvoir de l’Assemblée (Agraw) appartenait aux enfants ! Quelle belle leçon de démocratie… Que de dire, une fois dans l’année, aux vieilles personnes leurs qualités, mais aussi et SURTOUT LEURS FAUTES ET LEURS DEFAUTS !

Le philosophe Jean Baudrillard estimait que cette manifestation était « Un festival sarcastique qui reflète une soif de revanche des enfants sur le monde des adultes ».

Que dire alors de tous ces contes et de toutes ces légendes et comptines qui ont bercé notre enfance ? Bien des années après la terrible guerre d’Algérie, mon père me disait : « Nous nous sommes toujours entendus, ta mère et moi, pour vous raconter autant de récits ancestraux que possible pour vous faire oublier les horreurs de la guerre et vous faire entrer dans cette lumière que la guerre avait transformée en une nuit sombre et noire. Il fallait rester dans l’allégorie de nos mythes (taweqda n yizran nnegh) léguée par nos ancêtres pour qu’elle vous serve d’espoir et de protection. » C’est si peu dire que ces contes, dits de façon magistrale par nos parents et nos proches, nous avaient permis de supporter les horreurs de la guerre ! C’est tout jeune que j’ai appris que dans la mythologie kabyle, la guerre fut inventée par l’ogresse. Il est difficile de dire ici ô combien, enfant dans la guerre,  j’ai haï ce personnage de l’ogresse pendant la guerre d’Algérie ! Avec l’âge, j’ai compris que l’ogresse symbolisait la conscience du peuple kabyle… Elle portait en elle les espoirs, la langue et la mémoire collective (Tameslayt d Wasal).

L’ogresse dans la bouche de nos grands-mères. L’ogresse a dit : « Que de noblesse et de savoir chez le Kabyle ! Je veillerai sur lui afin qu’il ne meurt jamais ! » Tenna-yas Teryel : « Achal d tgerma d tmusni yeggwi Weqbayli ! Ad sudregh fell-as bac lmut ur t-tettawi !)

Je comprenais alors pourquoi mon arrière-grand-mère Awicha aimait qu’on l’affublât d’un tel sobriquet : « Teryel » ! Enfant, je me disais qu’elle était folle ! Mais en revivant les apophtegmes de l’ogresse et toutes les légendes merveilleuses contées  par mes parents et mes proches au coin du feu, à la seule lumière du foyer[11], j’ai fini par comprendre que mon père avait ô combien raison ! Sans les histoires et l’Histoire, le peuple amazigh glisse irrémédiablement vers sa fin[12] !

 Tant et si bien qu’une langue, c’est un peuple. Quand celle-ci disparaît, le peuple qui la parle cesse d’exister[13] (Agdud d tameslayt. Mi teghba tmeslayt, agdud ittemmat yid-es).

Baba, ad yaâfu Rebbi fell-as : « Aqcic islan i tmacahutt, itthussu amek ittidir ; ilemmed taqvaylit, ittissin amsir, yerna izmer yakw i twugha » (En écoutant un conte, l‘enfant se sent comment vivre ; il apprend sa langue ; il apprend le comment de la vie ; et il est capable de faire face à tous les malheurs).

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[1]  C.- A. Julien, Histoire de l’Afrique du Nord – Des origines à 1830, Gde Bibliothèque Payot, 1994, p. 63.

[2] Aussi, pour des raisons de cohérence, j’utiliserai dans le texte français le nom de Sheshonq. Son équivalent berbère (Ouchachnaq) sera uniquement employé dans le texte kabyle.

[3] Prêtre égyptien, Manéthon de Sebennytos (IIIè avant notre ère) a écrit une Histoire de l’Egypte en trente volumes en grec à la demande de Ptolémée 1er Soter Ptolémée Ier Sôter.

[4] Pour en savoir plus, voir résumé sur « Wikipédia ».

[5] J’ai mis plusieurs années à comprendre que la comptine parlait aussi de Sheshonq 1er. Il y est question d’un certain Ouchnaq et non pas d’Ouchachnaq. C’était ma mère qui m’éclaira : « Tu ne vois donc pas que la jeune fille porte le même prénom : Mira !? »

[6] La fondation de la XXIIe dynastie est le point de départ du calendrier berbère, dont le premier jour Yennayer est célébré par les Imazighen en Afrique du Nord.

[7]  Nicolas Grimal, Histoire de l’Egypte ancienne, Fayard, 1988, p. 23.

[8] « La pensée mythique édifie des ensembles structurés au moyen d’un ensemble structuré qui est le langage… et d’un discours social ancien. » (C. Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Plon, 1962, p. 36).

[9] Les Berbères dans l’histoire, Imprimerie Merkouche, Alger.

[10] Nom ancien de la Kabylie : « Fédération laïque autonome de Kabylie ».

[11] Pendant la guerre d’Algérie, toute lumière était interdite la nuit dans les maisons de l’arch des Awzellaguen placé en « zone interdite », après la destruction des 20 villages et hameaux, pour avoir organisé le Congrès de la Soummam.

[12] Dans ce ciel obscurci par les guerres, le racisme et les intolérances en tout genre, une éclaircie est venue avec l’officialisation de la langue amazighe, la création d’une Académie à travers laquelle des chercheurs travailleront à sa promotion et à sa stabilité. Et la reconnaissance officielle du nouvel an amazigh Yennayer – fête ancestrale sacrée (YENNAYER ANAYER) est une éclaircie de plus face aux positions racistes et intolérantes.

[13] Cf. « Le mythe de la langue » (Izri n tmeslayt). In Les Chasseurs de lumière – Iseggaden n tafat, L’Harmattan, 2010.

CONFEDERATION DES BERBEERES DE France

SALON DU LIVRE SUR LE MONDE AMAZIGH-BERBERE

27 ET 28 AVRIL 2018

Pensée des anciens Kabyles : « Un peuple qui possède une langue se sent en sécurité… S’il pense à la préserver et la promouvoir ». (Agdud isâan iles yetwennes, ma yella yetlehha yid-es).

Mon père Mohand Améziane Ouchivane : « Nos ancêtres avaient bâti des montagnes de mots à travers contes, énigmes, mythes, fables et autres paraboles. Il est arrivé un temps où les Kabyles doivent changer et s’adapter… en remplaçant la jalousie qui les mine et les dévore par la fraternité, la connaissance et le respect… Nous serons un peuple comme les autres, le jour où l’on dira de nous : C’est un peuple qui aime chercher ses traces dans les livres : « Les sages de l’écrit et de la pensée » (Imusnawen n tira d wasal).

C’est dire que j’aurai donné n’importe quoi pour que mon vieux et doux père assiste à ce salon du livre amazigh où nous avions troqué notre jalousie maladive et destructrice par l’Assemblée autour du livre avec respect, fraternité et amour. Des amis, sœurs et frères du Maroc (Tamazirt) étaient venus se joindre à la fête de la connaissance. Mieux encore, un écrivain Kurde était également présent comme « Invité d’honneur ».

Chacun et chacune s’étaient donnés à cœur de faire en sorte que ce salon du livre amazigh connaisse une pleine réussite. Comment ne pas féliciter ces jeunes gens – j’insiste : ces jeunes filles – qui veillaient au grain et qui faisaient tout pour que nous ne manquions de rien ! N’est-ce pas cela que nos grands-mères appelaient : « L’Assemblée des lumières » (Agraw n tafat) ? Tout était simple ! Tout était merveilleux, un peu comme dans les contes qui ont bercé notre enfance !

Pendant ces deux jours de salon du livre sur le monde berbère/amazigh, j’aimais observer chacun et chacune… Ses visages rayonnants, ses yeux lumineux et ses bouches ouvertes au sourire faisaient de nous un peuple heureux, car capable de se réunir autour de la connaissance et du partage.

Autour des livres et l’espace de deux jours, nous avions eu le bonheur d’échanger sur notre langue et notre culture (et celles des autres) … Mais, l’art du livre n’aurait pas suffi s’il n’y avait pas ses mains bénies et ses visages de lumières de nos sœurs et de nos mères (également de nos filles) qui veillaient à ce que tout se déroule dans les règles de l’art.

Que serait devenu un salon, une réunion si importante à nos yeux et aux yeux des visiteurs et des invités si nous n’avions pas pu goûter à un autre art majeur des Imazighen : l’art culinaire ! Gâteaux, couscous et crêpes kabyles (« aux mille trous », comme avait dit si justement un auteur présent !) faisaient de nous des écrivains d’un monde que les « étrangers nous envient ». Quel autre peuple peut-il se targuer de réunir dans un salon du livre les deux arts majeurs ? La Confédération des Berbères de France l’a fait !

Nous avions été reçus avec les meilleurs gâteaux et crêpes qui soient et un couscous qui porte si bien son nom en kabyle « Le couscous du soleil » (Seksu n tafukt) … Que nous dévorions des yeux (en salivant) avant de nous mettre à table entre frères et sœurs pour faire honneur à ce met magique légué par les Ancêtres : LE COUSCOUS… qui est en passe de devenir également « place national en France ».

Il arrivait même que l’on s’oublie… Que l’on refasse le monde… Chacun y allait de son mot, de sa phrase, de son poème… Heureusement que Mustapha SAADI veillait au grain… Ce grain magique qui avait fait l’émerveillement de notre enfance ; entre celui qui chante (de Tawes Amrouche) et celui que nous dégustions en ces deux jours bénis où plusieurs femmes kabyles s’étaient évertuées à faire tout pour nous préparer ce couscous inoubliable qui donnait à ce salon du livre une dimension grandiose et fraternelle !

Comme disaient nos grands-mères : « Celui qui mange le couscous, qu’il prenne garde à ne pas l’oublier ! » (Wi’ccan seksu, hader ad a-t ittu !) A voir les visages rayonnants de toutes et tous, je suis sûr que ce salon du livre et des arts sera à jamais gravé dans les mémoires.

Ce dicton s’y prêtait à merveille. Comment oublier cette saveur ! Je me disais en riant intérieurement : « Tu vois, mon cher Youcef, que cela vaut la peine d’écrire dans ta langue… Sinon, tu n’aurais jamais goûté un tel merveilleux couscous ! Tu n’aurais jamais vu tant de joie sur tous les visages : ceux des enfants, des jeunes gens et des jeunes filles ; ceux des visiteurs et des bénévoles (veillant à ce que tout soit parfait !), ceux des auteures et des auteurs qui, comme toi, semblaient vivre un rêve magnifique ! Un rêve où la jalousie avait fait place au bonheur et à la lumière du livre et de la connaissance et du vivre et de communier ensemble sur la langue de nos ancêtres, « les Hommes libres » (Imazighen).

En fin de la seconde journée, les auteur(e)s s’étaient mis à échanger leurs œuvres. Que d’efforts des uns et des autres pour s’inciter mutuellement à ce que ce salon reste dans les mémoires comme un premier jalon d’autres qui vont suivre… et qui suivront.

Que de talents conjugués avec humilité, bienveillance et fraternité. Je reviendrai un jour sur cette fraternité qui m’avait bouleversé quand j’ai perçu une larme chez ces frères et sœurs de culture et de mots qui font le monde amazigh… alors que j’avais parlé de mon doux père et que j’avais dit et chanté de façon inattendue et émotionnelle un extrait de « La première prière de nos ancêtres » (Tasekla tamezwarut).

Il nous appartient quand tout nous fait défaut et que tout s’éloigne de nous, pour donner à notre vie la patience d’une œuvre d’art(s), la souplesse de la langue, comme celle des roseaux que le souffle du vent froisse joyeusement, en hommage à ceux et celles qui ont voué leur vie à notre langue et à notre culture. Un peu de silence aussi quand on veut se rappeler l’espace d’un instant l’homme de tous les printemps : Le chantre de la culture amazighe Mouloud Mammeri (Dda Lmulud).

Je ne pourrai terminer ce mot – au sens kabyle du terme – sans rendre un hommage à mes défunts parents et, à travers eux, à tous les anciens et anciennes Berbères/Imazighen/Timazighin :

 

Yemma, Tawes Ouchivane :

Ô Parole !

Ô parole qui se fait entendre,

Faite de mythes et de légendes,

Les pays qui t’abandonnent,

En hiver, de froid succombent !

 

Ô parole qui se fait entendre,

Faite de sacrée et de poésie,

Les pays qui t’abandonnent,

Succombent sous la canicule de l’été.

 

Ay awal !

Ay awal i d-yessawlen

Awal g_izran ttmucuha

Timura i-k yejja d-ayen

Mmutent g_wewgris n ccetwa !

 

Ay awal i d-yessawlen,

Awal n tedmegh d-usefru

Timura i-k yejja d-ayen

Mmutent di ssmayen unebdu !

 

 

Vava, Mohand Améziane Ouchivane

 

« La langue c’est le peuple ; le peuple c’est la langue. Quand une langue se meurt, son peuple disparaît avec elle… ou change de pensée et de nom. » (Tameslayt d-agdud ; agdud d tameslayt. M’ara temmet tmeslayt, agdud-is ittemmat yid-es… nagh ittbeddil asal d yisem).

Publié par : youcefallioui | avril 13, 2018

NNANNA ZAHRA – FEMME LIBRE ET SOUVERAINE

 

NNANNA ou LA FEMME LIBRE ET SOUVERAINE

 

Tennid : « Ma yella tebgha tmettut a d-teffegh si tlam,

Macci d-argaz ara s-ifken lqedd d waâmam ».

Tu as dit : « Si la femme veut sortir de la nuit,

Ce n’est pas l’homme qui lui donnera la voie(x) (Le turban).

 

Tu nous as quittés un 13 avril… Le printemps n’a plus le même parfum ni la même grâce.

 

PAR TA GRACE (S SUAADA YNEM)

 

Le premier souvenir qui me revient à la mémoire, j’avais 6 ans. Profitant de l’absence de mon père, des énergumènes, qui se faisaient  passer pour des maquisards, étaient venus enchaîner mon frère Mohand Tayeb. Ils l’avaient emmené droit devant eux au local que nous appelions alors « refuge ». C’était là que les maquisards se réfugiaient pour se reposer et se nourrir.

J’avais couru vers toi, car je pensais que ma mère n’était pas de taille à affronter ceux qui venaient d’emmener « ton petit frère » comme s’il était un criminel. Ils étaient sept, commandé par un certain Mohand (je me rappelle très bien de son prénom) qui voulait se venger de quelque chose qui lui était resté encore « au travers de la gorge ». Beaucoup de lâches et de parvenus profitaient d’un certain pouvoir que leur accordait la guerre pour « régler leurs comptes ».

J’arrivais essoufflé, tu étais en train de mettre de l’ordre dans la cour en coupant du bois avec une hache. Cela tombait bien !

Me voyant bouleversé, elle comprit tout de suite qu’il s’agissait de mon frère Mohand Tayeb… Elle brandit sa hache et partit en courant vers le refuge qui était à cinq minutes de la maison. Je la suivis en courant. Arrivée devant le groupe qui entourait mon frère, et voyant le « Mohand », elle savait tout de suite que l’initiative venait de lui. Elle s’avança vers mon frère et coupa la corde à l’aide de la lame de la hache, tout en menaçant Mohand de lui fondre la tête s’il venait à bouger !

Le second souvenir, se passait la nuit. Son « petit frère » était déjà au maquis et nous n’avions pas de nouvelles de lui. Elle chaussait ses palladiums (« chaussures de maquisards »), après que ma mère ait rempli un sac de nourriture. Je la voyais disparaître dans la nuit… Une nuit, comme beaucoup d’autres, où nous n’avions pas fermé l’œil. Nous attendions tous son retour. Quand enfin elle gratta à la porte, nous eûmes tous un soupir de soulagement… Elle avait bien retrouvé son « petit frère » à l’endroit convenu et lui avait remis vêtements chauds et nourriture.

Mon troisième souvenir n’était pas vraiment le troisième… Beaucoup d’évènements s’étaient passés en pleine guerre… Mon frère était toujours au maquis… Mon grand-frère Mohand Tahar, Dadda Lmadjid, mes oncles Amar et Arezki ainsi que beaucoup d’autres oncles et cousins étaient déjà tombés au champ d’honneur…

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Alors que nous étions en train de nous reposer au jardin, où nous travaillions, un groupe de harkis était venu surveiller les environs…

Ils nous avaient surpris en plein repas. L’un d’eux dit d’un air provocateur à l’intention de Nnanna : « Vous ne nous invitez pas à prendre part au repas ? »

Ma mère et les autres femmes ne crurent pas bon de répondre. Mais, Nnanna, la lionne du Djurdjura et de la Soummam, lui rétorqua : « Un traître n’a pas droit à la nourriture des maquisards qui se battent pour libérer leur pays ! »

Le harki lui répondit alors : « Ah oui, tu as ton petit frère au maquis, qui se cache comme un lapin ! » Nnanna lui répondit : « C’est toi le lapin ! Mon frère, c’est un lion qui se bat pour son pays ! » Cria-t-elle à son attention avec ses yeux verts flamboyants qui lançaient des flammes.

Elle lui tint tête ! Et ce fut lui qui s’avoua vaincu !

Bien des années après, ce fut l’indépendance… Nous pensions naïvement et avec beaucoup de nostalgie à une Algérie qui allait tenir toutes les promesses de ceux qui étaient tombés au champ d’honneur… hélas ! Mille fois hélas ! L’ennemi parti, la liberté était (de nouveau) verrouillée par des médiocres et des moins que rien !

Nous étions en 1974. Je devais venir en France passer un concours à l’école de commerce. J’attendais en vain mon passeport.

Cela faisait deux ans déjà que mon père avait fait l’ultime voyage.  De guerre lasse, j’étais parti d’Alger en pensant à cette lionne de ma grande sœur ; une lionne que nous appelions tous Nnanna. Ce qui signifiait « Grande sœur ». Pour les autres, c’était Zahra Ouchivane.

Mais, s’agissant de notre Nnanna à nous, quand nous l’appelions ainsi en parlant d’elle ou en faisant appel à elle, ce n’était pas un vain mot : aussitôt venaient à nous, comme dans un film, ses yeux d’un vert flamboyant, sa voix forte et pleine d’énergie – qu’elle tenait de mon père -, et sa belle taille portant des robes kabyles à fleurs qui la mettaient en valeur. Tout le monde parlait de sa prestance… Elle marchait la tête haute le regard porté au loin, comme si elle observait l’horizon.

Face à un problème, je me disais toujours : « Je vais demander conseil à Nnanna ! »

Quand je lui fis part de mes problèmes de papiers, elle me dit aussitôt : « Nous allons voir tout de suite la femme de Si Omar. C’est mon amie et Si Omar ne peut rien nous refuser… Il connaît beaucoup de gens et il saura t’aider. »

Si Omar connaissait le sous/préfet d’Akbou et j’eus mon passeport (et l’autorisation de sortir du territoire) dans les deux jours qui suivaient ; passeport qui était caché par un secrétaire de Mairie d’Ighzer Amokrane !

La veille de mon départ pour la France, je lui rendis visite. Et j’eus droit à tous les conseils d’usage : comme si elle était là quand mon père me les avait enseignés. « Souviens-toi bien, me dit-elle, mon père disait : « Qu’as-tu apporté ? » Et non pas « Combien de temps es-tu resté ? » (D-acu i d-ggwid, macci d-acu tekkid !?)

« Je sais pourquoi tu pars… l’Algérie aurait dû tenir ses promesses… Ceux qui nous gouvernent ont détruit le rêve de leur jeunesse. La protection des ancêtres et celle de notre père, le sage des lumières, t’accompagneront… ».

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Beaucoup d’années ont passé…

Quand le 13 avril dernier, mon neveu Ahmed m’avait appelé pour m’apprendre ta mort, je ne savais pas qu’une lionne comme toi pouvait partir si vite ! Tant que tu étais vivante, tu me rassurais de l’absence de nos parents et de tous ceux et celles qui nous sont chers . Je suis donc venu te voir pour la dernière fois, un peu comme si l’on marchait vers son propre tombeau.

J’ai eu le bonheur d’avoir eu une grande sœur comme toi… Notre dernière conversation avait porté sur notre littérature orale… Tu m’avais dit en me fixant droit dans les yeux : « Tu as écrit beaucoup de contes, mon frère ? » Je te répondis que j’écrirais encore. « As-tu écrit « La vache des orphelins ? » me dis-tu encore. Je te répondis que non. Alors, tu me dis d’un ton sévère et presque moqueur : « Ah ! Si tu n’as pas écrit « La vache des orphelins », c’est comme si tu n’avais rien écrit ! »

C’est alors que tu t’es mise à m’expliquer pourquoi ce conte était si important à tes yeux. Tu t’es mise alors à me raconter l’histoire de notre famille, que j’avais déjà entendu de la bouche de mon père et de ma mère.

Je t’avais promis que je l’écrirai en te le dédiant ainsi qu’à cette grande dame que mon père appelait « La vache des orphelins » (Tafunast Igujilen).

Malheureusement, quand le livre est sorti, toi tu n’étais plus de ce monde pour le prendre entre tes mains comme je le pensais alors… J’ai compris alors pourquoi, tu m’avais dit d’un ton las et triste : « On ne sait jamais… Peut-être aujourd’hui, peut-être demain… ». Comme si tu sentais que la mort n’était pas loin.

Ce fut un printemps bien triste… Nous étions tellement proches. Nous nous chamaillions souvent ! Mais, tu ne me gardais jamais rancune… A ceux et celles qui voulaient « nous séparer », tu leur rétorquais : « Seul Youcef dit : « Nnanna vaut bien plus que sept hommes ! » (Ala Yusef, ig’qqaren Nnanna teswa s’nnig sebâa yergazen !)

Ce qui est vrai ! Et je l’ai toujours pensé !

J’étais déjà orphelin. Mais, avec ton départ, je me suis senti comme un enfant perdu… malgré mon âge !

Ton livre est sorti, ô ma douce et chère grande sœur ! Ô ma sublime Nnanna ! Tu n’es pas là pour le voir et le sentir de tes mains.

—————————————–

J’ai gardé en mémoire un poème de toi :

Erfed aqerruy-ik teddud (Lève la tête et marche devant toi)

Ur ttaggwad lâabd am kecc (N’aie peur d’un quidam comme toi)

Macci d lgerra d walud (Ce n’est pas la pluie et la boue)

Nagh d-izem a-k yecc (ce n’est pas un lion qui va te dévorer)

Kecci d-argaz yifen irgazen (Toi, tu es un homme au-dessus des hommes)

Awal-ik amzun isecc (Tes paroles sont pareilles à un bon repas)

Ma yella tebghid a-ttrud (Si jamais, tu voulais pleurer)

Effer iman-ik di tferkecc ! (Cache-toi derrière un l’arbre sacré !)

 

Moi aussi, j’ai fait un poème sur toi :

Nnanna… Anda nedda

Akka is nessawal

D tamettut d wawal

Mi terâad am tsedda

Tettef Igenni terna akal

Ar tama-s nedda s ttkal

Akken i nebghu nedda.

 

Nnanna truh d-ayen

Tedfer abrid m baba

Amzun t-tala g_Elmayen

Tban teqqur i lebda

Ala udem-is i d-yeqqimen

Nettwali-tt anda nedda.

Anda nedda iban d-ilem

D lehzen ad agh illem

D-azetta u-wur nezmir

Achal i nsenned ghur-em

Lehmala-m wergin tertem

Awal-im ibedd ur yeffir.

 

Mi-m hkigh d leghwbayen

Trefded awal berdayen

A gma aâziz, nekk aqli da !

Tekks-ed fell-i i’gelqayen

Macci yunwass d âamayen

Afu deg’wfus i nedda !

 

SANS NNANA

Ma douleur semble une offense

Et je n’ai plus beaucoup de larmes

Je vois partout ton beau visage

Aux côtés de nos parents

Et de beaucoup d’autres qui nous ont aimés

Puisque la mort existe

Cela nous rend-il plus sages ?

Ces instants fugaces

Où nous rions ensemble

Reviennent sur leurs pas

Comme de profondes traces

Sur les chemins perdus

Où ta belle voix résonne

Sans peur de l’inconnu

Le printemps est là

Et tu n’es plus pour admirer la nature

Les fleurs et le lilas

Tu chantais bien souvent

Tu aimais rire aux éclats

Femme libre tu étais

Tu portais haut ta coiffure

Tu jouais avec le vent

Tu aimais les robes à fleurs

Comme les signes d’un beau printemps.

D’où te venait cette fierté

De toutes ces femmes insoumises

Qui crachent sur la barbarie

Et qui osent rire aux éclats

Ton visage de feu épanoui

Que deviendrai-je sans toi ?

Vos visages pris par la nuit

Il est des mois que je n’aime plus

Ils vous sont ravis à nous

Pour aller au bout du bout

Je ne sais plus où j’en suis

Que deviendrons-nous sans vous ?

 

Repose en paix, ma très chère grande sœur Zahra (Nnanna Taazizt) ! Tu avais vécu en femme libre et fière. C’est de famille… Depuis que notre ancêtre avait quitté le Tassili pour chercher refuge en Kabylie… Nous étions alors dans les années 500… Au temps de Samac (Di lwakud n Sumec). 

Le vendredi 13 avril 2018

 

 

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