Publié par : youcefallioui | décembre 3, 2019

DU HIRAK ou du modèle démocratique et laïc kabyle – AGRAW N TMAWYA

1 – L’Assemblée générale des citoyens  (Agraw) 

Dans l’ancienne Kabylie, ce que les anciens Kabyles appelaient (en vertu du système polysynthétique de notre langue),  « La fédération autonome et laïque kabyle » (Tamawya).. L’Assemblée générale des citoyens (Agraw)  administrait, gouvernait, légiférait et arbitrait. L’arbitrage signifiait recherche de compromis afin de trouver des solutions aux conflits qu’elle avait à juger. Toute Assemblée était soucieuse de rechercher des compromis et d’édicter des peines convenables. Faute de connaissance et de maîtrise de notre langue, d’aucuns ont souvent mis l’accent sur ses moyens de coercition sans préciser que ces derniers n’étaient utilisés que dans des cas extrêmes (viol, inceste, vendetta, manquement au droit d’asile). L’Assemblée ne passait pas son temps à mettre ses administrés à l’index et à les bannir ! Si, réellement, elle agissait de la sorte, la fédération kabyle n’aurait pas pu résister autant aux envahisseurs…

Aussi, selon les Anciens, la majorité des Assemblées kabyles n’avaient jamais été amenées à prononcer de telles sentences. Dans les cas de vendetta, plus courants, c’est au contraire l’Assemblée qui, dans une réunion à laquelle assistaient les Anciens et les familles belligérantes, recherchait une solution afin d’éviter l’effusion de sang. Mais, il faut souligner que la Némésis (« œil pour œil dent pour dent ») dépendait souvent des femmes. C’étaient les femmes kabyles qui exigeaient de leurs hommes telle ou telle conduite. Il y a eu donc beaucoup de cas où ce fut les femmes qui, en dernier ressort, « levait la vengeance » (Ssalayent ttar). Mais, ce sont des cas très rares. Dans l’ensemble, c’est la femme qui exige que les hommes répondent le sang de celui ou ceux qui ont, selon la formule kabyle, « irriguer la terre avec le sang de ses enfants » (Esswen akal s-idamen n warraw-is).

C’étaient souvent les femmes qui mettaient fin à une situation belligène qui était susceptible d’engendrer un conflit armé entre deux familles. Surtout si ce conflit pouvait dégénérer et s’étendre aux archs. Les anciens Kabyles connaissent tous cette guerre entre deux archs pour… un lièvre ! Cela s’était-il vraiment passé ? Ce n’est pas sûr… Il était plutôt donné à titre d’exemple. Comme dit le dicton : « Personne ne fait la guerre pour un lièvre ! » (Wlac wi’ggaren lfehna af uwtul n lexla !)

L’arrangement le plus noble (taggurt taqeraît) était celui fixé par le dicton : « Le sang que la terre a enfoui, la terre seule pourra le faire oublier » (idamen yerba wakal, a-ten yesfed wakal). Dans ce cas, dans cet ultime arrangement, Agraw fixait, avec l’accord des deux familles, le transfert d’un ou plusieurs champs au bénéfice de la famille qui avait perdu l’un des siens.

Du bannissement :

Le bannissement avait plusieurs degrés et pouvait se passer de plusieurs façons, selon la gravité de l’acte commis. L’Assemblée pouvait ainsi conseiller à l’excommunié de partir s’installer dans tel ou tel arch de la fédération kabyle. Dans ce cas, le banni ne pouvait demeurer dans le même arch que celui de son village. La distance parcourue paraissait souvent proportionnelle au « crime » ou délit commis et jugé. Le droit d’asile lui confère la possibilité de changer d’Arch ou de confédération sans qu’il ait à exposer le motif pour lequel il avait quitté les siens et son village.

2 – Le droit d’asile (Laânaya) et la cité :

 Dicton kabyle « Le droit d’asile est comme Dieu : Il se suffit à lui-même » (Laânaya am Rebbi, tekfa iman-is).

Autre dicton : « Faillir au droit d’asile, c’est détruire la montagne ! » (Tuccda n laâya tesseddram idurar !)

Il faut comprendre que l’Assemblée – et à travers elle la « république kabyle » (sens que lui donnait le chantre de la culture amazighe, l’immense Amusnaw Mouloud Mammeri) -, vivait dans la hantise de prendre de telles mesures. A Ibouziden comme dans tout l’arch des Awzellaguen, pour juger des actes graves, Tajmaât prenait un statut extraordinaire, emprunt de solennité absolue, en troquant son nom contre celui de « synode extraordinaire » (agraw amalway). Agraw s’impose dans tous les cas gravissimes.

C’est ce qui explique, en apparence, pourquoi les différents observateurs, notamment français, pensaient que le droit canonique kabyle (lqanun) comportât principalement des lois dites « répressives » (tinegziwin). En apparence seulement, nous verrons ci-dessous que le droit d’asile et le droit d’assistance ou « solidaire » ne sont pas étrangers à ce droit, pas plus que la séparation du religieux et du politique, c’est-à-dire « la laïcité » (tasnarexsa). Les interdits, mis en avant par certains ne sont donc que l’arbre qui cache la forêt. Ils sont dus souvent à une méconnaissance de la langue amazighe de Kabylie.

L’ensemble de ces interdits, appelés aussi « toitures du droit » (iseqfan n lqanun) constituait un système de sanctions, d’amendes et de représailles légères qui permettaient de sauvegarder l’ordre public et la cohésion de la collectivité et de prévenir les lourdes condamnations comme le bannissement. Il faut également rappeler que l’ostracisme ou la relégation étaient « gradués » ; en ce sens qu’il existe une dizaine d’échelles pour considérer la gravité de l’acte commis ou non commis (non assistance à personne en danger, surtout quand il s’agit d’une femme). Il en est de même quand un ou plusieurs Kabyles n’avaient pas porté assistance à l’un des leurs – et ce quelque fût sa tribu… en rentrant en Kabylie, ce dernier pouvait porter plainte contre eux.

Dans tous les cas, pour revenir au bannissement, les Anciens savaient qu’un village qui viendrait à trop user s’affaiblissait humainement et politiquement et prenait le risque de se couper du arch auquel il appartenait, voire de disparaître.

L’affaiblissement du village pouvait se manifester de plusieurs façons. La réduction de son influence politique à l’intérieur de l’arch pouvait être provoquée soit par la mauvaise réputation d’une Assemblée qui n’arrivait plus à jouer son rôle démocratique et soucieuse de la protection des siens ; soit par la désertion volontaire de familles qui allaient s’installer dans un village où l’Assemblée avait la réputation d’être plus apte à remplir les missions et les rôles qui lui étaient dévolus.

3 – Ce que noblesse voulait dire :

 Selon mon grand-père, les anciens Kabyles, qui s’appelaient « nobles autochtones et laïcs » (iqerâiyen isnarexsiyen), imaginèrent notre système politique en pensant à l’homme et à la maison. Les fondations de la fédération kabyle sont constituées par « la maison fondatrice » (Talwirt).

A la base de la fédération (Tamawya), on trouve le village. La pierre angulaire de la cité kabyle est l’Assemblée (Agraw, Igrawen) ; ou bien, comme disaient les autochtones « l’Assemblée pluraliste » (Agraw asnarexsi). A la tête de chaque Assemblée, il y a un Mezwer, nom que les Imazighen donnaient à leur chef depuis l’antiquité (G. Marçais)

Talwirt : c’est la famille fondatrice d’une cité. Nous avons encore quelques archs dont le nom en fait référence : At Lwert Waâli et At Wert-Ilan.

Chaque famille disposait d’une maison, axxam (pl. ixxamen). En général, la famille vit dans l’indivision sous l’autorité de son patriarche (amghar). La « grande maison » finit par donner un groupe de logements avec une entrée commune (lhara). Quand plusieurs patriarches, de même sang, disposaient chacun d’un groupe de maisons (leêwaôi), ils formaient un « petit hameau » ou « caroubier ». Chaque maison de patriarche (am$ar) constituait « la substance du caroubier » (taxerrubt). Le « caroubier » a donc une connotation tout à fait politique que les Kabyles tiennent de leur mythologie, d’un récit sacré appelé « Le caroubier de la grande dame » (Taxerrubt n tasedna). Car le terme qui désigne le quartier existe en kabyle (adcir).

Nous retrouvons à la base de la cité cette première famille élargie. Le « caroubier » (taxerrubt) constituait le clan familial jusqu’au 5ème degré. A travers le temps, grâce à des alliances diverses et variées, le « caroubier » se retrouvait enrichi par d’autres familles qui s’y agrégeaient (imsunnad) pour former la famille politique élargie jusqu’au 8ème degré, la mesnie (adrum, pl. iderma) [1].

En général, les « agrégés » (imsunnad) se faisaient discrets. Mais ils participaient pleinement à la vie politique de la cité en bénéficiant de l’influence et du poids politique dont disposait le clan hôte. Plus un clan était fort, plus il trouvait des imsunnad qui demandaient à en faire partie.

Dès lors, la vie politique se trouvait rythmée par les partis politiques (Ihrumen) formés par les différents clans (iderma). Ce sont les partis politiques des différents villages qui créaient les liens (isenfalen) pour former la pentapole (adni). L’adni peut comporter de trois à cinq villages. Quand il comportait cinq villages, on l’appelait la « pentapôle de la main » (adni ufus). Quand il était supporté par moins de cinq villages, on l’appelait « la pentapôle des doigts » (adni idudan) ou « la pentapole incomplète » (adni uderwal). C’est par Aderwal que les Kabyles désigne la tribu, là où l’Arch désigne parfois « La nation ».

A la tête de chaque pentapole, il y avait un « Mezwer de la pentapole » (Amezwaru g_wedni), choisi parmi les Mezwers des villages qui constituaient cet ensemble de cités. La pentapole a permis la construction de l’arch, grâce aux liens frontaliers, aux mariages « extraordinaires » (entre deux villages ou deux archs). L’arch peut contenir jusqu’à vingt villages. A partir de 15 villages, on lui donne le nom de « grand arch » ou confédération (taqbilt), nom auquel les Kabyles doivent le leur de « confédérés ».

4 – La confédération (Taqvilt)

Pensée kabyle : Nous sommes issus de la confédération (Nekwni nekka-d si Teqvilt)

Il existait également le rassemblement de cinq confédérations (adni l_laarac), comme dans le mythe de « Maziq fils de Tamla » (Maziq mmi-s n Tamla). Maziq avait était probablement un Mezwer de sa cité puis de son arch, avant de devenir le chef de plusieurs confédérations. Cet ultime stade hiérarchique lui aurait permis de devenir « roi des archs » (Agellid l_Laarac). En Kabylie, il y avait aussi le Mezwer de l’arch, qui devenait le chef de guerre (ixf l_lfetna) et qui commandait les fantassins (iterrasen) et les cavaliers (imnayen) et les lanceurs (Imezragen) de toute la confédération.

« Les liens « républicains » qui unissaient les cités kabyles, pour permettre la construction de la pentapole, produisaient ce que les Anciens appelaient « un épanchement de lien politique » (asenfal). « Asenfal » (pl. isenfalen) est le tissage politique qui présidait aux relations entre les villages et les archs. Pour faire un grand arch, une confédération, il fallait des pentapoles (Adni/Idenyan).

Ainsi réunis et alliés, les archs formaient une « petite fédération » appelée « la fédération de l’Adni » (Tamawya n Wedni), pour faciliter le commerce et pouvoir se protéger contre les incursions extérieures. La petite fédération constitue un embryon de la grande fédération kabyle (Tamawya) qui, seule, pouvait opposer une résistance commune et efficace contre l’ennemi extérieur.

Construire le pays kabyle en une fédération unie et indivisible (Tamawya taqvaylit) ne fut pas chose aisée. Il fallait commencer par constituer ce que les Anciens appelaient « l’autonomie des archs » (tazwit l_laarac) pour gérer le pays kabyle (Tamurt n Tamawtya) comme une fédération des nombreux archs qui la composaient. Rappelons que la Kabylie ancienne (Tamawya) s’étendait des portes d’Alger jusqu’à celles de Constantine et le Collo (Lqulu) en Kroumirie, à la frontière tunisienne. C’est pour cela que les Kroumirs, Imazighen de Tunisie, parlent encore kabyle.

5 – Autonomie et construction politique

L’autonomie des villages kabyles induisait celle des archs qui permettaient la construction de l’autonomie du pays kabyle tout entier. Avant de se constituer en fédération, les archs kabyles devaient se constituer en deux grands groupes des archs (iqbal). Les Anciens les appelaient aussi « hanches » (taghma, taghmiwin). Chaque groupe ou « hanche »  comportait le même nombre de archs qui scellaient la naissance et la pérennité de la fédération. Chaque village était désigné à tour de rôle pour accueillir les représentants des archs constituant le « grand arch » (aqbil).

La « hanche du bas » et la « hanche du haut » rassemblaient tous les archs, sans tenir compte de leur lieu géographique. Les plus lointains devaient se rapprocher pour consolider politiquement la fédération kabyle. Ainsi, des archs des Bibans et des Babors étaient dans le même groupe que des archs de l’Akfadou et du Djurdjura occidental.

Jadis, il y avait l’élection de deux présidents de fédération (Mezwers n Tamawya). On procédait à leur élection au niveau des deux groupes des archs (iqbal l_laarac). Selon mon grand-père, Ahmed Ali ou-Yidir des Ijâad Ibuziden : « Lhadj Amar ou-Saïd disait qu’étant donné la complexité de l’organisation de la fédération kabyle, chaque arch préférait y avoir un représentant », lequel était appelé « Le Majoral de l’Arch » (Amezwaru n lâarc). L’organisation horizontale des institutions kabyles n’a apparemment pas permis qu’il y ait un président de fédération (Mezwer n Tamawya). C’est sans doute ce qui manquait à la fédération kabyle dont le grand souci démocratique ne lui avait jamais permis de se construire en état indépendant. Il est bien connu : « Trop de démocratie ne supporte pas toujours l’Etat ». Et Dans leur malheur, les Imazighen n’on jamais pu accéder à un Etat indépendant tel que l’avait construit, en son temps, Massinissa, « le Seigneur des seigneurs » (Masensen)

La Kabylie avait connu des chefs prestigieux comme El Mokrani (Mohand At Meqqwran), héritier du royaume kabyle de la Soummam (At Abbès). Mais, ce fut dans des situations exceptionnelles de guerre. Et ils étaient obligés de demander à chaque Mezwer de l’arch l’investiture, plus exactement « le burnous d’investiture ou de confiance » (abernus l_laman) ou « le don de volonté » (tikci l_lgherd).

 

Le chef de la cité (Amezweru n taddart, Ameqqwran, Amghar nagh Lamine)

 Les Anciens disaient à propos du chef de la cité kabyle : « Le Mezwer est le berger de la cité » (Amezwaru d-ameksa n taddart).

Un autre dicton consacre le chef de la cité kabyle comme étant celui qui assure le lien avec les ancêtres : « Le Mezwer tient des ancêtres » (Amezwer seg’Imezwura).

En effet, comme je l’ai déjà dit, « au temps des Almohades déjà, le chef de la cité berbère s’appelait Mezwer[2]. Il était également élu pour un an ; période au bout de laquelle, ce dernier pouvait être reconduit dans ses fonctions, après de nouvelles élections, pour présider l’Assemblée de la citée pendant une autre année, conformément au « calendrier des élections » (amagan nagh iswi n tiferni). Tiferni, du verbe « choisir », « élire » (efren).

Ce mandat annuel pouvait être renouvelé plusieurs fois. Cela dépendait évidemment de la personnalité de l’élu. Le dicton dit : « Le Mezwer qui peut tenir une génération possède un pouvoir divin ! » (Lmezwer yegren tasuta, d-abrid Igenni ay-gezra !). Autant dire que c’était impossible !

1 – Les élections du président de la cité kabyle (Tiferni Umezwaru n Yighem, n taddart)

La veille de l’élection, le crieur public (aberrah) parcourait les ruelles du village en criant : « L’Assemblée est pour tout le monde, mais à chacun ses idées ! Gens du village, soyez heureux ! Demain, le village va procéder à l’élection du Mezwer du village » (Ay at-taddart, at-trebhem, tajmaât i-medden yalwa d rray-is ! Azekka t_tiferni Umezwaru !)

L’élection était à l’image de l’homme élu. Si, effectivement, le Mezwer tenait des ancêtres, celle-ci ne provoquait aucun remous entre les partis politiques, qui pouvait nuire à la stabilité du village. Il y allait de sa crédibilité à l’intérieur de l’arch. Homme de poids, de poigne et de valeur, le Mezwer devait être capable de garder le village comme le berger savait garder son troupeau. On ne confiait pas le troupeau du village à un berger non expérimenté. Dans ce cas, on lui adjoignait un autre.

L’élection d’un nouveau Mezwer s’imposait, quand l’ancien était démissionné par l’Assemblée ou lorsqu’il ne désirait plus se représenter.

Les responsables politiques, chefs des partis (ixfiwen n yehrumen) des familles élargies, passaient plusieurs jours à se disputer la magistrature du village.

Les lourdes charges intérieures et extérieures – relations inter-villageoises et inter-confédératives (tisenfal) – imposaient un choix souvent objectif aux adversaires de ce dernier. Le parti fort, qui avait la chance d’avoir un tel homme dans ses rangs, démontrait l’utilité de son représentant pour tout le village. Je reviendrai  sur ce levier démocratique qu’est cet asenfel qui vient du verbe « mettre en accusation » (senfel).

Un sage de mon village, Dda Muhend Qasi, donnait cette définition : « Le Mezwer se devait d’être un homme calme et sage, et au-dessus de tout soupçon. Il devait être aimé et admiré des enfants et des femmes. « Un homme qu’il était difficile de mettre en colère . Dans le village kabyle, on ne pouvait se permettre de faire des promesses qu’on ne pouvait tenir. Homme très actif, le Mezwer, une fois élu, devait continuer de faire l’unanimité autour de son action. La cohésion du village en dépendait ».

Dda Muhend ajoutait : « Comme disaient les anciens : « Le Mezwer, s’il gagne c’est pour les autres ; s’il perd, c’est pour lui-même » (lmezwer, ma yerbeh i medden ; ma yexser i yman-is) » ».

L’élection du capuchon :

Le soir de la désignation de l’élu, il était fait obligation « aux grands électeurs » (igan n tferni) – chefs de partis et sages du village -, de poser le capuchon de leur burnous sur la tête, au niveau de la grande fontanelle. Le dicton dit : « Celui pour qui tombe le capuchon doit quitter l’Assemblée » (win wi yeghli uqelmun ad yeffegh adrum). Cette coutume empêchait les hommes de s’emporter et les obligeait à discuter calmement de l’élection du Mezwer. 

Tout le temps que durait l’assemblée des sages qui procédaient à l’élection du Mezwer, celui qui avait toutes les chances de l’emporter s’arrangeait pour se tenir à l’écart, en s’érigeant en modérateur (amnay g_wegraw), comme s’il ne s’agissait point de sa réélection éventuelle.

Chaque Mezwer sortant savait qu’il devait subir la question de « sortie » (tuffgha). La « sortie » consistait en une séance où le Mezwer devait rendre des comptes sur sa gestion des affaires de la cité. On utilisait ce terme (sortie), car tout Mezwer sortant, soupçonné de malversations, y était soumis. Il devait être présent pour répondre aux questions et apporter des précisions, aux membres de l’Assemblée, sur sa gestion des affaires du village. Une situation claire sur les biens et l’argent public devait être connue et transmise au nouvel élu, ou « redonnée » à l’ancien en cas de réélection. On discutait de façon générale de la situation sociale, politique et économique de la cité ; de la gestion des biens collectifs, de l’aide apportée aux veuves et aux orphelins ».

Les sages des deux partis discutaient âprement du bien fondé de l’élection ou de la réélection du Mezwer sortant. Il faisait confiance à ses représentants. Il ne devait intervenir que pour ramener le calme ou pour désigner un autre homme de son choix pour le remplacer[3].

En fait, dès qu’il s’agissait des élections, on était en présence de ce qu’on pourrait appeler une herméneutique latente. C’est-à-dire qu’il était difficile, pour quelqu’un de « non initié », de suivre et de comprendre toutes les variations et les stratagèmes qui entraient en ligne de compte.

Nous sommes en présence d’un système de signes implicites, latents qui devenaient, aussitôt que les acteurs le voulaient, des conventions explicites et socialisées sur lesquelles tout le monde finissait par s’entendre. Chacun connaissait chacun. Ce qui prévalait, c’est souvent le capital de confiance et de « noblesse par l’exemple » dont disposait telle ou telle famille.

Le sage qui conduisait l’élection était appelé « le cavalier de l’élection » (amnay n tiferni). C’était lui qui invitait les électeurs à se lever et à applaudir le « Mezwer » élu.

A l’annonce de son élection, par le doyen du village, le Mezwer était applaudi. Les hommes se levaient et tapaient une seule fois des mains à l’unisson. Après « la tape » appelée « l’aboutissement » (aggwad), les hommes devaient se rasseoir.

Ne restaient debout que ceux qui votaient contre. Ces derniers formaient alors le parti adverse.

Le vote pouvait se faire aussi à main levée. Il suffisait alors de compter le nombre de votants « pour » et le nombre de votants  « contre » pour qu’apparut le chef du village.

Il arrivait aussi que les deux adversaires fussent à égalité. Dès lors, l’assemblée avait deux Mezwers : un état de simachie courant dans la Kabylie ancienne.

2 – Le parti de l’opposition (Ahrum n laman)

Le parti minoritaire s’appelait « le parti de la confiance » (SSeff l_laman). « Pourquoi, l’appelait-on ainsi ? », avais-demandé à mon grand-père. Sa réponse fut : « Dans un système pluraliste et séculier » (aggwavd amesnarexsi), il était impératif de respecter l’appel aux élections (l’Assemblée est pour tout le monde, mais à chacun ses idées) ; sinon, c’est tout le village qui se mettait en danger ! »

En effet, le parti qui « perdait » les élections se faisait un devoir d’embarrasser le parti fort. Par ses tracasseries, il cherchait à comprendre l’attitude générale du parti fort, afin de s’en prémunir, en cherchant des alliances extérieures au village, si besoin était.

Il était courant qu’un homme digne de devenir Mezwer ne voulût point ou plus de cette charge. Une délégation de marabouts connus pour leur probité pouvait être sollicitée. Si ces derniers n’arrivaient pas à le persuader, les sages du village faisaient alors appel à l’Assemblée des femmes (Agraw n tlawin) dont je vous dirai quelques mots plus loin.

Je rappelle que cette Assemblée était représentée par les anciennes du village, connues pour leur valeur personnelle et leur sagesse (Tisedniyin). Le Mezwer connaît le dicton déjà cité : « la requête d’une femme est une dette : il faut impérativement l‘honorer » (asuter n tmettut d tlaba). Bien souvent, le Mezwer s’y soumettait en acceptant de présider, pour un an encore, le village. Seules les femmes pouvaient également s’opposer à l’élection d’un Mezwer (Majoral) de la cité !

3 – Le rôle primordial des femmes 

Les femmes faisaient appel à son sens des responsabilités, un peu comme le berger face au troupeau. C’est d’ailleurs par ce titre – « le berger de la cité » (Ameksa n taddart) – qu’elles l’interpellaient pour réveiller son orgueil de mâle !

Le soir de l’élection du Mezwer, le crieur public parcourait les ruelles du village pour annoncer celle-ci : « Ô gens du village, que le bien soit avec vous, le nouveau président c’est untel ! »

Le Mezwer en profitait pour faire les remaniements qu’il jugeait nécessaires afin d’améliorer la vie du village. Une autre assemblée avait lieu. Il y exposait les conditions de sa présidence au comité exécutif (Ixfawen n Wegrawen) et de surveillance de l’Assemblée (Ixf n Wegraw). Si celles-ci étaient acceptées, il déclarait alors qu’il honorait les charges de la cité.

L’élection du premier magistrat (Amezwaru) de la cité engageait aussi la cité vis-à-vis de l’extérieur. Cet engagement obligeait souvent les membres influents du « parti d’opposition » (ahrum n laman) à se rallier au parti qui « gouvernait », si celui-ci était porté par un homme dont les ancêtres s’étaient déjà illustrés au combat.

Ils assuraient ainsi de leur confiance, en vertu d’un système de conventions sur lequel tout le monde s’entendait, un adversaire politique qui, en cas de graves événements, défendrait tout aussi bien leurs intérêts que ceux de son propre parti.

[1] Les familles agrégées au fil du temps au « caroubier » sont appelées les « agrégationnistes » ou, littéralement, les « appuyeurs » (imsenden/imsunnad), du verbe senned, « s’appuyer ».

[2] G. Marçais, La Berbérie musulmane et l’Orient au Moyen âge, Aubier, 1946, p. 261.

[3] Tout homme sain d’esprit peut devenir Mezwer de l’Assemblée. L’orphelin pouvait y siéger à partir de 7 ans. L’Assemblée et les sages se chargeaient de son éducation politique. Une fois par an, lors de la fête de Yennayer, l’Assemblée laissait le pouvoir aux enfants lesquels, le troisième jour de Yennayer, parcouraient le village pour « juger les adultes de leur cité ». Ce que les Kabyles appelaient  « le jour du porteur de masque » (Ass n Buâfif). Gare aux adultes qui ont manqué à leurs devoirs de « grandes personnes » !

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NB : Cet article est extrait de mon ouvrage sur Les Archs, tribus berbères de kabylie, Histoire, résistance, culture et démocratie, éditions l’Harmattan, 2005, 410 pages.

AFIN QUE LES RACISTES ARABES SACHENT CE QU’EST UN KABYLE NOBLE ET FIER

AFIN QUE LES KABYLES COMPLEXES ET ALIENES N’AIENT PLUS HONTE DE LEURS ORIGINES NOBLES ET ETERNELLES

 

 TOUTES LES LARMES DE NOS MERES…

 Parole de ma grand-frère Ferroudja : « Un Kabyle qui oublie, mets-le sur un tas de fumier ! » (Aqvayli ur necfi, xas awi-t s-agudi !)

 LA NUIT DES OGRES…

 J’étais enfant quand des étrangers – parlant une langue « étrange et méchante » – comme disaient les femmes kabyles – firent irruption dans ma vie…  Ils étaient forts en gueule mais aussi en armes quand ils firent intrusion dans notre village.

C’était un beau matin du mois de juin. Nous fûmes réveillés très tôt par des éclats de voix innommables, des aboiements de chiens  et des coups sourds sur les portes. Nous étions encore au lit ; une natte posée à même le sol près du kanoune où, la veille, ma mère nous avait raconté le mythe de l’ogresse qui avait inventé la guerre.  J’ai fini par comprendre que la guerre servait à des gens – souvent étrangers – d’envahir des pays qui ne sont pas les leurs  afin d’accaparer – comme a fait l’ogresse – les terres et les richesses. Pour cela, ils finissent par tuer ceux et celles qui résistent… « Au nom de quoi vous venez occuper notre terre, vous emparer de nos biens, brûler nos arbres et nos récoltes, tuer nos enfants et commettre sur nous les pires barbaries ? »

Face à une position aussi puérile, les étrangers ricanaient : ils étaient plus forts et, à leurs yeux, les forts avaient le droit d’envahir, de dominer, d’exproprier et de tuer les plus faibles qui osent se révolter.

L’enfant que j’étais avait fini par comprendre que mon village et les villages de mon Arch avaient pris les armes  pour se défendre contre ces étrangers qui nous avaient envahis. C’est également ce qu’avaient fait tous les autres Archs kabyles…

Mais mon Arch eut l’audace de donner protection aux résistants kabyles qui avaient décidé de se réunir en congrès – le congrès de la Soummam – afin de mieux combattre ces envahisseurs qui devenaient de plus en plus méchants…

Ce matin du mois de juin 1958, les étrangers nous avaient réveillés brutalement pour nous signifier leur mécontentement. Ils avaient donc décidé de punir mon Arch qui osa, selon eux, protéger les résistants qui avaient organisé le Congrès de la Soummam.  Mon père nous avait expliqué qu’ils avaient écrit tout ce qu’ils devaient faire pour que l’Algérie recouvre sa liberté…

Nous étions donc encore endormis quand ogres, ces étrangers défoncèrent notre porte. Ils pénétrèrent brutalement dans le salon avec des chiens… Et ils marchaient à même leurs grosses chaussures noires sur nos couvertures et nos draps…

Ils nous criaient dessus tellement fort en donnant des coups à mon père ! Tout comme mes frères et sœurs, j’avais mal par la peur. Mon père faisait de son mieux pour nous rassurer ; il nous répétait la même phrase :  » N’ayez pas peur, les enfants ! N’ayez pas peur, les enfants !

 UNE LANGUE et des hommes VENUs D’AILLEURS…

 Les méchants étrangers nous avaient rassemblés sans ménagement – comme on rassemble du bétail – à coups de bâtons et de crosses de fusil… Les retardataires avaient droit aux coups de crocs des chiens… De beaux chiens pourtant ! Avec des gueules allongés et des oreilles dressées !

Nous fûmes rassemblés dans le bas du village (Agwni). J’étais aux côtés de mon père dont je ne voulais pas lâcher la main. En criant toujours plus fort, les étrangers qui pointaient leurs armes sur nous décidèrent de séparer les hommes de leur famille. Quand mon père me lâcha la main pour rejoindre le groupe d’hommes de mon village, j’étais paralysé par la peur. Il alla se ranger du côté des hommes, et son pâle sourire ne réussit point à nous rassurer…

Je regardais le ciel… et je me mis à détester cette ogresse qui eut l’idée d’inventer la guerre. Je me disais que sans elle, nous aurions continué à vivre tranquillement et heureux dans notre petit village niché sur les hauteurs de la Vallée de la Soummam.

Le chef des étrangers s’avança et s’adressa à nous dans sa langue. Un harki traduisait en kabyle. « Vous les Kabyles, vous avez décidé de nous combattre… des rebelles se sont réunis sous la protection des villages de votre « tribu »… Nous avons donc décidé de vous punir : Vous avez une semaine pour quitter votre village car nous allons le détruire ! Nous avons construit des camps de regroupement dans la vallée où vous devez vous y rendre sans vos animaux domestiques ! »

dans tous ce que le Harki avait traduit, je n’ai compris qu’une chose : que nous Kabyles étions contre ces étrangers ! Je n’ai pas vraiment compris le reste : qu’ils allaient détruire notre village ; qu’ils allaient détruire la maison où je suis né…

C’était au mois de juin 1958.

 ETRANGERS SUR NOTRE PROPRE TERRE

 Mon village dût vendre ses bêtes (à moindre prix) sur les souks des autres Archs – At Weghlis, Illoulène-ou-Samer, At Ziki, At Yedjer, At Yahia… Mon père ne put conserver que le mulet pour transporter nos petites affaires vers le village de Tazroutz, où mon grand oncle Ahmed nous accueillit. C’est de ce village que nous avions assisté à la destruction de notre village. Il y eut d’abord les avions qui bombardèrent les maisons ;  puis des soldats vinrent pour terminer la destruction des maisons dont les murs tenaient encore debout : comme la nôtre que mon père venait juste de reconstruire avec des matériaux neufs et modernes. Nous avions compté le nombre de mines qu’il avait fallu pour venir à bout des murs de bétons et de ferrailles : il en avait fallu 9 mines en tout !

A chaque explosion, ma mère sursautait de tout son corps comme si c’était son propre coeur qui venait d’éclater en mille morceaux. Elle gémissait telle une bête blessée en répétant doucement : « Ô ma maison chérie ! » (Ay axxam-iw aâzizen !)

Mon père ne disait rien. Il était plongé dans un mutisme total ; mais il n’oubliait jamais de nous prendre la main pour nous rassurer… Comme si le pire était encore à venir !

Quelques semaines passèrent. Des journées qui avaient permis les moissons et la cueillette des figues sous le contrôle des soldats français. Car Tazroutz était un poste avancé de l’armée française.

 

LE HARKI… CE N’EST PAS TOUJOURS CELUI QUE L’ON CROIT…

 Un matin… nous revîmes le même scénario que celui que nous avions déjà vécu dans mon village : intrusion matinale des soldats ; des cris, des aboiements et des coups ! Nous fûmes rassemblés sur la place au-dessus du village. Et là, l’officier français nous apprit que le fils du Caïd (Sadek Méziane) venait d’être assassiné par celui-là même qu’il avait élevé ! Sadek Méziane s’était porté garant pour que l’on arrête la destruction  des villages de mon Arch. Avec son assassinat, c’était la destruction totale de tous les villages qui a aussitôt été programmée !

Quelques jours après, mon père demanda asile à une famille de sa connaissance du village Ighil Wemsed de l’Arch  des Illoulène – ou-Sameur. Une maison nous fut attribuée : une maison traversée en son milieu par une rigole d’égouts à ciel ouvert ! Nous étions aussi choqués que le jour où nous fumes chassés de notre village !

Il était une chose qui me rendait encore plus triste dans ce « village étranger » : les autres enfants refusaient de jouer avec moi… Pire encore, quand je m’approchais d’eux,  ils se comportaient comme si je n’existais pas !

Je détestais chaque jour un peu plus cette ogresse (Tseryel) qui avait inventé la guerre !

A cause d’elle, la guerre nous avait tout pris : notre village, notre maison, notre terre, nos arbres et nos bêtes…

Tout avait basculé dans un flot d’horreurs et de tristesse…  Mon père qui aimait rire ne riait plus. Ma mère qui aimait chanter ne chantait plus… même les oiseaux ne chantaient plus… Ils ne volaient plus…  le ciel et les forêts étaient déchirés par les avions qui larguaient leurs bombes sur les champs d’oliviers et les villages désertés.

Juste quelques rares soirées où ma mère osait nous dire un conte ou deux… pour oublier les horreurs de la guerre (disait mon père, bien des années après la guerre).

Notre montagne, le Djurdjura oriental et l’Akfadou, nos villages et nos terres étaient devenus « Zone interdite »… 

Nous étions démunis de tout, même du simple bonheur de vivre… Plus de chants, plus de jeux, plus de contes merveilleux aux formules magiques et rassurantes… N’envahissait nos rêves, je veux dire nos cauchemars, que cette terrible ogresse… Plus de formules où il était question de joie et de lumière… Plus de formules qui faisaient rire le vent, la montagne et la nuit… Plus de formules près du kanoune enchanteur, témoin d’un bonheur fragile… qui venait de la nuit des temps.

Il était une fois… Il était une fois la guerre et ses horreurs.

Nous savions d’où nous venions, mais nous ne savions plus où aller. Nous venions d’un paradis qui nous était désormais interdit…

 Nous étions des étrangers sur notre propre terre…

 AU NOM DE LA LIBERTE

 1958 – 2019 – 60 ans après… 60 ans après et des Berbères arabisés déploient encore leur haine et leur racisme vis-à-vis des Kabyles !

 52 ans après, notre maison et toutes les autres des quatorze autres villages des Awzellaguen sont toujours en ruines. De guerre lasse ( !), certains ont fini par remettre debout la maison où ils sont nés. Ce n’est pas encore mon cas.

 Après avoir surmonté les épreuves et transformé notre grange située dans la vallée de la Soummam pour nous accueillir, mon père se mit à travailler les terres que nous y avions au grand bonheur des centaines de veuves et d’orphelins… Au lieu de profiter pour s’enrichir – comme d’autres le firent –  mon père distribuait gratuitement aux veuves et aux nécessiteux de notre Arch, fruits, légumes et céréales.  En 1960, ma mère eut même l’amère surprise de constater (un peu tard) que mon père avait distribué les céréales habituellement conservées pour les semences ! Il répondit simplement : « Je ne peux refuser aux veuves – dont les hommes sont au maquis pour la liberté de l’Algérie – un peu d’orge et de blé ! » Il avait également bien nourri les maquisards. Peu d’entre eux – parmi les survivants – s’en souviennent aujourd’hui ! Il y’en a même qui adoptent envers nous une attitude méprisante voire indifférente ! Ce ne sont évidemment pas « les maquisards de la liberté »  qui, pour la plupart, avaient laissé leur vie sur le champ d’honneur. Que non ! Ces sont les petits parvenus que l’on ose encore appelés « les militants de la première heure », des opportunistes en tout genre qui ont vite oublié les temps où ils frappaient à notre porte en pleine nuit, tremblotant de faim et de froid, pour réclamer un plat de couscous agrémenté de viande que ma mère conservait exprès pour eux ! A cause d’eux et de voisins indélicats, notre maison était à chaque fois envahie avec violence par les  militaires français… Ils cassaient tout sur leur passage.

 LA VALLEE DE LA SOUMMAM N’A JAMAIS ETE AUSSI ACIDE

 Juin 1959, mon père à ma mère : « Je suis convoqué par le commandant de la SAS d’Ighzer Amokrane pour reconnaître les martyrs qui ont été abattus par l’armée française… Ils sont exposés au stade… ».

Je tenais à accompagner mon père… Les combattants kabyles étaient adossés au mur qui séparait le stade de la caserne… Ils avaient tous de grandes blessures… Ils étaient pleins de sang partout et les vêtements déchirés… des jambes cassées ; des poitrines écartelés ; des têtes fracassées ; des yeux exorbités… Je tremblais de tout mon être… Mon père m’entoura de son burnous et me ramena chez mon oncle Arezki dont la maison n’était pas loin…

Mon père était chargé par les gens du village pour reconnaître les maquisards abattus par les militaires français… Afin d’éviter que la répression ne s’abattent sur les hommes et les adolescents de la famille du martyr, mon père eut l’idée de choisir à chaque fois une famille qui n’avait plus d’homme et d’adolescent… Ce qui n’empêchait pas la famille du combattant tombé au champ d’honneur d’assister aux funérailles… Cette ruse de mon père mettait à l’abri la propre famille du maquisard, quand celle-ci avait encore des hommes et des adolescents en âge de combattre…

 Une nuit encore et encore ! Les militaires furent informés rapidement par quelque traître – devenu probablement aujourd’hui « militant de la première heure » -, les militaires français arrivèrent quelques minutes après que les maquisards aient quitté notre toit après s’être bien restaurés d’un couscous à la viande séchée… Il faut aussi que mes lecteurs et lectrices sachent que la viande de l’Aïd et autres étaient conservée pour nourrir les maquisards !

 Ce soir-là encore, les militaires avaient tout cassé, notamment les ustensiles, encore chauds, dont s’étaient servis les moudjahidines.

 MON PERE, CE GRAND HEROS QUI DISAIT : « Qu’ai-je donc fait pour mériter les honneurs de l’Algérie, à laquelle je dois ! »

D’autres n’avaient rien fait… Et ils ont eu tous les honneurs !

 Les militaires attachèrent mon père à la porte cochère en le  suspendant entre ciel et terre. Ils pointèrent sur lui une puissante torche électrique et commencèrent à le torturer ! Ils lui cassèrent le nez, les dents et les côtes… (Depuis, il avait toujours porté une sorte de sarcophage poitrinaire pour tenir debout ! Il est mort avec le côté gauche paralysé et la plupart de ses os brisés !)

 

Grâce à un harki – qu’il avait aidé dans son enfance alors qu’il était orphelin, mon père fut admis (quand même) à l’hôpital d’Akbou où il fut admirablement soigné[1]. Il revint à la maison plusieurs mois après… Et cela recommença encore et encore ! Une autre fois, ce fut à la mort de notre voisin et ami Si Lhadj Amar Ijenqalen qui fut abattu non loin de chez nous. Les militaires avaient décrété un couvre-feu en plein jour – C’était quelque chose d’inimaginable : on entendait la vallée de la Soummam retenir son souffle. En entendant les coups de feu, mon père comprit vite qu’il s’agissait des balles qui étaient tirée contre Si Lhadj Amar. Méprisant les ordres de l’officier français, il dit à ma mère : »Ils viennent de tuer Si Lhadj Amar, je m’en vais le ramener chez lui ! » Malgré les supplications de ma mère, il ne l’écouta point.

Au mépris de l’interdit, mon père partit ramener la dépouille de l’ancien résistant chez lui ! A son retour, l’officier français, qui l’attendait dans la cour de notre maison, lui dit en ricanant : « Alors, on va au secours des terroristes !? Tu seras passé sous le peloton d’exécution demain matin à l’aube ! » Cette fois-là encore, mon père échappa au peloton d’exécution. Mon père se présenta au poste militaire, comme prévu, à 3 heures du matin au lieu de 5 heures comme avait demandé le capitaine. Quand il arriva à Ighzer, il tomba nez à nez avec l’officier qui faisait sa ronde. Etonné de voir mon père si tôt, ce  dernier lui dit : »Retourne avec tes enfants, c’est le jour des fous aujourd’hui ! Je ne vais pas t’exécuter. Mais je sais que tu me  donneras bientôt une autre occasion  de le faire ! »

 

GUERRE ET PSYCHOLOGIE

 J’ai mis longtemps à comprendre la stratégie psychologique de l’officier  français… Mettre la peur dans le cœur de mon père afin d’arriver à faire de lui ce qu’il voulait ! Mais mon père ignorait la peur, surtout cette peur là ! Malheureusement, bon nombre d’Algériens finirent par plier devant ce travail de sape psychologique !)

Quand mon père revint, nous nous sommes sentis – encore une fois ! – revivre ! Nous étions morts ô combien de fois !

La nuit où nous accueillîmes encore quelques affamés – aujourd’hui oublieux et indifférents :  Cheikh Lâaziz, Teyyeb Hmed Oulbachir Bouzidi, Mohand Iawchalen, etc. A peine nous avaient-ils quitté que des coups violents s’abattaient contre notre porte ! Et ils emmenèrent mon père dans la nuit, après l’avoir brutalisé.

Le lendemain, les militaires revinrent avec mon père et se dirigèrent sous nos yeux effarés vers le fleuve Soummam non loin de chez nous. il n’avait plus  ses vêtements : ils lui avaient fait endosser un treillis militaire et une casquette de soldat pour l’humilier d’abord avant de le torturer. Arrivé au bord du ravin qui surplombait le fleuve, ils l’attachèrent avec une grosse corde, comme un animal dangereux. Pour le faire parler,  ils le jetaient du haut du ravin dans la Soummam en crue ! Quand ils retiraient transi de froid, ils le ruaient de coups à n’en plus finir… !

 Nous entendions ces gémissements et ses cris de la maison. Nous subissions  les mêmes souffrances, voire davantage… C’est pour cela qu’à chacune de ses arrestations, mon père s’excusait auprès de nous en disant : «  Je vous cause bien des souffrances… mais dites-vous que l’Algérie en vaut la peine ! »

Je me souviens aussi du jour où nous revenions d’Alger. Mon père devait contacter quelqu’un à la demande – paraît-il – de Si Amirouche.  Quand nous descendions du train, les militaires nous attendaient. Un militaire lui porta un coup de crosse sur la tête et il tomba par terre. Alors que j’étais pétrifié, mon frère Mohand Rachid sauta sur le militaire et le frappa au ventre de toutes ses forces. Ce dernier jeta mon frère par terre. Alors qu’il allait lui porter un coup de pied au sol, l’officier l’arrêta en lui criant dessus : « On ne frappe pas les enfants ! »

 ENCORE LA PRISON D’AKBOU ET LES TORTURES

 Nous lui rendîmes visite à Akbou. Mais, un harki « bienveillant » chuchota quelques mots à l’oreille de ma mère… Mon père a été torturé et il n’était pas en état de « nous recevoir ». Nous rentrâmes à pieds et les douze kilomètres qui séparaient Akbou d’Ighzer Amokrane n’en finissaient plus… Nous avions le visage brûlé par le soleil et les larmes… Je n’avais jamais pleuré autant de ma vie… Et le ciel refusait d’être clément !

 Pendant que mon père purgeait une peine de prison à Akbou, les militaires français vinrent se venger sur notre jardin en détruisant la récolte de fruits et de légumes. Normal : c’est ce jardin qui nourrissait les Moudjahidines, leurs enfants et leurs « veuves »…

 Dda Aamer At Wehrouche, Dda Mohand Waali At Haya… des hommes d’honneur…

 Ma mère nous disait alors – à mon frère et moi – d’aller raconter cela à l’ami de mon père, Aâmer At Ouahrouche – Ouahrouche Amar – alors directeur de l’école mixte d’Ighzer Amokrane. Ma mère était très intelligente : elle s’en doutait qu’il serait respecté par les chefs militaires français. Grâce à lui, pendant toute la durée où mon père était en prison, les militaires ne venaient que pour nous intimider : ils fouillaient sans rien casser.

 

POUR CEUX DES MIENS QUI SONT TOMBES… au champ d’honneur…

 J’ai toujours été sidéré par le courage de mon père. Je ne l’ai vu faiblir que lorsqu’il fut touché « indirectement  » dans sa chair et son âme :

– Les deux fois où ses deux frères, Vava Amar et Vava Arezqi, furent tués par les Français. Les deux autres fois où mes deux cousins – Mohand Tahar, Madjid et mon petit oncle Ahcène – furent également abattus au maquis. 

 

Tahar Amaazuz !

 Rien ne l’a jamais autant touché que la mort de mon cousin Mohand Tahar que mon père aimait par-dessus tout. Il était « son fils préféré »  ! Mon cousin et frère le lui rendait bien… Nous étions au jardin quand quelqu’un est venu lui annoncer la mort de « son fils préféré » : « Tahar le bien-aimé » (Tahar Amaazuz), comme il se plaisait à l’appeler. En entendant la nouvelle, mon père partit, sans se rendre compte, en titubant vers l’arrière avant de tomber  de tout son long à la renverse. J’ai crié en courant pour le secourir. Au bout de quelques instants il se releva et se mit à répéter : »Tahar le bien-aimé… « Tahar le bien-aimé… » Il me prit la main et me dit : « N’oublie jamais ! »

Mon frère Mohand Tayeb… Qui n’a jamais reçu de pension de moudjahid

Une autre fois où je le vis pâlir – je crois de peur – c’était quand mon frère Mohand Tayeb fut capturé par les militaires, avant d’être emprisonné dans un centre « psychologique » où la plupart des prisonniers ressortaient « harkis » : c’était à Ksar-Ttir près de Sétif.

Je l’avais surpris en train de dire à ma mère : « Si jamais il devient harki, je le tuerai de mes propres mains ! »

Ma mère lui répondit par un proverbe : « Les champs aux bonnes récoltes sont visibles ! » (Igran n ssava ttvanen !) Ce qui signifiait que mon frère saura résister à la torture et ne trahira jamais son pays. Ce qui fut le cas.  Mais… il n’a jamais demandé ni le titre, ni la pension d’ancien moudjahid ! A l’indépendance, il vint en France avec toute une cohorte de jeunes comme lui pour gagner sa vie… et peut-être la sauver aussi ! Car c’était le temps des règlements de compte où beaucoup d’innocents furent salis quand ils n’étaient pas éliminés physiquement. Mon père en savait quelque chose si quelques hommes honnêtes n’étaient pas à ses côtés…

 Les tristes sirs et tristes figures… 

 Je vais terminer par une autre « anecdote ».  Une nuit, je vis revenir « une triste figure », un homme dédaigneux que je n’aimais pas et qui venait souvent voir mon père. J’ai fini par comprendre qu’il venait prendre l’argent que mon père « ramassait » auprès des gens qui pouvaient payer pour aider le Front de Libération National dans sa lutte armée contre la France coloniale.

Il s’appelait Kaci At Lhadj (il était commandant). Après s’être bien repu du couscous et de la viande que ma mère avait spécialement préparé pour lui, il s’entretint un instant avec mon père dans la salle qui nous servait de salon. Mon père s’absenta un instant (sans doute pour lui rapporter l’argent qu’il avait caché dans la maison). Je ne dormais pas encore – je ne trouvais pas le sommeil. Je m’étais donc levé et j’étais entré dans le salon.  Je tombai nez à nez sur ce sinistre personnage. Il me prit violemment par le bras, s’accroupit à mon niveau et sortit un poignard qu’il pointa vers ma gorge en me disant d’un ton menaçant : »Si jamais tu dis à quelqu’un que tu m’as vu chez vous, je reviendrai t’égorger avec ce couteau ! » C’est à ce moment-là que mon père choisit de revenir.  Il eut le temps de tout entendre et surtout de voir le poignard pointé dans la direction de mon visage.

Je revois encore le visage bouleversé de mon père. Il prit à parti le « sinistre individu » et lui dit : »Tu vas sortir de chez moi immédiatement et si jamais tu remets les pieds ici, c’est moi qui te tuerais de mes propres mains, opprobre sur toi et ta descendance ! Nous sommes noble descendance et jamais il n’y aura de traitres dans ma famille ! »

Quelques jours après, mon père fut convoqué par Amirouche pour s’expliquer. Mon père savait qu’il n’avait rien à craindre d’un homme qu’il avait hébergé pendant plusieurs semaines – dans notre belle maison de la montagne avant qu’elle ne fût détruite –  lors de la préparation du Congrès de la Soummam. (Je me souviens encore d’une secrétaire qui tapait sur une machine à écrire au premier étage de notre maison).

Mon père revint le soir même… Nous étions rassurés de savoir qu’Amirouche nous protégeait de la vindicte de certains médiocres qui  tiraient avantage de leur position de maquisards pour s’adonner à de basses besognes et à des vengeances personnelles.

1962 –  ENFIN L’INDEPENDANCE !!!!

Dont nos dirigeants avaient oublié le mode d’emploi… Et Boumediene avait fini de tuer les rescapés kabyles de la guerre d’Algérie…

 1962 – A l’indépendance… ? Dont Boumediene et consorts avaient changé le mode d’emploi à leur convenance (pour paraphraser Fellag). Le dictateur tua bien plus de chefs historiques que la France coloniale !!

QUI A FAIT ????

 A l’indépendance, ma mère insistait auprès de mon père pour qu’il aille  se faire « reconnaître » comme  quelqu’un qui avait fait « quelque chose » pour son pays. Il refusa en disant : »Qu’ai-je donc fait, fille de noble…  ! ? »

A sa mort, ma mère voulut encore que le  combat juste et noble de son mari soit au moins reconnu.
Elle me disait : « Je ne veux ni argent, ni voiture, ni tracteur, ni aucune autre récompense d’autres se prévalent aujourd’hui même certains  qui méritent la corde ! Je veux juste que les nombreux sacrifices de ton père soient reconnus ! »

Un notable (très bien placé) de chez nous à qui elle  demanda son appui lui rétorqua : « Je ne vois pas ce qu’il a fait ! » Normal, puisque lui était caché en Tunisie !

Ma mère revint à la maison en larmes en me disant : »Ton père avait tout perdu : ses frères, ses neveux, ses enfants étaient en prison, ses oncles, ses biens, sa maison, sa santé… que  de tortures il avait endurées !  

Que  de  tortures avions-nous endurés pour m’entendre dire par un  planqué : « Mohand Améziane Ouchivane n’avait rien fait ! » Ton père avait raison qui disait : « Fais quelque chose pour l’Algérie et crache sur les pourceaux ! »

 TU DEVIENDRAS RICHE… SI TU TRICHES ! POUR NOUS AUTRES, C’EST LA PRISON, LA MORT OU L’EXIL… Et nos maisons sont toujours en ruines !

 Beaucoup se sont enrichis. Beaucoup ont eu les honneurs, les voitures, les tracteurs et les pensions… Il y en a même qui sont érigés en « héros de la république »… Et ils touchent une retraite faramineuse (300 000 Dinars par mois !) sans compter les à-côtés… 

Beaucoup marchent fièrement dans la rue alors qu’ils devraient baisser les yeux… et se cacher ! Beaucoup se  disent aujourd’hui (et sont désignés comme tels) « militants de la première heure » !

Je pense souvent à ceux qui, comme mon frère, à l’indépendance, avaient fui en France pour sauver leur vie… Et la gagner aussi !

Et nous (et nos semblables) ? Nous habitons toujours la vieille maison de mes parents : dans la vieille grange transformée en abri de fortune quand notre grande et belle maison aux deux étages fut détruite en 1958 par l’armée française !

Quand j’arrive de France et que je monte dans mon village natal – Ibouzidène – et que je vois les ruines de la maison où je suis né… Quand je visite les 14 autres villages, je ne vois que des ruines !

Mue par une naïveté naturelle, ma mère voulait que j’écrive  au président de la république algérienne pour lui réclamer justice… Justice  pour mon père et ses semblables, justice pour ma mère et ses semblables ; justice pour mes frères et sœurs et leurs semblables ; justice pour les enfants kabyles ; pour l’enfant que j’étais et qui revoit encore toutes les horreurs de  la guerre d’Algérie dans ses cauchemars. J’avais bien  souvent commencé la lettre avant de mettre en boule la feuille de papier et de la jeter à la poubelle…

 LE CIMETIERE DES MARTYRS LE PLUS GRAND D’ALGERIE

 IGHZER AMOKRANE… 1816 martyrs en 1962, dont le nombre n’a pas cessé de diminuer au fil des ans, car la Wilaya de Vgayet ne nous fournit qu’une liste de 700 martyrs !

 Quand je monte au village (Ighzer Amokrane) et que je rends visite à ceux des miens qui sont tombés au champ d’honneur, beaucoup de noms, de sépultures manquent… Car, « faute de places », on les avait enfouis dans des tombes collectives ! Autant dire qu’on les a tués une seconde fois ; mais cette fois-ci de la manière la plus odieuse, la plus sinistre !

Je passe des nuits blanches à penser… à toutes les souffrances que nous avions endurées pour que  l’Algérie soit indépendante. Je pense à tous ces visages… Parmi eux, celui si beau de Ddada Mohand Tahar, toujours souriant, toujours défiant la mort dont les paroles nous faisaient pleurer : « Je suis sûr que je ne vais tarder à tomber, disait-il… Mais, quel bonheur ! Quel honneur de tomber au champ d’honneur pour la liberté de l’Algérie ! »

J’entends encore mon cousin Madjid dire, au grand dam de tous : « Je sais que je ne vais pas tarder à tomber sous les balles des Français ! » Ces mots étaient toujours dits avec un grand sourire… Pour ces combattants, la mort était considérée comme la récompense des hommes d’honneur… Et le champ où ils furent tombés à la fleur de l’âge était si grand, si immense ! Seules nos souffrances et les larmes de nos mères étaient à la mesure de ce champ de blé dont la récolte ne refusait aucun sacrifice.

 LA VOIX DE DADDA MOHAND TAHAR…

Quelque chose – une petite voix, celle de dadda Tahar où se mêlait celle de mon père – me disait à chaque fois : « A quoi bon ! Continue d’aimer l’Algérie comme l’ont aimée les tiens et tes ancêtres – (de Gaya à Massinissa, de Juba I à Jugurtha, de Takfarinas à Cheikh Aheddad et El Mokrani, de Abdelkader At Ali (Bou-Beghla) à Zehra Uvavur, fauchée par les mitrailleuses françaises avec une vingtaine de ses fidèles compagnes de combat dès 1838, Lalla Fadhma n Soumer, de Amirouche à Abane Ramdane – et garde bien cet amour dans ton cœur pour qu’il demeure à jamais propre et sans tâches… Au nom de la liberté. Au nom de la liberté de l’Algérie pour laquelle tant d’hommes et de femmes sont tombés ».

Mais je pense toujours à ce grand monsieur qu’était mon père. Ce héros, ce « mendiant superbe », ce chasseur de lumière,  modeste, généreux à l’excès, au courage inébranlable qui disait à un officier français qui pointait son arme sur lui  : « Vous pouvez tirer, je suis heureux de mourir pour l’Algérie ! »

 MON PERE – LE RESISTANT SUPERBE

 S’il y avait un homme qui avait vécu toute sa vie en partageant ce qu’il avait ; en donnant aux pauvres ; en se portant au secours des plus faibles, des femmes et des enfants ; s’il y avait un homme qui mettait l’honneur et la parole donnée au-dessus de toutes les valeurs ; s’il  y avait un homme qui était convaincu que son pays – auquel il portait un amour démesuré – l’Algérie, se devait d’être une contrée de bonheur et de lumière, de savoir et de liberté, cet homme fut sans nul doute mon père, Mohand Améziane Ouchivane Allioui.

Pour la morale de ce combat au nom de la Liberté – d’une certaine idée de la liberté – , il me disait simplement : « Ne pleure pas ! Mais, n’oublie jamais ! » (Ur ttru ! Ur tettu !)

 Je ne pleure plus et je n’oublie pas ! Et que dire face aux racistes anti-kabyles qui étaient terrés tranquillement chez eux dans les villes ? Que dire face à ces serpents venimeux qui veulent laver leur ignorance, leur lâcheté, leur trahison et leur veulerie et leur indignité en s’attaquant aux Kabyles, peuple libre et à jamais noble et fier !

Un peuple à la devise qui vient du temps de l’éternel Jugurtha : « Mille fois nous reviendrons ! Mille fois, nous vaincrons ! »

 

[1] Saluons aussi, au passage, la mémoire d’un grand médecin, Ali Awedjhane, qui se voua corps et âme pour aider autant que faire se peut ceux et celles qui, comme mon père, étaient meurtris par les tortures. Nombreux et nombreuses ceux et celles qui succombèrent. Mon père n’arrêtait pas de raconter le calvaire de cette femme enceinte qui partagea sa cellule en décembre 1958 e qui succomba le bébé dans son ventre !

HOMMAGE AU HIRAK – HOMMAGE AUX ALGERIENS DEBOUT

 

QUAND LES ANCIENS KABYLES PARLAIENT A LEURS ENFANTS… à travers…

LA VOIX DU VENT, DES OISEAUX, DES ARBRES ET DE LA MONTAGNE… CELLE DE LA LIBERTE ET DE LA LUMIERE.

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Avant-Propos[1]

« Depuis plus de cinquante ans que je subis l’ennui de la vie réelle, je n’ai trouvé aux  soucis qui la dévorent qu’une compensation, c’est d’entendre des contes et d’en composer moi-même. » Charles NODIER

Mohand Améziane Ouchivane, mon père : « Pendant la guerre (la guerre d’Algérie), ta mère et moi nous sommes entendus pour vous raconter autant de contes qu’il nous était possible…  Ce fut le seul moyen que nous avions trouvé pour vous faire oublier, l’espace d’un récit, les horreurs de la guerre… Le jour où notre maison fut détruite, ta mère et moi étions tellement désespérés que ce fut ta sœur Zahra la lionne qui avait pris notre place… Le conte, mon fils, est salvateur, car c’est le message des ancêtres dont les mots sont toujours là pour vous protéger… « .

 

LA VOIX (E) DU VENT :

Pensée des Anciens kabyles : « Le vent a dit : aucun dictateur ne saurait empêcher l’oiseau de voler et de se poser ! » (Yenna-yas wadu : »Wlac awersus ara s-yinin i wefrux ur ttafeg, ur ttrus ! »

Introduction

Cette habitude de faire parler les oiseaux et les animaux en général ainsi que les végétaux et les éléments physiques comme le vent, l’arbre et la montagne permettaient aux narrateurs de disposer d’une plus grande liberté. « Je parle par la voix de l’oiseau, donc je peux me permettre de tout dire : c’est l’oiseau ou l’arbre qui parle, ce n’est pas moi ! » Cette création littéraire dispose également d’un nom qui lui est propre en kabyle (tajanett). J’ai déjà expliqué le lien physiologique qui existait entre les anciens Kabyles et le monde physique, animal et végétal. Ce qui m’a toujours surpris, c’est d’apprendre bien des années après, à travers notamment les différentes recherches scientifiques, des thèses très proches de ce que j’avais appris de mes parents et des Anciens de ma confédération (arch). Cette science de l’interdépendance entre tous les êtres vivants qui existent sur la terre paraissait tellement évidente aux vieux Sages kabyles ! Ils n’avaient pas besoin d’appareils sophistiqués pour observer la nature. Ils pouvaient sans verbiage aucun dire et expliquer la relation qui existe entre la terre et l’homme, la fleur, l’insecte et l’oiseau. Une vision universelle qui permet de dépasser certains clivages.

Si le chardonneret est ainsi appelé en français à cause du chardon dont il se nourrit, la même relation sémantique existe en kabyle : le nom de l’oiseau « chardonneret » (abuneqqar) vient du « chardon » (aneqqar). On peut en dire autant par rapport à « l’homochromie[2] » ou à la « cline[3] » ou à d’autres aspects ornithologiques. Comme en français et dans d’autres langues, la variation du caractère morphologique déterminé, par exemple, par le milieu ambiant a entraîné le nom de certaines espèces d’oiseaux. Il en est ainsi des oiseaux du Bassin méditerranéen comme le loriot (acerreqraq), la fauvette grise (tiberdfelt), la bergeronnette (tabuzegrayezt), la huppe (tebbib) ou bien encore le râle des genêts (amenzezzu). Toutes ces correspondances séculaires « de nature écologique et culturelle » sont étonnantes car elles sont menées sur des territoires différents. Elle révèle, me semble-t-il, cette dimension universelle qui lie les humains, où qu’ils soient sur la terre, malgré les différences culturelles et linguistiques.

« Quand il n’y aura plus d’abeilles sur terre, l’homme aura disparu depuis longtemps ! » On prête cette pensée à Albert Einstein. En faisant parler l’abeille dans les contes kabyles, les Anciens disaient : « Quand le miel ne sera plus bon, il n’y aura plus de vie sur la terre ! » On peut donc en déduire que « l’oppression de la nature » révèle et stigmatise l’oppression que font subir des hommes à d’autres hommes.

C’est le côté universel de la pensée kabyle qui m’a toujours intéressé et que j’essaie, autant que faire se peut, de dévoiler tel que je l’ai reçu. L’alouette ou un autre oiseau, la montagne, le vent ou l’arbre ne sont que des prétextes – justes et porteurs de lumière – pour faire passer un message. Une pensée qui révèle une situation d’oppression interne, perverse et dangereuse car trop visible pour être vue, comme dans le cas de la tyrannie qui pèse sur les Imazighen sur leur propre terre.

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Aujourd’hui que les Algériens sont en pleine révolution de sens contre le non-sens et la bêtise, ils appellent cela le Hirak ; sans doute du berbère HERREK « Bouge-toi ! »

En hommage à leur courage et leur détermination, je leur dédie ce conte ou mythe désacralisé de nos ancêtres. Aux yeux du monde entier, ils symbolisent la liberté ; aux yeux des Anciens Kabyles, ils représentent « les Chasseurs de Lumière » (Iseggaden n tafat) dont l’histoire était racontée au coin du feu par nos parents et nos grands-parents…

 

Mon grand-père Ahmed Ali Ou-Yidir des Ijâad Ibouziden disait : « Dans chaque conte, le peuple kabyle a voulu inscrire l’histoire de tous les Imazighen. Beaucoup de nos contes sont en réalité des récits sacrés, des mythes (izran). Pour les sauvegarder de la vindicte des religions venues de l’extérieur, ils ont eu la lumière de les transformer en « simples contes »… Afin que nos ennemis ne s’aperçoivent pas du message sacré et divin que ces récits portent en eux… Tant qu’ils vivront, nous ne mourrons pas. »

 

ISEGGADEN N TAFAT – LES CHASSEURS DE LUMIERE

 

Que mon conte soit beau !

Et se déroule comme un fil de laine

Que celui qui l’entend à jamais s’en souvienne !

Il était une fois à propos de la lumière !

Vous êtes heureux, soyez-le à jamais !

Celui qui la cherche, qu’elle vienne à lui !

 

1 – Il était une fois un pays, un pays de paix et de lumière. Un pays où les gens vivaient en paix et heureux. Ils vivaient de la terre, des rivières et des forêts. Chacun était solidaire de l’autre. Riche ou vagabond démuni, l’étranger était toujours bien accueilli.

Il était donc une fois un pays, parmi les premiers pays de ce monde. Le pays allait bien et avait pour souci de bien faire les choses. Son peuple vivait dans la paix et le bien. Le roi régnait avec justice : il avait la main et l’esprit larges. Il pensait toujours au bien de son pays et de son peuple. La terre était travaillée, l’arbre était taillé, irrigué et greffé. L’eau des rivières était abondante et claire. Les sources et les points d’eau étaient bien aménagés et dans chaque fontaine coulait une eau douce et propre. La fleur s’invitait au printemps ; les abeilles butinaient à loisir et le miel avait le goût du fruit sacré. Et l’huile était semblable aux autres biens produits par le pays. Les animaux étaient bien traités. Les individus étaient respectés qu’ils fussent bergers ou templiers. Le pays du soleil était gorgé d’eau. Il avait la lumière, la paix et le bien-être.

Chaque individu, chaque homme, chaque femme, chaque enfant qu’il fût fille ou garçon, vivait dans le bonheur et le souci de bien servir son pays. Chacun écoutait les conseils de son roi, tout comme le roi écoutait son peuple. La démocratie avait cours, et le dictateur n’avait pas de place entre les gens. D’une cité à une autre, d’un village à un autre, la sagesse, le savoir et la paix occupaient toutes les places. Le pays avait le souci de ses enfants, comme eux-mêmes avaient le souci de leur pays. Les étrangers aimaient le pays de la lumière et de la paix. Le droit d’asile leur était accordé sans condition. Chaque cité et chaque village qu’ils pénétraient, les habitants les y accueillaient avec un visage souriant, le mot de bienvenue et le cœur ouvert. Le pays vivait depuis longtemps déjà dans la démocratie et le respect de chacun. Chaque habitant avait ses droits et ses devoirs. Chacun d’eux respectait son voisin.

Des années et des années furent ainsi ; le pays des savoirs vivait dans la lumière comme tous ses habitants. Ainsi furent les jours et les années, le pays s’éprit de l’importance des choses comme sa terre avait besoin d’eau. Il en était de même de ses arbres, de ses animaux et de ses oiseaux. Du plus grand au plus petit, la lumière et la paix rayonnaient sur tous les individus et tous les horizons, sur toutes les collines, sur toutes les vallées et sur toutes les montagnes. L’étranger qui entrait dans le pays de la démocratie trouvait un écriteau à l’entrée des cités : « Tu es en pays démocratique. Si tu apportes la paix, nous t’accueillerons en paix. Si tu apportes de l’orge, nous t’offrirons du blé. Si tu apportes du beurre, nous te ferons boire du miel. Si tu as fui l’injustice, nous te donnerons l’asile pour l’éternité. »

Ainsi se passaient les choses au pays que nos ancêtres appelaient « le pays de la démocratie, du droit d’asile et du bonheur. »

 

2 – Un jour parmi ceux que le Souverain Suprême n’aimait pas, le roi du pays mourut : « on lui avait attaché la mâchoire et les yeux. » Son fils, qui s’appelait Vousvouss, était trop jeune pour faire face aux charges du royaume. Parmi les conseillers du roi défunt, il y en avait un qui était peu recommandable. C’était lui qui commandait aux soldats du pays. Son projet était de régner sur le pays de la paix et de la démocratie. Dès qu’il prit le pouvoir, le pays était devenu triste. Il fut pénétré par la peur, le souci et l’angoisse. Les gens du peuple devaient se taire, mourir ou s’exiler. Le roi tyran entendait ainsi chasser ceux qui lui résistaient. Il oppressait et tyrannisait son peuple. Après la mort de sa femme – qui le tempérait de son vivant – il devint encore plus tyrannique. Le temps passa ainsi jusqu’au jour où il décida quelque chose d’inimaginable… Il imposa à son peuple de creuser des grottes à l’extérieur des cités et des villages. Quand les gens eurent fini de creuser les grottes, le roi ordonna la destruction de leurs maisons et il les obligea à habiter dans les grottes ainsi creusées comme s’ils étaient des animaux. Une idée folle surgit de sa pensée : les gens devaient vivre sans lumière dans les grottes et sans plus jamais voir le soleil ! Dans son édit, le roi tyran décréta : « La nuit pour le peuple et toutes les confédérations ; le soleil ne doit être vu que par le roi ! »

3 – Le pays de la lumière, qui est devenu le pays de la nuit, pleurait son roi défunt dont l’héritier, son jeune fils Vousvouss, était encore trop jeune pour régner. Vousvouss aimait son pays, le pays de son père. Il aimait toutes les choses qui se trouvaient sur la terre de son royaume, de l’oiseau au plus petit insecte. En grandissant, il prit de l’assurance et osa dire au roi tyran : « Ô roi tyran, je ne vois pas pourquoi tu prives le peuple du soleil ! Pourquoi tu les as enfermés dans des grottes sous terre ? C’est un acte qui me paraît injuste et arbitraire : cela ressemble davantage à de la folie ! »

En entendant les reproches du jeune prince, le roi tyran fut secoué par la colère. Il appela ses gardes et leur donna l’ordre suivant : « Jetez-le dans un puits jusqu’à ce que ses idées s’entendent avec les miennes ! » Ils prirent Vousvouss et le jetèrent dans un puits. Le roi tyran et dictateur le laissa ainsi pendant sept ans. Le jour où il décida de le faire sortir du puits, Vousvouss avait perdu la vue et il avait les cheveux blancs tel un vieillard !

Quand les gardes ramenèrent le jeune prince devant le roi tyran, ce dernier se soucia peu de son état et du mauvais traitement qu’il lui avait infligé ! Quand Vousvouss fut en face de lui, le roi tyran lui dit en criant et en se moquant : « Alors, tu es revenu dans le droit chemin ou non ? » Vousvouss lui répondit calmement : « Roi tyran, tu ne peux nous atteindre ! Roi tyran, tu ne peux comprendre l’importance de la lumière ! Il ne saurait y avoir de soleil sans l’ombre ni d’ombre sans le soleil ! Depuis toujours, la voie de mon pays a toujours été dans la lumière et la démocratie. Même si tu pardonnes, nous ne te pardonnerons jamais ! »

 

4 – Le roi tyran dit alors à sa garde : « Emmenez-le dans la montagne des vautours et des aigles ! » Les gardes prirent Vousvouss entre eux et le menèrent dans la montagne des vautours et des aigles. Le lieu était désert, sablonneux et venteux. Un soleil brûlant faisait craquer la terre. Les gardes du roi le lâchèrent et l’abandonnèrent là à son sort. Vousvouss chercha où s’abriter. Il finit par trouver une petite grotte. Le lendemain matin, quand il sortit de son trou, des vautours l’entourèrent pour le dévorer. Le plus vieux d’entre eux regarda le jeune garçon et dit à ses compagnons : « Il a perdu la vue, il a toutes les peines du monde : sa chair est interdite à notre peuple ; ce garçon est pur : nous, nous ne mangeons que la charogne ! » Ils le laissèrent là tout seul, ils battirent de l’aile et s’envolèrent dans les airs. Les aigles arrivèrent à leur tour. Ils se posèrent près de Vousvouss. Le plus grand d’entre eux l’examina et dit à ses compagnons : « Il a perdu la vue, il a toutes les peines du monde : sa chair est interdite à notre peuple ; ce garçon est pur : nous, nous ne mangeons que la charogne ! »

Vousvouss vécut ainsi pendant plusieurs années. Quelquefois, il trouvait quelque chose à manger ou à boire ; mais souvent, il restait ainsi face aux affres de la faim et de la soif. Il demeura au même endroit des jours et des années. Parfois la mort l’entourait, mais il revenait à la vie et l’on ne saurait dire d’où et comment.

 

5 – Un jour parmi les jours du Souverain Suprême, un lion sauvage passa près de la grotte où Vousvouss restait caché. Il leva le nez en l’air et dit : « Si la vue t’a abandonné, tu as ma protection ; si tu es meurtri par la vie, ta chair m’est interdite. Parle ! Dis-moi qui tu es ! »

Vousvouss lui répondit de l’intérieur de sa cachette : « Je suis un homme ; je ne vois plus et la vie m’a meurtri. C’est pour la lumière que nous avons perdu la vue ! »

Le lion sauvage lui dit : « Sors de ton trou. Puisque tu as perdu la vue en cherchant la lumière, je t’emmènerai au jardin des lumières. Quand Vousvouss sortit de la grotte, le lion fut abasourdi par ce qu’il voyait : un adolescent qui ressemblait à un vieillard ! Le lion dit à Vousvouss : « Je t’ai donné ma protection, comme l’accordait ton père de son vivant ! Monte sur le dos du lion et cesse d’avoir peur ! » Il mit Vousvouss sur son dos et partit. Il marcha, il marcha, il marcha longtemps ; quand il franchissait une colline, une autre apparaissait. Et ainsi jusqu’au jour où ils parvinrent au jardin des lumières. Le lion entra dans un château construit en verre des fondations jusqu’au toit. Il entra par la première porte et une autre s’ouvrit devant lui, et ainsi de suite jusqu’à la sixième qui s’ouvrit aussi. Lorsqu’une septième porte s’ouvrit devant eux, ils entrèrent enfin dans le jardin des lumières. Vousvouss entendit alors le bruit de l’eau qui coulait et le chant des oiseaux. Il demanda alors au lion qui venait de le sauver : « C’est comme si le parfum des fleurs de paix est venu à mes narines ! »

Le lion sauvage lui répondit : « Ce sont ces fleurs qui te rendront la vue ! » Quand Vousvouss descendit du dos du lion et qu’il s’approche de la fontaine pour boire, il entendit une autre voix lui dire : « Bois-en une gorgée, la seconde tu la passes sur tes yeux. Après avoir bu une première gorgée, il aspergea son œil droit. Il reprit une seconde gorgée d’eau avant d’asperger son œil gauche. Il entendit alors la même voix qui lui dit : « Maintenant tu peux ouvrir les yeux, la nuit s’en est allée. C’est la lumière du soleil qu’il te faut ! »

 

6 – Vousvouss ouvrit les yeux, regarda devant lui, derrière lui et ne vit personne. Alors il dit tout haut : « Ô Souverain Suprême, je suis venu du pays de la nuit et de l’injustice et je tombe dans le jardin des lumières qui ressemble à ce qu’était autrefois le pays de mon père ! »

Alors seulement il vit devant lui un « Sage-Protecteur » avec une longue barbe qui lui descendait jusqu’à la poitrine ; ses longs cheveux blancs descendaient sur ses épaules ; de son ombre jaillissait une lumière apaisante. Il s’adressa à Vousvouss : « Quel est donc le grand malheur qui te frappe, ô mon fils ! Qui donc t’a réduit ainsi ? »

Vousvouss lui répondit : « Ma meurtrissure c’est mon pays. Mon père s’en est allé comme le soleil qui se couche. Aujourd’hui, un dictateur a transformé le pays de mon père et de mon grand-père en pays de la nuit noire, et l’oiseau n’ose même plus s’y poser ! Mon père disait : « Le soleil doit être partagé par tout le monde !«  »

Le Sage-Protecteur prit un aiguillon étoilé et le lança au loin dans les airs. Au bout d’un court instant, surgirent dans le ciel les chasseurs de lumière qui habitaient au-delà des montagnes. Chacun d’eux chevauchait un cheval d’éclair et de lumière. Ils avaient tous des chevaux longs qui leur descendaient jusqu’aux épaules tels des lions ; et chacun d’eux portait à sa ceinture une épée d’où jaillissait une étrange lumière. Quand ils arrivèrent devant le Sage-Protecteur, leur chef descendit de cheval et dit au Seigneur de la lumière : « Nous voici à tes ordres, Seigneur-Protecteur ! Quel est le pays de la nuit qui souhaite retrouver la lumière ? »

Le Seigneur de la lumière lui dit : « Vous entrerez dans le pays du tyran qui a transformé le pays de la lumière en pays de la nuit noire où les gens vivent dans des grottes ; en chaque coin du pays, vous y laisserez la lumière et vous enlèverez la nuit et l’obscurité ! N’épargnez pas les soldats qui vous attaqueront, mais prenez garde au peuple qui vit dans les grottes et sans soleil ! »

 

7 – Ils prirent Vousvouss avec eux et s’envolèrent dans un éclair vers le pays des lumières devenu le pays de la nuit. Quand ils entrèrent dans le pays, le roi tyrannique envoya toutes ses armées contre les chasseurs de lumière. Une grande bataille s’engagea. Les chasseurs de lumière anéantirent à coups d’éclair et de foudre tous les soldats qui leur opposèrent une résistance. Ils enlevèrent toute l’obscurité à coups d’éclair foudroyant. Il ne restait que le roi tyran dans le château. Ce dernier regarda par la fenêtre et vit le soleil qui éclairait de nouveau le pays. Les gens couraient les chemins. Les garçons et les filles criaient de joie. Les femmes poussaient des youyous pour saluer les chasseurs de lumière. Vousvouss descendit du ciel et courut vers les enfants et les jeunes de son âge. Les gens l’entourèrent comme s’il était le roi du pays. Au pays de la justice rejaillissait la lumière de tous les côtés.

Pris de panique, le roi tyran quitta le château et s’enfuit droit devant lui. Il finit par se retrouver dans les montagnes des vautours et des aigles. Cette montagne où ses gardes avaient abandonné Vousvouss seul jusqu’à ce qu’il devînt aveugle et presque mourant.

Quand les vautours le virent, ils s’élancèrent vers lui. Et le plus vieux d’entre eux leur dit : «  Avant de le dévorer, nous lui enlèverons d’abord les yeux, afin qu’il connaisse l’importance de la lumière. La charogne se voit, sa chair revient aux vautours ! »

Avant de reprendre le chemin du retour, le chef des chasseurs de lumière dit au prince Vousvouss : « Celui qui cherche la lumière finit toujours par la trouver. Nous te léguons le sceptre de la lumière ; ton règne sera celui de la paix et de la quiétude. » Ils s’envolèrent et reprirent le chemin de leur pays, le pays d’au-delà les montagnes.

Le poète de la cité dit alors aux gens qui l’entouraient : « Pour le peuple qui connut sept guerres. Chaque cavalier s’arma de son sabre. Ensemble ils cherchèrent la lumière. Ils passèrent les montagnes pour aller de l’autre côté ! »

Vousvouss entra dans le château de son père. Les conseillers du roi défunt l’entourèrent et s’inclinèrent devant lui. Le plus vieux conseiller de son père lui dit : « Seigneur de la lumière, dis-nous comment recouvrer la félicité ? » Vousvouss lui dit alors : « Le pays de la lumière retournera vers la lumière ! Chaque maison sera reconstruite ! Chaque terre sera irriguée ! Chaque arbre retrouvera ses bourgeons ! Les sources jailliront ! Les rivières couleront ! De génération en génération, de la montagne à la vallée, d’horizon en horizon, la lumière et la paix reviendront ! Ainsi me l’avait appris mon père, ainsi nous l’avaient appris nos ancêtres ! »

 

J’ai appelé au-delà des montagnes

L’écho m’est venu de la vallée

Pour me dire qu’un pays qui sème le bien

La lumière viendra des cavaliers !

 

Que mon conte vous rende heureux !

Je l’ai dit la nuit, la lumière va le démêler

Je l’ai conté au jeune noble, le rocher a ri et pleuré

Je l’ai conté au clair de lune, le vent l’a vite emporté !

 

La protection du mythe est semblable à celle des lions !

 

Laanaya g_izri am tin g_izmawen !

 

Que l’éternel Jugurtha continue de veiller sur son peuple et sa terre !

 

[1] Youcef Allioui, L’oiseau de l’orage et Les chasseurs de lumière, éditons L’Harmattan, 2008, 2010.

[2] De la même couleur que le milieu ambiant.

[3] Variation progressive d’un caractère morphologique suivant le milieu auquel l’oiseau a fini par s’adapter.

20 AVRIL – 20 DI YEVRIR

TAFSUT TABERKANT 2001

ou Le Printemps noir de Massinissa…

Le printemps noir… Ils sont tombés pour leur langue et la liberté… Leur sang a abreuvé la terre des Ancêtres où ils sont nés.

Nna Tasaadit : Neqqur, a mmi ! Ass m’akken imettawen ggumman a d-subben s-allen ! (Nous sommes sèches, mon fils ! Nous vivons les jours où les larmes refusent de descendre dans nos yeux !)

A la mémoire des 130 jeunes kabyles assassinés…

 Hommage éternel de la Kabylie

 N’oublions pas les milliers de blessés !

Dicton kabyle : «  Puisque même au printemps, le sang coule, comment croire en quelque chose après cela !? »

Imi di tefsut uzzlen idamen, amek ara’namen !? »

Autre dicton kabyle : « Celui qui a tué un enfant a sa place en enfer pour l’éternité ! »

Win yenghan Amnit, amkan-is di tmes alma tefna ddunnit ! »

Ass m’akken mmuten warrac… Wid mi gezmen tudert !

Le « printemps noir kabyle 2001 »

Quand les enfants furent assassinés… Ceux à qui on avait coupé la vie !

Ma mère : « Ils ne voulaient que vivre dans la langue de leur mère ».

Une mère des Awzellaguen : « Les gendarmes les ont coupés comme de tendres tiges ! »

Nna Wnissa : « Oh, mon fils ! Si Dieu avait voulu cela… C’est qu’il est complice ! »

Uhh, a mmi ! Imi Rebbi ibgha’ka, almi yefka’afus ! 

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Un grand-père des Awzellaguen à qui on avait tué son petit-fils : « Les Français avaient tué mon fils aîné… Je m’étais fait une raison : il était tombé au champ d’honneur pour que l’Algérie recouvre son indépendance et sa liberté… Et mon petit-fils tué par les gendarmes de cette Algérie pour laquelle mon fils et bien d’autres s’étaient sacrifiés ; comment vivre avec cette douleur indicible (tahcit) ?! Des gendarmes qui étaient censés les protéger ! Sa mère, sa grand-mère et tous les autres ont pleuré des larmes de sang… ».

Nna Wnissa : « Je n’ai plus de larmes pour pleurer ! Où donc Dieu se cache-t-il ? Comment peut-il permettre de telles horreurs ? Une telle tragédie ? »

La sœur d’un jeune assassiné : « J’ai 17 ans… Je me sens tellement vieille… La jeunesse m’a quittée et j’aurai préféré mourir que de vivre cela… perdre mon doux et jeune frère, le bien-aimé par son nom (Amaazuz g_isem) ».

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At Dwala, ou quand commença la tragédie…

At Dwala, nagh ass m’akken tebda twaghit…

 KABYLIE… Anhis aqvayli : Anda yella, Aqvayli iban !

Proverbe kabyle : « Où qu’il soit, le Kabyle est visible ! »

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Le 18 avril 2001, un lycéen, Guermah Massinissa, de l’arch At Douala fut abattu d’une rafale de kalachnikov dans une caserne de gendarmerie. Quatre jours plus tard, trois collégiens furent interpellés et enlevés, cette fois-ci dans la vallée de la Soummam, à Amizour. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre.

Deux jours plus tard, le 20 avril 2001 non loin de là, à Ighzer Amokrane (arch des Awzellaguen), la bataille éclata entre les jeunes et les gendarmes encasernés dans l’arch. Au cours d’affrontements très violents, six personnes furent tuées. Les gendarmes avaient tiré sur ordre du sous-préfet.

Le 25 avril, le maire d’Ighzer Amokrane, Monsieur Aoudia essaya en vain de protéger la population. Il réussit à joindre le wali de Béjaïa pour lui faire part de l’état de guerre que vivait sa commune. Il fut remercié d’avoir informé… et c’est tout !

Je m’appuierai sur les témoignages de mes neveux pour rappeler brièvement les événements qui se sont déroulés à Ighzer Amokrane, chef-lieu de l’arch des Awzellaguen. Ces événements restituent la façon dont la répression s’est abattue à travers toute la Kabylie.

 

AWZELLAGEN… COMME PARTOUT AILLEURS EN KABYLIE…

Kamel Makhmoukh (Kamal Imexmuxen) avait 19 ans. Il était lycéen à Ighzer Amokrane. Le mercredi 25 avril 2001 à 13h15, Kamel et ses camarades de lycée entendent les premières rafales de kalachnikov. Arrivés au centre du village, ils voient les gendarmes postés près de la mairie. Naïvement, ils croient que ces derniers tirent à balles à blanc. Quand ils se rendent compte que les gendarmes tirent à balles réelles, ils se reculent et s’abritent derrière les murs des maisons. Kamel a quelques hésitations avant de faire comme ses camarades. Au moment où il court s’abriter derrière un mur, deux balles lui transpercent le dos. Il s’effondre sur le trottoir. Ses amis s’approchent de lui et lui portent secours malgré les gendarmes qui continuent de tirer. Quand, enfin, ils parviennent à le mettre dans une voiture qui l’emmène, entre la vie et la mort, à l’hôpital d’Akbou à 12 kilomètres, il meurt au cours de route.

Le même jour, quand l’assaut est donné par les gendarmes, Farid Chilla (Farid At Cilla) court se réfugier derrière la porte en fer de l’école. Un gendarme pointe son arme calmement avant de tirer et de l’atteindre en plein cœur. Farid meurt à 28 ans. Il devait se marier cet été-là. Le trou fait par la balle est encore visible aujourd’hui : personne n’a encore osé changé cette porte.

Armé de tout son courage, Nadir Haddad (Nadir Ihaddaden) court porter secours à son camarade, une rafale de kalachnikov l’arrête net dans sa course. Il n’avait que 17 ans.

Ighzer Amokrane bascule dans l’horreur et la terreur. Les gendarmes tirent sur tout et partout. Quand leurs balles perforent la porte de l’atelier du forgeron Youcef, ce dernier sort de chez lui pour interpeller le commandant de l’escadron. Ce dernier lui jette un regard plein de haine et scande en arabe : « Tu rentres chez toi ou je te tue sur-le-champ ! »

Amar Batouche (Aâmer Ibaducen) sentit une brûlure au niveau du pied droit. Une balle normale aurait-elle provoqué tant de dégâts chez le jeune homme ? Les médecins durent prendre la décision de l’amputer ! « Même avec une seule jambe, je continuerai ! », criait Amar.

Le 26 avril 2001 est la seconde journée d’émeutes à Ighzer Amokrane. Sadek Ibrahim (Sadeq At Lhusin), 38 ans et père d’un enfant, décide de se joindre aux contestataires au deuxième jour des émeutes. A l’entrée d’Ighzer Amokrane, d’immenses barricades sont érigées pour se préserver des tirs des gendarmes et empêcher l’arrivée de nouveaux renforts. En bon père de famille, Sadek se tient devant les marcheurs. Il se met au milieu de la chaussée pour protéger les plus jeunes manifestants. Tous voient ce gendarme, un genou à terre, qui met en joue Sadek avant de l’atteindre en pleine poitrine. Sadek s’écroule. Il est impossible à ses compagnons de lui venir en aide, à cause des tirs continus. Cinq gendarmes s’approchent de Sadek. L’un d’eux le saisit par le col de la chemise et le traîne brutalement sur une quinzaine de mètres où tous les gendarmes le rouent de coups en l’insultant en arabe. Ils lui crachent dessus avant de l’abandonner sur la chaussée.

Son cousin essaye en vain de lui porter secours : l’officier de gendarmerie le menace de mort. On peut enfin le secourir, mais il rend l’âme avant d’arriver à l’hôpital d’Akbou.

Le 26 avril 2001, Saïdi Akli du village d’Aoukas de la confédération des At Slimane arrive au volant de son camion. Il s’arrête, descend du véhicule et se joint aux jeunes manifestants. Il sera abattu à son tour, comme pour le punir de « s’être mêlé de ce qui ne le regardait pas ». Il succombe à trente cinq ans, loin de son arch, comme pour témoigner de la solidarité ancestrale des archs kabyles.

Alors que le père du jeune Massinissa Guermah appelait au calme, les jeunes d’Awzellaguen furent les premières victimes de la révolte du printemps noir après la mort de Massinissa[1].

Le poste de gendarmerie, la sous-préfecture et le local du F.L.N. sont détruits. Il restait la brigade de gendarmerie de Hélouane située à 6 km d’Ighzer Amokrane. Construite sur une colline difficile d’accès, ses occupants disposent d’un fusil mitrailleur. Les gens savent maintenant que les gendarmes n’hésiteraient pas à s’en servir. Ils utilisent donc la stratégie de l’état de siège afin de les obliger à sortir de leur citadelle. Pendant ce temps, les jeunes encerclent la brigade avec des pneus et des bonbonnes de gaz. Ils se fixent la date du 18 juin 2001 pour détruire la brigade et chasser définitivement les gendarmes de l’arch.

Quand les manifestants marchent sur la brigade, les gendarmes installent le fusil mitrailleur et font feu sur les marcheurs. Des jeunes prennent la fuite vers la rivière (i$zer Helwan). Ce fut pendant la fuite que Nourredine Haya (Nuôdin At Ëaya) est fauché par les balles meurtrières à l’âge de 26 ans. Quand les bouteilles à gaz explosent, plusieurs gendarmes tombent du toit. L’un d’eux succomba dans sa chute. Ils se frayent le chemin à coups de rafales de mitrailleuse avant de prendre la fuite, pour ne plus remettre les pieds dans l’arch des Awzellaguen.

Les jeunes n’ont pas de sursaut de joie. Ils ramassent leur camarade qui gisait dans une mare de sang et le ramènent à ses parents où ils le veillent jusqu’à son enterrement auprès de ses autres compagnons, dans l’enceinte de la mairie d’Ighzer Amokrane. Malgré les protestations des officiels, le maire respecte la volonté des habitants. Les mères kabyles sont encore pour longtemps dans le deuil. Arriveront-elles à faire le deuil de leur deuil ? Probablement jamais ! L’enfant est roi en Kabylie. Elles n’ont pas encore la force de parler des leurs, sauvagement assassinés par des gendarmes qui étaient censés les protéger ! « On leur a coupé leur vie, comme on coupe les bourgeons ! », me répétait cette mère, que la mort de son fils a plongée dans une douleur sans nom.

Cette tuerie perpétrée de sang froid par les gendarmes embrasa la fédération kabyle (Tamawya). Les jeunes se lancèrent dans une résistance à mains nues. Depuis, les slogans de la jeunesse kabyle sont : « Nous sommes tous des Massinissa ! » ; « Pouvoir assassin ! Aujourd’hui, demain, la langue berbère vivra ! ; « Vous ne pouvez nous tuer, nous sommes déjà morts ! ».

« A Azazga (Iâazzugen), le jeune Kamel Irchen, atteint de plusieurs balles au thorax alors qu’il tentait de secourir un ami, a écrit avec son propre sang sur un mur le mot « LIBERTE » en lettres capitales ! L’endroit, comme beaucoup d’autres, est devenu un lieu de pèlerinage et de recueillement[2] ».

Selon les jeunes, la violence des affrontements rappelait en tous points celle de la guerre d’Algérie. A ce gros détail près, tenaient à préciser les adultes, que les militaires français n’avaient jamais osé tirer sur les enfants kabyles. Une révolte réprimée dans le sang : 127 jeunes furent tués, assassinés à l’arme de guerre.

Il faut compter plusieurs milliers de blessés et de jeunes handicapés à vie. Les traumatismes sont nombreux. Les gens parlent de tortures, de viols et d’exactions en tous genres. Les gendarmes algériens ont ouvert une plaie béante que plus personne ne pourra refermer. Les jeunes ne parlent plus que de leurs camarades assassinés.

Quand ils relatent ce qu’ils ont subi, les mots s’étranglent dans leur gorge. Le désir de la mort et celui de la vengeance se mêlent aux larmes du désarroi. Beaucoup se sont empressés d’accuser les archs de tous les maux ; la réalité sur le terrain montre que sans eux la Kabylie serait tombée dans un chaos sans fin. Un chaos qui aurait entraîné toute l’Algérie dans son sillage.

 

Un Ancien de mon village qui venait de perdre son petit-fils. Ses questionnements déchirants sont les suivants :

« Comment l’Algérie s’y prendra-t-elle pour réconforter ses enfants martyrisés, ses femmes déchirées et ses hommes anéantis de toutes ces blessures, ces traumatismes et ces violences qu’ils avaient déjà subis pendant 130 ans de colonialisme ?

Quand les enfants algériens commenceront-ils à croire en leur pays, à espérer et à rêver d’un avenir meilleur comme tous les enfants des pays dont le souci est d’entourer les leurs de cercles de lumière et d’espaces de démocratie ?

Quand les femmes algériennes déchirées dans leur chair, qui pleurent leurs enfants, leurs frères et leurs maris, souriront-elles de nouveau dans ce pays pour lequel elles avaient tout sacrifié ?

Quand viendra ce jour où les enfants d’Algérie seront à jamais consolés et ne rêveront plus de quitter leur pays pour d’autres contrées où la vie est synonyme de rêve et de liberté ? »

Avant d’ajouter :

« Les gendarmes qui les ont assassinés sont des fous indignes de vivre ; car ils ignorent tout du sacré de la vie ; de la vie des enfants qu’ils ont assassinés à l’arme de guerre… Même les soldats français n’avaient pas fait cela ! »

ET Dda Muhend s’était mis aussitôt à me raconter le mythe de la langue (Izri g_iles) que je connaissais pour l’avoir maintes fois entendu de la bouche de mes parents[3].

LE MYTHE DE LA LANGUE – IZRI G_ILES

Ce que racontent les Anciens quand d’autres fous se mettent à tuer des enfants !

Ceci est un mythe… Ecoutez et soyez heureux !

Retenez vos larmes, car les printemps ramènent les enfants !

Que la voix des ancêtres vous protège et vous guérisse de tous les maux ! Que celle de vos mères vous rappelle à jamais ce que vous aviez appris dès le berceau !

Croyance kabyle : Rappelez-vous : les victimes des fous ne meurent jamais… Ils reviennent dès que l’abeille se met à butiner la fleur…

1 – Il était une fois une cité kabyle qui s’appelait, depuis la tragédie qui avait vu mourir les enfants « Le Rocher-Coupé » (Azrou-Gzem). C’était une grande cité où les gens vivaient dans le bonheur et la paix. Comme toutes les cités kabyles, celle-ci avait son Assemblée, sa maison des passagers, son temple, ses grandes fontaines, ses beaux jardins, mais aussi son fou – plutôt un simple d’esprit – qui amusait les enfants et qui s’appelait Hemmou. Un fou pas méchant, que les enfants aimaient beaucoup car il leur racontait plein d’histoires. Nous parlons d’une époque lointaine où les enfants, les jeunes et les grands, les adultes et les vieux croyaient aux histoires et à leur mythologie. Les sages d’antan disaient : « Une nuit passée sans histoires est pareille au jour fermé sur l’avenir. »

Un jour d’hiver, un jour parmi les jours du Souverain Suprême, le fou quitta le village et s’absenta pendant plusieurs semaines. Quand il fut de retour, les enfants l’accueillirent avec ferveur et grande joie. L’un d’eux lui dit alors : « Hemmou, où étais-tu parti pendant toutes ces semaines ? » Le fou esquissa un sourire avant de répondre d’un air solennel et mystérieux : « Je suis allé au paradis ! »

Un autre enfant lui demanda alors : « Pourquoi étais-tu parti au paradis, ne sommes-nous pas heureux dans notre village ? »

Le fou continua de sourire et répondit : « Ecoutez-moi bien les enfants, je vais vous dire quelque chose de très important. Ce pourquoi je suis allé au paradis. Savez-vous que juste à la sortie du village, en bas du ravin couvert par le brouillard, il y a la porte du paradis ? »

Un autre garçon lui dit encore : « Hemmou, dis-nous, c’est quoi le paradis ? »

Le fou réfléchit un instant et bégaya : « Le paradis ? Heuu… Et bien le paradis, c’est un grand jardin où les enfants peuvent faire et manger tout ce qu’ils veulent. Il y a même des oranges en été, des figues et du raisin en hiver ! ! »

Les enfants s’exclamèrent en chœur : « Des figues et du raisin, en hiver !!? Comment pouvons-nous y aller ? »

Le fou sentit son emprise sur les enfants. Il sourit et leur répondit : « Pour y aller, c’est tout simple : il suffit de sauter du haut de la falaise et vous tomberez juste en face de la porte du paradis ! »

 Aussitôt, tous les enfants se levèrent et coururent vers le ravin en poussant des cris de joie. Arrivés au bord de la falaise, dans un même élan, ils sautèrent tous ensemble. Quelque temps après, quand le fou arriva sur les lieux, il ne put que constater la puissance de son pouvoir. Il en était très fier !

2 – Le soir venu, chaque mère s’inquiétait de ne pas voir rentrer ses enfants. Elles sortirent vers l’aire de jeux du village. Elles ne trouvèrent personne ! Elles ne trouvèrent aucune trace des enfants. Aussitôt, l’alerte fut donnée. Tous les gens du village se mirent à organiser la recherche. Ils ne trouvèrent aucun enfant. Le crieur public parcourut les ruelles du village pour informer tous les gens du village qu’une Assemblée extraordinaire allait se tenir très vite. Tout le monde y était convié. Pendant qu’ils tenaient conseil à l’Assemblée, un oiseau, un coucou, se posa sur le mur et se mit à chanter : « Coucou ! Coucou ! Demandez au fou ! Coucou ! Coucou ! Demandez au fou ! »

Les gens se tournèrent vers le fou. Dans leur regard, une seule question : « Qu’étaient-ils advenus des enfants ? » Ce dernier leur raconta en riant comment les enfants avaient couru vers le ravin avant de s’y jeter.

Le président de l’Assemblée de la cité lui demanda : « Pourquoi ont-ils sauté ? »

Le fou lui répondit : « Je leur avais dit que là-bas se trouvait le paradis où ils pourraient manger des figues et du raisin même en hiver. »

L’Assemblée décida de le condamner à la peine capitale. Une vieille sage se leva et dit : « Il ne faut pas qu’il meure, dit-elle, c’est sa langue, et non sa tête, qui est responsable de la mort des enfants. Il faut donc lui couper la langue ! »

L’Assemblée s’inclina devant la décision de la vieille femme. Ils attrapèrent le fou. Ils le forcèrent à ouvrir la bouche et ils lui coupèrent la langue. Il poussa un cri vers son Créateur, de sa bouche coulait le sang. Il partit en courant devant lui jusqu’à la falaise d’où s’étaient précipités les enfants et se jeta lui aussi dans le vide.

Alors un tremblement de terre coupa en deux le plateau sur lequel était bâtie la cité. Beaucoup de maisons s’écroulèrent et beaucoup de gens moururent. Les rescapés décidèrent alors d’abandonner le village et de partir vers d’autres pays. Chacun prit ce qu’il put prendre et quitta la cité. Mais les pays étrangers étaient très durs et hostiles. Nulle part, ils ne furent les bienvenus. Nulle part, ils ne purent bénéficier du droit d’asile. Pensez-vous que quelqu’un les ait accueillis !? Pensez-vous que quelqu’un se soucia de savoir s’ils avaient faim ou froid ! ? Ils ne rencontrèrent que regards de travers et propos acerbes ! Certains d’entre eux furent même dépouillés du peu qu’ils avaient sur eux ! Nulle colline, nul horizon ne leur offrit un abri. Beaucoup d’entre eux moururent de froid et de faim. Mais ceux qui moururent de chagrin étaient encore plus nombreux !

3 – Des jours, des mois et des saisons passèrent. Un jour de printemps, seule la vieille qui avait décidé de la sentence à infliger au fou revint au village. Dans sa sagesse, elle disait : « Mourir pour mourir, autant mourir chez soi ! »

Quand elle entra dans la cité, elle entendit des voix d’enfants qui venaient de l’aire de jeux. Tout en décidant d’aller voir, elle se croyait devenue folle. Mais arrivée sur le plateau, elle vit bien les enfants en train de jouer, seuls. Tous les enfants étaient là : les plus sages comme les plus turbulents.

Elle s’approcha doucement d’eux et leur dit : « Vous êtes revenus les enfants, vous n’êtes pas morts !? »

Les enfants répondirent en chœur : « Oui, grand-mère, nous sommes tous revenus, nous ne sommes pas morts ! »

Elle leur demanda encore : « Et le fou, où est-il, lui ? »

Les enfants lui répondirent : « Lui, il ne pourra jamais revenir ! »

Alors la vieille leur demanda : « Et pourquoi le fou ne peut-il pas revenir, lui ? »

Les enfants lui répondirent encore : « Parce que lui, il avait perdu sa langue ! »

C’est un mythe, soyez heureux !

Je l’ai dit la nuit, la lumière va le démêler

Je l’ai conté au jeune noble, le rocher a ri et pleuré

Je l’ai conté au clair de lune, le vent l’a essaimé !

Et les enfants continuent de chanter :

C’est pour cette terre que notre sang a coulé !

La protection du mythe est pareille à celle du lion !

Laânaya g_izri d-izem !

[2] Farid Alilat et Shéhérazade Hadid, « Vous ne pouvez nous tuer, nous sommes déjà déjà morts, l’Algérie embrasée, Editions n° 1, 2002, p. 112 ss.

[3] Y. Allioui, Les chasseurs de lumière – Iseggaden n tafat, L’Harmattan, 2010.

 

Publié par : youcefallioui | avril 4, 2019

Le message de Jugurtha – Asayer n Yugurten

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LES ANNEES 70 OU LA TYRANNIE DES MOTS

Lewnis Akli : « Ma mère était venue me voir à Alger. Pendant que nous nous promenions à Hussein Dey, un groupe de jeunes nous avait pris à partie en se moquant de nous et de la façon dont ma mère était habillée. Deux d’entre eux avaient même lancé des pierres dans notre direction… ».

 

Dans les années 70, nous étions souvent taxés de sauvages. Nous avions essuyé toutes les insultes possibles et avions entendu tous les mensonges inacceptables autour de notre langue et de notre culture. Notre langue était considérée comme une langue agreste, surannée qui devait disparaître. Mais, dit le dicton kabyle : « Seul un âne renie ses origines ! » (Ala a$yul i’gnekren lasel-is !).

Face à l’oppression dont furent l’objet les Kabyles, une génération de poètes, de chanteurs et de chanteuses se leva pour faire face à la tyrannie des mots mensongers et aliénants qui faisaient peser une chape de plomb sur la langue et la culture berbères. Mais, malgré quelques éclaircies, comme l’officialisation de la langue amazighe et du Nouvel An amazigh (Yennayer), rien n’est encore totalement acquis !

Notre langue subit toujours les assauts de charlatans qui ne supportent pas ses avancées, acquises notamment à travers l’adoption de l’Alphabet Phonétique International (API). Voilà que ces hâbleurs veulent nous obliger à transcrire tamazight avec les caractères arabes.

Leur objectif est clair, arabiser la langue amazighe : la noyer dans un flot de caractères qui ne correspondent en aucun cas à la grammaire berbère. Qu’il s’agisse de voyelles, inexistantes, ou de gestion des géminées, la graphie arabe n’est vraiment pas adaptée !

Certains ne savent plus quoi inventer pour enterrer à jamais le peuple autochtone amazigh ; sous le prétexte qu’eux avaient perdu leur langue d’origine après avoir été arabisés.

C’était sans compter sur le poète qui veillait – comme dans la légende « le poète et l’hiver » – à ce que sa culture et sa langue continuent de vivre. Les poètes font partie des symboles, véritables « maquisards de la chanson » (Kateb Yacine), qui portent le poids de la tyrannie afin de mieux la combattre. Emprisonnés et maltraités, ils ne perdent pas l’espoir qu’un jour leur langue sortira de la nuit, comme sortiront eux-mêmes de prison, pour en finir avec l’aliénation linguistique qui prive les Imazighen de leur liberté, de leur langue. Il est temps que les Imazighen recouvrent leur véritable identité.

 

Bien souvent, quand j’entendais Idir, mon réflexe de « militant amazigh » attendait que l’auditeur s’exprime en kabyle… Trop souvent encore, je me suis rendu à cette réalité : Idir a fini par faire bousculer tous les préjugés sur notre langue et notre culture. Il avait ouvert ô combien de portes ! Des portes qui étaient fermées par l’ignorance, la bêtise, la haine et le racisme vis-à-vis des amazighophones.

Mais, tous les murs de la haine ne sont pas encore tous tombés[1] ! Quel est le Kabyle, ou un autre Amazigh, qui n’avait pas entendu un agent de l’État le reprendre avec mépris pour lui dire de parler en arabe ? Une étape décisive a été franchie. Et plus rien ni personne ne pouvait effacer d’un simple trait de plume[2], ou d’une seule expression comme celle qui avait cours dans les années 70 et que l’on entendait à tout bout de champ : « Parle dans ta langue…l’arabe ![3] » (Ehder b_llu$t-ek !)

 

LA FILLE DE JUGURTHA…

 

Nous étions à l’Institut Pédagogique National Alger quand, un matin, je fus témoin d’une conversation fort révélatrice d’un nouvel état d’esprit chez les jeunes arabophones. Une conversation entre des jeunes filles qui se disaient arabes et qui tombèrent involontairement, en tournant un bouton de leur transistor, sur Idir et Zehra chantant A Vava Inouva.

Mes camarades filles arabophones – mais qui se disaient « Arabes », furent subjuguées par la voix et la musique Idir appuyée par la voix lumineuse de Zehra. Et toutes les camarades de s’exclamer : « Que c’est beau ! » Une autre ajouta : « C’est si magnifique ! » Sa camarade lui emboita la voix en disant l’air enthousiaste : « Tu as raison… par Dieu, c’est vraiment magnifique ! »

Mais, l’une d’elles ajouta aussitôt d’un air sombre : « Je ne vois pas pourquoi cela passe sur la chaîne kabyle ! » Elle fut immédiatement corrigée par une autre : « Mais, Idir est kabyle ! » Elle crut bon d’ajouter : « C’est pour cela qu’il passe sur la chaîne kabyle ! »

Mais, cela ne désarma pas pour autant son interlocutrice qui répondit : « Oui, mais quand même ! C’est bien dommage que cela passe sur la chaîne kabyle D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi ils ont une chaine de radio !! Ils sont partout ces Kabyles ! »

De ces aphorismes (ou de ce racisme), Idir en fait un argument en faveur de la renaissance de notre langue ; support fondamental de cette culture à laquelle il a su donner par la magie de la poésie et de la musique un autre élan véritable et solide.

En associant la liberté du dire par ses prises de position courageuse et sa volonté de chanter une qualité de vie où la tolérance, la justice et la fraternité servent de ressorts au combat culturel et identitaire, Idir a su placer son message au-dessus de tous les mensonges. Lors de mes études à Alger dans les années 70, une jeune fille kabyle, camarade d’études, disait à son propos : « Idir est porteur d’un message où chacun peut puiser l’amour, le courage et le savoir dont il a besoin. Grâce à lui, je n’ai plus peur ni honte de dire que je suis Kabyle. Grace à lui, qui chante qu’il est le fils de Jugurtha, je sais maintenant que je suis aussi la fille de Jugurtha».

 

[1] Et cela revient en force ; mais, les Kabyles n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes !

[2] Comme celle menaçante et acerbe du quotidien officiel El moudjahid, surnommé « Le-tout-va-bien », par les Algériens.

[3] Un ami écopa de plusieurs jours de prison et de coups et violences, pour avoir osé dire au policier : « Tu peux me traduire en tamazight, s’il te plait ! » (Di laânaya-k, tzemrev a d-treomev aya-gi s tmazight ?)

Dicton kabyle : « Celui qui s’incline devant l’injustice, Dieu l’accable davantage ! »

 

Anhis Imezwura : Win yeknan zdat lbatel, Irennu-yas Rebbi asadel[1].

Les Chasseurs de lumière

ou

Comment les anciens Kabyles enseignaient la démocratie aux enfants.

De mon père, Mohand Améziane Ouchivane Allioui (1897-1972).

 

(Cf. Ouvrage, Y. Allioui, Les chasseurs de lumière – Iseggaden n tafat, L’Harmattan, 2010 – Idir, « Les chasseurs de lumière », Blue Silver, Paris, 1993.)

1 – LES CHASSEURS DE LUMIERE – ISEGGADEN N TAFAT

Que mon conte soit beau !

Et se déroule comme un fil de laine

Que celui qui l’entend à jamais s’en souvienne !

Il était une fois à propos de la lumière !

Vous êtes heureux, soyez-le à jamais !

Celui qui la cherche, qu’elle vienne à lui !

1 – Il était une fois un pays, un pays de paix et de lumière. Un pays où les gens étaient heureux. Ils vivaient de la terre, des rivières et des forêts. Chacun était solidaire de l’autre. Riche ou vagabond démuni, l’étranger était toujours bien accueilli.

Il était donc une fois un pays, parmi les premiers pays de ce monde. Le pays allait bien et avait pour souci de bien faire les choses. Son peuple vivait dans la paix et le bien. Le roi régnait avec justice : il avait la main et l’esprit larges. Il pensait toujours au bien de son pays et de son peuple. La terre était travaillée, l’arbre était taillé, irrigué et greffé. L’eau des rivières était abondante et claire. Les sources et les points d’eau étaient bien aménagés et dans chaque fontaine coulait une eau douce et propre. La fleur s’invitait au printemps ; les abeilles butinaient à loisir et le miel avait le goût du fruit sacré. Et l’huile était semblable aux autres biens produits par le pays. Les animaux étaient bien traités. Les individus étaient respectés qu’ils fussent bergers ou templiers. Le pays du soleil était gorgé d’eau. Il avait la lumière, la paix et le bien-être.

Chaque individu, chaque homme, chaque femme, chaque enfant qu’il fût fille ou garçon, vivait dans le bonheur et le souci de bien servir son pays. Chacun écoutait les conseils de son roi, tout comme le roi écoutait son peuple. La démocratie avait cours, et le dictateur n’avait pas de place entre les gens. D’une cité à une autre, d’un village à un autre, la sagesse, le savoir et la paix occupaient toutes les places. Le pays avait le souci de ses enfants, comme eux-mêmes avaient le souci de leur pays. Les étrangers aimaient le pays de la lumière et de la paix. Le droit d’asile leur était accordé sans condition. Chaque cité et chaque village qu’ils pénétraient, les habitants les y accueillaient avec un visage souriant, le mot de bienvenue et le cœur ouvert. Le pays vivait depuis longtemps déjà dans la démocratie et le respect de chacun. Chaque habitant avait ses droits et ses devoirs. Chacun d’eux respectait son voisin.

Des années et des années furent ainsi ; le pays des savoirs vivait dans la lumière comme tous ses habitants. Ainsi furent les jours et les années, le pays s’éprit de l’importance des choses comme sa terre avait besoin d’eau. Il en était de même de ses arbres, de ses animaux et de ses oiseaux. Du plus grand au plus petit, la lumière et la paix rayonnaient sur tous les individus et tous les horizons, sur toutes les collines, sur toutes les vallées et sur toutes les montagnes. L’étranger qui entrait dans le pays de la démocratie trouvait un écriteau à l’entrée des cités : « Tu es en pays démocratique. Si tu apportes la paix, nous t’accueillerons en paix. Si tu apportes de l’orge, nous t’offrirons du blé. Si tu apportes du beurre, nous te ferons boire du miel. Si tu as fui l’injustice, nous te donnerons l’asile pour l’éternité. »

Ainsi se passaient les choses au pays que nos ancêtres appelaient « le pays de la démocratie, du droit d’asile et du bonheur. »

2 – Un jour parmi ceux que le Souverain Suprême n’aimait pas, le roi du pays mourut : « on lui avait attaché la mâchoire et les yeux. » Son fils, qui s’appelait Vousvouss, était trop jeune pour faire face aux charges du royaume. Parmi les conseillers du roi défunt, il y en avait un qui était peu recommandable. C’était lui qui commandait aux soldats du pays. Son projet était de régner sur le pays de la paix et de la démocratie. Dès qu’il prit le pouvoir, le pays était devenu triste. Il fut pénétré par la peur, le souci et l’angoisse. Les gens du peuple devaient se taire, mourir ou s’exiler. Le roi tyran entendait ainsi chasser ceux qui lui résistaient. Il oppressait et tyrannisait son peuple. Après la mort de sa femme – qui le tempérait de son vivant – il devint encore plus tyrannique. Le temps passa ainsi jusqu’au jour où il décida quelque chose d’inimaginable… Il imposa à son peuple de creuser des grottes à l’extérieur des cités et des villages. Quand les gens eurent fini de creuser les grottes, le roi ordonna la destruction de leurs maisons et il les obligea à habiter dans les grottes ainsi creusées comme s’ils étaient des animaux. Une idée folle surgit de sa pensée : les gens devaient vivre sans lumière dans les grottes et sans plus jamais voir le soleil ! Dans son édit, le roi tyran décréta : « La nuit pour le peuple et toutes les confédérations ; le soleil ne doit être vu que par le roi ! »    

3 – Le pays de la lumière, qui est devenu le pays de la nuit, pleurait son roi défunt dont l’héritier, son jeune fils Vousvouss, était encore trop jeune pour régner. Vousvouss aimait son pays, le pays de son père. Il aimait toutes les choses qui se trouvaient sur la terre de son royaume, de l’oiseau au plus petit insecte. En grandissant, il prit de l’assurance et osa dire au roi tyran : « Ô roi tyran, je ne vois pas pourquoi tu prives le peuple du soleil ! Pourquoi tu les as enfermés dans des grottes sous terre ? C’est un acte qui me paraît injuste et arbitraire : serais-tu aux prises avec la folie ! »

En entendant les reproches du jeune prince, le roi tyran fut secoué par la colère. Il appela ses gardes et leur donna l’ordre suivant : « Jetez-le dans un puits jusqu’à ce que ses idées s’entendent avec les miennes ! » Ils prirent Vousvouss et le jetèrent dans un puits. Le roi tyran et dictateur le laissa ainsi pendant sept ans. Le jour où il décida de le faire sortir du puits, Vousvouss avait perdu la vue et il avait les cheveux blancs tel un vieillard !

Quand les gardes ramenèrent le jeune prince devant le roi tyran, ce dernier se soucia peu de son état et du mauvais traitement qu’il lui avait infligé ! Quand Vousvouss fut en face de lui, le roi tyran lui dit en criant et en se moquant : « Alors, tu es revenu dans le droit chemin ou non ? » Vousvouss lui répondit calmement : « Roi tyran, tu ne peux nous atteindre ! Roi tyran, tu ne peux comprendre l’importance de la lumière ! Il ne saurait y avoir de soleil sans l’ombre ni d’ombre sans le soleil ! Depuis toujours, la voie de mon pays a toujours été dans la lumière et la démocratie. Même si tu pardonnes, nous ne te pardonnerons jamais ! »

 

4 – Le roi tyran dit alors à sa garde : « Emmenez-le dans la montagne des vautours et des aigles ! » Les gardes prirent Vousvouss entre eux et le menèrent dans la montagne des vautours et des aigles. Le lieu était désert, sablonneux et venteux. Un soleil brûlant faisait craquer la terre. Les gardes du roi le lâchèrent et l’abandonnèrent là à son sort. Vousvouss chercha où s’abriter. Il finit par trouver une petite grotte. Le lendemain matin, quand il sortit de son trou, des vautours l’entourèrent pour le dévorer. Le plus vieux d’entre eux regarda le jeune garçon et dit à ses compagnons : « Il a perdu la vue, il a toutes les peines du monde : sa chair est interdite à notre peuple ; ce garçon est pur : nous, nous ne mangeons que la charogne ! » Ils le laissèrent là tout seul, ils battirent de l’aile et s’envolèrent dans les airs. Les aigles arrivèrent à leur tour. Ils se posèrent près de Vousvouss. Le plus grand d’entre eux l’examina et dit à ses compagnons : « Il a perdu la vue, il a toutes les peines du monde : sa chair est interdite à notre peuple ; ce garçon est pur : nous, nous ne mangeons que la charogne ! »

Vousvouss vécut ainsi pendant plusieurs années. Quelquefois, il trouvait quelque chose à manger ou à boire ; mais souvent, il restait ainsi face aux affres de la faim et de la soif. Il demeura au même endroit des jours et des années. Parfois la mort l’entourait, mais il revenait à la vie et l’on ne saurait dire d’où et comment.

 

5 – Un jour parmi les jours du Souverain Suprême, un lion sauvage passa près de la grotte où Vousvouss restait caché. Il leva le nez en l’air et dit : « Si la vue t’a abandonné, tu as ma protection ; si tu es meurtri par la vie, ta chair m’est interdite. Parle ! Dis-moi qui tu es ! »

Vousvouss lui répondit de l’intérieur de sa cachette : « Je suis un homme ; je ne vois plus et la vie m’a meurtri. C’est pour la lumière que nous avons perdu la vue ! »

Le lion sauvage lui dit : « Sors de ton trou. Puisque tu as perdu la vue en cherchant la lumière, je t’emmènerai au jardin des lumières. Quand Vousvouss sortit de la grotte, le lion fut abasourdi par ce qu’il voyait : un adolescent qui ressemblait à un vieillard ! Le lion dit à Vousvouss : « Je t’ai donné ma protection, comme l’accordait ton père de son vivant ! Monte sur le dos du lion et cesse d’avoir peur ! » Il mit Vousvouss sur son dos et partit. Il marcha, il marcha, il marcha longtemps ; quand il franchissait une colline, une autre apparaissait. Et ainsi jusqu’au jour où ils parvinrent au jardin des lumières. Le lion entra dans un château construit en verre des fondations jusqu’au toit. Il entra par la première porte et une autre s’ouvrit devant lui, et ainsi de suite jusqu’à la sixième qui s’ouvrit aussi. Lorsqu’une septième porte s’ouvrit devant eux, ils entrèrent enfin dans le jardin des lumières. Vousvouss entendit alors le bruit de l’eau qui coulait et le chant des oiseaux. Il demanda alors au lion qui venait de le sauver : « C’est comme si le parfum des fleurs de paix est venu à mes narines ! »

Le lion sauvage lui répondit : « Ce sont ces fleurs qui te rendront la vue ! » Quand Vousvouss descendit du dos du lion et qu’il s’approche de la fontaine pour boire, il entendit une autre voix lui dire : « Bois-en une gorgée, la seconde tu la passes sur tes yeux. Après avoir bu une première gorgée, il aspergea son œil droit. Il reprit une seconde gorgée d’eau avant d’asperger son œil gauche. Il entendit alors la même voix qui lui dit : « Maintenant tu peux ouvrir les yeux, la nuit s’en est allée. C’est la lumière du soleil qu’il te faut ! »

 

6 – Vousvouss ouvrit les yeux, regarda devant lui, derrière lui et ne vit personne. Alors il dit tout haut : « Ô Souverain Suprême, je suis venu du pays de la nuit et de l’injustice et je tombe dans le jardin des lumières qui ressemble à ce qu’était autrefois le pays de mon père ! »

Alors seulement il vit devant lui un « Sage-Protecteur » avec une longue barbe qui lui descendait jusqu’à la poitrine ; ses longs cheveux blancs descendaient sur ses épaules ; de son ombre jaillissait une lumière apaisante. Il s’adressa à Vousvouss : « Quel est donc le grand malheur qui te frappe, ô mon fils ! Qui donc t’a réduit ainsi ? »

Vousvouss lui répondit : « Ma meurtrissure c’est mon pays. Mon père s’en est allé comme le soleil qui se couche. Aujourd’hui, un dictateur a transformé le pays de mon père et de mon grand-père en pays de la nuit noire, et l’oiseau n’ose même plus s’y poser ! Mon père disait : « Le soleil doit être partagé par tout le monde !«  »

Le Sage-Protecteur prit un aiguillon étoilé et le lança au loin dans les airs. Au bout d’un court instant, surgirent dans le ciel les chasseurs de lumière qui habitaient au-delà des montagnes. Chacun d’eux chevauchait un cheval d’éclair et de lumière. Ils avaient tous des cheveux longs qui leur descendaient jusqu’aux épaules tels des lions ; et chacun d’eux portait à sa ceinture une épée d’où jaillissait une étrange lumière. Quand ils arrivèrent devant le Sage-Protecteur, leur chef descendit de cheval et dit au Seigneur de la lumière : « Nous voici à tes ordres, Seigneur-Protecteur ! Quel est le pays de la nuit qui souhaite retrouver la lumière ? »

Le Seigneur de la lumière lui dit : « Vous entrerez dans le pays du tyran qui a transformé le pays de la lumière en pays de la nuit noire où les gens vivent dans des grottes ; en chaque coin du pays, vous y laisserez la lumière et vous enlèverez la nuit et l’obscurité ! N’épargnez pas les soldats qui vous attaqueront, mais prenez garde au peuple qui vit dans les grottes et sans soleil ! »

 

7- Ils prirent Vousvouss avec eux et s’envolèrent dans un éclair vers le pays des lumières devenu le pays de la nuit. Quand ils entrèrent dans le pays, le roi tyrannique envoya toutes ses armées contre les chasseurs de lumière. Une grande bataille s’engagea. Les chasseurs de lumière anéantirent à coups d’éclair et de foudre tous les soldats qui leur opposèrent une résistance. Ils enlevèrent toute l’obscurité à coups d’éclair foudroyant. Il ne restait que le roi tyran dans le château. Ce dernier regarda par la fenêtre et vit le soleil qui éclairait de nouveau le pays. Les gens couraient les chemins. Les garçons et les filles criaient de joie. Les femmes poussaient des youyous pour saluer les chasseurs de lumière. Vousvouss descendit du ciel et courut vers les enfants et les jeunes de son âge. Les gens l’entourèrent comme s’il était le roi du pays. Au pays de la justice rejaillissait la lumière de tous les côtés.

Pris de panique, le roi tyran quitta le château et s’enfuit droit devant lui. Il finit par se retrouver dans les montagnes des vautours et des aigles. Cette montagne où ses gardes avaient abandonné Vousvouss seul jusqu’à ce qu’il devînt aveugle et presque mourant.

Quand les vautours le virent, ils s’élancèrent vers lui. Et le plus vieux d’entre eux leur dit : «  Avant de le dévorer, nous lui enlèverons d’abord les yeux, afin qu’il connaisse l’importance de la lumière. La charogne se voit, sa chair revient aux vautours ! »

Avant de reprendre le chemin du retour, le chef des chasseurs de lumière dit au prince Vousvouss : « Celui qui cherche la lumière finit toujours par la trouver. Nous te léguons le sceptre de la lumière ; ton règne sera celui de la paix et de la quiétude. » Ils s’envolèrent et reprirent le chemin de leur pays, le pays d’au-delà les montagnes.

Le poète de la cité dit alors aux gens qui l’entouraient : « Pour le peuple qui connut sept guerres. Chaque cavalier s’arma de son sabre. Ensemble ils cherchèrent la lumière. Ils passèrent les montagnes pour aller de l’autre côté ! »

Vousvouss entra dans le château de son père. Les conseillers du roi défunt l’entourèrent et s’inclinèrent devant lui. Le plus vieux conseiller de son père lui dit : « Seigneur de la lumière, dis-nous comment recouvrer la félicité ? » Vousvouss lui dit alors : « Le pays de la lumière retournera vers la lumière ! Chaque maison sera reconstruite ! Chaque terre sera irriguée ! Chaque arbre retrouvera ses bourgeons ! Les sources jailliront ! Les rivières couleront ! De génération en génération, de la montagne à la vallée, d’horizon en horizon, la lumière et la paix reviendront ! Ainsi me l’avait appris mon père, ainsi nous l’avaient appris nos ancêtres ! »

 

J’ai appelé au-delà des montagnes

L’écho m’est venu de la vallée

Pour me dire qu’un pays qui sème le bien

La lumière viendra des cavaliers !

 

Que mon conte vous rende heureux !

Je l’ai dit la nuit, la lumière va le démêler

Je l’ai conté au jeune noble, le rocher a ri et pleuré

Je l’ai conté au clair de lune, le vent l’a vite emporté !

 

[1] Asadel : Bâtonnet qu’on place en travers de la bouche d’un agneau ou d’un chevreau pour l’empêcher de se nourrir au lait de sa mère. Tasadelt est la cheville qui retient l’ensouple du métier à tisser. Dicton : « Le sagace réfléchit ; le sot gesticule ! » (Lfahem ittmeyyiz, ungil ittneggiz !)

 

 

 

HOMMAGE AUX MERES ET AUX GRANDS-MERES KABYLES

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 HOMMAGE A MA MERE TAWES OUCHIVANE DES IJAAD IBOUZIDEN ET A MON ARRIERE GRAND-MERE AWICHA DES IJAAD IBOUZIDEN – AWZELLAGEN

 SAGE FEMME – SAVANTE, GRANDE POETESSE FEMME DES LUMIERES.

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 DE SHESHONQ 1ER A L’ETERNEL JUGURTHA

YENNAYER ANAYER 2969

SI UCACNAQ AMENZU AR YUGURTEN AMEGHAL

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A PROPOS DU CONTE KABYLE SUR SHESHONQ 1ER  –

TAMACAHUTT N UCACNAQ D MIRA – HISTOIRE D’AMOUR DE SHESHONQ 1ER – ROI BERBERE ET PHARAON D’EGYPTE[1]

 

Ce conte extraordinaire et magnifique semble n’être connu que de ma famille. Je n’ai trouvé aucune autre source le mentionnant malgré tous mes efforts. Durant mon service militaire, mes recherches chez les Berbères de Libye[2] n’ont pas donné plus de résultat. J’ai alors compris que ma mère avait bien raison en disant que c’est un conte qui nous vient de son arrière-grand-mère Awicha. Comment est-il arrivé jusqu’à cette dernière ? Je me suis intéressé à l’histoire de sa vie et à l’évidence, elle était à son tour dépositaire d’un héritage qui lui venait des Anciens de la famille, probablement de sa grand-mère dont elle portait le prénom, à moins que le transmetteur fût plutôt son grand-père Idir dont les Anciens vantaient encore ses dons de conteur et sa connaissance profonde de la mythologie berbère. Grand voyageur, il avait visité aussi bien la Libye, la Tunisie, l’Egypte, la Syrie, l’Italie, Malte et l’Espagne que le Maroc, pays qu’il aimait plus particulièrement. L’époux de mère Awicha portait aussi le même prénom, Idir[3].

Grand-mère Awicha perdit son jeune mari lors d’un combat mémorable – « la bataille des collines » (amennugh n tewririn) contre les colonnes françaises lors de l’insurrection de 1871. Idir avait 20 ans et Awicha 17 ans.

A force de tenir tête aux hommes de son clan, elle finit par être affublée du surnom de « Tseryel », qui n’est autre que le nom de l’ogresse en kabyle !

Selon ma mère, elle se réjouissait de porter un tel surnom[4] !

Mais son désarroi et sa tristesse d’avoir perdu l’homme de sa vie, sont difficilement traduisibles.

Le conte ne dit pas toujours vrai

Ma vie me plonge dans la tourmente

Je sais que mon Yidir est à jamais perdu

Je n’ai plus personne comme compagnon

Pareil au grain magique dans la poche

Quand je pleure encore, seul lui me fait écho

Nous payons sans avoir commis de péché

Je suis jeune et je me sens si vieille

Toute nourriture m’est amère

Qui volerait comme la huppe

En emportant cette souffrance

Pour l’échanger contre mon deuil !

 

Tamacahutt teskiddib

Tudert tegr-i di ttelbib

Zrigh Yidir-iw d-ayen ifut

Ur saigh yiwen d-ahbib

Am uaeqqa di ljib

Mi ttrugh a-yi-d yerr ssut.

A-nhaseb xas ur nednib

Di temzi yedda ccib

D-arzagan ula d lqut

A-wi yufgen am Tebbibb

Cedda a-tt ibbibb

A-ttibeddel s yar lmut ! 

Au grand dam de son clan, Awicha à peine âgée de 20 ans refusait toujours de se remarier. Elle fut, entre autres, sage-femme et poétesse qui en imposait, en son temps, même aux hommes de son clan et du village. Elle avait transmis à ma mère bon nombre de textes oraux inédits : histoires, sagesses, joutes oratoires, poèmes anciens, contes et mythes ainsi de nombreux dictons et proverbes (timucuha, timusniwin, izlan, isefra iqdimen, timucuha d-izran, inzan) et tellement d’autres choses encore sur cette Kabylie où les grandes dames kabyles savaient montrer aux hommes ce que la kabylité (taqbaylit) voulait dire. Certaines femmes, touchées par la grâce comme notre aïeule Awicha, s’étaient approprié cette langue, l’avaient embellie et comme si elles cherchaient à adoucir leur vie à travers la beauté des mots.

Parmi les textes que Yemma Awicha nous a légués à travers ma mère, je livre aux lecteurs ce conte sur l’amour de deux jeunes qui s’aimaient : Sheshonq et Mira. Qui a dit que le mot « amour » n’existait pas en Kabylie[5] ? Ma mère resta sans voix quand je lui traduisis la phrase écrite d’une ethnologue que je ne nommerai pas. Elle me raconta alors l’histoire de son arrière-grand-mère Awicha qui osa rétorquer à son oncle Yahia, alors chef de notre « clan » (adrum), qui lui proposait de la remarier : « Quand je pense à mon Yidir[6] (son mari), tous les autres hommes que tu me proposes me paraissent semblables à des poux ! »

Et ma mère de citer encore son arrière-grand-mère : « Chez nous, même l’ogresse sait ce qu’est la valeur de l’amour ! » (Ghur-negh, ula d Teryel tessen azal n lehmala !) On peut y lire l’amour qui l’unissait à son jeune mari qu’elle perdit quelques mois après leur mariage. Grâce à ma mère, nous découvrons cette magnifique histoire d’amour qui trouve sa place dans la classification « Récits de qualité » (Timeghcac).

Mais ce que sans doute ma mère et sa grand-mère ignoraient, c’est que cette histoire fait référence à un personnage important de l’histoire des Berbères, le Libyen Sheshonq 1er qui fut grand pharaon de l’ancienne Egypte et qui édifia de nombreuses pyramides. Son arrière-grand-mère l’ignorait sans doute aussi, sinon, elle aurait certainement fait état de ce grand roi amazigh, dont pourtant elle avait conservé le doux et beau prénom qui sonne encore aujourd’hui à nos oreilles (dans notre langue) comme le secret d’un message ou le nom d’une berceuse qui nous viendrait de la nuit des temps.

Il est regrettable que nous n’ayons pas trouvé des récits identiques à celui de Sheshonq et Mira à la mémoire d’un Massinissa ou d’un Jugurtha. Nous avons bien un mythe qui porte le titre de « Maziq fils de Tamla » (Maziq mmi-s n Tamla) ; mais pouvons-nous dire pour autant qu’il fait référence à l’un ou l’autre de ces héros (Massinissa et Jugurtha) que Charles-André Julien qualifiait de « partisans » ?

Pendant mon service militaire dans les Aurès, j’avais aussi relevé un récit dont le héros s’appelait Djoukrane. Lors de nos entretiens dans les années 80, le père Jean Déjeux m’affirmait qu’il s’agissait de Jugurtha, alors que je pensais davantage à un autre personnage de l’histoire ou de la mythologie berbère qui répondait au prénom d’Agelman et dont on ignorait le nom du père. L’histoire de cet Agelman, appelé aussi « Fils-du-lion » (Mmi-s Yizem), ressemble davantage à celle de Djoukrane. Beaucoup de similitudes existent entre les deux récits. Un autre mythe dont le titre est « Aggar ou Ahaggar fils de la lionne » présente quelques similitudes avec celui de « Maziq fils de Tamla ». Les deux mythes semblent être une seule et même version de ce récit que les Anciens avaient dédié à la mémoire d’un de leurs « partisans » qui sacrifiât sa vie pour défendre son peuple et la terre de ses ancêtres. « Tous les indices mythologiques » (Malek Ouary) me font penser que ces différents héros ne sont peut-être qu’un seul et même homme : le grand roi amazigh Jugurtha (Yugurten).

Comme beaucoup d’Anciennes et d’Anciens, Mère Awicha était malheureusement partie sans nous avoir révélé tous les secrets de ces récits mythologiques qui nous auraient davantage confortés dans cette démarche scientifique qui rapproche la mythologie et l’histoire des Berbères, car, selon Claude Lévi-Strauss, « La pensée mythique édifie des ensembles structurés… grâce au langage. » (In, La pensée sauvage, Plon, 36).

YENNAYER ANAYER 2969, A YEMMA D YEMMA AAWICHA !

YAKW

D TILAWIN TIMAZIGHIN ANDA MA LLANT !

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[1] Youcef ALLIOUI, Histoire d’amour de Sheshonq 1er – Roi berbère et Pharaon d’EgypteTamacahut n Ucacnaq d Mira, Agellid amazigh, Bilingue berbère-français, L’Harmattan, collection « Présence berbère », 196 pages.

[2] J’ai été frappé par leur étonnement doublé d’admiration devant un kabyle en quête de son histoire à travers la littérature orale berbère

[3] Prénom qui signifie « Survivre » (Yidir) qui est donné aux enfants fragiles pour des raisons prophylactiques. Il en est de même des prénoms « Arabe » (Aerab), « esclave » (Akli) que l’on donne également pour les mêmes raisons et pour conjurer le mauvais œil.

[4] Comme en témoigne un poème d’elle que ma mère nous a rapporté.  

[5] Cette ethnologue écrit que le mot « amour » (lehmala) n’existe pas en Kabyle ! « Mieux encore ! » : elle avait écrit que « Avec l’âge, la femme kabyle n’acquiert ni savoir ni sagesse. Je me rappelle de l’attitude outragée de ma mère quand je lui fis part d’une telle sottise : elle faillit s’étouffer d’indignation ! Et elle me répondit avec un dicton qui en dit long : « La chienne qui aboie compte sur les parents ! » En clair, sur la complicité des Kabylies eux-mêmes !

[6] Yidir le jeune (Yidir Amectuh) tomba au champ d’honneur à l’âge de 20/21 ans face aux troupes de « Bugeaud le Boucher » ( Beccu Agezzar) comme l’avaient surnommé les femmes kabyles de la Soumam ; dans la bataille des collines (Amennugh n Tewririn – 1850) dans l’Arch des Awzellagen.

150ème anniversaire de Arthur RIMBAUD L’Africain, frère des Imazighen !

Mille mercis et hommage affectueux et fraternel posthume pour Arthur RIMBAUD, le frère d’armes, d’amour et d’Histoire des Imazighen.

 

DIRE APRES RIMBAUD QUE L’ALGERIE EST AMAZIGHE EST BIEN SUPERFLUE, N’EST-CE PAS !?

Au moment où l’Algérie s’apprête à fêter le nouvel an sacré amazigh 2969, YENNAYER ANAYER 2969, il m’a paru important de porter à la connaissance des lecteurs de mon blog le poème écrit par Arthur RIMBAUD L’Africain sur le roi Amazigh Jugurtha que l’historien majeur de l’Afrique du Nord Charles André Julien avait surnommé « Le partisan ». 

Voici donc ce poème en guise de Bonne Année 2019 et tous mes vœux de YENNAYER ANAYER, nouvel an amazigh et jour sacré du 12 janvier au 18 janvier 2019 – sept jours sacré dont le dernier jour était dit « Jour du pouvoir de l’Assemblée des enfants » (Ass n warray n Wegraw n warrac). Jour de carnaval des enfants ; carnaval masqué à travers lequel ils jugeaient le comportement des adultes de leur cité. Je renvoie à mes articles sur Yennayer Anayer.

Jugurtha par Arthur RIMBAUD

 

 Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :

Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…

 

Du second Jugurtha de ces peuples ardents,

Les premiers jours fuyaient à peine à l’Occident,

Quand devant ses parents, fantôme terrifiant,

L’ombre de Jugurtha, penchée sur leur enfant,

Se mit à raconter sa vie et son malheur :

« Ô patrie ! Ô la terre où brilla ma valeur ! »

Et la voix se perdait dans les soupirs du vent.

« Rome, cet antre impur, ramassis de brigands,

Echappée dès l’abord de ses murs qu’elle bouscule,

Rome la scélérate, entre ses tentacules

Etouffait ses voisins et, à la fin, sur tout

Etendait son empire ! Bien souvent, sous le joug

On pliait. Quelquefois, les peuples révoltés

Rivalisaient d’ardeur et, pour la liberté,

Versaient leur sang. En vain ! Rome, que rien n’arrête,

Savait exterminer ceux qui lui tenaient tête ! »

 

Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :

Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…

 

« De cette Rome, enfant, j’avais cru l’âme pure.

Quand je pus discerner un peu mieux sa figure,

A son flanc souverain, je vis la plaie profonde !

La soif sacrée de l’or coulait, venin immonde,

Répandu dans son sang, dans son corps tout couvert

D’armes ! Et une putain régnait sur l’Univers !

A cette reine, moi, j’ai déclaré la guerre,

J’ai défié les Romains sous qui tremblait la terre ! »

 

Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :

Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…

 

‘’Lorsque dans les conseils du roi de Numidie,

Rome s’insinua, et, par ses perfidies,

Allait nous enchaîner, j’aperçus le danger

Et décidai de faire échouer ses projets,

Sachant bien qu’elle plaie torturait ses entrailles !

Ô peuple de héros ! Ô gloire des batailles !

Rome, reine du monde et qui semait la mort,

Se traînait à mes pieds, se vautrait, ivre d’or !

Ah, oui ! Nous avons ri de Rome la Goulue !

D’un certain Jugurtha on parlait tant et plus,

Auquel nul, en effet, n’aurait pu résister !’’

 

Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :

Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…

 

‘’Mandé par les Romains, jusque dans leur Cité,

Moi, Numide, j’entrai ! Bravant son front royal,

J’envoyai une gifle à ses troupes vénales !

Ce peuple enfin reprit ses armes délaissées :

Je levai mon épée. Sans l’espoir insensé

De triompher. Mais Rome était mise à l’épreuve !

Aux légions j’opposai mes rochers et mes fleuves.

Les Romains en Libye se battent dans les sables.

Ils doivent prendre ailleurs des forts presqu’imprenables :

De leur sang, hébétés, ils voient rougir nos champs,

Vingt fois, sans concevoir pareil acharnement !’’

 

 Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra :

Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha…

 

‘’Qui sait si je n’aurai remporté la victoire ?

Mais ce fourbe Bocchus… Et voilà mon histoire.

J’ai quitté sans regrets ma cour et mon royaume :

Le souffle du rebelle était au front de Rome !

Mais la France aujourd’hui règne sur l’Algérie !

A son destin funeste arrachant la patrie.

Venge-nous, mon enfant ! Aux urnes, foule esclave !

Que revive en vos cœur ardent des braves !

Chassez l’envahisseur ! Par l’épée de vos pères,

Par mon nom, de son sang abreuvez notre terre !

Ô que de l’Algérie surgissent cent lions,

Déchirant sous leurs crocs vengeurs les bataillons !

Que le ciel t’aide, enfant ! Et grandis vite en âge !

Trop longtemps le Français a souillé nos rivages !’’

Et l’enfant en riant jouait avec un glaive !

 Napoléon ! Hélas ! On a brisé le rêve

Du second Jugurtha qui languit dans les chaînes…

Alors, dans l’ombre, on, voit comme une forme humaine,

Dont la bouche apaisée laisse tomber ces mots :

« Ne pleure plus, mon fils ! Cède au Dieu nouveau !

Voici des jours meilleurs ! Pardonné par la France,

Acceptant à la fin sa généreuse alliance,

Tu verras l’Algérie prospérer sous sa loi…

Grand d’une terre immense, prêtre de notre droit,

Conserve, avec la foi, le souvenir chéri

Du nom de Jugurtha ! N’oublie jamais son sort :

Car je suis le génie des rives d’Algérie !

 

 

 

 

Publié par : youcefallioui | novembre 19, 2018

MODERATION ET TEMPERENCE…

Aux lectrices et aux lecteurs qui veulent s’exprimer sur mon blog.

Je vous demande instamment d’être respectueux. En aucun cas, je ne pourrai admettre ni valider un commentaire qui ne réponde pas à cette règle que nous avons hérité de nos parents, même si nos contradicteurs oublient souvent la mesure. Je vous invite à ne pas tomber dans le piège que veulent nous tendre les ennemis et les détracteurs de notre langue maternelle – tamazight – sous prétexte qu’elles ou eux en aient PERDU l’usage.

Je vous invite à la bienséance et à la bienveillance dans vos réponses.

Comme dit le dicton kabyle : « Le respect en rajoute au sens » (Leqder irennu di lmaâna !)

ou encore : « Le propos est beau, s’il est éloquent » (Telha tguri s tizet n yimi !) 

Merci pour votre compréhension. Ar tufat, lehna tafat !

 

Publié par : youcefallioui | novembre 12, 2018

HISTOIRE D’ALPHABETS… ou quand tamazight continue de déranger

TAMAZIGHT ET L’API

QUAND L’ALPHABET DEVIENT OBJET DE REJET – Réponse au docteur Abdennacer Bouali (Université de Tlemcen) – Qui a écrit : « L’alphabet arabe une couronne d’or pour Tamazight ».

 

REPONSE : TIRIRIT (amek ara-tt naru s Taârabt ?) 

Ce qui manque à l’alphabet arabe pour devenir « Une couronne d’or pour tamazight »

De quelques aphorismes sur la langue arabe :

Comme chacun sait, la langue arabe possède un système d’écriture qui ne note que les consonnes. A ce titre, les spécialistes appellent cela un « ABJAD », allusion à quatre phonèmes de l’alphabet arabe : alif, ba, jim et dal (a,b,j,d = abjad).

Mais, le problème, pourrait-on dire, ne s’arrête pas là. Ce système « consonantique » ne suffit pas à tamazight, laquelle dispose d’un système beaucoup plus étendu et donc plus riche.

De quelques phonèmes manquants à la langue arabe et dont la liste n’est pas exhaustive :

–          z, : sifflante sonore emphatique, comme dans : arzaz : guêpe.

–          z, : sifflante sonore non emphatique.

–          r, : phonème spirant.

–          tch, : affriquée sourde.

–           k, : spirant.

–          tw : vélaire.

–          g : spirant.

–          gw : vélaire.

 

Ajouter à ces phonèmes les voyelles /e/, /o/, éléments linguistiques porteurs de sens en Kabyle : notamment pour différencier verbes et substantifs : aberrez//aberraz : action de nettoyer//le nettoyeur ; ahedded//aheddad : action de repasser//repasseur…

 Kenfor//kenfur ; taruzi//tarozi, etc.

 Le problème ne s’arrête pas au système consonantique. Il s’aggrave, pourrait-on dire, quand on aborde l’apport linguistique des géminées en tamazight.

En effet, comment faire la différence en arabe entre : taxellalt/taxlalt ; lemsasa/lmessassa ; tarwa/tarewwa, etc.

 Les problèmes s’accentuent (pourrait-on dire encore !) dans la gestion de l’incorporation, phénomène linguistique propre aux langues premières et autochtones, comme la tamazight.

 Il va de soi que, contrairement à ce que déclare monsieur le docteur Bouali, les défenseurs de la langue amazighe – à commencer par le chantre de notre langue maternelle, feu Mouloud MAMMERI – n’ont rien contre l’arabe. Monsieur Bouali vient d’apporter la preuve que ce sont les tenants de sa ligne idéologique qui ne supportent pas la langue amazighe, notamment quand celle-ci « semble prendre quelques avances » en adoptant l’Alphabet Phonétique International (API), alphabet tout à fait adapté à notre langue maternelle. Alphabet que même les Chinois utilisent dans leurs recherches scientifiques !

 D’ailleurs, cette adaptation n’est que passagère. Comme l’expliquait déjà, de son vivant, Dda Lmulud, « C’est pour parer à l’urgence, face à toutes les menaces et les violences idéologiques auxquelles faisait face la langue amazighe. Car, tamazight dispose déjà d’un alphabet millénaire ».

Car, dans l’absolu, et ce jour viendra, la langue amazighe possède un alphabet millénaire qu’il nous appartiendra de récupérer le jour où des doctes comme monsieur Bouali voudront bien accepter de dire tout ce que notre langue maternelle avait subi et continue de subir comme tracas.

Il viendra le jour où chaque Algérien (arabisé ou non) revendiquera sa berbérité. Ce n’est que ce jour-là que nous attendons depuis que les maîtres nous battaient à l’école, alors que nous parlions simplement dans notre langue maternelle. Depuis que les maîtres d’arabe nous punissaient dès qu’ils nous entendaient chuchoter en tamazight. Rassurons, le docteur Bouali, les instituteurs français agissaient de la même façon vis-à-vis de nous… pendant la colonisation !

 Manquant d’arguments linguistiques – manifestement, le docte n’y connaît rien à tamazight, sinon il se serait avisé de taxer de « fêlure » et de tous les maux (mots), « les partisans de l’alphabet latin ». Les progrès que ces derniers ont insufflés à tamazight sont considérables ! Il suffirait d’un peu plus de sagesse, de tolérance (et de connaissance en tamazight) pour que monsieur Bouali Abdennacer s’en rende compte et arrête de tout mélanger en passant du coq à l’âne.

 Pour le paraphraser, « L’Algérie vivra et embellira » le jour » où lui et ses paires deviendront plus tolérants et moins vindicatifs et accusateurs à l’adresse des Imazighen qui ne demandent que la reconnaissance légitime pleine et entière de leur langue maternelle. Pour ce faire, une planification linguistique accompagnée d’une formation des maîtres est indispensable. Car, en définitive, seuls eux – qui avaient souffert dans leur chair pour avoir défendu leur langue – savent ce que tamazight veut dire ! Et les conditions de l’adoption de l’API, sur lesquelles nous ne reviendrons pas, montre à quel point les Imazighen vivaient dans l’urgence de sauvegarder leur langue, qu’ils savaient menacée de disparition. 

 CONCLUSION  – Taggara n taguri (comment écrire cela en arabe ?)

J’avais 11 et demi quand je fis mon entrée à l’école. Je ne savais alors parler que la langue de ma mère : la langue kabyle. Et j’appris avec grand désarroi que ma langue était interdite à l’école ! Dans ma tête d’enfant, je me disais alors : « Mais, avec quoi je vais parler, puisque je ne connais que ma langue maternelle : le kabyle !?? » J’ai donc continué à m’exprimer haut et fort dans la langue de ma mère. J’ai été sauvagement battu par l’instituteur qui s’appelait monsieur Galy… En voulant me défendre, mon père fut jeté en prison…

1962 : L’Algérie est indépendante… De Gaulois, nous étions devenus des Arabes !

Quand je fis mon entrée dans la salle de classe, l’instituteur Syrien écrivait quelque chose que je ne comprenais pas alors : « Mamnuâ elbarbariz-taâkum fi elmadrasa » (Votre barbarisme est interdit à l’école).

Ma camarade Zahra m’expliqua le sens de la phrase écrite au tableau. Je crus bon de plaisanter en lui disant : « Avant, c’étaient les Gaulois, maintenant, ce sont les Arabes ! »

L’instituteur m’entendit et s’adressant à Zahra, il lui dit : « Wach Qal ? » (Qu’a-t-il dit ?)

Elle lui expliqua ce que je venais de dire. Il me demanda de mettre debout et il me gifla si violemment que j’avais saigné du nez !

Mon frère Mohand Rachid dut abandonner l’école à cause des violences que nous subissions pour oser parler en kabyle !

Moi, je vous avoue, monsieur le docteur Bouali, que je suis incapable de vous dire comment j’ai pu tenir…

Qui sait ?

Peut-être pour pouvoir vous répondre aujourd’hui…

 

Publié par : youcefallioui | novembre 7, 2018

Les ancêtres – Imezwura…

Imezwura 

 

A-wi ddan d-Imezwura

Asen isel heddren s-iles

Iles yellin tiggura

Ass m’akken tekker tmes

Wa-mag tameslayt m_berra

Am win iseggwayen ighes.

 

A-wi ddan d-Imezwura

Wid-nni ysendayen awal

Ass m’akken teqwa tmara

Yal yiwen s-ani d-issawal

Wa-mag tameslayt m_berra

Am userdun deg-wqlaqal.

 

A-wi ddan d-Imezwura

Tasusmi-nsen am aman

Ger-asen tella tussra

Laânaya tdum anda llan

Tawaghit m’akken tedra

Ak inin : Ruh di laman !

 

A-wi ddan d-Imezwura

Ad isel awal yettcercur

Amzun yekka-d s tliwa

Ijjujjeg uleccac mi yeqqur

D-aya nessaram di tarwa

Ur ttajjan tameslayt d lbur.

 

Youcef  Allioui – 06 mai 1975 –

Publié par : youcefallioui | octobre 27, 2018

Juste une comptine… (Tahjenjent)

La comptine et la chantefable ou le bonheur d’être un enfant comme les autres… Parmi ceux qui chantent et rient à gorge déployée. 

« Importune, dis et chante ! Cours, sinon tu seras dépassé(e) !(Hejjen, mejjen ! Azzel nagh ak-em jjen !)

 Le terme générique qui désigne la comptine « proprement dite » et la fable chantée, ou la chantefable (tahjenjent) est un mot mystérieux et assez difficile à prononcer pour les enfants dans son pluriel « étendu[1] » (tihjenjennatin). La racine HJN signifie « interpréter », « énumérer », mais aussi « importuner », « moquer », « agacer » et « dire et chanter » les différents stades de la comptine, d’une légende, d’un conte, d’un mythe ou d’une fable. Le lexème tahjenjent est un mot composé – même s’il n’y paraît pas, car dans la seconde moitié du terme (jn), le premier segment – qui nous donne également le mot « conte [2]» (tihja) ne se répète pas toujours entièrement (hjn), il y a provocation volontaire du phénomène linguistique appelé syncope[3] : disparition du premier phonème (h/jn) sur lequel s’appuie le verbe.

Comme l’avait écrit le chantre de la culture amazighe – Mouloud Mammeri ou Dda Lmulud At Mâammer – tahjenjent est une chantefable[4], avec les mêmes variations et la même mutabilité liées par de nombreux stratagèmes linguistiques très courants dans la culture orale kabyle. Il est bon de rappeler qu’il fut une époque – avant la colonisation française – où la langue kabyle était au sommet de sa gloire. Comme toutes les langues évoluées, elle avait plusieurs sortes de langage : politique, économique, juridique et médical. Un langage raffiné qui était l’apanage des seuls sages kabyles. Aujourd’hui encore, nous disposons d’une langue poétique riche et diversifiée qui concilie la poésie philosophique des Anciens et celle licencieuse des bergers. A l’exemple des autres femmes à travers le monde, la femme kabyle maîtrise aussi tous les arts de vivre et les arts littéraires de cette culture véhiculée par une langue millénaire. On découvre ainsi une poésie éducative, vivante et expressive, sur laquelle sont bâties notamment les comptines et les fables.

Autrefois, il existait aussi en Kabylie une poésie secrète – portée par une langue mystérieuse qui s’appelait « la langue cachée » (tahutzit) dont nous retrouvons souvent quelques traces dans les comptines. Au temps du royaume des At Abbès, la langue kabyle se parlait aussi dans les cours royales ottomane et espagnole[5]. Il ne faut donc pas s’étonner qu’il y ait tant de mystères véhiculés encore par cette langue à travers les récits de la tradition orale et notamment les chants anciens, les énigmes, les contes et les comptines.

J’ai mis près de 20 ans avant de découvrir le sens caché de certains mots utilisés dans les mythes, les odes et les contes ou dans la vie politique et sociale de la cité kabyle. Ainsi, pour pénétrer le sens du mot kabyle « laïcité » (tasnaôexsa), je n’y suis arrivé qu’avec l’aide précieuse de Fernand Bentolila et l’appui de Pierre Bourdieu[6].

A ce titre, elle diffuse et génère une pensée pérenne sans cesse renouvelée. Il suffit d’entendre une légende de la bouche d’une grand-mère ou une comptine qui fait frétiller de joie les enfants pour s’en convaincre. Ce qui est important dans la comptine, c’est qu’elle met en avant toutes les préoccupations de l’enfant. Pour ce faire, elle reprend de façon ludique et, disons-le, simplifiée et vivace, la plupart des sujets que véhicule la littérature orale kabyle[7].

Toutes ces créations pour enfants et par les enfants sont souvent tirées des récits légendaires et des fables entendus de leurs parents ou des grands-parents au coin du feu. Je repense souvent à ce que disait ma mère quand elle parlait des comptines : « Ce dont je me souviens, comme si cela datait d’hier, ce sont toutes les comptines que nous jouions enfants. Ces chantefables sont toutes gravées dans ma mémoire, comme si quelqu’un les y avait gravées avec un marteau ! »

La même conclusion s’imposait à moi. Avant d’entendre certains contes, je les avais connus et découverts d’abord sous forme de comptines. Nous retrouvons à peu de choses près les mêmes onomatopées que dans le conte et la comptine du rouge-gorge. La comptine avait donc su pénétrer partout, aussi bien dans le conte et la légende, allant jusqu’à influencer les faits sociaux de la vie quotidienne.

C’est sans doute pour cela que les enfants du monde entier jouent si joyeusement dans leur langue maternelle car ils y trouvent un réel refuge même dans les moments les plus tragiques.

Il faut les voir se tortiller avec le visage rayonnant et le regard plein de joie et de malice ! Il faut les voir répéter les mots pour être en phase avec les règles du jeu d’une comptine, à leurs yeux une véritable représentation théâtrale ! Chacun d’eux se sent alors investi d’un rôle important !

Ce rôle est essentiel pour les enfants, car ils le tiennent dans leur langue maternelle ! Le verbe « tenir » ici est fondamental, il renvoie à retenir et sentir les choses. Ce sont des mots dont ils ne comprennent pas toujours le sens, mais ils savent qu’ils font partie de leur langue, de celle que leur mère et le quotidien amazigh leur apprennent tous les jours. Ce sont des mots magiques qui les rassurent, les amusent et qui les portent au loin, sur les traces de leurs aînés.

Dans une comptine, les enfants qui ne demandent qu’à goûter au bonheur de vivre, sont tout de suite pris par la joie d’entendre des assonances et des intonations, voire des onomatopées qui réveillent tous leur sens.

Vivre heureux avec les siens, avec ceux dont les mots doux et les mots rieurs font d’eux des personnes entières, aimées, choyées et respectées !

C’est un bonheur qu’il est difficile de décrire. Je me souviens de toutes ces comptines que nous chantions et que nous jouions. Jamais je ne ressentais pareille joie dans d’autres jeux ! C’était une joie explosive dont les éclats étaient acceptés par les adultes ! La comptine tolérait des attitudes qui n’étaient pas permises en dehors. Je puis dire aujourd’hui, en jetant un regard sur mon passé d’enfant qui a connu les atrocités de la guerre, que le jeu de la comptine était l’un des rares moments où nous nous sentions en sécurité.

Selon mon père et tous les anciens Kabyles, seule la langue protège un peuple de la mort. Ils ont compris que lorsqu’une langue se meurt, son peuple disparaît avec elle. C’est en cela que les messages contenus dans nos contes et nos mythes sont si importants. Ils constituent la seule voix à travers laquelle les Imazighen peuvent encore se faire entendre, car c’est une voix qui clame leur existence dans leur langue.

L’univers des comptines est d’une richesse insoupçonnable. Il va sans dire qu’il touche aussi à l’histoire des Berbères en général et des Kabyles en particulier. Et pour paraphraser mon grand-père Mohand Achivane : « C’est pour que la vie soit plus douce aux petits. ».

Mon père disait :« C’est dans les récits et la poésie des Anciens que nous nous sommes emplis pour toujours de la beauté du monde. Le jour où vous perdrez ce trésor, vous serez vidés de cette lumière que nous ont léguée nos ancêtres. »

Car un enfant qui ne joue pas, qui ne chante pas dans sa langue, est enfermé dans un monde où le rêve et la joie de vivre lui sont interdits. Grâce au conte et à la comptine, il entre dans un monde qui fera de lui un adulte responsable et heureux de vivre. Il dispose alors d’une « sécurité psychique » qui lui permet de voir les autres enfants goûter au bonheur ; car le bonheur est comme une comptine, un poème, un conte : il est contagieux et communicatif… Et tout la joie du monde demeure en nous : un peuple vivant et chantant à jamais le bonheur de faire partie d’un peuple autochtone qui a participé à l’œuvre la plus sublime de l’humanité : le savoir, l’amour et la liberté.

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[1] Certains mots disposent de deux pluriels : « étendu » ou « court ».  Pour « comptines » (tihjenja). Autres exemples : « villages » (tuddar/tudrin) ; « nez » (tanzarin/tinzar) ; « rivières » (tighezrin/tighezratin), « femmes » (lxalat/tilawin), etc.

[2] Tihja (Tihjiwin) désigne toutes les fables, les mythes et les contes et légendes qui parlent des ogres et des ogresses.

[3] Cf. Y. Allioui, Un grain sur le toit, L’Harmattan, 2012, p. 31.

[4] Les isefra, poèmes de Si Mohand-ou-mhand, texte berbère et traduction française, F. Maspéro, 1969, p. 93

 

[5] Le royaume kabyle des At Abbès y avait des ambassadeurs.

[6] Cf. Les Archs, op. cit. p. 29.

[7] Voir les récits qui mettent en garde les enfants contre l’inceste.

Publié par : youcefallioui | juin 9, 2018

MOULOUD MAMMERI – L’HOMME DE TOUS LES PRINTEMPS

POUR LE CENTENAIRE DU CHANTRE DE LA CULTURE ET DE LA LANGUE AMAZIGHES

MOULOUD MAMMERI – DDA LMULUD

« Albaad yella wlac-it

Albaad wlac-it yella »

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I WCEBDI AMEQQWRAN AMAZIGH

DDA LMULUD AT MAAMMER

A-t ig ugellid ameqqwran di tgemmi-s

« Quand trop de sècheresse brûle les cœurs

Quand la faim tord trop d’entrailles,

Quand on rentre trop de larmes,

Quand on bâillonne trop de rêves,

C’est comme quand on ajoute bois sur bois sur le bûcher. A la fin, il suffit du bout de bois de l’esclave pour faire dans le ciel de Dieu et dans le cœur des hommes le plus énorme incendie. »

A la mémoire de Matoub Lounès et de tous les jeunes kabyles et amazighs assassinés.

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DDA MUHEND QASI AT BUJEMÂA IBUZIDEN

« AGDUD MEBLA ASAL

UR ISÂA AZAL

UR ITTAWED S-AZAL »

(Un peuple sans conscience collective :

Il n’a aucune valeur

Et il ne verra jamais le jour).

 

Yemma, Tawes Ouchivane

Lligh asenduq s tsarutt :

Ur ufigh deg’s kra…

Lligh asenduq s yizri t-tmacahutt : uffigh iccur s ddheb d lfetta.

(J’ai ouvert un coffre avec une clé : je n’ai rien trouvé dedans…

J’ai ouvert le coffre avec un mythe et un conte, je l’ai trouvé plein d’or et d’argent).

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UCACNAQ DI TISULA N TMAWYA

AGELLID AMAZIGH – FERÛN N MASER TAMAGANT –

AMSULLAS N TAMEGNI TI-S 22 (SNAT TEMRAWIN D SIN)

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SHESHONQ 1er

ROI AMAZIGH ET PHARAON D’EGYPTE –

FONDATEUR DE LA 22ème DYNASTIE

DANS LA LITTERATURE ORALE KABYLE.

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« Les Libyens vont jouer dans l’histoire de l’Egypte un rôle capital. Ramsès III doit en fin de compte, vers 1189, les installer par « dizaines de mille » dans le Delta… A la faveur de l’anarchie qui suivit, un chef de Libyens établit sa domination sur Hiérakléopolis, en Moyenne-Egypte. Son septième descendant, Sheshonq 1er, conquit le Delta, partagea le sol entre les Libyens et fonda la XXIIème dynastie (950)[1] ».

Mon étonnement fut grand quand je découvris que le nom de Sheshonq[2] (ou Shoshenq) n’était autre qu’Ouchachnaq, héros d’une histoire kabyle. Ce nom résonnait depuis longtemps déjà à mes oreilles dans sa forme berbérisée « Ouchachnaq » (Ucacnaq), à travers une légende fort ancienne que ma mère tenait de sa chère grand-mère Awicha, « Sheshonq et Mira ». Ma stupéfaction n’allait pas s’arrêter là. Elle fut encore plus grande quand je finis par réaliser qu’il était également question de ce personnage dans une comptine, « La comptine de Sheshonq ». Mon arrière-grand-mère était donc une historienne qui s’ignorait ! Je n’ai pas fait tout de suite la relation entre Ouchachnaq et Ouchnaq, forme écourtée du même prénom, Sheshonq. En fait, conte et comptine parlait du même personnage, roi amazigh, l’un des bâtisseurs des pyramides : Sheshonq 1er. Sheshonq 1er est le roi amazigh, Libyen Maechaouach fondateur de la XXIIe dynastie pharaonique. Il est appelé Sesonchôsis par Manéthon[3] qui lui compte vingt et un ans de règne de 945-924 avant notre ère. Il serait le Sesaq ou Shishak de la Bible[4]. L’histoire de Sheshonq 1er m’avait subjugué autant que le conte et la comptine de mon arrière-grand-mère Awicha[5] ! Je découvrais encore que l’histoire de mes ancêtres est véhiculée par les anciens Kabyles et notamment par nos grands-mères qui racontent ces récits si riches et si divers, ces mythes si chers à Jean Amrouche ; mythes qui les font encore pleurer à chaudes larmes, notamment pendant la fête religieuse berbère, fête des lumières de Yennayer[6].

« C’est ainsi que l’on connaît des ancêtres du fondateur de la dynastie, confirmant que ces derniers gravitaient déjà à des postes à responsabilités importantes dès la fin de la dynastie précédente. Ils cumulaient des charges religieuses et militaires, héritant de père en fils de titres prestigieux à la cour tels que père divin et spécifiques à leur ethnie comme celui de grand chef des Mâ (sans doute la contraction de Mâchaouach). Enfin cette généalogie relie directement la lignée aux tribus berbères de Libye, le premier ancêtre cité étant simplement désigné comme le Libyen Bouyouwawa[7] ».

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Plusieurs historiens et chercheurs, notamment Gabriel Camps et Jean Servier, ont souvent mis en avant dans leurs écrits que la pensée kabyle est une survivance de la pensée amazighe. C’est également le point de vue constant et circonspect de quelques écrivains kabyles. Mais, on aurait aimé que ce point de vue aille plus loin, en fouillant dans la pensée mythique des anciens Kabyles, seule pensée libératrice par le sens et la protestation qu’elle oppose au non-sens[8] ». C’est ce côté caché de la pensée kabyle que je me suis toujours efforcé de mettre en avant dans mes écrits sur la littérature orale kabyle et notamment dans ceux qui portent sur l’histoire des Imazighen. La littérature orale kabyle a gardé les traces mnésiques des oppressions, des révoltes, des outrages et des tragédies vécues par les Berbères et les Kabyles. Ces traces ne sont pas seulement de la simple subsomption, une sorte d’intuition tribale, comme d’aucuns l’ont écrit ici et là, mais au contraire une démarche que l’on peut qualifier d’universelle, à travers laquelle les Anciens voulaient expliciter le monde berbère dans leur langue, en prenant soin de distinguer tyrannies et oppressions combattues à travers l’espace et le temps. Cette littérature orale kabyle a aussi conservé les repères de cette histoire pleine d’exploration, de création et d’illumination que les historiens étrangers ont pour habitude d’attribuer seulement aux peuples occidentaux et au monde dit « arabe ». L’historien Mouloud Gaïd, à juste titre, disait que ce que l’on considère assez souvent comme des réalisations romaines ou étrangères n’étaient au fait que l’œuvre des autochtones, c’est-à-dire des Berbères[9] ! Cette vision historico-ethnocentrique n’est pas gênante comparée à toutes les arguties, les chicanes et les offenses qui pullulent ici et là contre les Imazighen.

Je comprends alors pourquoi mon sage de père disait : « Le fait de raconter une histoire kabyle n’est pas un acte anodin. Si notre langue est menacée de disparition, nous sommes nous-mêmes en péril. Une seule histoire écrite dans notre langue peut faire autant d’effet que tous les discours politiques réunis. C’est dans les histoires de nos ancêtres que s’est réfugiée notre langue. Nos sages disaient : « Dans chaque conte, il y a mille et une portes pour que le peuple de Tamawya[10] voit tous les horizons possibles ! » (Di yal tamacahutt llant d-igiman n teggura ara yselken agdud n Tamawya ! Din itufa lemnaâ tmeslayt nnegh). Une image me revient souvent, celle de mon enfance où portant des masques pendant la fête ancestrale et sacrée de Yennayer (Yennayer Anayer), nous passions de maison en maison pour régler nos comptes avec les adultes qui nous ont insupportés ! Car, ce jour-là, le pouvoir de l’Assemblée (Agraw) appartenait aux enfants ! Quelle belle leçon de démocratie… Que de dire, une fois dans l’année, aux vieilles personnes leurs qualités, mais aussi et SURTOUT LEURS FAUTES ET LEURS DEFAUTS !

Le philosophe Jean Baudrillard estimait que cette manifestation était « Un festival sarcastique qui reflète une soif de revanche des enfants sur le monde des adultes ».

Que dire alors de tous ces contes et de toutes ces légendes et comptines qui ont bercé notre enfance ? Bien des années après la terrible guerre d’Algérie, mon père me disait : « Nous nous sommes toujours entendus, ta mère et moi, pour vous raconter autant de récits ancestraux que possible pour vous faire oublier les horreurs de la guerre et vous faire entrer dans cette lumière que la guerre avait transformée en une nuit sombre et noire. Il fallait rester dans l’allégorie de nos mythes (taweqda n yizran nnegh) léguée par nos ancêtres pour qu’elle vous serve d’espoir et de protection. » C’est si peu dire que ces contes, dits de façon magistrale par nos parents et nos proches, nous avaient permis de supporter les horreurs de la guerre ! C’est tout jeune que j’ai appris que dans la mythologie kabyle, la guerre fut inventée par l’ogresse. Il est difficile de dire ici ô combien, enfant dans la guerre,  j’ai haï ce personnage de l’ogresse pendant la guerre d’Algérie ! Avec l’âge, j’ai compris que l’ogresse symbolisait la conscience du peuple kabyle… Elle portait en elle les espoirs, la langue et la mémoire collective (Tameslayt d Wasal).

L’ogresse dans la bouche de nos grands-mères. L’ogresse a dit : « Que de noblesse et de savoir chez le Kabyle ! Je veillerai sur lui afin qu’il ne meurt jamais ! » Tenna-yas Teryel : « Achal d tgerma d tmusni yeggwi Weqbayli ! Ad sudregh fell-as bac lmut ur t-tettawi !)

Je comprenais alors pourquoi mon arrière-grand-mère Awicha aimait qu’on l’affublât d’un tel sobriquet : « Teryel » ! Enfant, je me disais qu’elle était folle ! Mais en revivant les apophtegmes de l’ogresse et toutes les légendes merveilleuses contées  par mes parents et mes proches au coin du feu, à la seule lumière du foyer[11], j’ai fini par comprendre que mon père avait ô combien raison ! Sans les histoires et l’Histoire, le peuple amazigh glisse irrémédiablement vers sa fin[12] !

 Tant et si bien qu’une langue, c’est un peuple. Quand celle-ci disparaît, le peuple qui la parle cesse d’exister[13] (Agdud d tameslayt. Mi teghba tmeslayt, agdud ittemmat yid-es).

Baba, ad yaâfu Rebbi fell-as : « Aqcic islan i tmacahutt, itthussu amek ittidir ; ilemmed taqvaylit, ittissin amsir, yerna izmer yakw i twugha » (En écoutant un conte, l‘enfant se sent comment vivre ; il apprend sa langue ; il apprend le comment de la vie ; et il est capable de faire face à tous les malheurs).

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[1]  C.- A. Julien, Histoire de l’Afrique du Nord – Des origines à 1830, Gde Bibliothèque Payot, 1994, p. 63.

[2] Aussi, pour des raisons de cohérence, j’utiliserai dans le texte français le nom de Sheshonq. Son équivalent berbère (Ouchachnaq) sera uniquement employé dans le texte kabyle.

[3] Prêtre égyptien, Manéthon de Sebennytos (IIIè avant notre ère) a écrit une Histoire de l’Egypte en trente volumes en grec à la demande de Ptolémée 1er Soter Ptolémée Ier Sôter.

[4] Pour en savoir plus, voir résumé sur « Wikipédia ».

[5] J’ai mis plusieurs années à comprendre que la comptine parlait aussi de Sheshonq 1er. Il y est question d’un certain Ouchnaq et non pas d’Ouchachnaq. C’était ma mère qui m’éclaira : « Tu ne vois donc pas que la jeune fille porte le même prénom : Mira !? »

[6] La fondation de la XXIIe dynastie est le point de départ du calendrier berbère, dont le premier jour Yennayer est célébré par les Imazighen en Afrique du Nord.

[7]  Nicolas Grimal, Histoire de l’Egypte ancienne, Fayard, 1988, p. 23.

[8] « La pensée mythique édifie des ensembles structurés au moyen d’un ensemble structuré qui est le langage… et d’un discours social ancien. » (C. Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Plon, 1962, p. 36).

[9] Les Berbères dans l’histoire, Imprimerie Merkouche, Alger.

[10] Nom ancien de la Kabylie : « Fédération laïque autonome de Kabylie ».

[11] Pendant la guerre d’Algérie, toute lumière était interdite la nuit dans les maisons de l’arch des Awzellaguen placé en « zone interdite », après la destruction des 20 villages et hameaux, pour avoir organisé le Congrès de la Soummam.

[12] Dans ce ciel obscurci par les guerres, le racisme et les intolérances en tout genre, une éclaircie est venue avec l’officialisation de la langue amazighe, la création d’une Académie à travers laquelle des chercheurs travailleront à sa promotion et à sa stabilité. Et la reconnaissance officielle du nouvel an amazigh Yennayer – fête ancestrale sacrée (YENNAYER ANAYER) est une éclaircie de plus face aux positions racistes et intolérantes.

[13] Cf. « Le mythe de la langue » (Izri n tmeslayt). In Les Chasseurs de lumière – Iseggaden n tafat, L’Harmattan, 2010.

CONFEDERATION DES BERBEERES DE France

SALON DU LIVRE SUR LE MONDE AMAZIGH-BERBERE

27 ET 28 AVRIL 2018

Pensée des anciens Kabyles : « Un peuple qui possède une langue se sent en sécurité… S’il pense à la préserver et la promouvoir ». (Agdud isâan iles yetwennes, ma yella yetlehha yid-es).

Mon père Mohand Améziane Ouchivane : « Nos ancêtres avaient bâti des montagnes de mots à travers contes, énigmes, mythes, fables et autres paraboles. Il est arrivé un temps où les Kabyles doivent changer et s’adapter… en remplaçant la jalousie qui les mine et les dévore par la fraternité, la connaissance et le respect… Nous serons un peuple comme les autres, le jour où l’on dira de nous : C’est un peuple qui aime chercher ses traces dans les livres : « Les sages de l’écrit et de la pensée » (Imusnawen n tira d wasal).

C’est dire que j’aurai donné n’importe quoi pour que mon vieux et doux père assiste à ce salon du livre amazigh où nous avions troqué notre jalousie maladive et destructrice par l’Assemblée autour du livre avec respect, fraternité et amour. Des amis, sœurs et frères du Maroc (Tamazirt) étaient venus se joindre à la fête de la connaissance. Mieux encore, un écrivain Kurde était également présent comme « Invité d’honneur ».

Chacun et chacune s’étaient donnés à cœur de faire en sorte que ce salon du livre amazigh connaisse une pleine réussite. Comment ne pas féliciter ces jeunes gens – j’insiste : ces jeunes filles – qui veillaient au grain et qui faisaient tout pour que nous ne manquions de rien ! N’est-ce pas cela que nos grands-mères appelaient : « L’Assemblée des lumières » (Agraw n tafat) ? Tout était simple ! Tout était merveilleux, un peu comme dans les contes qui ont bercé notre enfance !

Pendant ces deux jours de salon du livre sur le monde berbère/amazigh, j’aimais observer chacun et chacune… Ses visages rayonnants, ses yeux lumineux et ses bouches ouvertes au sourire faisaient de nous un peuple heureux, car capable de se réunir autour de la connaissance et du partage.

Autour des livres et l’espace de deux jours, nous avions eu le bonheur d’échanger sur notre langue et notre culture (et celles des autres) … Mais, l’art du livre n’aurait pas suffi s’il n’y avait pas ses mains bénies et ses visages de lumières de nos sœurs et de nos mères (également de nos filles) qui veillaient à ce que tout se déroule dans les règles de l’art.

Que serait devenu un salon, une réunion si importante à nos yeux et aux yeux des visiteurs et des invités si nous n’avions pas pu goûter à un autre art majeur des Imazighen : l’art culinaire ! Gâteaux, couscous et crêpes kabyles (« aux mille trous », comme avait dit si justement un auteur présent !) faisaient de nous des écrivains d’un monde que les « étrangers nous envient ». Quel autre peuple peut-il se targuer de réunir dans un salon du livre les deux arts majeurs ? La Confédération des Berbères de France l’a fait !

Nous avions été reçus avec les meilleurs gâteaux et crêpes qui soient et un couscous qui porte si bien son nom en kabyle « Le couscous du soleil » (Seksu n tafukt) … Que nous dévorions des yeux (en salivant) avant de nous mettre à table entre frères et sœurs pour faire honneur à ce met magique légué par les Ancêtres : LE COUSCOUS… qui est en passe de devenir également « place national en France ».

Il arrivait même que l’on s’oublie… Que l’on refasse le monde… Chacun y allait de son mot, de sa phrase, de son poème… Heureusement que Mustapha SAADI veillait au grain… Ce grain magique qui avait fait l’émerveillement de notre enfance ; entre celui qui chante (de Tawes Amrouche) et celui que nous dégustions en ces deux jours bénis où plusieurs femmes kabyles s’étaient évertuées à faire tout pour nous préparer ce couscous inoubliable qui donnait à ce salon du livre une dimension grandiose et fraternelle !

Comme disaient nos grands-mères : « Celui qui mange le couscous, qu’il prenne garde à ne pas l’oublier ! » (Wi’ccan seksu, hader ad a-t ittu !) A voir les visages rayonnants de toutes et tous, je suis sûr que ce salon du livre et des arts sera à jamais gravé dans les mémoires.

Ce dicton s’y prêtait à merveille. Comment oublier cette saveur ! Je me disais en riant intérieurement : « Tu vois, mon cher Youcef, que cela vaut la peine d’écrire dans ta langue… Sinon, tu n’aurais jamais goûté un tel merveilleux couscous ! Tu n’aurais jamais vu tant de joie sur tous les visages : ceux des enfants, des jeunes gens et des jeunes filles ; ceux des visiteurs et des bénévoles (veillant à ce que tout soit parfait !), ceux des auteures et des auteurs qui, comme toi, semblaient vivre un rêve magnifique ! Un rêve où la jalousie avait fait place au bonheur et à la lumière du livre et de la connaissance et du vivre et de communier ensemble sur la langue de nos ancêtres, « les Hommes libres » (Imazighen).

En fin de la seconde journée, les auteur(e)s s’étaient mis à échanger leurs œuvres. Que d’efforts des uns et des autres pour s’inciter mutuellement à ce que ce salon reste dans les mémoires comme un premier jalon d’autres qui vont suivre… et qui suivront.

Que de talents conjugués avec humilité, bienveillance et fraternité. Je reviendrai un jour sur cette fraternité qui m’avait bouleversé quand j’ai perçu une larme chez ces frères et sœurs de culture et de mots qui font le monde amazigh… alors que j’avais parlé de mon doux père et que j’avais dit et chanté de façon inattendue et émotionnelle un extrait de « La première prière de nos ancêtres » (Tasekla tamezwarut).

Il nous appartient quand tout nous fait défaut et que tout s’éloigne de nous, pour donner à notre vie la patience d’une œuvre d’art(s), la souplesse de la langue, comme celle des roseaux que le souffle du vent froisse joyeusement, en hommage à ceux et celles qui ont voué leur vie à notre langue et à notre culture. Un peu de silence aussi quand on veut se rappeler l’espace d’un instant l’homme de tous les printemps : Le chantre de la culture amazighe Mouloud Mammeri (Dda Lmulud).

Je ne pourrai terminer ce mot – au sens kabyle du terme – sans rendre un hommage à mes défunts parents et, à travers eux, à tous les anciens et anciennes Berbères/Imazighen/Timazighin :

 

Yemma, Tawes Ouchivane :

Ô Parole !

Ô parole qui se fait entendre,

Faite de mythes et de légendes,

Les pays qui t’abandonnent,

En hiver, de froid succombent !

 

Ô parole qui se fait entendre,

Faite de sacrée et de poésie,

Les pays qui t’abandonnent,

Succombent sous la canicule de l’été.

 

Ay awal !

Ay awal i d-yessawlen

Awal g_izran ttmucuha

Timura i-k yejja d-ayen

Mmutent g_wewgris n ccetwa !

 

Ay awal i d-yessawlen,

Awal n tedmegh d-usefru

Timura i-k yejja d-ayen

Mmutent di ssmayen unebdu !

 

 

Vava, Mohand Améziane Ouchivane

 

« La langue c’est le peuple ; le peuple c’est la langue. Quand une langue se meurt, son peuple disparaît avec elle… ou change de pensée et de nom. » (Tameslayt d-agdud ; agdud d tameslayt. M’ara temmet tmeslayt, agdud-is ittemmat yid-es… nagh ittbeddil asal d yisem).

Publié par : youcefallioui | avril 13, 2018

NNANNA ZAHRA – FEMME LIBRE ET SOUVERAINE

 

NNANNA ou LA FEMME LIBRE ET SOUVERAINE

 

Tennid : « Ma yella tebgha tmettut a d-teffegh si tlam,

Macci d-argaz ara s-ifken lqedd d waâmam ».

Tu as dit : « Si la femme veut sortir de la nuit,

Ce n’est pas l’homme qui lui donnera la voie(x) (Le turban).

 

Tu nous as quittés un 13 avril… Le printemps n’a plus le même parfum ni la même grâce.

 

PAR TA GRACE (S SUAADA YNEM)

 

Le premier souvenir qui me revient à la mémoire, j’avais 6 ans. Profitant de l’absence de mon père, des énergumènes, qui se faisaient  passer pour des maquisards, étaient venus enchaîner mon frère Mohand Tayeb. Ils l’avaient emmené droit devant eux au local que nous appelions alors « refuge ». C’était là que les maquisards se réfugiaient pour se reposer et se nourrir.

J’avais couru vers toi, car je pensais que ma mère n’était pas de taille à affronter ceux qui venaient d’emmener « ton petit frère » comme s’il était un criminel. Ils étaient sept, commandé par un certain Mohand (je me rappelle très bien de son prénom) qui voulait se venger de quelque chose qui lui était resté encore « au travers de la gorge ». Beaucoup de lâches et de parvenus profitaient d’un certain pouvoir que leur accordait la guerre pour « régler leurs comptes ».

J’arrivais essoufflé, tu étais en train de mettre de l’ordre dans la cour en coupant du bois avec une hache. Cela tombait bien !

Me voyant bouleversé, elle comprit tout de suite qu’il s’agissait de mon frère Mohand Tayeb… Elle brandit sa hache et partit en courant vers le refuge qui était à cinq minutes de la maison. Je la suivis en courant. Arrivée devant le groupe qui entourait mon frère, et voyant le « Mohand », elle savait tout de suite que l’initiative venait de lui. Elle s’avança vers mon frère et coupa la corde à l’aide de la lame de la hache, tout en menaçant Mohand de lui fondre la tête s’il venait à bouger !

Le second souvenir, se passait la nuit. Son « petit frère » était déjà au maquis et nous n’avions pas de nouvelles de lui. Elle chaussait ses palladiums (« chaussures de maquisards »), après que ma mère ait rempli un sac de nourriture. Je la voyais disparaître dans la nuit… Une nuit, comme beaucoup d’autres, où nous n’avions pas fermé l’œil. Nous attendions tous son retour. Quand enfin elle gratta à la porte, nous eûmes tous un soupir de soulagement… Elle avait bien retrouvé son « petit frère » à l’endroit convenu et lui avait remis vêtements chauds et nourriture.

Mon troisième souvenir n’était pas vraiment le troisième… Beaucoup d’évènements s’étaient passés en pleine guerre… Mon frère était toujours au maquis… Mon grand-frère Mohand Tahar, Dadda Lmadjid, mes oncles Amar et Arezki ainsi que beaucoup d’autres oncles et cousins étaient déjà tombés au champ d’honneur…

—————-

Alors que nous étions en train de nous reposer au jardin, où nous travaillions, un groupe de harkis était venu surveiller les environs…

Ils nous avaient surpris en plein repas. L’un d’eux dit d’un air provocateur à l’intention de Nnanna : « Vous ne nous invitez pas à prendre part au repas ? »

Ma mère et les autres femmes ne crurent pas bon de répondre. Mais, Nnanna, la lionne du Djurdjura et de la Soummam, lui rétorqua : « Un traître n’a pas droit à la nourriture des maquisards qui se battent pour libérer leur pays ! »

Le harki lui répondit alors : « Ah oui, tu as ton petit frère au maquis, qui se cache comme un lapin ! » Nnanna lui répondit : « C’est toi le lapin ! Mon frère, c’est un lion qui se bat pour son pays ! » Cria-t-elle à son attention avec ses yeux verts flamboyants qui lançaient des flammes.

Elle lui tint tête ! Et ce fut lui qui s’avoua vaincu !

Bien des années après, ce fut l’indépendance… Nous pensions naïvement et avec beaucoup de nostalgie à une Algérie qui allait tenir toutes les promesses de ceux qui étaient tombés au champ d’honneur… hélas ! Mille fois hélas ! L’ennemi parti, la liberté était (de nouveau) verrouillée par des médiocres et des moins que rien !

Nous étions en 1974. Je devais venir en France passer un concours à l’école de commerce. J’attendais en vain mon passeport.

Cela faisait deux ans déjà que mon père avait fait l’ultime voyage.  De guerre lasse, j’étais parti d’Alger en pensant à cette lionne de ma grande sœur ; une lionne que nous appelions tous Nnanna. Ce qui signifiait « Grande sœur ». Pour les autres, c’était Zahra Ouchivane.

Mais, s’agissant de notre Nnanna à nous, quand nous l’appelions ainsi en parlant d’elle ou en faisant appel à elle, ce n’était pas un vain mot : aussitôt venaient à nous, comme dans un film, ses yeux d’un vert flamboyant, sa voix forte et pleine d’énergie – qu’elle tenait de mon père -, et sa belle taille portant des robes kabyles à fleurs qui la mettaient en valeur. Tout le monde parlait de sa prestance… Elle marchait la tête haute le regard porté au loin, comme si elle observait l’horizon.

Face à un problème, je me disais toujours : « Je vais demander conseil à Nnanna ! »

Quand je lui fis part de mes problèmes de papiers, elle me dit aussitôt : « Nous allons voir tout de suite la femme de Si Omar. C’est mon amie et Si Omar ne peut rien nous refuser… Il connaît beaucoup de gens et il saura t’aider. »

Si Omar connaissait le sous/préfet d’Akbou et j’eus mon passeport (et l’autorisation de sortir du territoire) dans les deux jours qui suivaient ; passeport qui était caché par un secrétaire de Mairie d’Ighzer Amokrane !

La veille de mon départ pour la France, je lui rendis visite. Et j’eus droit à tous les conseils d’usage : comme si elle était là quand mon père me les avait enseignés. « Souviens-toi bien, me dit-elle, mon père disait : « Qu’as-tu apporté ? » Et non pas « Combien de temps es-tu resté ? » (D-acu i d-ggwid, macci d-acu tekkid !?)

« Je sais pourquoi tu pars… l’Algérie aurait dû tenir ses promesses… Ceux qui nous gouvernent ont détruit le rêve de leur jeunesse. La protection des ancêtres et celle de notre père, le sage des lumières, t’accompagneront… ».

_____

Beaucoup d’années ont passé…

Quand le 13 avril dernier, mon neveu Ahmed m’avait appelé pour m’apprendre ta mort, je ne savais pas qu’une lionne comme toi pouvait partir si vite ! Tant que tu étais vivante, tu me rassurais de l’absence de nos parents et de tous ceux et celles qui nous sont chers . Je suis donc venu te voir pour la dernière fois, un peu comme si l’on marchait vers son propre tombeau.

J’ai eu le bonheur d’avoir eu une grande sœur comme toi… Notre dernière conversation avait porté sur notre littérature orale… Tu m’avais dit en me fixant droit dans les yeux : « Tu as écrit beaucoup de contes, mon frère ? » Je te répondis que j’écrirais encore. « As-tu écrit « La vache des orphelins ? » me dis-tu encore. Je te répondis que non. Alors, tu me dis d’un ton sévère et presque moqueur : « Ah ! Si tu n’as pas écrit « La vache des orphelins », c’est comme si tu n’avais rien écrit ! »

C’est alors que tu t’es mise à m’expliquer pourquoi ce conte était si important à tes yeux. Tu t’es mise alors à me raconter l’histoire de notre famille, que j’avais déjà entendu de la bouche de mon père et de ma mère.

Je t’avais promis que je l’écrirai en te le dédiant ainsi qu’à cette grande dame que mon père appelait « La vache des orphelins » (Tafunast Igujilen).

Malheureusement, quand le livre est sorti, toi tu n’étais plus de ce monde pour le prendre entre tes mains comme je le pensais alors… J’ai compris alors pourquoi, tu m’avais dit d’un ton las et triste : « On ne sait jamais… Peut-être aujourd’hui, peut-être demain… ». Comme si tu sentais que la mort n’était pas loin.

Ce fut un printemps bien triste… Nous étions tellement proches. Nous nous chamaillions souvent ! Mais, tu ne me gardais jamais rancune… A ceux et celles qui voulaient « nous séparer », tu leur rétorquais : « Seul Youcef dit : « Nnanna vaut bien plus que sept hommes ! » (Ala Yusef, ig’qqaren Nnanna teswa s’nnig sebâa yergazen !)

Ce qui est vrai ! Et je l’ai toujours pensé !

J’étais déjà orphelin. Mais, avec ton départ, je me suis senti comme un enfant perdu… malgré mon âge !

Ton livre est sorti, ô ma douce et chère grande sœur ! Ô ma sublime Nnanna ! Tu n’es pas là pour le voir et le sentir de tes mains.

—————————————–

J’ai gardé en mémoire un poème de toi :

Erfed aqerruy-ik teddud (Lève la tête et marche devant toi)

Ur ttaggwad lâabd am kecc (N’aie peur d’un quidam comme toi)

Macci d lgerra d walud (Ce n’est pas la pluie et la boue)

Nagh d-izem a-k yecc (ce n’est pas un lion qui va te dévorer)

Kecci d-argaz yifen irgazen (Toi, tu es un homme au-dessus des hommes)

Awal-ik amzun isecc (Tes paroles sont pareilles à un bon repas)

Ma yella tebghid a-ttrud (Si jamais, tu voulais pleurer)

Effer iman-ik di tferkecc ! (Cache-toi derrière un l’arbre sacré !)

 

Moi aussi, j’ai fait un poème sur toi :

Nnanna… Anda nedda

Akka is nessawal

D tamettut d wawal

Mi terâad am tsedda

Tettef Igenni terna akal

Ar tama-s nedda s ttkal

Akken i nebghu nedda.

 

Nnanna truh d-ayen

Tedfer abrid m baba

Amzun t-tala g_Elmayen

Tban teqqur i lebda

Ala udem-is i d-yeqqimen

Nettwali-tt anda nedda.

Anda nedda iban d-ilem

D lehzen ad agh illem

D-azetta u-wur nezmir

Achal i nsenned ghur-em

Lehmala-m wergin tertem

Awal-im ibedd ur yeffir.

 

Mi-m hkigh d leghwbayen

Trefded awal berdayen

A gma aâziz, nekk aqli da !

Tekks-ed fell-i i’gelqayen

Macci yunwass d âamayen

Afu deg’wfus i nedda !

 

SANS NNANA

Ma douleur semble une offense

Et je n’ai plus beaucoup de larmes

Je vois partout ton beau visage

Aux côtés de nos parents

Et de beaucoup d’autres qui nous ont aimés

Puisque la mort existe

Cela nous rend-il plus sages ?

Ces instants fugaces

Où nous rions ensemble

Reviennent sur leurs pas

Comme de profondes traces

Sur les chemins perdus

Où ta belle voix résonne

Sans peur de l’inconnu

Le printemps est là

Et tu n’es plus pour admirer la nature

Les fleurs et le lilas

Tu chantais bien souvent

Tu aimais rire aux éclats

Femme libre tu étais

Tu portais haut ta coiffure

Tu jouais avec le vent

Tu aimais les robes à fleurs

Comme les signes d’un beau printemps.

D’où te venait cette fierté

De toutes ces femmes insoumises

Qui crachent sur la barbarie

Et qui osent rire aux éclats

Ton visage de feu épanoui

Que deviendrai-je sans toi ?

Vos visages pris par la nuit

Il est des mois que je n’aime plus

Ils vous sont ravis à nous

Pour aller au bout du bout

Je ne sais plus où j’en suis

Que deviendrons-nous sans vous ?

 

Repose en paix, ma très chère grande sœur Zahra (Nnanna Taazizt) ! Tu avais vécu en femme libre et fière. C’est de famille… Depuis que notre ancêtre avait quitté le Tassili pour chercher refuge en Kabylie… Nous étions alors dans les années 500… Au temps de Samac (Di lwakud n Sumec). 

Le vendredi 13 avril 2018

 

 

Publié par : youcefallioui | avril 4, 2018

Publié par : youcefallioui | avril 4, 2018

SOCIOLOGIE DE L’ALIENATION…

SOCIOLOGIE DE L’ALIENATION

DU DISCOURS DE L’ARBRE, DE L’ABEILLE ET DE L’OISEAU CHEZ LES ANCIENS KABYLES « C’EST DU MESSAGE DES ANCETRES QU’APPARAIT LE BIEN-ETRE ET LA BIEN-SEANCE » (SI TMEZRIT I D-TTBIN TALWIT)

 DU DISCOURS DE LA NATURE 

L’aigle a dit : « Etrange étranger ! Les pays des autres sont durs : s’ils ne te tuent ; ils te feront mille misères ! » (Yenna-yas ijider : « Ay awerdali n werdal ! Timura m_medden waârent : m’ur k-nnghint, a-k ssdaâfent ! »

 L’alouette a dit : « Ceux qui maltraitent un étranger ne connaissent rien du bonheur de la vie : leur cœur est sec, leurs enfants verront la vie sèche comme une épine. » (Tenna-yas tqubaât : Win yekkaten deg’werdali, lebghi-s ur iggwid sani : ul-nsen iqqur, dderya-nsen tesmuqqur).

 Le corbeau a dit : « Même si je suis noir, je clame le droit d’asile ! »  (Tenna-yas tgerfa : « Xas berrikegh, jjaaqegh af laânaya !)

 Le merle a dit : « L’homme devrait faire comme moi : je vais où je veux ; mais je respecte l’arbre où je fais mon nid » (Yenn-yas uzerkwetif : Amdan ad ig am nekki : anda bghigh yeggwi yifer ; mi hudregh aleccac anda bnigh lâac ! »

 L’alouette a dit : « Si le hibou chante la nuit : c’est dans le noir qu’il cherche la lumière ! » Tenna-yas tqubaât : « Ma yella bururu icennu deg id : di tlam i’gettnadi tafat !)

 L’abeille a dit à l’homme : « Protège-moi et je te protègerai !) « Tenna-yas tzizwit i wemdan : Ssegdel-iyi a-k ssgedled !)

 L’abeille a dit : « Dites-moi où est la fleur, je vous dirai mon bonheur ! » (Tenna-yas tzizwit : « Mmlewt-iyi amkan ujejjig, a-w nemmlegh zzhu g_ul-iw).

 L’abeille a dit : « Le jour où le miel ne sera plus bon, ce sera la fin du monde ! » (Tenna-yas tzizwit : Ass m’ara texser tament, a-ttenger ddunnit !)

 Le loriot a dit : « Homme qui connaît le sens de la vie, laisse-moi de quoi me nourrir dans ton champ ! » (Yenna-yas ucerreqraq : Ay amdan yessnen tudert, ejj-iyi kra di tigert !)

L’olivier a dit : « Tous ceux qui prennent soin de moi, verront leurs enfants naître au printemps ! » (Tenna-yas tzemmurt : Kra g_wid itelhan yid-i, di tefsut igren arrac ! »)

 Le frêne a dit : « Homme, fais bien attention à l’arbre, c’est de moi que tu as pris racine ![1] » (Tenna-yas teslent : Ay amdan hader aleccac, yak s’gi i tgid azar !)

 

DE L’HERMENEUTIQUE KABYLE

Cette habitude de faire parler l’abeille, les oiseaux, les insectes et les animaux en général ainsi que les végétaux et les éléments physiques comme le vent, l’arbre et la montagne permettaient aux anciens Kabyles de disposer d’une plus grande liberté. « Je parle par la voix de l’oiseau, donc je peux me permettre de tout dire : c’est l’oiseau ou l’arbre qui parle, ce n’est pas moi ! » Cette création littéraire dispose également d’un nom qui lui est propre en kabyle (tajanett). J’ai déjà expliqué le lien physiologique qui existait entre les anciens Kabyles et le monde physique, animal et végétal. Ce qui m’a toujours surpris, c’est d’apprendre bien des années après, à travers notamment les différentes recherches scientifiques, des thèses très proches de ce que j’avais appris de mes parents et des Anciens de ma confédération (arch). Cette science de l’interdépendance entre tous les êtres vivants qui existent sur la terre paraissait tellement évidente aux vieux Sages kabyles ! Ils n’avaient pas besoin d’appareils sophistiqués pour observer la nature. Ils pouvaient sans verbiage aucun dire et expliquer la relation qui existe entre la terre et l’homme, la fleur, l’insecte et l’oiseau. Une vision universelle qui permet de dépasser certains clivages.

Si le chardonneret est ainsi appelé en français à cause du chardon dont il se nourrit, la même relation sémantique existe en kabyle : le nom de l’oiseau « chardonneret » (abuneqqar) vient du « chardon » (aneqqar). On peut en dire autant par rapport à « l’homochromie[2] » ou à la « cline[3] » ou à d’autres aspects ornithologiques. Comme en français et dans d’autres langues, la variation du caractère morphologique déterminé, par exemple, par le milieu ambiant a entraîné le nom de certaines espèces d’oiseaux. Il en est ainsi des oiseaux du Bassin méditerranéen comme le loriot (acerreqraq), la fauvette grise (tiberdfelt), la bergeronnette (tabuzegrayezt), la huppe (tebbib) ou bien encore le râle des genêts (amenzezzu). Toutes ces correspondances séculaires « de nature écologique et culturelle » sont étonnantes car elles sont menées sur des territoires différents. Elle révèle, me semble-t-il, cette dimension universelle qui lie les humains, où qu’ils soient sur la terre, malgré les différences culturelles et linguistiques. 

« Quand il n’y aura plus d’abeilles sur terre, l’homme aura disparu depuis longtemps ! » On prête cette pensée à Albert Einstein. En faisant parler l’abeille dans les contes kabyles, les Anciens disaient : « Quand le miel ne sera plus bon, il n’y aura plus de vie sur la terre ! » On peut donc en déduire que « l’oppression de la nature » révèle et stigmatise l’oppression que font subir des hommes à d’autres hommes.

C’est ce côté universel de la pensée kabyle qui m’a toujours intéressé et que j’essaie, autant que faire se peut, de dévoiler tel que je l’ai reçu. L’alouette ou un autre oiseau n’est qu’un prétexte pour faire passer un message. Une pensée qui révèle une situation d’oppression interne, perverse et dangereuse car trop visible pour être vue, comme dans le cas de la tyrannie qui pèse sur les Berbères sur leur propre terre.

Cette tyrannie était « visible » tant qu’il s’agissait du colonialisme français. Mais depuis l’indépendance des pays africains, elle ne s’est pas arrêtée même si elle est devenue « invisible ». Des Africains continuent d’oppresser d’autres Africains d’une façon, parfois, beaucoup plus abominable !

Selon mon ami et maître feu Joseph Gabel[4],  « Cette invisibilité est d’une grande perversité, car elle recèle en elle les stigmates d’une forte aliénation qui conduit à la réification du peuple berbère. C’est le syndrome de l’iceberg ; ou si vous préférez le syndrome du Kabyle. » Et l’on comprend donc pourquoi beaucoup de récits et de mythes anciens stigmatisent la tyrannie des mots imposée par les modèles dominants occidental et arabo-oriental.

Dès lors, la question que se posait l’inconscient Kabyle est la suivante : « Comment dénoncer cette oppression interne qui paraît bien peu visible à l’œil extérieur ? »

Pour parler de cette situation d’oppression linguistique et d’oppression tout court subie par les Kabyles et les Berbères en général, les Anciens n’avaient rien trouvé de mieux, pour faire passer le message à travers de nombreux récits comme les contes et les mythes mais aussi les énigmes et les dictons, que de classer ces récits dans un chapitre qu’ils avaient appelé Les stigmatisantes[5] (tizeknatin). Ils réprouvent et condamnent beaucoup de situations où l’aliénation et l’oppression occupent le terrain de l’intelligence, du savoir et de l’amour[6].

 

 

 

 

Ouvrages à consulter de Youcef Allioui :

–          L’ogresse et l’abeille – Teryel  t-tzizwit, L’Harmattan, 2007.

–          L’oiseau de l’orage – Afrux ubandu, L’Harmattan, 2008.

–          La sagesse des oiseaux – Timsifag, L’Harmattan, 2008.

–          Sagesses de l’olivier – Timucuha n Tzemmurt, L’Harmattan, 2009.

–          Les chasseurs de lumière – Iseggaden n tafat, L’Harmattan, 2010.

[1] Croyance ancestrale kabyle : « L’homme descend du frêne : premier arbre de la création. » (Amdan ittwajna-d si teslent : aleccac amezwaru i d-ijna Ugellid Ameqqwran).

[2] De la même couleur que le milieu ambiant.

[3] Variation progressive d’un caractère morphologique suivant le milieu auquel l’oiseau a fini par s’adapter.

[4] Docteur en médecine, Joseph Gabel (1912-2004) était aussi un sociologue et un philosophe français d’origine hongroise. Penseur engagé, il est resté toute sa vie fidèle au marxisme tout en étant hostile au stalinisme et à la pensée de Louis Altusser. C’est sans doute le plus grand spécialiste de l’aliénation. Cf. La fausse conscience, Les éditions de Minuit, 1977.

[5] J’ai déjà donné une classification des différents récits dans la littérature orale kabyle. Cf. La langue et la mémoire, L’Harmattan, 2015.

[6] Y. Allioui, Sagesses de l’olivier – Timucuha n tzemmurt, L’Harmattan, 2009.

Publié par : youcefallioui | avril 3, 2018

 

 

Publié par : youcefallioui | mars 28, 2018

CROYANCES ET RELIGIONS

CROYANCES ET RELIGIONS

 

Pour mes enfants : Damia Tawes et Améziane Gaya. Afin que le message de vos ancêtres soit à jamais ancré dans votre mémoire.

 Pensée kabyle : « Le mythe est un rite, une énigme qui nous féconde. Qui veut planter un arbre de paix récoltera ses fruits ; qui veut semer le vent de la violence récoltera ses sarcasmes ! Et rien chez le Seigneur Dieu ne te permet de poser un mauvais regard sur ton prochain. »

Pensée kabyle : « Le pays qui t’accueille, c’est ton pays ! »

A travers les mythes et les légendes berbères, c’est toujours la recherche de croyances qui mettent en avant un mieux-être, une relation respectueuse et fraternelle avec les siens et les autres. Un temps, des instants précieux, à ménager, à protéger et à (re)construire. C’est ce souci qui semble se profiler à l’horizon du mythe dit au coin du feu, de l’âtre, dont la clarté de la flamme rappelle la fragilité de ce monde.

De ce monde, dont la lumière peut soudainement disparaître et faire place à un ciel sombre et menaçant dont les foudres peuvent s’abattre soudainement sur des innocents qui ne demandaient qu’à vivre en paix avec ceux qui leur sont chers et dont le sourire les rassure chaque jour qui passe.

Jadis, le mythe semblait refléter la même manifestation, le même souci. Les croyances œuvraient pour le rapprochement des hommes et des femmes. Pour que l’homme devienne supportable à l’homme (et surtout à la femme !, disait ma grand-mère), afin qu’ils apprennent à partager ce qu’ils ont de plus précieux, comme dans le mythe « Le partage » souvent ressassé, comme beaucoup d’autres, par mon défunt père, « le chasseur de lumière » (Aseggad n tafat).

 

Ceci est un mythe, écoutez  et soyez heureux !

A-Macahu ! Tellem cahu !

 

Que les Anciens me pardonnent de le résumer ainsi ! (Laânaya n yizri d-izem  !)

 

« Dans les temps premiers, quand pour la toute première fois l’homme sage reçut son premier repas des mains du Souverain Suprême (Agellid Ameqqwran), il se garda de le manger entièrement. Il mangea seulement la moitié et laissa l’autre moitié de côté. Après l’avoir observé, le Souverain Suprême lui demanda : « Mais pourquoi ne fais-tu point honneur à ton repas ? Tu sais bien que je pourvoies à ta nourriture et que je t’en donnerai un autre quand viendra l’heure de manger ! »

Le vieux sage lui répondit : « Pardonne-moi, ô Souverain Suprême ! Je m’étais dit que si jamais un passager un étranger venait à passer par là, je n’aurais pas de quoi l’honorer. En effet, comment aurai-je le courage de lui montrer mon visage si je n’ai pas un peu de nourriture à lui offrir ? »

Le Maître des Cieux (Bab Igenwan) lui répondit alors : « Tu es de ces hommes qui voudront toujours partager. C’est en votre honneur et en votre nom que je veillerai à ce que la terre ne soit jamais atteinte par la longue nuit et le désastre éternel. C’est en votre visage et aux noms de tous ceux qui vous sont chers que je ferai en sorte que la lumière réapparaisse chaque matin et éblouisse à jamais les jours que vous aurez à vivre. A votre clarté de cœur et de l’âme, j’adjoindrai la lumière du jour et celle de la nuit. »

 

La protection du mythe est pareille à celle du temps ! (Laânaya n yizri d-izem !)

 

Quand on scrute les moindres recoins de la mythologie kabyle, on croit déceler un effort d’adaptation à la nature et à l’autre qui est peut-être différent de soi, mais qui peut être aussi très proche pour peu que l’on veuille bien faire l’effort d’aller vers lui et de l’accepter comme le dit si bien l’énigme de chez nous : « Lui c’est moi, moi c’est lui ; même si nous sommes différents. »

C’est, me semble-t-il, de ce dépassement, de cet affranchissement de soi, de ses propres codes et de ses croyances que prend sa source la mythologie berbère de Kabylie, comme d’ailleurs d’autres mythologies anciennes. Une pensée ancienne kabyle dit : « On peut juger de la civilisation d’un peuple à sa façon de traiter celui qui vient de loin : celui qui a laissé les siens, sa maison et sa terre, l’étranger. »

Ce fut sur cette pensée que les cités kabyles anciennes avaient construit leur droit d’asile. Ce droit qui faisait que l’étranger était sacré et qu’il pouvait disposer du droit d’asile (Laânaya) sans condition aucune dans n’importe quelle cité sur tout le territoire berbère.

Notre mythologie ne refuse pas l’autre. Elle le respecte et elle cherche à le comprendre afin de mieux le protéger. Celui qui la transmet croit toujours conforter ses propres croyances en essayant de comprendre, voire d’adopter celles de son prochain. C’est ainsi qu’il faut comprendre le prosélytisme successif des Berbères, dans un syncrétisme savamment cultivé et revendiqué à jamais.

Ceux et celles qui nous traitent de « mécréants » n’y ont vu là qu’une faiblesse de caractère chez le peuple berbère. A ceux-là, je réponds par un dicton kabyle : « L’âne mange là où il fait ses besoins ! »

La pérennité de ce peuple  (agdud amazigh) et celle de sa pensée, de sa langue et de sa culture démontrent le contraire. C’est ce qui les dérange ! En réalité, en adoptant les croyances venues d’ailleurs, les Berbères ne se sont jamais détachés de celles de leurs ancêtres, les Imazighen.

Cette façon de croire est semblable chez tous les peuples autochtones ou « premiers ». Les Esquimaux, qui avaient embrassé la religion chrétienne, l’expliquent aussi de cette manière : le mythe de Jésus, se sacrifiant pour son peuple, les rapproche de leur mythe à eux où tout grand sage, tout grand homme ou tout grand chef doit se sacrifier pour les siens (nous venons de vivre un pareil exemple).

Mais le mythe est d’abord parole ; il est aussi langue à travers laquelle les croyances (bonnes ou mauvaises) se propagent.

La parole est culture. La culture est peuple. En ce sens que lorsque une langue se meurt, le peuple qui la parle change de nom ou disparaît.

C’est donc grâce à ce syncrétisme revendiqué que les anciens Kabyles disaient : « Si Dieu te réclame ton cœur, donne-le- lui ! S’il te réclame ta terre et ta langue, dis-lui : « Non ! » Car sans ta terre et ta langue, tu n’as ni cœur ni foi ! »

 Le grand philosophe français François Hadot, professeur au collège de France et maître de l’art de vivre dans une société décente et démocratique, disait : « Le bien-être, c’est savoir vivre en pleine conscience, en pleine lucidité, en donnant toute son intensité à chacun de ses instants et un sens à sa vie tout entière. »

C’est à peu de chose près ce que disait mon père : « Notre culture et notre mythologie nous ont appris à vivre dans le respect des autres ; dans le bien-être et la spiritualité en nous mettant en garde contre toutes les oppressions et tous les fanatismes.

C’est pour cela que les Anciens prêtaient serment en s’appuyant sur toutes les croyances (Jjmaâ l_liman). C’est aussi pour cela que les Kabyles disent : « Chaque pays a ses visages, mais Dieu est partout le même. » (Yal tamurt s wudmawen-is, ma d Rebbi yiwen i’gellan.)

 

 

 

Publié par : youcefallioui | février 7, 2018

HOMMAGE A MME LA MINISTRE BENGHEBRIT

QUAND LA LANGUE MATERNELLE DEVIENT

UNE VERTU PSYCHOLOGIQUE

Mon père : « Dieu vous a fait l’honneur d’être nés Kabyles… Soyez en fiers et dignes pour continuer de perpétuer ce trésor qu’est votre langue et dont le Souverain Suprême (Agellid Ameqqwran) vous a gratifiés en vous offrant une si belle langue qui vous donne le pouvoir d’apprendre facilement les autres langues… Votre langue maternelle, C’est le lait que vous aviez bu au sein de votre mère et qui vous a aidés à grandir ; c’est aussi la berceuse qui vous endormait dans le berceau, et qui vous a aidés à connaître le rêve et la douceur de la vie…

 

Comme disaient nos Anciens :

Si Dieu te réclame ton cœur, donne-le lui !

Mais, si Dieu te réclame ta terre et ta langue, tu lui dis : « Non ! »

Car sans  ta terre et ta langue, tu n’as plus ni cœur ni foi !

 Ma yessuter-ak-d Ugellid Ameqqwran ul-ik : efk-as-t !

Ma yessuter-ak-d Ugellid Ameqqwran akal-ik t-tmeslayt-ik, inn-as : ala !

Mebla akal-ik t-tmeslayt-ik, ur tesâid, ur tesâid tasa ! »

 

Enfants, ma mère nous racontait l’histoire de cette petite fille qui se laissait mourir car sa belle-mère refusait de lui raconter des histoires. Elle s’asseyait au pied du chêne où était enterrée sa mère et racontait à voix haute que sa marâtre la privait des légendes qui faisaient grandir les enfants. Alors une voix – celle de sa mère – sortit de la souche de l’arbre pour lui raconter les contes merveilleux qui faisaient grandir les enfants… Comme dans beaucoup de légendes et de mythes – tels que ceux que je rapporte ici – les Anciens avaient su savamment réunir prose et poésie. Ce qu’ils appelaient d’un mot savant qui signifie « le sens du son » (azarawal). Dans ce conte pour enfant – même si mon père disait que les contes n’ont pas d’âge – à travers l’arbre, ma mère contait et chantait en pleurant à chaudes larmes :

 

Il était une fois, ô ma fille chérie !

Un pays où la nuit veille sur les enfants

Une étoile dans le ciel qui ne faiblit jamais

Qui dit des légendes où tous les enfants jouent

Autour de la lune, ils font de belles rondes.

Il était une fois, ô ma fille chérie !

Un pays où le jour a le goût du printemps

Où les enfants se cherchent dans les champs de blé

Quand les coquelicots rougeoient sous les rayons

Quand l’oiseau chante et que l’abeille butine.

Il était une fois, ô ma fille chérie !

Un nuage dans le ciel caressé par le vent

Pour qu’il lâche la pluie qui fait rire les enfants

Il était une fois où le soleil s’amuse

A dire tous ces mots qui font vivre le temps.

Quand je discutais avec ma mère à propos de cet interdit qui entourait et qui entoure toujours la transmission de notre littérature orale berbère et notamment kabyle dans les écoles algériennes, elle donnait son sentiment en disant : « Je ne comprends pas ce qui peut les déranger dans un conte ou une poésie pour enfant ! »

Après un moment de réflexion, elle s’exclama : « Que je suis innocente ! C’est évident : ils ne veulent pas de notre langue car elle est différente de l’arabe ! Et comme ils disent que nous sommes des Arabes… C’est un peu l’histoire du merle qui se moque du hibou… L’alouette a pris la défense du hibou en disant au merle : (Bien qu’il te paraisse lugubre, le chant du hibou est pareil au tien, sinon plus beau : car lui, c’est dans le noir qu’il cherche la lumière !) »

Elle continua son raisonnement en disant : « Ceux qui nous gouvernent se prennent pour des merles dont le chant doit s’imposer à nous. Ils nous considèrent donc comme des hiboux qui chantent de façon lugubre… En réalité, ils n’aiment pas notre langue parce qu’elle les dérange par sa beauté et le sens qu’elle donne à notre vie. Mais elle les dérange surtout à cause de la conscience et de l’aptitude qu’elle nous donne pour comprendre le monde dans lequel nous vivons… »

C’est suite à cet échange, que nous avions eu ensemble, que ma mère avait souhaité apprendre à écrire en kabyle. Elle me disait en riant : « L’alouette a dit : Il n’y a pas d’âge pour apprendre à voler : il suffit de remuer les ailes ! »

Je reste encore profondément ému à chaque fois que je repense au courage qu’elle avait déployé quand elle voulait que je lui apprenne à écrire. Elle avait alors 74 ans ! Je la vois encore – inclinée sur la feuille de papier, le stylo à la main – qui appuyait de toutes ses forces physiques et mentales pour retranscrire. Après avoir appris à écrire son nom et son prénom, le premier mot qu’elle voulut apprendre à écrire fut « conte » (tamacahutt).

J’aurais donné cher que mon père voie cela ! Lui qui, pour me convaincre, me répétait bien souvent cette phrase : « Ecris ce que tu peux en kabyle, les enfants le trouveront ! Tu verras, cela t’aidera aussi à mieux comprendre ta langue, les autres et les choses de la vie ! »

Tant et si bien que j’avais commencé à écrire les premiers contes et récits anciens dès l’âge de  15 ans.

J’ai appris depuis que lorsqu’une langue se meurt, c’est son peuple qui disparaît ou change de nom.

J’ai aussi appris que lorsque une personne perd sa langue originelle, c’est comme s’il changeait de cerveau… Tout en lui est confus, au point de souhaiter la mort de celles et ceux qui ont conservé le trésor qu’il avait ainsi perdu…

 

 

Publié par : youcefallioui | janvier 7, 2018

HOMMAGE A IDIR – TAJMILT I YIDIR

IDIR OU LE CHASSEUR DE LUMIERE – YIDIR ASEGGAD N TAFAT 

Un peuple qui n’a pas de mémoire est voué à disparaître.

Un peuple qui sacrifie ses braves ne verra jamais la lumière.

 Akken is yenna Waârab : « Leqvayel werjin ur rebban lefhel ! »

 « Anwa i-k iwwten ay Aqvayli ? Yenna-yas : « Medden yakw zran d gma ! »

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Les affres des années 70… Quand une musique sublime alliée à une voix singulière vinrent nous tirer de la nuit noire dans laquelle nous cherchions en vain une petite lumière…

Nous étions à l’Institut Pédagogique Alger quand, un matin, je fus témoin d’une conversation fort révélatrice d’un nouvel état d’esprit chez les jeunes arabophones. Une conversation entre des jeunes filles qui se disaient arabes et qui, en tournant un bouton de leur transistor, tombèrent involontairement sur Idir qui interprétait à Vava Inouva

D’habitude, quand les arabophones tombaient par hasard sur une chanson kabyle, ils tournaient vite fait le bouton pour changer de station radiophonique.

Cette fois-là, il n’en fut rien. Bien au contraire ! Mes camarades filles arabophones furent subjuguées par la voix et la musique Idir. Et chacune d’elles de s’exclamer : « Que c’est beau ! » Une autre ajoute : « Par Dieu, c’est magnifique ! » Notons au passage que c’étaient des camarades étudiantes qui ne comprenaient pas le kabyle. Une autre ajoute encore l’air enthousiaste : « C’est vraiment magnifique ! »

D’autres hochèrent de la tête (en souriant !), approuvant amplement ce qualificatif. Mais voilà que l’une d’elle ajoute d’un air sombre : « Je ne vois pas pourquoi cela passe sur la chaîne kabyle ! » C’est alors qu’une autre crut bon de corriger : « Mais, Idir est kabyle ! C’est pour cela… Crut-elle bon d’ajouter à l’attention de sa camarade : « C’est pour cela, je te dis, qu’il passe sur la chaîne kabyle ! »

Mais, cela ne désarma pas pour autant son interlocutrice qui répondit : « Oui mais quand même ! C’est dommage que cela passe sur la chaîne kabyle ! »

C’était trop tard, pour tous ceux qui nous « vomissaient » en entendant la chanson kabyle ! Nous étions traités comme des étrangers ! Mais, le message d’Idir était définitivement passé ! Et plus rien ni personne ne pouvait le faire taire ! C’est dire que l’écoute d’Idir avait provoqué tant de sentiments contradictoires chez ceux-là mêmes qui épousaient les thèses aliénantes du système culturel dominant instauré par un Kabyle arabisé, Boumediene[1].

On ne tarda pas alors à assister à l’apparition d’une attitude tout à fait nouvelle et fort surprenante chez la jeunesse arabophone et notamment la frange féminine qui s’identifiait, j’oserais dire bien malgré elle, à l’image de l’idole de la jeunesse kabyle. Cela eut donc un double effet. Séduire les récalcitrants et les dédaigneux, mais aussi surtout décomplexer les jeunes kabyles qui avaient honte – le mot peur serait plus juste ! – de parler leur langue.

Un homme de conviction et de courage

Idir, dans son immense talent et sa grande sagesse, avait toujours eu le mot juste. Dans toutes les interviews, bien que ses positions soient toujours courageuses et sans détours, sa façon de manier le verbe faisait passer un message qui amadouait les ennemis de l’amazighité.

Bien souvent, quand j’entendais Idir, mon réflexe de militant Amazigh attendait que l’auditeur s’exprime en kabyle… Trop souvent encore, je me suis rendu à cette réalité : Idir a fini par faire bousculer tous les préjugés sur notre langue et notre culture. Il avait ouvert ô combien de portes ! Des portes qui étaient fermées par l’ignorance, la bêtise la haine et le racisme vis-à-vis des Berbères.

Parfois (surtout à la caserne), ce fut terriblement angoissant face à ce rejet, à ce racisme à travers lequel se manifestait le rejet de notre langue et de notre identité. Ce rejet était souvent porté par des berbères qui s’ignoraient ; souvent des Kabyles arabisés. Mais la porte qui s’était ouverte ne saurait se fermer devant le mépris et l’intolérance.

Ce qui ne signifiait pas que nous avons abattu tous les murs de la haine, il s’en fallait de beaucoup[2] ! Quel est le kabyle qui n’avait pas entendu un agent de l’État le reprendre avec mépris pour lui dire de parler en arabe ?

Mais, nous avons franchi une étape. Et plus rien ni personne ne pouvait effacer d’un trait de plume[3], ou d’une seule expression comme celle qui avait cours et que l’on entendait à tout bout de champ : « Parle dans ta langue, l’arabe ![4] » (Ehder b_llught-ek !)

 La langue de nos ancêtres… Tamazight contre l’ignorance et l’obscurantisme

Dicton kabyle : « Tout ce qui est beau donne de la lumière aux mauvais jours » (Kra yeddan di ccbha, ittak tafat di trekna).

Nous ne pouvions donc qu’être surpris devant cette forme de révolution qui se manifestait par une douce musique et des voix magnifiques celle d’Idir et de Zahra. Je me suis alors surpris en train de penser que nous étions sortis du tunnel sombre et noir dans lequel Boumediene et consorts voulaient nous enfermer à jamais.

La lumière que nous découvrions au sortir de ce tunnel fut à l’image de la voix d’Idir et de Zahra et de cette musique extraordinaire qui avait su capter l’attention des oreilles les plus sourdes. Que d’espoirs ! Que de joies ! Que de fierté retrouvée ! L’image est la voix d’Idir était devenue tels des étendards, un fanal porté par les chasseurs de lumière dans l’un de nos mythes racontés par les Anciens[5].

À partir de cette date tant attendue, date qui marquait la sortie de l’album d’Idir, qui portait le titre de la chanson phare A Vava Inouva, nous assistions alors à une explosion de la jeunesse kabyle qui exposait l’image d’Idir tel un étendard d’un chasseur de lumière d’antan ; dont plus personne ne pouvait plus ni écraser, ni atténuer les éclats. J’entends encore une amie Tawes[6] Kabyle d’Alger me dire : « Idir nous a lavés de la honte de soi… J’avoue que c’est grâce à lui que j’ai repris mon véritable prénom en le prononçant haut et fort ! »

A côté de cette explosion de la jeunesse en général, les pairs d’Idir étaient également secoués par les résonnances de A Vava Inouva. Ce fut donc une période éloquente et définitive pour tous les chanteurs et toutes les chanteuses kabyles, et ils furent nombreux !  Il est difficile de les citer tous ici[7]. Mais, dans la même période, Djamal Allam était venu donner un élan supplémentaire avec la chanson « Tella » qui fut aussitôt reprise par des chanteurs arabophones. Ce qui ne pouvait se faire immédiatement avec A Vava Inouva qui sort des poncifs faciles à adapter.

Enfin ! Le message est non seulement passé mais entendu dans cette langue amazighe/berbère qui n’avait pas droit de cité ! Si dire tout de la révolution qu’un Idir avait su provoquer ! De cette intemporalité dans laquelle étaient cantonnées notre langue et notre culture, Idir avait su donner à la langue et à la culture Amazighes un nouvel espace qui avait su détruire le mur de la haine, des préjugés et de l’indifférence. Une amie disait à juste titre : « Sa voix a crevé la panse de l’ignorance ! »

Idir avait su donner un espace sans frontières où le système culturel dominant ne tolérait aucune différence. Un système affligeant et tyrannique qui voulait enfermer à jamais la langue et la culture berbères dans une nuit noire où elles ne verraient plus jamais la lumière.

Nous comprenons, au passage, pourquoi l’un des albums d’Idir porte ce titre, fort révélateur – emprunt à la mythologie kabyle –  à lui seul ô combien la nuit fut à la fois sombre et noire : « Les chasseurs de lumière ».

L’assassinat de Matoub… Et la voix d’Idir qui s’éleva pour crier sa douleur et son indignation… 

 Après l’assassinat de Matoub Lounès, en 1998, je vis Idir monter sur la tribune installée sur la place de Belleville (Paris 11ème) pour fustiger non seulement l’État algérien, qui n’a pas su protéger cette figure emblématique de la culture berbère, mais aussi et surtout les artistes arabophones, tel Khaled ou Mami, lesquels à travers leur silence, semblaient cautionner l’assassinat du « Rebelle[8] » et toutes les oppressions qui continuent de frapper les kabyles depuis 1962.

C’est donc à ce titre aussi, qu’il m’a semblé important de dire Idir avec tous les moyens dont je dispose. Je ne ferai une œuvre totalement digne de lui et de la sienne ; je ne ferai peut-être pas non plus taire toutes les mauvaises langues ; mais, j’ose espérer que, dans ma naïveté et mon espoir de restituer les choses de façon aussi claire et aussi objective que possible, les esprits chagrins n’y verront pas qu’un opportunisme de façade.

Qu’il me soit permis alors de revenir sur quelques aphorismes qui concernent l’homme, le poète, le musicien et le chanteur à la voix claire et cristalline dont la pureté nous rappelle, à nous qui étions bergers dans la haute montagne du Djurdjura, l’eau claire et lumineuse de nos sources qui dévalait du haut de cette montagne magique avec une rapidité dont le bruit ressemblait, maintenant que j’y repense, à cette voix inimitable d’Idir et à ce courage dans les moments difficiles.

Une métaphore – Taweqda

À ce titre, Idir n’est pas seulement un chanteur poète, musicien compositeur interprète, il demeure aussi, par sa personnalité riche et complexe, modeste et avenante à souhait, une véritable énigme, une belle métaphore (taweqda) capable à elle seule de transcender tous les espoirs.

Une allégorie que l’on ne peut comprendre si l’on ne voit pas en lui ce qui est caché. Si l’on ne voit pas en lui le porteur, le défenseur et la voix de la Kabylie qu’il porte au plus profond de sa personne.

L’homme dépasse de très loin tout ce que l’on pourrait dire de lui. Par ses observations et ses prises de parole, peu de musiciens, de poètes, aussi bien kabyles qu’étrangers, ont son sens du verbe, sa curiosité, ses connaissances et cette lumière qui jaillit de ses yeux et illumine son visage dès qu’il s’agit de sa langue maternelle (tamazight), cette étoile qui brille depuis des millénaires dans le ciel et dont il cultive les racines afin que son peuple continue de perdurer.

Cette aisance innée lui vient de sa mère. L’hymne qu’il lui avait consacré montre, s’il en est besoin, ô combien le message dont il continue d’être le porteur vient, comme disaient les anciens, de la nuit des jours, de la nuit des temps ou de la naissance du monde (seg-wasmi i d-tejna ddunnit).

Son aisance et son intérêt pour les langues et les cultures étrangères montrent aussi tout simplement l’amour qu’il porte, encore une fois, pour sa langue maternelle, l’Amazigh de Kabylie. C’est un trait de caractère de sa personne qui fait de lui un être à part, un poète chanteur et musicien marqué à jamais du saut de l’âme kabyle qu’il porte en lui depuis le berceau.

MERCI IDIR ! PARDONNE-LEURS, ILS NE SAVENT PAS CE QU’ILS FONT !

 Aseggwas Amaynut ilhan, ifulken !

 BONNE ET HEUREUXE ANNEE 2018 !

 [1] C’est dire le drame de l’aliénation linguistique.

[2] Et cela revient en force. Mais, les Kabyles n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes ! Comme en témoigne le lynchage médiatique dont Idir vient d’en faire l’objet ! Juste avant, Aït Menguellat venait de connaître la même chose ! Triste et sans avenir est le peuple qui ne respecte pas ses poètes !

[3] Comme celle menaçante et acerbe du quotidien officiel (du parti unique) El-moudjahid, surnommé, à juste titre « Le-tout-va-bien », par les Algériens.

[4] Un ami, qui crut bon de faire de l’esprit, écopa de plusieurs jours de prison et de coups et violence, pour avoir osé dire au policier : « Tu peux traduire en kabyle, s’il te plait ! » (Di laânaya-k, tzemred a d-trejjmed aya-gi s teqbaylit ?)

[5] Cf. Les chasseurs de lumière, op.cit. C’est aussi le titre d’un album d’Idir. Le titre est si éloquent qu’il me semble nécessaire de le rappeler.

[6] Qui se faisait appelée Samia, car son prénom faisait l’objet de moqueries de ses camarades arabophones et souvent de Kabyles arabisés qui s’ignoraient en tant que tels !

[7] Nouara, Brahim Izri, Chenoud, Matoub Lounès, Agraw, Djurdjura, Madjid Soula, Les Abranis, Yugurten, Azenzar, Takfarinas, Nora At Brahem, Malika Domrane, Sofiane, Ixulaf, etc. Que ceux et celles que nous avons oubliés nous pardonnent !

[8] Surnom du regretté et éternel Lwennas MATOUB.

MON PERE – LE SAGE DES LUMIERES

VAVA – LEWLI N TAFAT

Il y a quarante-cinq ans que mon père s’en est allé vers un autre monde. Il y a quarante-cinq ans déjà que je n’entends plus ses éclats de voix. Cette voix si forte et si douce à la fois, si rocailleuse qui portait au loin dans cette langue kabyle qui vient de la nuit des temps, comme il le disait si bien, « Depuis la naissance du monde » (Seg-wasmi i d-tejna ddunnit).

Je reviens en arrière en me penchant sur ce passé extraordinaire que j’ai vécu l’espace de quelques courtes années avec ce père que j’ai eu la chance d’avoir eu. Il était non seulement mon père, mais aussi et surtout mon meilleur ami, mon confident et mon professeur. Durant les longues années d’études et de recherche que j’ai faites dans les écoles et Universités françaises, jamais je n’ai eu des enseignants de sa qualité.

Il m’est difficile de revenir sur tout ce que mon père m’avait enseigné sur la langue et la culture kabyles. Il était si sévère dès qu’il s’agissait de notre langue ! Il nous disait d’un ton autoritaire : « Donnez de la hauteur aux mots ! Le kabyle n’est pas une langue ordinaire ! » (Fkewt lqedd i wawal ! Taqbaylit macci t-tamenwalt !) J’ai mis bien des années à comprendre le sens de certains mots que j’entendais de sa bouche. J’aimais sa façon de sourire avec indulgence avant de répondre à mes questions : « Voussvouss[1], mon fils, tu ne sais pas ce que cela veut dire !? Assoyons-nous un instant, tu veux bien ? »

Il aimait m’enseigner les choses de la vie. Il y avait un arbre sur le flanc du ravin qui surplombe (encore, mais pas pour longtemps) la Soummam sous lequel il aimait que nous nous assoyons pour parler. Nous passions ainsi des heures à l’abri des regards. A la fin de chacun de nos nombreux échanges, il terminait toujours par cette phrase d’une voix douce et grave : « Mets taqvaylit dans ton cœur et la protection des ancêtres ! Fais du bien à celui qui tombe, quant à Dieu laisse-le aux autres ! » (Ger taqbaylit deg wul-ik, d laânaya Imezwura ! Erfed w’ur nesâi ifadden, ma d Rebbi anef-as i medden !)

Que voulait-il dire exactement par ces mots ? Je restais souvent des jours et des jours à ressasser ce genre de formules dont il nous abreuvait. J’avais beau les tourner dans tous les sens, il y avait toujours un autre sens qui venait se rajouter à ce que j’avais déjà trouvé[2].

J’aimais écouter « ce mendiant superbe ». Je l’avais surnommé ainsi car mon père s’habillait comme un démuni, un mendiant superbe. Avec lui, l’habit n’avait jamais fait le moine. Seule sa prestance, sa générosité, son intelligence flamboyante portée par une voix sans pareille le distinguait des autres. On oubliait aussitôt ses pauvres habits qu’il se plaisait à rapiécer lui-même pour voir un homme subjuguant au kabyle étonnamment riche, raffiné et sans pareil !

Cela me permet de rapporter une anecdote racontée par mon ami le cinéaste Abderrahmane BOUGUERMOUH. Son propre père était en train de discuter de choses et d’autres avec d’autres vieux de notre arch. Chacun y allait de sa prose et de sa rhétorique pour en imposer aux autres. L’un d’eux voulait à tout prix montrer qu’il avait toutes les clés et les subtilités de notre chère langue. Agacé par tant de prétention, monsieur Bouguermouh père finit par s’exclamer face aux prétentions de son vis-à-vis : « Ô un tel ! Celui qui veut entendre le kabyle, qu’il aille voir d’abord Mohand Améziane Ouchivane ! » (A flan ! wi’bghan ad isel i Teqvaylit, ilaq ad iruh qbel ad izer Muhend Amezyan Ucivan !)

C’est dire que « La langue de mon père » était revêtue par les Anciens d’un sceau exceptionnel dont il était difficile de retrouver les éclats chez d’autres vieux. Dda Mohand Qasi, le dernier Amousnaw de notre tribu, disait de mon père : « Seul Améziane Ouchivane savait lire les nuages et le vent ; seul lui était capable de comprendre le chant des oiseaux… et de cueillir du miel en juin sans se protéger des morsures des abeilles ! »

Ecouter mon père parler de la nature était une leçon que beaucoup d’écologistes d’aujourd’hui devraient avoir entendue !

D’après notre mythologie, le Souverain Suprême aurait créé le premier homme (Verver Amezwaru) du frêne, premier arbre de la création, selon nos croyances. Mais comme l’arbre a besoin de l’eau pour vivre, le Souverain Suprême avait compris qu’il fallait créer la première femme, « La mère du monde » (Yemma-s n ddunnit) de l’eau : d’une perle de rosée (si tiqit n nnda). On aura compris que sans l’eau (la femme), point d’arbre sur terre ! On aura également déduit que sans l’eau et l’arbre point de vie sur terre[3] ! Mon père disait : « A chaque fois qu’un arbre s’abat, c’est un homme qui s’en va ! » Comme tous les peuples premiers et autochtones, ce que les anciens Kabyles appelaient « At-tmurt », les Imazighen ont toujours privilégié la pensée synthétique, voire holistique, plutôt qu’individualiste et analytique.

La voie holistique voit toutes les choses et tous les êtres vivants comme liés. Cette approche ne sépare pas l’élément du tout, l’individu du groupe ou l’homme de la nature. Aussi, ce qui me paraît digne d’intérêt, c’est l’importance accordée par les anciens Kabyles à l’environnement et à la nature qu’ils désignent d’un seul et même mot tarwest. Ce mot renvoie à une philosophie, voire à une croyance, qui affirme l’interdépendance entre tous les êtres vivants qui peuplent la terre. Une importance qui prend toute son ampleur à travers la culture orale et notamment les énigmes où les éléments physiques sont étudiés comme des éléments et des « personnages » vivants au même titre que les biotopes des mondes végétal, animal et humain, désigné par un lexème mystérieux Akkiw, lequel, toujours selon mon père, signifierait « L’univers  ».

Pour faire plus « intellectuel », je veux simplement expliquer que pour mes ancêtres, la première des sciences s’appelle « La mère nature » (Tarwest[4]). C’est la science de l’interdépendance entre tous les êtres vivants. Tout comme les humains, tous les êtres vivant sur cette terre ont une âme. Mon père disait : « Du plus petit insecte jusqu’au plus grand des oiseaux, la terre a besoin de tous ses enfants, femmes et hommes compris ! » Lorsque nous ramassions les olives, il ne manquait jamais de nous dire : « Laissez-en un peu sur les plus hautes branches, c’est la part des oiseaux ! » La pensée des Anciens est simple et claire et elle s’inscrit aussi dans ce dicton : « L’insecte est petit, mais il nourrit les oiseaux ! » (Abeєєuc macci, d-acu yettqewwit ifrax !)

L’importance des insectes dans la chaîne de la vie sur terre est aujourd’hui une évidence connue de tous. Mais dans des temps bien reculés, les Kabyles avaient déjà leur fête… des insectes ! Et mon père s’extasiait à juste titre en disant qu’à sa connaissance seul le peuple kabyle réservait une journée de fête aux insectes (tameghra ibaeεac) auxquels était consacré  également un souper du même nom, « le souper des insectes » (imensi ibaeεac) !

Enfin, pour ne pas trop charger cet hommage anniversaire des 45 ans après la disparition de cet homme, chez qui l’humanité n’était pas un vain mot, je me souviens de sa réflexion sur la vie nocturne du village kabyle. Ecoutons-le : « Quand je travaillais nos champs dans la vallée de la Soummam (Azaghar), j’arrivais parfois fort tard dans notre village (dans la montagne). Au fur et à mesure que j’avançais vers chez nous et que j’arpentais nos ruelles, ce qui surprenait, c’était le silence « qui s’échappait » de certaines maisons, alors que d’autres habitations étaient « remplies » par des éclats de rires et des éclats de voix… Il m’avait fallu un certain temps pour découvrir que le silence était suscité par les récits comme les contes et les mythes et que les éclats de voix et les rires étaient déclenchés par les joutes oratoires et les énigmes. Alors, j’ai fini par comprendre que le peuple kabyle est, à bien des égards, un peuple fort singulier qui étonnera toujours le monde s’il continue, grâce à sa langue, de chercher la lumière dès que la nuit tisse sa toile ».

Et enfin, pour terminer, écoutons-le dire un mot sur la femme en général et notamment sur ma mère.

« Tout dans la femme est semblable à l’arbre. Pendant que l’homme gesticule et vocifère, la femme observe et construit en silence. Tout comme l’arbre, elle écoute en silence ; elle comprend tout et ne dit rien à personne. Comme la nature, elle donne et protège la vie … C’est le meilleur visage de Dieu. Le Dieu qui est dans la nature ; dans la fleur fragile ; dans l’eau de la rivière qui coule ; dans le chant de l’oiseau qui chante ; dans le plus petit insecte ; dans l’arbre tranquille ou secoué par le vent. La partie juste de Dieu ne peut être qu’une femme… Sans votre mère, je ne serai arrivé à rien… Je serais encore un mendiant. C’est elle qui vous a mis au monde. C’est elle qui m’a tout construit. J’ai autant appris de ses silences et de ses souffrances que par tout ce que j’ai pu apprendre de la vie des hommes et des livres saints. »

 

  Merci très cher Père ! Tanemmirt a Vava azenfan ! J’espère que le Souverain Suprême t’avait fait un accueil digne et patient, comme tu l’as été avec nous, les tiens et les humains que tu as rencontrés sur ton chemin.  Pardon de ne pas avoir toujours été à la hauteur que tu m’avais fixée… C’est parfois au-dessus de mes forces et de mon discernement. « J’entre dans l’âge de la sagesse », comme tu disais, je te promets de mieux faire à l’avenir.

 

[1] Héros de la légende : « Les chasseurs de lumière ».

[2] A cause de la polysynthèse – propre aux langues autochtones et premières –, que je n’avais découvert que près de 40 ans après.

[3] Mais, cette information mythologique recèle une croyance (implicite, mais non révélée) très importante… Laquelle ? Je laisse le soin aux lecteurs de la chercher.

[4] Littéralement, polysynthèse oblige, Tarwest signifie plus exactement « Celle qui enfante ».

Quelque chose en nous aussi d’un grand poète discret…

Albâad yella wlac-it,

Albâad wlac-it yella.

Mohand Ou-Yahia ou l’insoutenable légèreté de l’être

Il y a 13 ans disparaissait mon ami Mohand Ou-Yahia. Mathématicien, Poète, dramaturge et traducteur inégalable, il me laisse le souvenir douloureux – un peu comme tous ceux qui sont partis trop tôt – de n’avoir pas traduit Platon avec lui… Il était tellement heureux quand il apprend que le mot « allégorie » (taweqda) existait en kabyle ! Nous devions travailler ensemble sur L’allégorie de la caverne de Platon.

J’ai souvent goûté à son huile d’olive, quand la nourriture du restaurant universitaire ne NOUS plaisait pas ! Il me disait alors avec son air malin et espiègle : « Erju a l’Ancien, ghur-i kra n lwiski ara-k d-iren rruh ! »

Et il sortait alors la bouteille d’huile d’olive de son sac… Je n’oublierai jamais non plus notre rencontre autour de la poésie à l’Université Paris 8 Vincennes. Je dois ce sublime cadeau à Ali SAYAD, grand homme de lettres berbères qui avait organisé cette rencontre entre Muh-Ya et moi.

Je saisis cette occasion pour dire que Ali SAYAD, grand homme de lettres et de culture berbères, est probablement l’un des intellectuels berbères les mieux placés pour réfléchir à la promotion de tamazight.

 Ma rencontre avec Dda Lmulud grâce à Muh-Ya…

Nous étions, je crois en 1981/82 quand nous fêtions Yennayer ensemble. Je lui dois la plus belle surprise de ma vie. Dans la soirée, nous attendions tous impatiemment la venue de Dda Lumulud… Et le voilà qui entrait avec son beau burnous ! Yennayer à Paris avec Dda Lmulud (Mouloud Mammeri), ce fut l’une des plus belles fêtes de ma vie ! Pendant que je discutais avec Muh-Yia, il se rapprocha de nous, écouta un moment, et finit par me dire  : « Toi, tu es des At Oufella ; vous parlez un kabyle ancien » (Keçç n’At Ufella ; tettmellayem taqbaylit taneslit). Quelques années après sa mort, nous venions d’assister à la première du film « Le colline oubliée » de mon ami d’enfance Abderrahmane Bouguermouh, le fils de Mouloud Mammeri usa de la même expression à mon égard : « Vous, vous êtes des At Oufella » (Kunwi n’At Ufella). Comme quoi, noble sang ne saurait mentir !

LA BELLE PAGE DE Muh-Ya SUR WIKIPEDIA

Abdallah Mohya, plus connu sous le nom de Muḥend u Yeḥya ou Mohia ou Muḥia ou Muhya en berbère, est né le 1er novembre 1950 à Iɛeẓẓugen (Azazga) en Algérie et mort le 7 décembre 2004 à Paris. Il est dramaturge, conteur, parolier et poète algérien prolifique, mais peu connu du public national et international. Décédé en 2004, il a enregistré ses productions d’une manière souvent artisanale sur un support audio (une quinzaine de cassettes audio en vente en Kabylie), quoiqu’il soit catégoriquement contre ce fait, estimant que la culture ne s’achète pas. Fondateur du théâtre d’expression kabyle, il a consacré plusieurs années de sa vie à traduire et à adapter des poèmes, des chansons et surtout des œuvres théâtrales universelles telles que En attendant Godot (Am win yettrajun Rebbi ) de Samuel Beckett, La Décision (Aneggaru a d-yerr tawwurt) et L’exception et la règle (Llem-ik, Ddu d udar-ik) de Bertolt Brecht, La Jarre (Tacbaylit) de Luigi Pirandello, Le Médecin malgré lui (Si Lehlu) et Tartuffe (Si Pertuf) de Molière, Le Ressuscité (Muhend U Caâban) de l’écrivain chinois Lu Xun, La Farce de Maître Pathelin (Si Nistri), Pauvre Martin (Muhh n Muhh) de Georges Brassens, Les Émigrés (Sin-nni) de l’écrivain polonais Sławomir Mrożek à la langue mais aussi à la réflexion kabyle.

Son œuvre, fruit de plus de trente années de travail, d’interprétation et de réflexions philosophiques, est aujourd’hui l’objet de la convoitise d’une pensée nouvelle en Kabylie, mais aussi en occident, qui tend à mener une démarche plus constructive du regard mutuel entre l’occident et l’Afrique septentrionale. Par ailleurs, Mohya a pu sensibiliser, à travers ses œuvres, beaucoup de gens autour de la revendication identitaire berbère. Son nom et son œuvre sont incontournables et resteront une référence pour qui veut connaître la culture berbère sous son angle moderne. En décembre 2004, tout en laissant une œuvre inachevée, il est décédé dans une clinique parisienne [Laquelle ?] après une longue bataille contre le cancer. Après son décès, les titres de la presse nationale algérienne n’ont pu publier qu’une seule photo de lui, laquelle photo circule depuis sur Internet et les réseaux Sociaux. Les sources sur sa vie privée et artistique restent encore insuffisants pour le faire connaitre au grand public algérien. Des témoignages de ses contemporains existent cependant sous forme d’hommages rendus un peu partout lors des journées et festivités commémorant l’identité berbère en Algérie et en France.

Publié par : youcefallioui | décembre 7, 2017

NOUS AVONS TOUS QUELQUE CHOSE DE… MAMMERI

Le message du chantre de la culture berbère

Mouloud Mammeri (1917-1986)

 Sa réponse aux donneurs de leçons algériens après le printemps berbère de 1980 – Suite à l’interdiction de sa conférence sur la poésie kabyle ancienne.

« Vous me faites le chantre de la culture berbère et c’est vrai. Cette culture est la mienne, elle est aussi la vôtre. Elle est une composante des cultures de tous les pays où elle existe. Elle contribue à les enrichir, à les diversifier. Et à ce titre je tiens (comme vous devriez le faire avec moi) non seulement à la maintenir mais à la développer. »

Un extrait du livre « Poèmes kabyles anciens » qui nous permit de connaître le « Premier printemps berbère » (Tafsut Imazighen)

Au terme de cette partie de l’analyse, il apparaît donc que la littérature kabyle n’est, pas plus qu’une littérature plus élaborée, tributaire d’une explication fonctionnaliste qui en épuiserait toutes les résonances. Ce qui ressort au contraire, ce sont les homologies fondamentales. Si l’on met de côté la fonction très générale de toute littérature dans  n’importe quel groupe social (une fonction justement trop générale pour qu’on pût la traiter avec un minimum de rigueur et de précision), force est de revenir à la société berbère elle-même et de tenter d’expliquer sa littérature de l’intérieur, tel que le groupe l’appréhende et la vit. Peut-être le point de vue des Kabyles sur leur propre littérature est-il au moins valable et éclairant que le regard extérieur qui, en tentant de la saisir, la désagrège. Peut-être, en prenant au mot les utilisateurs (et créateurs) de ces productions, y réintroduira-t-on un sens qui, sans cela, s’envole en fumée ou se rapetisse à un point tel que l’attachement quelquefois passionné qui leur a été porté pendant des siècles devient une aberration. Au vrai, c’est de langage qu’il faut changer.

Si l’on adopte cette perspective nouvelle, la première donnée qui d’abord s’impose est que la civilisation kabyle traditionnelle (et, à vrai dire, la civilisation berbère tout entière) était une civilisation du verbe. Non pas seulement parce que l’inexistence pratique de l’écrit hypertrophiait du même coup coût la valeur de la parole, mais par choix ou par vocation,. D’autres peuples se sont exprimés dans la pierre, la musique, le commerce ou les mythes. Ici, la parole a valeur imminente, voire despotique.

On cite des mots, une grande partie de la culture courante est faite de cela. Une seule phrase suffit parfois à résoudre une situation difficile. On se bat pour des mots. Dans les assemblées, la parole est maîtresse. Le proverbe dit : « Qui a l’éloquence à tout le monde à lui[1] ». Le maître du dire (bab n wawal) est souvent aussi le maître du pouvoir et de la décision (bab n rray). On peut payer d’un poème une dette. On peut donner à un beau geste la consécration d’un beau dit, et à vrai dire c’est usage courant et presque obligé.

Dans cette optique, la poésie apparaît comme le degré le plus éminent, le plus exalté (exaltant) d’une pratique par ailleurs commune. L’analyse du système ancien des valeurs que l’on va tenter d’établir maintenant va le montrer de façon concrète[2].

[1] Bu yiles medden akw ines. (La note est de Mouloud Mammeri).

[2] M. Mammeri, Poèmes kabyles anciens, op. cit. pp. 44-45.

Le mythe de la langue – IZRI N YILES

Je tiens ce mythe de mon père. Nous sommes en 1969. En se rendant au village (Ighzer Amokrane), il tomba sur des gendarmes qui voulaient obliger un jeune à parler en arabe, alors que ce dernier ne parlait que kabyle… Mon père interpella les gendarmes en leur disant : « Mes enfants ! C’est à vous de parler kabyle, si ce jeune ne comprend pas l’arabe ! Ce n’est qu’ainsi que vous allez restaurez l’ordre et la paix dans le pays ! » Et les gendarmes furent compréhensifs… L’un d’eux parlait effectivement kabyle…

IZRI G_ILES

Ceci est un récit sacré, que les ancêtres vous ont légué !

Ecoutez-le ! Dites-le à vos enfants ! Et soyez heureux !

1 – Il était une fois un village kabyle qui s’appelait « Le rocher coupé » (Azru Gzem). Ce village avait la particularité d’avoir un fou qui subjuguait les enfants par sa langue. Un jour, il se mit à leur raconter qu’ils pouvaient accéder au paradis. « Comment faire ? » Telle fut la question des enfants.

Le fou leur répondit : « Il vous suffira d’aller jusqu’à la falaise à la sortie du village et de sauter dans le vide… la porte du paradis est juste en bas du ravin. » Les enfants le crurent…

L’Assemblée du village condamna le fou à la peine capitale.

Mais la vieille la plus sage de la cité – sans doute la chef de l’Assemblée des femmes (Agraw n tlawin) – décida en lieu et place de la condamnation à mort, que l’on coupe la langue au fou… « Puisque, disait-elle, c’est sa langue qui a provoqué la mort de tous les enfants. » Afin de conjurer cette malédiction provoquée par le fou, les habitants décidèrent de partir vivre ailleurs, dans d’autres contrées. Mais les pays des autres ne sont pas toujours accueillants. Les pays des autres ne respectent pas toujours ceux qui viennent de loin…

2 – …………………..

3 – Des jours, des mois et des saisons passèrent. Un jour de printemps, seule la vieille qui avait décidé de la sentence à infliger au fou revint au village. Dans sa sagesse, elle disait : « Mourir pour mourir, autant mourir chez soi ! »

Quand elle entra dans la cité, elle entendit des voix d’enfants qui venaient de l’aire de jeux. Tout en décidant d’aller voir, elle se croyait devenue folle. Mais arrivée sur le plateau, elle vit bien les enfants en train de jouer, seuls. Tous les enfants étaient là : les plus sages comme les plus turbulents.

Elle s’approcha doucement d’eux et leur dit : « Vous êtes revenus les enfants, vous n’êtes pas morts !? »

Les enfants répondirent en chœur : « Oui, grand-mère, nous sommes tous revenus, nous ne sommes pas morts ! »

Elle leur demanda encore : « Et le fou, où est-il, lui ? »

Les enfants lui répondirent : « Lui, il ne pourra jamais revenir ! »

Alors la vieille leur demanda : « Et pourquoi ne peut-il pas revenir (à la vie), lui ? »

Les enfants lui répondirent en choeur  : « Parce que lui, il avait perdu sa langue ! »

C’est un mythe, soyez heureux !

Je l’ai dit la nuit, la lumière va le démêler,

Je l’ai conté au jeune noble, le rocher a ri et pleuré,

Je l’ai conté au clair de lune, le vent l’a essaimé !

 La protection du mythe est pareille à celle du lion !

 

 

 

TAFUNAST IGUJILEN – LA VACHE DES ORPHELINS

  • Exorde d’une autre interprétation du conte kabyle

« Pourquoi ce conte est-il si aimé chez les autochtones de Kabylie ? » me questionnait un jour mon ami et maître Joseph Gabel[1]. Beaucoup de raisons peuvent s’ajouter à celles que je viens de donner ci-dessus. La première déduction, cheville ouvrière du récit, s’inscrit dans la mythologie kabyle.

Dans ce récit mythologique qui est consacré à l’enfant orphelin, l’on comprend qu’une société ne peut atteindre un certain degré de « viabilité », de « civilisation » au sens « d’humanisation » et non pas au sens galvaudé par les civilisations occidentales pour s’opposer à d’autres grandes civilisations considérées comme « primitives » ou « agrestes et arriérées ». A la lecture de ce conte, nous comprenons que les anciens Kabyles mettaient en avant quelques référents sociétaux et psychosociaux sans lesquels une société ne peut prétendre au titre de « société civilisée » ou de « peuple ouvert et laïc » (agdud awesԐan, anaRexsi), selon leur formule. Cette ouverture est celle de l’esprit et de l’intelligence ouverts vers l’autre, l’inconnu, l’étranger. Ce dernier, d’où qu’il vienne et quelles que soient ses croyances, pouvait bénéficier de l’asile sans condition aucune ; comme si c’était lui qui dictait les conditions de l’attribution de ce droit ! Et le sort qui est fait à l’enfant orphelin, tout comme celui qui est fait à l’étranger, sont les deux indicateurs – aux yeux des Anciens – qui permettent de dire haut et fort que la société kabyle peut prétendre au titre de « société civilisée », d’où le nom qu’ils ont donné à leur confédération : l’Arch[2] (LԐarc).

Nous avons lu comment les gens d’armes ou gardiens de la cité du roi – avaient été choqués par la vision d’Aïcha, jeune fille étrangère, habillée bizarrement, comme « une sauvageonne et accompagnée d’une gazelle. La ville est différente de la campagne où chacun est ouvert à chacun ; où l’assiette de l’étranger était mise tous les soirs… Et on laissait chaque jour une part du repas, avec cette interrogation : « Et si un étranger de passage venait à se présenter… qu’aurions-nous à lui donner ? »

« Si l’étranger est parfois accueilli avec méfiance, c’est en grande partie parce qu’il est porteur d’une historicité non comprise ou ignorée ; il apparaît comme un Dasein de pure spatialité[3]. Il est assez curieux d’observer à cet égard qu’un passé inconnu indispose souvent davantage l’opinion publique qu’un passé connu, fût-il notoirement défavorable[4].

Pour mieux comprendre le mot Dasein, qui exprime l’altérité, je ne puis que renvoyer au vocable qui désigne l’étranger dans la langue kabyle : awerdali, mot composé qui signifie « celui qui n’est pas d’ici » (a-wer-da-ur-illi).

L’Archisation, si je puis me permettre ce néologisme, consistait à mettre en place un certain nombre de garde-fous pour permettre aux plus faibles – notamment la femme veuve ou sans appui, l’enfant orphelin, la personne âgée et l’étranger démuni qui a été obligé de quitter les siens et sa maison[5] – non seulement d’avoir un espace commun aux autres, mais aussi et surtout de conserver une place dans la collectivité.

L’orphelin disposait ainsi de certains droits ou faveurs[6]. Il était stagiaire de l’Assemblée générale de citoyens (amanun n Wegraw) pour apprendre le fait politique. Pris en charge par les sages de la cité, il pouvait ainsi en apprendre le fonctionnement politique afin de devenir un citoyen comme tous les autres enfants dont les parents assuraient cet enseignement à la maison. Le dicton dit : « Chaque père conseille son fils, s’il veut qu’il écoute sa mère ! » (Yal baba-s ittwessi mmi-s ma yella ibgha ad isel i yemma-s !)

Ce sont, me semble-t-il, tous ces ingrédients qui parsèment le conte kabyle et qui demeurent l’une des clés essentielles pour l’éducation des enfants dans une société qui se veut viable et capable de donner un avenir rayonnant à son peuple. Pour ce faire, aucune société ne peut s’en sortir sans un seuil minimum de rentabilité culturelle. Une relation de causalité et de dépendance qui engendre une société où il fait bon de vivre.

Aujourd’hui, les parents ne racontent plus de contes à leurs enfants. On comprend alors la déchéance culturelle qui règne dans un pays comme l’Algérie, où la Kabylie a perdu tous ses repères faute de ne pouvoir se renouveler dans ce qu’elle recèle de richesses culturelles laissées à l’abandon.

[1] J. Gabel, La fausse conscience, éditions de Minuit, 1969. L’auteur fut médecin, psychosociologue spécialiste de l’aliénation. Cf  Y. Allioui, « Les chasseurs de lumière » – Iseggaden n tafat, L’Harmattan, 2015.

[2] Et non pas Aârouch (bélier de race), comme d’aucuns continuent de l’écrire ! Pour faciliter la lecture du mot arch, la voyelle a est mise en avant en lieu et place de la constrictive pharyngale Ԑ (â), (lԐarc/lâarc).

[3] Une sorte d’existence atemporelle (dasein, en allemand).

[4] La fausse conscience, op. cit. p. 107.

[5] Extrait du code de l’étranger, (lqanun/asqif uwerdali) du village Ibouzidène (communication de mon père et de Dda Mohand Qasi At Boujemâa Ibouziden). Nous sommes bien loin de l’accueil qui est fait aux réfugiés en Europe, et un peu partout à travers le monde, aujourd’hui ! Il semble que l’enfermement sur soi et le rejet de l’autre soient les caractéristiques des temps actuels.

[6] Ce qui est mis en avant dans le récit « Le mythe de la lune et l’orphelin » (Izri n wagur d-ugujil). Lire Y. Allioui, Sagesses de l’olivier – Timucuha n tzemmurt, L’Harmattan, 2009, 214 p.

Publié par : youcefallioui | octobre 17, 2017

CAFE LITTERAIRE avec YOUSSEF ZIREM – 29 OCTOBRE 2017

CAFE LITTERAIRE AVEC YOUCEF ZIREM – LE 29 OCTOBRE A PARIS 20ème
320 rue des Pyrennées – Métro Jourdain ou Pyrennées.

Ceux et celles qui veulent un livre particulier (de ce que j’ai écrit), qu’il me le signale pour que je le commande. Merci de votre venue !
Pensées Kabyles de mon père Mohand Améziane Ouchivane :

– Siwel ! Ula d Rebbi a-k-d Isel ! Appelle (dans ta langue), et même Dieu t’entendra !
– Ezzu, essew, ekrez, leqqem nagh ddunnit a-k tdeqqem !
– Ezzu nagh aru ! Yiwet deg’sent nagh i snat ttawint Agdud ar tafat !
– Agdud d tameslayt, tameslayt d-agdud ; mmi temmut tmeslayt, agdud ittemmat nagh ittâawwad isem.
– Bnu axxam, a d-ibin gma-k !
– Nanna-s i wleccac (tejra), anwa argaz yifen irgazen ?
– Tenna-yas : Argaz yifen irgazen, d wid i-yi izzan, iy isswen, iy ifersen, lghella-ynu tezga ger-asen.
– Tamurt mi temmughben, d-irgazen i’gxussen.
– Tenna-yas Teslent (I d-Ijna – i d-xleq – Ugellid Ameqqwran d aleccac amezwaru ar ddunnit : « Ijna-yid- Ugellid Ameqqwran bac a d-ikkes deg’i Agdud ittharaben izuran ».
– Yal-ma ara teghli tejra, d-amdan i’gemmuten.
– Wid ur nezzi, wid ur neghri, wid ur necfi, lxir ur ssinen, ur d-ttbin tmurt-nsen !
– Lmut yiwet, tudert atas ! Atas !

  • Kra ggwin iknan zdat ddel, Irennu-yas Rebbi asadel ! Celui qui s’incline devant l’oppression et l’injustice, Dieu lui rajoute un bâillon sur la bouche !
  • Ssnen-t d-argaz yifen irgazen : ikkat ighil yerna Irumyen : iwala acemlal yeghli : ghlin-as-d imetawen ! (Les gens le connaissent comme un brave : il est courageux et s’est battu contre les  Français : quand il a vu le grand olivier tomber : des larmes coulèrent de ses yeux !

AMESLAY N YEMMA : Tawes Ou-Chivane :

  • « Anda tenter tmettut, lehbus ccuren d-irgazen ! (Là où la femme est brimée, les prisons sont pleines de braves).
  • Tenna-yas tqubaât : « Wi’sâan tahbut, yecc kan azgen ! Wi’sâan azgen, yecc kan tarebâett ! Win ibghan tilawin, yagh kan yiwet ! »
  • Traduction : Qui possède une galette, n’en mange que la moitié ! Qui possède la moitié (d’une galette), qu’il n’en mange que le quart ! Celui qui aime les femmes, qu’il n’en épouse qu’une seule ! »
  • Mebla tamettut, tenger tefsut ! Sans la femme (heureuse), plus jamais de printemps !
  • Tamurt ibghan tafsut, a-tt hader tamettut ! (Le pays qui veut le printemps : qu’il fasse attention à la femme !)
  • Ttgallan jmaâ liman, nutni ddren amzun d-ileghwman ! (Ils jurent par toutes les croyances, alors qu’ils vivent semblables aux chameaux !)
  • Taqcict ma tedhsa, saâd n tmurt iban ! (La fille, si elle heureuse, le bonheur du pays est tracé !)
  • Argaz yifen irgazen ; ssawalen-as « Mmi-s g_emma-s, macci mmi-s n baba-s ! » (L’homme digne de ce nom est appelé « fils de sa mère » et non pas « fils de son père » !
  • Tamacahutt mezziyet ; azal-is meqqwer : Jjan-tt-id Imezwura ! (Le conte est petit, mais il est très important : c’est l’héritage des ancêtres !)
  • LEQDER AM Uâaqqa n lleft : ad ighli al-lqaâa, ur t-tettafedh ara ! (Le respect est comme un grain de navet : il tombe par terre et tu ne le retrouves plus !)
  • Leqder am tmes: win ur t-nessin : ad iregh yerna ad ixnunes ! (Le respect est pareil au feu : celui qui ne le connaît : il se brûle et se met les cendres sur la figure !)

Ceci est une introduction au café littéraire de Youssef ZIREM, journaliste, écrivain et historien kabyle.
Je vous invite donc à cette rencontre à laquelle Youssef m’avait gentiment convié le dimanche 29 octobre à 15h – 320 rue des Pyrennées – Métro Jourdain ou Pyrennées Paris 20ème
Si vous souhaitez que nous discutions un peu autour de notre langue et de notre culture, soyez nombreux et venir à cette rencontre. Je prendrai plein d’ouvrages sur moi. Pour ceux et celles que cela intéresserait de me lire, je serais heureux de leur dédicacer un ouvrage de leur choix… Si d’aventure quelqu’un est intéressé par un ouvrage particulier, qu’il me le signale pour que je n’oublie pas de le commander à mon éditeur pour la circonstance.
Je vous remercie en terminant par une phrase de mon défunt père : Ezzu nagh aru ! Yiwet deg’sent nagh snat ttawint Agdud ar tafat ! Traduction : « Plante ou écris ! L’une et l’autre action conduisent un peuple vers la lumière ! »
Asset-d, a-nessiwel, i-wakken Rebbi ad agh d-sel !
Ar tufat, lehna tafat fella-kwent d fella-wen !

Je ne puis terminer sans remercier mon ami Youssef Zirem pour tout ce qu’il fait et pour l’intérêt qu’il veut bien porter à ce que j’écris… Car, quand j’étais au pays, j’avais aussi beaucoup planter… Juste avant de venir en France (Février 1974), j’avais planté 27 arbres fruitiers. Et ma défunte mère m’avait dit : »Ce sont ces arbres que tu viens de planter qui feront que la protection des Ancêtres (Laânay Imezwura) te poursuivra où que tu ailles !

Vers 1930, comme nous n’avions pas encore de puits, elle allait chercher de l’eau à la Soummam avec son outre pour irriguer les figuiers qu’elle venait de planter devant la maison… Les figuiers, le caroubier et les frênes qu’elle avait plantés (car il ne reste que ça) sont toujours là.

Pensée kabyle : « Win isâan imawlan iqerîiyen, hader a-ten ittu, xas wlac-iten ! » Traduction : « Celui qui a des parents au noble coeur, même s’ils ne sont plus là, il ne doit jamais les oublier ! »
Ay imawlan izenfan ! Akwen Ig Ugellid Ameqqwran di Tgemmi Ynes !

Ass n 29 di tubert 2017, a d-nawi ameslay af ayen i-yi tlemdem. Le 29 octobre 2017, j’essayerai de dire ce que vous m’aviez enseigné. J’espère que je ne vous ferai pas défaut et que chacun de mes mots soit le plus juste possible pour vous rendre hommage et vous signifier que je pense à vous chaque jour qui passe.

Publié par : youcefallioui | septembre 12, 2017

L’avenir d’un pays, ce sont ses enfants…

Pour mes ami(e)s praticiennes et praticiens et pris encore dans les filets de l’enfance…

Dicton kabyle des Babors : « Un pays sans enfants est un pays sans arbres » (Tamurt mebla arrac, amzun ur tesai aleccac). Les anciens Kabyles disaient : « A chaque fois que tu vois un arbre tomber, c’est un enfant qui vient de perdre la vie. Et quand il n’y aura plus d’arbres sur la terre, c’en est fini de l’humanité… ».

Un autre dicton kabyle : « Agrud d tafat n ddunnit » (Un enfant, c’est la lumière du monde).

Voici Le Programme et les Modalités d’Inscription à

 » La 20ème Journée Annuelle de la

Petite Enfance à l’Adolescence  »

Marseille

Parc Chanot – Palais des Congrès

Vendredi 1er décembre 2017

« culture, religion, psyché : quel impact sur les enfants ? »

pour la 14ème Journée Annuelle de la Petite Enfance à l’Adolescence Marseille vendredi 2 décembre 2011

« Abderhamane, Martin, David
Et si le ciel était vide

Il y a tant de torpeurs
De musiques antalgiques
Tant d’anti-douleurs dans ces jolis cantiques
Il y a tant de questions et tant de mystères
Tant de compassions et tant de révolvers

Tant d’angélus
Qui résonnent
Et si en plus
Y’a personne »

Alain Souchon Laurent Voulzy

Croyants, non croyants, quelques soient la culture, la famille, l’origine géographique, l’étude du religieux soulève des interrogations qui sont au cœur de la psychologie.

Le mot religion a deux étymologies : relegere qui veut dire rassembler et religare qui signifie le lien.

Serait-ce un facteur de lien ? Concorde ou discorde ?

Mais le jeune enfant est animisme, comme l’écrit Jean Piaget à propos de le la psychologie du développement chez l’enfant de 6 à 14 ans, c’est-à-dire tendance à concevoir les choses comme vivantes et douées d’intention.

Il rappelle que de 6 à 7 ans il y a confusion entre vie et action, puis vers 7-8 ans assimilation de la vie au mouvement, puis vers 9-10 ans l’enfant tient la vie pour le mouvement propre, enfin vers 11-12 ans l’enfants va attribuer la vie qu’aux plantes et aux animaux.

Aussi ce sont les influences éducatives, le milieu familial, le groupe social, qui vont en grande partie décider de l’orientation religieuse ou non de l’enfant.

L’humanité a toujours voulu guider ses enfants, en les nourrissant, en les protégeant, en essayant de leur transmettre des connaissances pour qu’ils puissent s’intégrer plus facilement dans la société.

Cette enculturation est (Margareth Mead) le processus par lequel le groupe va transmettre à l’enfant dès sa naissance des éléments culturels, des normes, des valeurs partagées.

Le christianisme veut nourrir le coeur et l’esprit des enfants en mettant certains interdits qui doivent favoriser la vie spirituelle et la relation à Dieu, l’essentiel de la foi musulmane consiste à faire grandir l’être humain en leur transmettant des valeurs morales, intellectuelles et spirituelles, le judaïsme privilégie la responsabilité, l’engagement, la décision, l’hindouisme voit le principe divin en toute chose, croit en la réincarnation et la redoute, considère toute l’humanité comme divine, le bouddhisme, lui est basé sur l’éveil à la sagesse.

En fait les enfants partagent, construisent et se transmettent des croyances, des représentations qui font sens à des pratiques la plupart du temps collectives. Mais on ne peut ignorer la créativité, l’imaginaire des enfants dans ce domaine ou l’éventuelle singularité d’une religiosité enfantine.

Mais la psychologie suffit-elle à expliquer la religion, car la religion est aussi un phénomène social qui a un système de valeur et d’obligation sacrée, et aussi loin qu’on se retourne on s’aperçoit que la religion a toujours fait partie de l’homme.

Les intervenants, tous des professionnels, des chercheurs, de grande renommée vont, tout au long de cette journée, nous offrir une perspective neutre et éclairante sur ce thème «psychologie, religion et culture» qui interroge chacun de nous.

Françoise-Flore COLLARD

Présidente de « Couleur d’Enfants »

1 ) Le Programme de La Journée :

de 8h à 12h10 et de 13h15 à 17h30

NB : Les horaires sont précisés sous réserves. Les temps d’intervention environ 40 minutes. Des modifications d’heures de passages des orateurs pourraient se produire.

> dès 8h pour récupérer vos badges d’entrée : Ouverture des portes

9h Pr George TARABULSY « attachement, développement moral et foi : la construction de l’identité de l’enfant »

Ph. D.- Directeur scientifique – Centre de recherche universitaire sur les jeunes et les familles CRUJeF CIUSSS de la Capitale nationale – Professeur titulaire, Ecole de psychologie, Université Laval-Québec-Canada

9h40 Pr Thierry BAUBET « transculturel et religieux dans la clinique avec les enfants »

Professeur de Psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent-Chef de Service de Psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent, Psychiatrie Générale et Addictologie Spécialisée – CHU Avicennes – Bobigny – Université Paris 13 Sorbonne Paris Cité – CESP Inserm 1178

10h20 à 10h45 pause

10h45 Pr Vassilis SARAGLOU « Croyance et enfance : l’être humain est-il naturellement religieux ou athée ? »

Professeur de Psychologie – Directeur du Centre de Psychologie de la Religion – Université Catholique de Louvain – Belgique

11h25 à 12h10 questions – réponses

après-midi

13h30 M. Jean-Pierre DANIEL – court métrage –

Artisan Pédagogue en Cinéma – Président de l’association des Enfants de Cinéma – Marseille

14h Mme Christine RODIER « pluralités religieuses quel marqueur d’identité pour les enfants ? »

Docteur en Sociologie – Maître-Assistante à la Faculté de Théologie et de Sciences des Religions (FTSR) de l’Université de Lausanne – Suisse

14h40 Pr Boris CYRULNIK « Attachements et croyance »

Psychiatre-Éthologue – Directeur d’Enseignement d’Éthologie Université Toulon-Var

15h20 à 16h questions – réponses et pause

16h Mme Hélène ROMANO « mort et religiosité »

Docteur en Psychopathologie clinique – HDR – Consultation spécialisée de psycho-traumatisme – Expert près les Tribunaux

16h40 Pr Boris CYRULNIK conclusion

Psychiatre-Éthologue – Directeur d’Enseignement d’Éthologie Université Toulon-Var

15h20 à 16h questions – réponses

17h30 fin de la Journée

modérateur : Dr Michel AUBRY

Psychiatre – Chargé de cours à l’Université Aix-Marseille

* L’Association Couleur d’Enfants ne pourra pas être tenue pour responsable en cas d’éventuelle(s) défection(s) de certains orateurs ou de modification(s) d’heures de passages *

_______________________

2 ) Votre Inscription :

Oui, je veux assister à cette Journée et

Pour m’inscrire, je choisis, ci-après, mon mode de règlement de ma participation aux frais d’organisation de cette Journée :

J’ai bien compris que je dois régler le montant de mon inscription, qui est ma participation de 37 € aux frais d’organisation de cette Journée.

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Je reçois immédiatement confirmation de mon inscription par dans ma boite mail
Je reçois sous 48 h ma facture acquittée, à mon adresse email que je vais vous indiquer
Je reçois par email le plan d’accès à l’amphithéâtre + des adresses d’hôtels
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Je réserve par Paypal : C’est la solution de paiement intégrée sur Internet la plus utilisée et la plus sécurisée. j’ai le choix de :

régler par cartes de crédit/débit bancaires (Visa, MasterCard, etc..)

Important : à la fin de la transaction, PayPal vous envoie par mail un reçu de paiement.

* aucun versement ne pourra faire l’objet de remboursement si vous annuliez votre inscription *

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Rappel : Pas d’inscription le jour même

Attention : Votre inscription est définitive et n’est pas cessible au profit d’une autre personne.
Votre inscription n’est pas remboursée en cas de votre annulation, ou de votre empêchement partiel ou total,
ou suite à votre non-présence partielle ou totale à La Journée du vendredi 01 décembre 2017.
Le montant de l’inscription est une participation aux frais d’organisation de La Journée Annuelle
de la Petite Enfance à l’Adolescence du vendredi 01 décembre 2017

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* L’Association Couleur d’Enfants ne pourra pas être tenue pour responsable en cas d’éventuelle(s) défection(s) de certains orateurs ou de modification(s) d’heures de passages *

http://www.couleurdenfants.fr

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Dans l’attente de vous accueillir à cette Journée pleine d’enseignement.

Merci pour votre intérêt et votre fidélité.

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avec l’aimable participation :

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site : http://www.couleurdenfants.fr

Pour Contacter l’Organisatrice

Association « Couleur d’Enfants » Présidente : Mme Françoise-Flore COLLARD

229 avenue du Prado – F – 13008 Marseille ☎ 04 91 82 24 70

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La vache des orphelins… Et ma famille.

Ma grande soeur Zahra : « Tu as écrit beaucoup de contes ? »
Moi : »Quelques uns, seulement, a Nanna ! »
Nanna Zahra : « As-tu écrit sur « La vache des orphelins » ?
Moi : « Mazal, a Nanna ! »
Nanna Zahra : « Alors, tu n’as rien écrit du tout ! » ‘Ihi, ur turid kra nagh kra ! »

Vous allez découvrir pourquoi ma grande soeur a été si sévère avec moi, en lisant ce petit manuscrit où je transcris en kabyle et en français – sur fond de l’histoire de ma famille – le conte aux mille et une versions : « La vache des orphelins » (Tafunast Igujilen).

Il y est question d’une grande dame que les gens de mon village avait surnommée « La Vache des orphelins ».
Une histoire d’amour que seule la Kabylie pouvait nous en donner un exemple qui ne courait pas les contrées !
Ne croyez donc pas ceux et celles qui avaient écrit que les Kabyles n’ont pas de mots pour désigner l’amour… De L’ethnologie coloniale résumée ainsi par une pensée kabyle : « L’étranger ne voit que ce qu’il connaît » (Awerdali, ala ayen yessen i’gettwali !)

Publié par : youcefallioui | septembre 7, 2017

Le conte et la mémoire de ma mère

Ma mère : « Mes chers enfants, sachez que c’est par le conte que tout commence… À machu tellam cahu !

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