Publié par : youcefallioui | août 1, 2009

Mes derniers ouvrages

Les chasseurs de lumière – Iseggaden n tafat

Quand un pays sombre dans l’oppression et

l’arbitraire, il arrive qu’un jour, conduits par la voix de la sagesse,  des chasseurs de lumière s’élèvent contre la tyrannie pour mettre fin à toutes les oppressions et ramener enfin la justice et la lumière dont tout un peuple a été dépossédé.

Une sagesse kabyle dit : « Akken tebγu γezzifet a yid,

leqrar-ik iban t-tafat ! »

(Tu as beau être trop longue, ô nuit noire ! Tu finiras par être vaincue par la lumière !)


recto • verso

LES CHASSEURS DE LUMIÈRE

ISEGGADEN N TAFAT

Contes et mythes kabyles – bilingue berbère-français
Youcef Allioui
La légende des mondes
ANTHROPOLOGIE, ETHNOLOGIE, CIVILISATION LITTÉRATURE BERBERE DE KABYLIE (Algérie)

Le pays de la lumière, qui est devenu le pays de la nuit, pleurait son roi défunt dont l’héritier, son jeune fils Vousvouss, était encore trop jeune pour régner. Vousvouss aimait son pays, le pays de son père. En grandissant, il prit de l’assurance et osa dire au roi tyran : « O roi tyran, je ne vois pas pourquoi tu prives le peuple de soleil ! Pourquoi les as-tu enfermés dans les grottes sous terre ? Cet acte injuste et arbitraire ressemble à de la folie !


L’oiseau de l’orage ou la condition de la femme

Tenna-yas tqubεat :

Wi’sεan tahbult, yecc kan azgen

Wi’sεan azgen, yecc kan tarebεett

Wi’bγan tilawin, yaγ kan yiwet !

53135 OISEAU:Mise en page 1

L’Oiseau de l’Orage :

Les récits de ce livre stigmatisent la condition de la femme en général et celle de la femme kabyle en particulier.

Pour des raisons de clarté, l’analyse de ce livre vient après celle de l’ouvrage  « La sagesse des oiseaux » dont les récits stigmatisent l’aliénation linguistique et l’oppression subie par les Imazighen. Ce sont des récits particuliers que les Anciens appelaient « Les stigmatisantes » (Tizeknatin).

Afrux Ubandu – Contes kabyles – Timucuha bilingue berbère-français, l’Harmattan 2008.

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Extrait:

Un soir, l’Oiseau de l’Orage trouva Tiziri en larmes. Il s’inquiéta, s’approcha d’elle et lui dit :  » Pourquoi pleures-tu ? Ai-je fait quelque chose qui te chagrine ? As-tu envie de quelque chose auquel je n’aurais pas pensé ? Dis-moi ce que tu souhaites et je l’exaucerai. » Tiziri lui répond : « Je voudrais revoir mon père et ma mère, mes soeurs et mes frères ; ils me manquent tellement ! Cela fait si longtemps que je les ai quittés ! »

LA SAGESSE DES OISEAUX

En signe de gratitude, je dédie ce livre à la mémoire de deux défenseurs acharnés de la langue berbère amazighe à laquelle ils avaient consacré sans partage leur vie durant.

Masin Mohamed Haroun,  scientifique berbérisant.

et

Slimane Azem, fabuliste poète et chanteur.

Masin Haroun est né le 13 avril 1949 à Tifrit (Kabylie). Après 11 années de prison, où l’usage du berbère fut interdit à ses proches lorsqu’ils lui rendaient visite, le grand militant de la culture amazighe mourut prématurément le 22 mai 1996, à l’âge de 47 ans. En 1992, lors d’une conférence commune dans l’arch des Awzellaguen, son message n’avait pas changé : « Je suis toujours prêt à mourir pour la langue amazighe, même si je rêve d’un temps où la légende ne parlera plus de peur et d’oppression contre les Imazighen, mais de langue, de culture, d’amour, de démocratie et de liberté recouvrées. Je rêve du jour où les enfants berbères retrouveront leur langue maternelle à l’école. J’espère que je verrai le jour où l’Algérie se dira berbère. »

Slimane Azem est né le 19 septembre 1918 à Agwni-Gweghran (Kabylie). Décédé le 28 janvier 1983, il fut enterré à Moissac, en France. Libre penseur et poète défenseur de la culture amazighe, il a inscrit son œuvre dans un grand tout fabuleux. Il a su élargir le territoire littéraire de la culture amazighe en s’inspirant de la littérature orale kabyle. Il a légué aux générations futures une œuvre poétique colossale dont il s’était servi pour défendre sa langue, ce qui lui a valu d’être banni de l’Algérie. Digne des plus grands fabulistes, le chantre a utilisé la psychologie et la sociologie animales et notamment les oiseaux pour stigmatiser son bannissement et l’oppression linguistique subie par le peuple berbère.

L’hirondelle (pièce chantée en kabyle et en français).

Vas-y ma belle hirondelle !

Je t’envoie dans mon pays

Lance-toi et bats de tes ailes

Dans le ciel de Kabylie !

Bats de tes ailes et file !

Vas-y lance-toi tout droit !

Vers le pays des Kabyles

Dans ton vol oriente-toi !

A tout le monde tu diras

Que l’on m’a banni de mon pays !

Quand les oiseaux se mêlent de l’aliénation des hommes par d’autres hommes… Ils permettent aux sages – qui savent lire avec le coeur – ce qu’est la stigmatisation (tazekna) et ce qu’est l’oppression linguistique qui est à la base de toutes les autres oppressions que subissent les Imazighen en général et les Kabyles en particulier.

INTRODUCTION

L’alouette a dit : « Qui a une galette n’en mange que la moitié ; qui a une demi-galette n’en mange que le quart ; qui veut aimer les femmes, n’en épouse qu’une seule. » (Apophtegme féminin, tiré du dit des oiseaux).

Il existe un genre de récit particulier que les Anciens Kabyles appellent « parole de porte » (ameslay t-teggurt). Je l’ai déjà présenté dans le livre précédent[1]. Ici, la « porte » signifie « chance », « issue favorable ».

J’ai encore dans mes oreilles la formule lancée par ma mère, quand je la quittai pour venir en France : « Que Dieu t’ouvre toutes les portes, ô mon fils chéri ! » (ak yelli Rebbi tiggura, a mmi aâzizen !)

Nous pouvons donc appeler ce récit, « texte (in)augural » ou, mieux encore, pour coller à la sémantique kabyle, « texte de bon augure ». Ce genre de récit fort singulier existe aussi dans les mythes. Pendant qu’il racontait une histoire « générale », le narrateur entrait « par une autre porte » dans le récit proprement dit qui est partie intégrante du conte. C’est ce que nous découvrons dans le deuxième récit appelé « l’oiseau révolté ». La portée sémiotique de ce « donné » linguistique donne la voie(x) à l’enracinement culturel et historique. Il s’agit souvent d’un message fort qui veut s’enraciner dans les esprits. C’est ce que mettent en avant les sagesses d’oiseaux que je rapporte ici.

Il semble que le souci soit ici de prendre le récit, le « texte dans son oralité » comme un témoignage, « un monument de paroles » (ajeddar g-wawal). Les Anciens s’intéressaient donc à la mise en forme du contenu « oral » qui conduit à l’organisation de la signification et de la « pensée orale ». La mission que s’imposaient les Anciens était simple et claire. Face aux menaces extérieures, il fallait sauvegarder le maximum de « textes oraux ».

Malheureusement, la colonisation française, qui avait encouragé l’arabisation du pays kabyle et du pays berbère en général, avait détruit une grande partie de cette littérature orale classique kabyle. Bien heureusement, face  aux généraux « orientalistes », quelques pères blancs, attachés aussi bien au message de Jésus qu’à l’amour de la culture, avaient fixé par écrit un certain nombre de ces messages oraux qui nous viennent de la nuit des temps.

Il ne faut donc pas s’étonner que les Kabyles d’aujourd’hui aient perdu la maîtrise de la langue kabyle en butte à un « expansionnisme intérieur » depuis l’indépendance de l’Algérie. Pire encore, l’idéologie arabo-islamique n’aime pas le sens et les mots que nous ont légués nos ancêtres. C’est  depuis les années 20 que le courant arabiste dit « oulémiste » avait commencé à  combattre les traditions, la langue et la culture kabyles et berbères. Il en est ainsi des récits de « bon augure » qui empruntent à la religion première des Berbères. Ils s’inspirent d’un animisme universel où les animaux et les oiseaux, l’arbre, l’eau, la pluie, le vent, le soleil et la montagne concourent à la vie harmonieuse sur  la terre. Chez les Imazighen, il y a union et non pas opposition entre l’homme et la nature.  Tarwest (environnement/nature), tel est le nom que les Anciens kabyles avaient donné à cette science de l’interdépendance entre tous les êtres vivants sur la  terre. Rappelons que seuls les Berbères fêtaient les insectes (tameghra ibeâac) ; journée qui était suivi du « souper aux insectes » (imensi ibeâac).


[1] L’ogresse et l’abeille, l’Harmattan, 2007.

DE LA SCIENCE DU CONTE ou ce que conter veut dire

S’agissant des récits que je rapporte dans mes livres, après les avoir soigneusement recueillis pendant plus de 40 ans, il me semble important de faire une mise au point : si quelques-uns de ces contes au moult variantes sont connus en Kabylie, les versions que je rapporte dans mes livres sont estampillées du sceau familial. A ce titre, ce  sont donc des récits inédits qu’il est impossible de retrouver ailleurs dans leur entité intégrale[1]. Le schéma global tient de la tradition orale, de la culture orale classique, mais le contenu et les détails du récit ainsi qu’une grande partie de son architecture appartiennent en propre à ma famille depuis la nuit des temps[2]. Depuis que mes ancêtres, fuyant sans doute les différentes invasions qui déferlaient sur leur pays, avaient quitté les plaines fertiles de la Berbérie (Tamazγa) pour s’installer dans les montagnes kabyles. Aux dires de mon père, ils auraient changé de cité près d’une dizaine de fois à travers l’histoire. Dans l’Antiquité, leur citadelle aurait eu pour nom La florissante(Tigruja). A cause sans doute de l’invasion romaine, ils durent la quitter pour reconstruire une autre bastide toujours dans la plaine car elle avait pour nom La vallée (Alma). Cette cité fut détruite par un autre ennemi qui pouvait être romain, vandale ou arabe. Mes ancêtres durent se réfugier sur les collines kabyles où ils bâtirent une autre cité qu’ils appelèrent Les hameaux (Ixerban).

Bien des années après, peut-être des siècles, ils furent également obligés de quitter cette localité pour s’enfoncer davantage dans la montagne sur le flanc oriental du Djurdjura où ils construisirent un village du nom de Takwlijt. Manquant d’eau, ils durent chercher un autre endroit pour s’y installer.

La dernière citée, qui portait le prénom (au pluriel) de son fondateur (Ivouziden), fut détruite par l’armée française en 1958 pendant la guerre d’Algérie.

Récits de tradition orale certes, mais dont la mutabilité et l’immuabilité sont investies et bloquées par le haut verbe d’une famille d’aristocrates berbères. Ils n’avaient jamais cessé de mener une haute lutte pour la liberté de leur peuple et pour la sauvegarde des récits riches et divers qu’ils tenaient de leurs ancêtres (Imezwura), comme ces contes et ces mythes qui viennent de la nuit des temps. Il faut en sauver un maximum de l’oubli.

C’est donc à plus d’un titre que je me sens à mon tour également investi de cette mission essentielle et fondamentale au moment où notre langue est de plus en plus menacée par la mondialisation et un système culturel dominant forgé sur une idéologie qui voit les langues dites « autochtones » non pas comme des richesses qu’il faut sauvegarder, mais plutôt comme des dangers ! C’est donc une nécessité vitale que de continuer à transmettre ces légendes pour les générations futures. Selon les souhaits de mes parents, je raconte à mes enfants ces contes que je tiens de leurs grands-parents. Je cultive l’espoir qu’ils continueront cette mission comme un message et une prière d’espoir qu’ils auront compris avoir reçus comme un héritage de leur patrimoine culturel et linguistique. Ce n’est qu’ainsi qu’ils bâtiront sur les histoires de leurs pères la grande Histoire de leurs ancêtres qui a enrichi l’humanité depuis la nuit des temps.

L’OISEAU DE L’ORAGE  ou l’autre  SAGESSE DES OISEAUX

L’alouette a dit : « J’ai vu des ventres vides se comporter comme s’ils étaient pleins. J’ai vu des ventres pleins se comporter comme s’ils étaient vides. La générosité et le bonheur sont semblables à la vérité : ils ne sont pas toujours là où l’on pense les trouver ! »

Les contes que je présente dans le livre « L’oiseau de l’orage » (Afrux Ubandu) entre dans la même classification que les récits rapportés dans l’ouvrage précédent[3] où les anciens Sages de Kabylie faisaient passer leur message à travers les oiseaux. Cette habitude de faire parler les oiseaux et les animaux en général ainsi que les végétaux et les éléments physiques comme le vent, l’arbre et la montagne permettaient aux narrateurs de disposer d’une plus grande liberté. « Je parle par la voix de l’oiseau, donc je peux me permettre de tout dire : c’est l’oiseau ou l’arbre qui parle, ce n’est pas moi ! » Cette création littéraire dispose également d’un nom qui lui est propre en kabyle (tajanett). J’ai déjà expliqué le lien physiologique qui existait entre les anciens Kabyles et le monde physique, animal et végétal. Ce qui m’a toujours surpris, c’est d’apprendre bien des années après, à travers notamment les différentes recherches scientifiques, des thèses très proches de ce que j’avais appris de mes parents et des Anciens de ma confédération (arch). Cette science de l’interdépendance entre tous les êtres vivants qui existent sur la terre paraissait tellement évidente aux vieux Sages kabyles ! Ils n’avaient pas besoin d’appareils sophistiqués pour observer la nature. Ils pouvaient sans verbiage aucun dire et expliquer la relation qui existe entre la terre et l’homme, la fleur, l’insecte et l’oiseau. Une vision universelle qui permet de dépasser certains clivages.

Si le chardonneret est ainsi appelé en français à cause du chardon dont il se nourrit, la même relation sémantique existe en kabyle : le nom de l’oiseau « chardonneret » (abuneqqar) vient du « chardon » (aneqqar). On peut en dire autant par rapport à « l’homochromie[4] » ou à la « cline[5] » ou à d’autres aspects ornithologiques. Comme en français et dans d’autres langues, la variation du caractère morphologique déterminé, par exemple, par le milieu ambiant a entraîné le nom de certaines espèces d’oiseaux. Il en est ainsi des oiseaux du Bassin méditerranéen comme le loriot (acerreqraq), la fauvette grise (tiberdfelt), la bergeronnette (tabuzegrayezt), la huppe (tebbib) ou bien encore le râle des genêts (amenzezzu). Toutes ces correspondances séculaires « de nature écologique et culturelle » sont étonnantes car elles sont menées sur des territoires différents. Elle révèle, me semble-t-il, cette dimension universelle qui lie les humains, où qu’ils soient sur la terre, malgré les différences culturelles et linguistiques.

« Quand il n’y aura plus d’abeilles sur terre, l’homme aura disparu depuis longtemps ! » On prête cette pensée à Albert Einstein. En faisant parler l’abeille dans les contes kabyles, les Anciens disaient : « Quand le miel ne sera plus bon, il n’y aura plus de vie sur la terre ! » On peut donc en déduire que « l’oppression de la nature » révèle et stigmatise l’oppression que font subir des hommes à d’autres hommes.

C’est ce côté universel de la pensée kabyle qui m’a toujours intéressé et que j’essaie, autant que faire se peut, de dévoiler tel que je l’ai reçu. L’alouette ou un autre oiseau n’est qu’un prétexte pour faire passer un message. Une pensée qui révèle une situation d’oppression interne, perverse et dangereuse car trop visible pour être vue, comme dans le cas de la tyrannie qui pèse sur les Berbères sur leur propre terre.

Cette tyrannie était « visible » tant qu’il s’agissait du colonialisme français. Mais depuis l’indépendance des pays africains, elle ne s’est pas arrêtée même si elle est devenue « invisible ». Des Africains continuent d’oppresser d’autres Africains d’une façon, parfois, beaucoup plus abominable !

Selon mon ami et maître feu Joseph Gabel[6],  « Cette invisibilité est d’une  grande perversité, car elle recèle en elle les stigmates d’une forte aliénation qui conduit à la réification du peuple berbère. C’est le syndrome de l’iceberg ; ou si vous préférez le syndrome du Kabyle. » Et l’on comprend donc pourquoi beaucoup de récits et de mythes anciens stigmatisent la tyrannie des mots imposée par les modèles dominants occidental et arabo-oriental.

Dès lors, la question que se posait l’inconscient Kabyle est la suivante : « Comment dénoncer  cette oppression interne qui paraît bien peu visible à l’œil extérieur ? »

Pour parler de cette situation d’oppression linguistique et d’oppression tout court subie par les Kabyles et les Berbères en général, les Anciens n’avaient rien trouvé de mieux, pour faire passer le message à travers de nombreux récits comme les contes et les mythes mais aussi les énigmes et les dictons, que de classer ces récits dans un chapitre qu’ils avaient appelé « Les stigmatisantes[7] » (tizeknatin). Ils réprouvent et condamnent beaucoup de situations où l’aliénation et l’oppression occupent le terrain de l’intelligence, du savoir et de l’amour :

–           La tyrannie coloniale française qui avait instauré l’oppression linguistique et culturelle en imposant l’arabisation aux régions berbérophones ; arabisation reprise sans ménagement par les Etats indépendants qui se disent uniquement « arabes » et qui font fi de l’existence des Berbères autochtones ;

–           L’oppression subie par la femme telle la polygamie, et le sort indigne qui lui est fait de façon générale et en particulier chez les musulmans ; thème présent dans ce livre ;

–           L’oppression générale que subissent les hommes de bonne volonté mise en avant notamment dans plusieurs récits comme « Le mythe de la cigogne » (izri ibellirej) et par un conte-mythe au titre évocateur « Les chasseurs de lumière » (iseggaden n tafat) et le mythe ancien appelé « Le temps des rois » (asru igeldan) ;

–           L’oppression que subissent la nature et la femme à cause du comportement de l’homme telle que la met en avant « Le mythe du coucou » (izri n tikkuk) ;

–           L’oppression subie par les enfants, à travers des contes comme « La vache des orphelins » (tafunast igujilen) ou le mythe percutant appelé « Le mythe de la langue » (izri g-iles).

Les Anciens s’appuyaient aussi, comme je l’ai déjà écrit dans une autre contribution[8], sur l’apologue, la joute oratoire, le dicton et la poésie pour dénoncer toutes les formes d’oppression. Cette façon de voir et d’analyser les choses était également bien exploitée par les femmes kabyles. Ce que les hommes kabyles voulaient appliquer uniquement à l’oppresseur extérieur, étranger à la culture berbère, les femmes l’avaient habilement repris pour se défendre d’une certaine gent masculine kabyle aveugle et rétrograde.

Elles ont su ainsi stigmatiser une situation de soumission interne due à un patriarcat ignorant, dominant et sans partage.
Par leurs réflexions, elles ont su dénoncer d’une façon souvent légère et adroite des comportements internes aussi aliénants que certains diktats venant de l’extérieur. C’est aussi, me semble-t-il, l’un des aspects révélateurs d’une culture féminine éminente basée sur la controverse et l’objection d’une situation d’oppression à l’intérieur de leur propre société. Ma mère disait souvent en souriant : « Un jour, ta grand-mère Aldja avait dit à ton grand-père qui était très gourmand : La poule a bien dit :  »  A la différence du rapace, l’alouette nourrit d’abord ses enfants avant de manger les restes » ».

L’alouette aurait également dit : « C’est le faucon et non le rapace qui tue la perdrix ! » En clair, c’est l’homme kabyle qui constitue le premier danger pour sa femme, sa sœur et sa fille et non pas « le rapace » (le pouvoir politique).

On peut donc voir à travers les récits de ce livre comment la femme se représente la polygamie. Et comment, surtout, elle voit les traquenards auxquels elle doit faire face dès qu’elle veut sortir de sa condition indigne et méprisable[9].

La littérature orale kabyle a gardé des traces mnésiques de tous les outrages et les tragédies vécus par la Kabylie. Ce qui a été considéré par certains observateurs extérieurs comme étant de la simple subsomption – une sorte d’intuition personnelle et tribale – est en réalité voulu par les Anciens comme un concept universel qui peut s’appliquer sans distinction à travers l’espace et le temps[10].

C’est donc un constat qui ne souffre aucune contestation que la littérature orale kabyle peut constituer, à travers ses différents pans, un éveil avéré de la conscience collective kabyle face aux modèles archaïques et intolérants qu’ils soient extérieurs ou intérieurs à la Kabylie. Un dicton féminin dit si bien : « Les détritus (maux) de la maison doivent être balayés avant ceux de la rue ! » (Ersad g-wexxam zwaren wid g-webrid !) En clair, « il faut d’abord balayer devant sa porte ». A travers « la domination masculine[11] »,  feu Pierre Bourdieu avait omis d’insister sur quelque chose d’une extrême importance : celle de dire que la femme kabyle était consciente de cette situation depuis toujours.

Par conséquent, en se servant de leur littérature orale, les femmes kabyles ont su faire parler, bien plus que les hommes, tous les êtres vivants qui les entouraient – du petit oiseau au petit insecte – pour toujours signifier leur désapprobation et bien souvent leur révolte[12].

Elles avaient compris que le pouvoir patriarcal – semblable à tous les pouvoirs tyranniques – ne pouvait être combattu que par ses propres armes, celle du verbe, de l’éloquence qui plaçait certaines Anciennes sur le même pied d’égalité « culturelle et linguistique » que les hommes les plus sages. Elles avaient également compris que l’âme d’un peuple, ses pensées, ses aspirations et ses rêves se reflètent dans ses mythes, sa poésie, ses dictons, ses contes et ses chansons.

J’ai entendu beaucoup de chants et de contes des femmes de ma confédération. Certains récits et certaines chansons sont empreints d’une tristesse infinie. La voix porte au loin la dénonciation contre le sort cruel d’une vie parfois sans issue.

Mais elles chantent en même temps les beautés de l’amour, de la solidarité et de la nature comme des étincelles d’un feu qui ne s’éteint jamais. C’est sans aucun doute ce « capital du dire » pour paraphraser encore feu Pierre Bourdieu, qui permettait aux femmes kabyles d’échapper à ce dénuement que vivait la femme à travers le monde où la société patriarcale régnait de façon brutale et sans partage. Il fallait nécessairement trouver un moyen d’empêcher l’homme musulman et fondamentaliste d’amputer le temps et l’espace de sa dimension d’avenir.

Et là encore, la femme kabyle se retranchait derrière sa pensée qu’elle attribuait à l’alouette : « J’ai vu mon soleil se lever et se coucher aussitôt. Celui qui partage mes nuits ne veut pas partager de la même façon mes jours dont il refuse la clarté ! Alors je me lève et je regarde en scrutant le ciel si quelque part mon étoile pouvait encore éclairer mon chemin dans cette obscurité. »

Ma grand-mère Ferroudja qui était originaire du Djurdjura occidental disait de façon paradoxale que : « La guerre avait aussi du bon ! Elle avait permis à la femme kabyle de reprendre sa véritable place dans sa société. Mais il est triste, ajoutait-elle, qu’il faille une guerre – dont les femmes sont toujours les premières victimes – pour forcer les hommes à plus de convenance et de respect vis-à-vis de la société des femmes ! Comment vivre heureux dans une société où la femme est considérée comme une bête qui passe sa vie à lever la jambe, à faire la cuisine et à tendre sa mamelle pour la traite ! Comme a dit l’alouette : ²S’il faut manger de la merde avant de goûter au nectar de l’abeille, c’est que Dieu a bien construit son monde sur une grande dose d’injustice, de persécution et de cruauté. Il ne peut être qu’un homme² ! »

Ma mère, comme sans doute ma grand-mère et toutes les femmes kabyles, était très attachée aux nombreux messages de l’alouette[13]. J’ai fini par comprendre que cet oiseau féminin symbolisait l’intelligence féminine et la lutte de la femme kabyle contre toutes les oppressions, à commencer par celles, nombreuses, qu’elle subit de la société patriarcale. En parlant de la société d’autrefois, ma mère et ses semblables mettaient toujours en avant la force et la solidarité de la gent féminine. Dans son analyse, elle allait plus loin : selon elle, cette vigueur et cette résistance face au système patriarcal dominant venaient de la supériorité de la société des femmes à transmettre la culture et tout ce qui touchait de façon socioculturelle et économique aux traditions.

Mieux encore, elle était persuadée – et elle l’expliquait par son vécu et celui des femmes de notre village et de notre arch[14] – que pour comprendre la relation homme-femme dans la société traditionnelle kabyle, il ne fallait pas opposer les deux sexes mais bien au contraire mettre l’accent sur ce qui les réunit, à savoir le système de solidarité (tiwizi) mis en place par les Anciens et les Anciennes kabyles.

Ce qui paraissait comme un mythe pour beaucoup d’observateurs extérieurs ne l’est donc pas pour ma mère et ses congénères. Il est vrai que certains auteurs qui ont décrit la société kabyle n’y ont pas été avec le dos de la cuillère ! Ils ont participé consciemment et inconsciemment au projet néfaste et destructeur du modèle culturel dominant. Des erreurs grossières ont été commises  et de faux jugements ont été parsemés ici et là avec emphase et sans vergogne !

Une franche hostilité n’a pas permis à ces observateurs – qui se disent de bonne foi – de percevoir le fond des choses, le « meilleur fond des choses ». Ils se sont laissés aller à un dénigrement le plus plat où une grossièreté malveillante porte préjudice à leurs écrits.

Ce sont des positions qui contrastent avec les hommes et les femmes de l’église kabyle et algérienne où comme disait mon vieux père : « La foi chrétienne prend une hauteur morale qui éclaire leur chemin d’un soleil qui ne se couche jamais. » Tous les Kabyles ont en cœur l’œuvre immense que nous a offerte le père Jean-Marie Dallet, auteur de deux somptueux dictionnaires kabyles, véritables trésors légués aux générations futures.

Mais aujourd’hui encore, pour flatter les gouvernements successifs qui ont régné sans partage sur l’Algérie, certains intellectuels français n’hésitent pas à mettre en avant une inimitié doublée d’agressivité vis-à-vis des Kabyles. Voici un exemple de ces procès d’intention lors d’une nouvelle révolte de la jeunesse kabyle. Etienne Bruno écrivait de façon si légère et si éthérée : « En gros les Kabyles vont mener une lutte pour l’indépendance parce qu’ils n’ont pas obtenu le statut français.[15] » Quel rapport ? On reste interdit devant les positions et les propos de ces soi-disant intellectuels qui  cherchent à s’attirer les faveurs des dictateurs algériens qu’ils savent hostiles au peuple berbère en général et aux Kabyles en particulier. Il serait trop long de revenir ici sur tous ces procès d’intention sommaires, indécents et erronés et notamment ceux qui portent atteinte à la dignité de la femme kabyle. Il en est d’ailleurs largement question à travers les contes « stigmatisants » de mon livre précédent[16].

Quand je racontais à ma mère et aux femmes de ma tribu les mots et les choses que ces auteurs avaient notamment écrits sur elles et leur société, elles étaient scandalisées, voire effarées !

Et devant une telle indignation, ma mère se référait encore à la sage alouette pour dire : « Il est honteux d’écrire des choses inexactes sur nous ! Que savent-ils exactement de nous ? Connaissent-ils seulement le sens de nos mots ? Comment peuvent-ils parler de ce que nous pensons ? L’alouette a dit : ²Ô toi qui crois avoir tout compris ! Tu parles de moi comme si tu me connaissais ; que n’as-tu pas inventé ! ? Tu crois être dans les secrets de Dieu qui t’aurait tout appris de sa Sagesse qui trouve refuge dans les cieux ! Toi dont la démarche est tordue, tes jours sont pareils à la nuit ; par tes mensonges tu fais pitié ! Quelle chance que j’ai de ne jamais t’avoir rencontré : tu es détestable rien qu’à t’imaginer !² »

A win yenwan tfehmed kulci !

Theddred trunned felli

Maççi dayen id snulfad ! ?

Tenwid is fehm-ik Rebbi

Yemml-ak yakw lemεani

Wigad yetfen igenni !

Keççini wi texser tikli

Ussan-ik d llyali

Tettγiγed s-wayen ur nelli !

A-yasεad-iw g’ur-k ssineγ

Mekruhed ula-ma i-wtilli !

Un autre regard…

Nna Louisa (une Française arrivée en Kabylie en 1930 : elle avait alors 20 ans) disait de façon triste et grave : « Etre l’étranger de l’autre est dans le commun des choses ; ce qui est effarant, c’est de vouloir le tuer avec ses mots et son regard. J’ai arrêté de lire ce qui s’écrivait sur la Kabylie et j’ai fini par brûler mes notes de peur d’écrire un jour consciemment ou inconsciemment ce que je condamnais chez les autres. Ce que j’ai appris dans la culture kabyle, c’est que l’étranger est sacré. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi ; mais cela m’a permis de comprendre pourquoi j’ai été traitée avec tant de déférence et de respect. Les Kabyles m’avaient appris que la culture n’a de sens que si l’on traite avec égard l’étranger qui sommeille en nous et qui, peut-être, un jour finira par frapper à la porte comme dans « L’oiseau de l’Orage ». Les Anciens kabyles s’appelaient ²les autochtones² ou plus exactement « Les fils de la terre » (Attmurt). C’est grâce à ce nom que j’ai fini par comprendre beaucoup de choses chez les Kabyles, notamment leur attachement viscéral à la terre des ancêtres, mère protectrice et nourricière. Elle est la mère non seulement par les champs de blé mais aussi par cette langue particulière qui a su donner une culture orale si élevée car tout un chacun peut y puiser ce dont il a besoin pour sa vie de tous les jours. Je sais qu’il y a différents degrés de culture dans la société kabyle ; mais ce qui m’a ouvert les yeux et le cœur ainsi que le foie, comme on dit en kabyle, c’est cette part culturelle non négligeable construite par la femme et qui n’existe nulle part ailleurs à travers le monde. Où une femme, dans l’ancienne société, pouvait-elle oser clamer haut et fort ²mon tatouage à lui seul vaut toutes les barbes des hommes !²  Certes, comme partout ailleurs, la femme a vécu et continue de vivre une certaine oppression. A la différence d’aujourd’hui où le français et l’arabe dominent, autrefois la langue kabyle permettait à la femme de dire et de vivre son monde. Ce monde-là a notamment dit et créé les contes, les mythes, les dictons, les poèmes et une grande partie des croyances ancestrales berbères. »


[1] Il en est ainsi des mythes, peu connus, que mes parents tiennent des leurs et des Anciens.

[2] Aussi, quand un auteur kabyle – dont je tairai le nom – se permet de reprendre « maladroitement », parfois phrase pour phrase des contes d’autres auteurs, comme par exemple « L’Oiseau de l’Orage » de Taos Amrouche, je ne puis taire ce plagiat ! Saura-t-il seulement traduire le texte de Taos Amrouche en kabyle ? Comme disaient les Anciens : « Qui énonce ce qui ne lui appartient pas, doit dire de qui il le tient ! » (win yennan maççi d-ayla-s, ad yini ansi s-d-yekka !) Enfin, ce n’est rien comparé à ceux qui disent qu’ils vont “corriger” les contes kabyles ! « Corriger » des « textes oraux » millénaires, qui viennent de la nuit des temps ! C’est dire que toutes les choses ont des limites… sauf l’ignorance !

[3] Y. Allioui, La sagesse des oiseaux, L’Harmattan, 2008.

[4] De la même couleur que le milieu ambiant.

[5] Variation progressive d’un caractère morphologique suivant le milieu auquel l’oiseau a fini par s’adapter.

[6] Docteur en médecine, Joseph Gabel (1912-2004) était aussi un sociologue et un philosophe français d’origine hongroise. Penseur engagé, il est resté toute sa vie fidèle au marxisme tout en étant hostile au stalinisme et à la pensée de Louis Altusser. C’est sans doute le plus grand spécialiste de l’aliénation. Cf. La fausse conscience, Les éditions de Minuit, 1977.

[7] J’ai déjà donné une classification des différents récits dans la littérature orale kabyle. Cf. La sagesse des oiseaux, op. cit.

[8] Les Archs, tribus berbères de Kabylie – Histoire, résistance, culture et démocratie, L’Harmattan, 2006.

[9] Que l’on pense un instant au « Code de la famille » de l’Algérie indépendante et l’on prend toute la mesure de ces récits « stigmatisants » que nos mères ont mis des millénaires à mettre en forme et à transmettre comme pour conjurer le mauvais sort jeté sur elles par l’homme incapable de saisir la notion pleine et entière du bonheur partagé.

[10] Cf. Joseph Gabel, La fausse conscience, op. cit.

[11] P. Bourdieu, La domination masculine, Seuil, 1998.

[12] Mon arrière-grand-mère Awicha – dont le mari fut tué par les Français lors de l’insurrection kabyle de 1871 – refusait de se remarier avant de décider de partir s’installer en ville (Akbou) au grand dam de son clan !

[13] Cf. La sagesse des oiseaux, op. cit.

[14] Y. Allioui, Les Archs, tribus berbères de Kabylie, op. cit.

[15] Le Figaro du 06 juillet 1998.

[16] Cf. La sagesse des oiseaux, op. cit.


SAGESSES DE L’OLIVIER

TIMUCUHA N TZEMMURT

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SAGESSES DE L’OLIVIER
TIMUCUHAN TZEMMURT
Contes kabyles – Timucuha
Youcef Allioui
La légende des mondes
LITTÉRATURE BERBERE DE KABYLIE – TAMAZGHA
ajouter au panierCommander la version numérique (ebook)ISBN : 978-2-296-09976-0 • 216 pages • 20,5 € • octobre 2009

INTRODUCTION

Mon père disait que les contes n’ont pas d’âge. Mais de tous ceux que j’ai entendus de lui et de ma mère, j’ai voulu en extraire quelques-uns – une vingtaine – de ceux qui m’ont été « enseignés » quand j’étais enfant. C’est donc l’enfant que j’étais, et qui sommeille toujours en moi, qui souhaite que d’autres enfants – qui peuvent d’ailleurs être de tout âge – entendent ou lisent ces contes et ces sagesses de l’olivier. Evidemment, un seul ouvrage ne suffira pas pour restituer tous les récits qui ont bercé mon enfance. Il en faudrait plusieurs, et j’espère qu’ils verront tous le jour. Nous sommes en plein dans le message spirituel de ces contes qui dit : « Espère en demain en faisant du bien et si tu n’as rien à donner, un mot de bien suffira et le soleil reviendra éclairer tes jours. »

Aussi loin que je me souvienne, les premiers souvenirs qui sont restés incrustés dans ma mémoire ont été marqués par les veillées nocturnes autour du kanoune (le foyer). Ces souvenirs sont également imprégnés par la neige qui nous bloquait et nous assemblait autour de ce fameux kanoune qui a été le témoin de la transmission de l’éblouissante richesse et de la prodigieuse variété de notre littérature orale.

Je me déplaçais encore à quatre pattes quand ma grande et douce tante Ounissa me prenait sur ses genoux pour me raconter « L’histoire du pou et du petit garçon qui n’aimait pas se laver ».

C’était elle et ma sœur adoptive, Nanna Mennana, qui animaient les soirées en racontant des histoires quand ma mère s’affairait autour d’un quelconque ouvrage. Ma pauvre mère ! Elle n’arrêtait jamais ! Si ! Pour apporter une précision quand mes deux conteuses préférées avaient un trou de mémoire. Pendant ce temps, mon père écoutait en silence en jetant des regards affectueux sur nos visages radieux et attentifs.

Lui aussi avait toujours quelque chose à faire ; et quand il le pouvait – quand la tâche n’était pas strictement féminine, comme le tissage – il prêtait toujours main forte à ma mère. C’est si peu dire que nous étions heureux ! Peu de soirées au monde pouvaient ressembler à ces soirées kabyles où la magie du conte donnait au bonheur familial une empreinte indélébile.

Dans la grande pièce qui nous servait de salon (tasga), de cuisine, de salle à manger, de réserve, de chambre à coucher et d’atelier de travail, nous nous rassemblions en demi-cercle devant le magique kanoune où brûlaient de grosses bûches de frêne, de chêne et d’olivier.

De temps en temps, mon père se levait pour vérifier si les bêtes dans l’étable, qui donnait sur tasga, ne manquaient de rien : les bêtes vivaient dans la même pièce que nous, dans l’étable située en contrebas du salon. Au-dessus de l’étable, il y avait la soupente (taarict), une sorte de duplex ou de grande mezzanine qui servait de réserve et de chambre à coucher pour les filles de la maison.

Un dicton dit : « Une maison sans soupente est pareille à un village sans jeune fille ! » (Axxam mebla taarict am taddart mebla taqcict !) Et l’on comprend donc l’importance de cette soupente dans la maison traditionnelle kabyle.

Blotti entre mes tantes et mes frères et sœurs, quand je n’étais pas sur les genoux de mon père, qui me massait doucement le dos de ses mains calleuses, je luttais chaque soir contre le sommeil pour pouvoir entendre encore et encore ces contes merveilleux et ces sagesses qui ont marqué mon enfance, ma jeunesse et ma vie d’homme. J’en ai donc entendu, appris des histoires, des récits et des sagesses de toutes les sortes.

Je n’oublie évidemment pas les fables, les dictons, la poésie, les chants et les joutes oratoires qui ornent l’incroyable richesse de la langue kabyle.

Comment oublier aussi ces soirées où nous jouions aux énigmes ? Ces soirées qui contrastaient avec celles dédiées aux contes par l’ambiance qu’elles y installaient, les éclats de voix et les éclats de rire, entrecoupés du silence favorable à toute profonde réflexion. Mon père disait à juste titre : « Le jeu des énigmes fait frétiller les enfants comme de petites salamandres dans l’eau ! » (Timsaaraq seqliliêent arrac am tedyasin deg’waman !)

« Une seule braise éclaire toute la maison – L’énigme » (Yiwet tirgit teççur axxam –Tamsaareqt).

Les braises du foyer ont inspiré de nombreuses autres énigmes. Dans ce genre littéraire, que sont les énigmes, le conte n’a pas été non plus oublié. « Je me suis accroché à la barbe de mon grand-père, il m’a emmené  à travers vallées et montagnes – Le conte »

(Ettfegh jeddi deg’wcamar, yeggwi-yi f-ilmayen d-idurar Tamacahut).

Conclusion du livre

Dans l’ancienne Kabylie, chaque naissance d’un enfant était suivie de la plantation d’un arbre. Selon mon grand-père, on plantait ainsi un frêne quand un garçon naissait et un olivier pour la naissance d’une fille. En Kabylie, comme chez beaucoup de peuples premiers,  le frêne est considéré comme le premier arbre de la création. L’olivier est l’arbre de la paix et de la lumière. L’huile qu’il produit est chargée de 99 vertus curatives.  En kabyle, tous les arbres sont désignés d’un nom féminin. Il est facile de le constater : dans la majorité des cas, pour former un mot au féminin, on ajoute au mot  masculin, qui forme le neutre, un [t] devant et un [t] à la fin. Ainsi, aslen et azemmur (qui sont des pluriels neutres) nous donnent le nom des arbres, le frêne (taslent) et l’olivier (tazemmurt).

L’arbre était si important dans les anciennes croyances berbères qu’il était assimilé à l’homme. Pour les Anciens, c’est du frêne que Dieu – le Souverain Suprême (Agellid Ameqqwran) – a créé le premier homme. En me racontant ce mythe, mon grand-père me disait avec insistance et grand sérieux : « Mon fils, à chaque fois qu’un arbre tombe, c’est un homme qui se meurt ». C’est dire toute l’importance de l’arbre chez les anciens Kabyles. Pour que l’arbre puisse vivre et donner des fruits ou du fourrage aux bêtes (comme le frêne), il faut le planter, le soigner, le tailler et surtout l’irriguer. Car sans eau, l’arbre ne saurait pousser et encore moins donner de l’ombre et des fruits. C’est pour cela que le Souverain Suprême eut l’idée « de génie » de créer la femme, non pas de la côte de l’homme, mais d’une perle de rosée ; d’où le nom de notre mère à tous « Rosée du matin » (Nnda n Wesru). Musulmans pratiquants, mon père et mon grand-père qui m’avaient appris ce que je connais de la mythologie kabyle me mettaient toujours en garde : « Ne raconte jamais ces mythes aux étrangers avant d’avoir 45 ans ! »

J’ai cru comprendre qu’ils me disaient aussi : « Tu ne peux les raconter avant de les avoir vraiment compris. » Car comme disait si bien mon père : « L’étranger, ce n’est pas toujours l’autre ; c’est parfois aussi soi-même ! » J’ai donc fini par comprendre que le pire de l’aliénation (le stade que le psychologue appelle « la réification ») est d’être étranger aux siens, à sa langue, à sa culture, à son identité : étranger à soi, en somme. Ces contes et ces sagesses viennent de la nuit des temps. J’ai essayé de les traduire tels que je les ai compris en kabyle et non pas tels que je les comprends en français. Il y a encore des récits ou des « textes oraux » que je n’ai jamais traduits. D’ailleurs, je ne sais si je le ferai un jour. Ce n’est  pas qu’ils soient intraduisibles, j’ai simplement peur qu’ils ne soient pas compris comme je l’aurais souhaité. Mon père disait encore : « L’âge de sagesse te dira quel est le chemin qu’il faut prendre pour révéler le plus profond de nous-mêmes. L’homme accepte de mourir car, grâce aux liens qu’il laisse derrière lui, il aspire à une certaine éternité. La vie d’un peuple n’est pas semblable à celle d’un individu dont la mort ou le « détachement  à ce bas monde » est secondaire. La mort d’un peuple est une tragédie dont même le Souverain Suprême ne se remettra jamais. »

Je ne sais pas si j’ai tout compris de ce discours, probablement la chose la plus essentielle : transmettre la langue et la culture de mes ancêtres. Ce n’est donc qu’ainsi que mon peuple fera pleinement partie de l’Humanité où l’on doit lui permettre de revendiquer sa place : sa langue qui fait son identité. Car sans leur langue, l’enfant et le peuple berbère sont des chefs-d’œuvre en péril. Quand une langue se meurt, son peuple cesse d’exister. Je voudrais croire que ces récits de mon enfance parviennent aux enfants kabyles et berbères de demain. Je voudrais croire que mon peuple – menacé –  demeure à jamais parmi tous les autres peuples de la terre. C’est sans doute le message que voulaient également transmettre les sages kabyles (femmes et hommes) à travers ces contes et ces sagesses de l’olivier.

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Responses

  1. azul fellakh ammis tmurthiw
    je porte en moi beaucoup de joie et surtout beaucoup de fierte pour vous jadore entendre parler de toute cette histoire de nos ancetres et de touts ces anciens souvenirs de nos grand meres qui helas commencent a se tarir dommage qu on ne trouve pas vos ouvrages ici ou peut etre si on peut les trouver j aurais aime que vous me renseigniez sur ce sujet avec toute mon estime et ma fierte merci

    • Tanemmirt-ik af awal yelhan i-yi-d urid, d-acu ur zrigh ara s-ansi. Ttidett, idlisen-ynu ur ttnuzen ara di tmurt… macci g-lgherd-iw… Ma yella kra isalan i tettnadid, aru-yi-d ar tebbwat : youcefallioui@free.fr. Ggigh-ak talwit. Ar tufat, lehna tafat ! Youcef Achivane Allioui.


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