Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Améziane et Tawes

LES CHASSEURS DE LUMIERE – ISEGGADEN N TAFAT

Mohand Améziane Ouchivane Allioui (1898-1972)

Tawes Ouchivane Bouzidi (1909-1992)

Photo Youcef Allioui – Mi tdukkel tayri d wussan…

Tudert t-tteddu d wassa

Tessaram azekka

Xas tettghima d yidhelli.

La  vie accompagne le présent

Elle espère en demain

Bien qu’elle demeure avec le passé.

(Mon père, Mohand Améziane Ouchivane).

« Parler de l’amour que l’on éprouve pour ses parents, c’est comme parler de Dieu : on manque forcément de discernement et d’objectivité ; même si personne n’a jamais vu Dieu et que chacun a forcément vu ses parents » (m’ara ymeslay yiwen af lehmala yger deg’mawlan-is, amzun yettmeslay af Rebbi : afraz yettuγal d-awlelles ; γas ma yella yiwen ur yezri Rebbi akken iwala imawlan-is). (Mon père, Mohand Améziane Ouchivane Allioui)

J’ai déjà présenté ma mère dans un ouvrage précédemment paru[1]. J’ai également présenté mon père à qui nous devons les récits rapportés dans le livre sur la sagesse des oiseaux[2]. Mais je me rends compte que tout ce que je pourrais dire sur eux serait insuffisant et incomplet. J’ai eu la chance d’avoir eu des parents exceptionnels : « simples à blesser le regard », comme on dit en kabyle, d’une sagacité et d’une clairvoyance qui ne pouvaient manquer de susciter mon admiration. La générosité de mon père s’exerçait jusqu’à l’exaspération ! Il en était capable jusqu’à l’inconscience : comme, par exemple, de faire don aux veuves de ma confédération de la réserve de céréales habituellement conservées pour les prochaines semailles.  Mes parents furent tous deux orphelins dès leur prime enfance. Ma mère était une jeune fille très belle. Rousse et éclatante de beauté, elle fut promise par son père au fils du caïd, un cousin par alliance. Son visage radieux lui valut le titre de « tomate », allusion à son teint et à ses cheveux d’un roux vif et flamboyant. Son sourire était pâle, discret ; elle ne riait presque jamais. Pour la forcer à rire, je la prenais par les bras et la forçais à danser avec moi, en lui disant en français : « Accordez-moi cette danse, mademoiselle ! »

Elle finissait par éclater de rire en mettant sa main devant sa bouche, par pudeur, avant de me dire : « Tu es un comédien ! Laisse-moi, mon fils, je ne suis pas une jeune Française ! »

Ce que j’admirais beaucoup chez elle, c’étaient son silence et sa force d’écouter les autres. Tout passait par son regard qui en disait long sur les choses et les gens qui l’entouraient bien plus que ce qu’elle pouvait exprimer par les mots. Elle parlait peu sinon pour raconter les choses de la vie et notamment les contes, les mythes, les récits d’antan ainsi que les événements marquants de ma confédération et de mon village. Douce et réservée, j’ai été souvent révolté de la façon dont elle se laissait traiter par certaines femmes. Elle subissait sans mot dire la méchanceté et les paroles blessantes de nombreuses personnes.

Ses belles-sœurs et ses belles-filles lui en avaient fait voir de toutes les couleurs. Selon son expression favorite : « Elles m’ont fait boire du goudron mélangé au marrube » (swent-iyi qedran d merruyet). Mais elle terminait toujours par une note d’humour : « Mais nous trouvons tout cela aussi dans les contes, n’est ce pas ? » (akka i tella daγen di tmucuha, a-naγ ?)

Ce que j’admirais en elle et en mon père, c’étaient leur générosité et leur capacité à analyser les choses et à les expliquer comme le font certains instituteurs et professeurs de l’école française. Chez eux, tout était praxis et force d’exemples. Ma mère avait une façon de nous faire comprendre les choses en s’appuyant sur une légende ou un poème qui m’étonnait et m’emplissait d’admiration au plus profond de moi-même.

D’ailleurs, j’ai fini par comprendre que c’est cette culture qui la liait à mon père, car elle trouvait en lui un interlocuteur de choix : non seulement ce dernier lui vouait un amour difficile à décrire, mais il savait également répondre à sa soif de savoir et de comprendre les choses.

Je me rappelle notamment de sa réflexion lorsqu’elle vit la Seine pour la première fois, lors de son voyage à Paris. Elle me dit : « Ton père m’a maintes fois parlé de ce grand fleuve où autrefois les femmes françaises allaient laver leur linge. Comme cela a changé ! »

Elle revenait souvent sur tout ce que mon père lui avait dit ; c’est dire l’importance de cette communion d’échanges qui les liait l’un à l’autre. Je peux dire, sans risque de me tromper, que c’est sans doute ce qui avait fini par l’attacher à mon père. Car un jour, elle finit par m’avouer avec des formules à peine voilées qu’elle avait mis longtemps avant de « s’accrocher » à lui. Cet attachement était dû à la force du verbe de mon père qui était capable de subjuguer n’importe qui dès qu’il prenait la parole. Il avait compris que son salut et son amour étaient notamment dans le conte et les autres récits des Anciens auxquels ma mère était également très sensible.

En citant bien des qualités de son mari, avant de mettre en avant sa bravoure, son courage et son sens de l’honneur – sentiments normaux dans l’ancienne Kabylie – ma mère parlait d’abord de son intelligence  qui était, selon elle, « d’abord féminine avant d’être masculine ». En redoublant de douceur et de prévenance et en mettant en avant son degré de culture et sa connaissance du monde et son écologisme, mon père voulait simplement lui faire oublier « le fils du caïd » qui roulait déjà en voiture alors que lui avait du mal à s’offrir des mocassins en peau de bœuf !

A la limite du blasphème, elle disait : « Quand ton père parlait de la terre, des arbres et des oiseaux, j’avais l’impression d’entendre Dieu en personne ! Dès lors, je ne pouvais entendre un homme sans que je ne le compare aussitôt à lui. Et je me rendais compte, rassurée, qu’il était au-dessus de tous ! » Dès que l’occasion se présentait, ma mère ne manquait pas de revenir sur les enseignements de mon père.

Il était capable de dire si tel récit était berbère ou emprunté à telle ou telle autre langue ou culture. En effet, mon père pouvait localiser et dire l’origine de tous les archs et de toutes les confédérations et même de dire l’origine d’un grand nombre de familles kabyles.

Mais un autre fait encore plus important avait marqué ma mère. Quand elle en parlait, elle avait les yeux remplis de larmes. Au cours de toutes ses grossesses, elle fut la seule femme de son village à être suivie et accouchée par un médecin français.

Même les femmes de la maison du caïd n’avaient pas droit à une telle faveur ! Quand ma mère ne pouvait pas être emmenée à dos de mulet jusqu’à  Akbou (la ville la plus proche), il faisait venir « à grands frais » le médecin jusque dans la montagne, notamment pour assister ma mère pendant l’accouchement. Il était l’unique homme du village à aller à sa rencontre quand elle revenait de la fontaine pour la soulager de l’outre pleine d’eau qu’elle portait sur le dos ! Pendant ses périodes de convalescence, mon père lui racontait également des contes. Les larmes aux yeux et la gorge nouée par l’émotion, ma mère disait : « J’ai souvent dormi au son de sa belle voix qui, tard dans la nuit, portait au loin au point que nos voisins les plus proches l’entendaient. »

Je savais alors de quoi elle parlait, car j’avais souvent été emporté par le sommeil grâce à cette voix au timbre parfait qui avait gardé sa jeunesse même lorsque mon père avait dépassé 70 ans.

Quand j’étais enfant, le soir venu, nous étions tous réunis autour du feu. Mon père me prenait dans ses bras et me massait doucement jusqu’à ce que je finisse par être emporté par le sommeil. Chaque matin, je me réveillais fort étonné, incapable de me rappeler le moment de la veille où il m’avait mis dans mon lit ! C’est dire ô combien j’ai été heureux avec ce couple aimant et uni qu’étaient mes parents ! Améziane et Tawes ! Leurs prénoms sonnaient si bien ensemble !

C’est pour cela qu’il me semble important de situer ces récits. Et je ne  puis le faire sans parler de ceux qui me les ont transmis, confiés avec le dessein souvent avoué de les transmettre à mon tour en les fixant par écrit.

Quand je rapporte tous ces contes qui ont bercé mon enfance, je ne puis m’empêcher d’entendre encore la voix douce et frêle de ma mère qui chaque soir – autour du foyer – se frayait une voie(x) pour se faire entendre aux côtés de celle de mon père, qui était semblable au murmure caressant et apaisant du fleuve Soummam (Asif Asemmam)(asif n tgemma laєwanser), comme l’appelaient les Anciens[3]. rugissant non loin de notre maison dans la vallée du même nom ; fleuve aux milliers de sources

Jadis, les Kabyles l’avaient surnommée « la vallée aux bourgeons » (Tanevsat), la fameuse Navasath qui valut, par sa farouche résistance, tant de déboires aux envahisseurs romains[4]. C’était une vallée heureuse – dont le fleuve magique a bercé les plus années de ma vie –, un véritable paradis où champs de blé se disputaient les fleurs des grands vergers aux savoureux fruits. C’était une « vallée heureuse » où hommes et femmes travaillaient ensemble dans l’entente et la bonne humeur. Comme s’il suffisait de la beauté et de la générosité de la nature pour rendre les hommes plus proches des femmes, heureux, faciles à vivre, généreux et pleins d’humilité et de respect. J’aimais beaucoup les travaux des champs où hommes et femmes, filles et garçons, mettaient en commun leur force et échangeaient leurs idées afin de retirer de cette terre – mère nourricière – non seulement les moyens de vivre mais également et surtout le bonheur et la douceur de se sentir vivre parmi les siens. Tout en nous adonnant à l’ouvrage, nous chantions et riions sous un soleil de plomb !

Je revois encore les belles jeunes filles de mon village rayonnantes, pleines de vie et joie ! J’entends encore leurs rires qui portaient au loin ! Il y avait un tel bonheur de vivre !

Il m’arrive souvent de repenser encore à ces instants magiques et merveilleux ; et je me dis alors que j’ai bien connu « cet amour dans le cœur » dont parlait si bien Khalil Gibran : « L’amour ne donne que de lui-même et ne prend que de lui-même. L’amour ne possède et ne veut pas être possédé ; car l’amour suffit à l’amour. Quand vous aimez, vous ne devez pas dire ²Dieu est dans mon cœur², mais plutôt, ²je suis dans le cœur de Dieu². Et ne pensez pas que vous pouvez guider le cours de l’amour, car l’amour, s’il vous trouve digne, dirigera votre cours.[5] »

C’est aussi l’un des plus beaux contes d’amour qu’il m’ait été donné de vivre et d’écouter dans ma grande famille – celle de mon village et de ma tribu – conte que je raconterai peut-être plus longuement un jour. Comme dit si bien le poète : « On n’échappe pas à son enfance », surtout si elle a été bercée par la voix de ceux que nous avons le plus aimés au monde, qui nous avait si souvent transportés dans le monde féerique des contes magiques et des légendes merveilleuses. Aussi, quand je parle de mes parents, c’est comme témoins les plus proches qu’il m’ait été donné de connaître et qui ont servi de courroie de transmission de cette chaîne d’aèdes qui s’était rompue à cause de la colonisation française. Le peu de liens qui subsistaient encore à l’indépendance, loin de les sauvegarder et de les consolider, l’Algérie indépendante a tout fait pour les casser et les brûler à tout jamais. Tout ce qui peut se dire ou se concevoir dans la langue berbère, et notamment le kabyle, est perçu comme un danger mortel pour une idéologie sinistre et mortifère qui et de bâtir des jours heureux. Aliénation, dévalorisation et déréalisation sont ses mamelles quotidiennes.

C’est un livre sur la poésie ancienne kabyle qui avait déclenché la révolte de la Kabylie en 1980[6]. Les autorités algériennes de l’époque avaient interdit à l’auteur de faire une conférence sur son ouvrage à l’Université de Tizi Ouzou. Cette interdiction embrasa toute la Kabylie pendant près d’un an et demi ! Il est donc vrai, comme disaient les Anciens que : « La poésie guérit de tous les maux même de la peste ! » (asefru izmer i twuγa yerna i tterka !)

Que ces traditions de « l’Algérie des lumières » (Lezdayer n tafat), comme l’appelaient les Anciens, vivent à jamais ! Qu’elles se transmettent comme un fanal dont la flamme restera à jamais attisée ! Que devient un peuple dont les jeunes ne rêvent plus ? Ces contes et ces légendes sont porteurs de rêves et de vie. Les Anciens nous ont enseigné que ce sont les rêves de la jeunesse d’un peuple qui portent son cœur. Tous les espoirs sont alors permis lorsqu’un pays permet à ses enfants de vivre heureux et libres en leur permettant de chasser les coins d’ombre de l’oppression et de l’injustice qui empêchent la lumière de l’amour et du savoir de briller pleinement sur eux.

Ma mère : « Je connais des centaines de poèmes. J’en ai composé et bien d’autres m’ont été transmis par ma mère et mes grands-mères. Des centaines d’énigmes, de proverbes, de sagesses, de contes, de fables et de mythes que je tiens également de ma mère et de mes grands-mères. Je vois un poème comme une source qui jaillit de la terre. J’entends un conte comme une fontaine qui désaltère un village et chaque mythe demeure en moi comme la rosée du matin dont le Souverain Suprême (Agellid Ameqqwran) avait créé la première femme, la mère du monde (yemma-s n ddunnit) et lui donna comme nom « La Rosée du Matin » (Nnda n Wesru). Que me manque-t-il ? Savoir lire et écrire notre belle et chère langue. Mon plus grand bonheur est que tu puisses le faire comme le souhaitait ardemment ton père. »

Lors de sa venue à Paris, alors que je notais les précisions qu’elle me donnait sur certains récits anciens, ma mère s’exclama soudainement : « Quel bonheur et quelle chance tu possèdes de pouvoir lire et écrire ainsi dans notre chère langue ! »

A l’âge de 72 ans, elle m’avouait enfin que son désir le plus cher était d’apprendre à lire et à écrire dans sa langue. Après avoir appris comment écrire son nom et son prénom, le troisième mot kabyle dont elle souhaitait connaître la graphie fut le mot « conte » (tamacahutt). Elle passa des journées entières à tracer les lettres des quelques mots qu’elle avait elle-même choisi de mettre dans son répertoire. Tel un enfant studieux, elle ne levait la tête qu’une fois le mot entièrement griffonné sur la page blanche. Elle me disait alors dans un grand sourire : « Tu veux admirer mon chef-d’œuvre ? » J’étais effectivement en admiration devant cette vieille femme qui découvrait les joies de l’apprentissage de l’écriture[7] dans cette langue millénaire – porteuse de messages qui viennent de la nuit des temps – dont les femmes berbères ont su conserver avec amour et opiniâtreté toutes les richesses et les ressources qui ont permis que toutes ces légendes, ces mythes, ces contes  et tant d’autres beaux dits souvent exprimés à travers une rime savamment ciselée – témoins d’un haut verbe porteur d’une grande culture –  nous parviennent.


[1] Y. Allioui, L’ogresse et l’abeille,  L’Harmattan, 2007.

[2] Y. Allioui, La sagesse des oiseauxTimsifag, op. cit.

[3] Le beau fleuve Soummam est aujourd’hui transformé en une immense décharge publique ! Devant l’indifférence des pouvoirs publics et de la population, tout l’écosystème salvateur est condamné à une mort lente (cf. La Soummam… un paradis perdu ?)

[4] Cf. Les Archs, tribus berbères de Kabylie, op. cit.

[5] K. Gibran, Le prophète, Casterman, 1956, p. 15.

[6] M. Mammeri, Poèmes kabyles anciens, F. Maspéro, 1980.

[7] Cette anecdote m’a poussé à écrire plusieurs articles sur l’éducation extrascolaire. Grâce à ma mère, j’ai fini par comprendre que la seule façon de donner un véritable élan vivifiant à notre langue est de mettre l’écrit à la disposition des monolingues kabyles comme elle. A mon grand regret, je n’ai pas été suivi par les intellectuels et universitaires berbères qui ont préféré enfermer notre langue entre les 4 murs de l’Université. L’éducation extrascolaire nous aurait permis de recouvrer une certaine richesse de notre langue et notamment maints champs lexicaux perdus et que seuls les monolingues possèdent encore. Ils auraient ainsi appris ce que la langue kabyle veut dire.  Bien que toute planification linguistique de cette envergure nécessite une volonté politique certaine, une réflexion collective nous aurait donné une  vision « empirique »,  plus fructueuse pour surmonter les difficultés que rencontre la tamazight en terre berbère et notamment en Algérie et dans sa province la plus représentative : la Kabylie.

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