Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Au nom de la liberté

LES CHEMINS DETOURNES

Je suis venu au monde un beau jour du mois de mai. Aux dires de mon père, la grande vallée – la vallée de la Soummam- n’a jamais été aussi belle ! En réalité, je suis né sur les hauteurs de cette belle vallée,  plus exactement dans le Djurdjura oriental. Mon village s’appelle Ibouzidène – pluriel de Bouzid, son fondateur. Mon Arch s’appelle les Awzellaguen. Il se situe entre les Archs des Aït Weghlis (sur sa gauche) et l’Arch des Illoulènes-ou-Samer (sur sa droite) en allant sur Alger. Le chef lieu de mon Arch a conservé  son nom kabyle « Ighzer Amokrane » – (La Grande Rivière). Les autorités algériennes voulaient l’arabiser : mettre en lieu et place « Oued Amokrane » – d’autres voulaient carrément l’appeler « Oued Kbir ». Il a fallu la révolte des femmes de mon Arch (incroyable mais vrai !) pour que Ighzer Amokrane – chef -lieu de la « Daïra Ifri-Ouzellaguen », conserve son nom kabyle ! Mais il n’est plus nulle part question de Archs ! Au temps de la colonisation française, on appelait mon Arch « Douar Awzellaguen ». De « Douar », nous sommes devenus une « Daïra ». L’Algérie indépendante a emboité le pas en beaucoup de points aux colonisateurs dès qu’il s’agit de cacher, de déformer ou d’effacer la réalité berbère de l’Algérie. Une fois l’indépendance acquise,  L’Algérie a continué à tracer beaucoup de chemins détournés, à l’exemple de ceux « hérités » de la France coloniale. A l’inverse, tous les chemins qu’il fallait conserver – la santé, l’éducation – ont, au contraire, été bouchés, voire effacés. Aujourd’hui encore et plus que jamais, tous les Algériens sérieux et dignes de ce nom se posent la même question : »A quoi ont servi tous les sacrifices consentis par les Algériens – et surtout les Kabyles – pour se retrouver devant une Algérie qui a manqué à toutes ses promesses ? »  Promesse d’une Algérie multiculturelle ; promesse d’une Algérie multiconfessionnelle, promesse d’une Algérie où les libertés fondamentales de l’individu – à commencer par celles de la femme -, promesse d’une Algérie à donner un travail à chacun de ses enfants ; promesse d’une Algérie à respecter son histoire : l’Algérie est Berbère ; ou bien, s’il faut couper la poire en deux, elle n’est pas seulement « Arabe ». Dans tous les cas, elle semble être davantage amazighe qu’arabe. Promesse d’une Algérie de reprendre tous ses enfants dans son giron. Promesse d’une Algérie fière et digne du combat mené pour son indépendance de permettre le retour sous son ciel de ses enfants qui sont encore aujourd’hui sous d’autres cieux et notamment sous le ciel du colonisateur d’hier !

Que de promesses non tenues et que de combats perdus par une Algérie qui a les hommes et les femmes ainsi que d’autres richesses qui peuvent lui permettre de donner une vie décente à chacun de ses enfants.  Au lieu de cela, ces derniers « brûlent » leur vie sur des bateaux de fortune pour essayer d’atteindre la terre de ceux que leurs parents et grands-parents avaient combattu par le passé.

Et quel passé !… ses cauchemars me poursuivent encore !

J’étais enfant quand des étrangers – parlant une langue « étrange et méchante » – comme disaient les femmes kabyles – firent irruption dans ma vie…  Ils étaient forts en gueule mais aussi en armes quand ils firent intrusion dans notre village.

C’était un beau matin du mois de juin. Nous fumes réveillés très tôt par des éclats de voix innommables, des aboiements de chiens  et des coups sourds sur les portes. Nous étions encore au lit ; une natte posée à même le sol près du kanoune où, la veille, ma mère nous avait raconté le mythe de l’ogresse qui avait inventé la guerre.  J’ai fini par comprendre que la guerre servait à des gens – souvent étrangers – d’envahir des pays qui ne sont pas les leurs  afin de s’accaparer – comme a fait l’ogresse – les terres et les richesses. Pour cela, ils finissent par tuer ceux et celles qui résistent… « Au nom de quoi vous venez occuper notre terre, vous emparer de nos biens, brûler nos arbres et nos récoltes, tuer nos enfants et commettre sur nous les pires barbaries ? »

Face à une position aussi puérile, les étrangers ricanaient : ils étaient plus forts et, à leurs yeux, les forts avaient le droit d’envahir, de dominer, d’exproprier et de tuer les plus faibles qui osent se révolter.

L’enfant que j’étais avait fini par comprendre que mon village et les villages de mon Arch avaient pris les armes  pour se défendre contre ces étrangers qui nous avaient envahis. C’est également ce qu’avaient fait tous les autres Archs kabyles…

Mais mon Arch eut l’audace de donner protection aux résistants kabyles qui avaient décidé de se réunir en congrès – le congrès de la Soummam – afin de mieux combattre ces envahisseurs qui devenaient de plus en plus méchants…

Ce matin du mois de juin 1958, les étrangers nous avaient réveillés brutalement pour nous signifier leur mécontentement. Ils avaient donc décidé de punir mon Arch qui osa, selon eux, protéger les résistants qui avaient organisé le Congrès de la Soummam.  Mon père nous avait expliqué qu’ils avaient écrit tout ce qu’ils devaient faire pour que l’Algérie recouvre sa liberté…

Nous étions donc encore endormis quand ces étrangers défoncèrent notre porte. Ils pénétrèrent brutalement dans le salon avec des chiens… Et ils marchaient à même leurs grosses chaussures noires sur nos couvertures et nos draps…

Ils nous criaient dessus tellement fort en donnant des coups à mon père ! Tout comme mes frères et soeurs, j’avais mal par la peur. Mon père faisait de son mieux pour nous rassurer ; il nous répétait la même phrase :  » N’ayez pas peur, les enfants ! N’ayez pas peur, les enfants !

Les méchants étrangers nous avaient rassemblés sans ménagement – comme on rassemble du bétail – à coups de bâtons et de crosses de fusil… Les retardataires avaient droit aux coups de crocs des chiens… De beaux chiens pourtant ! Avec des gueules allongés et des oreilles dressées !

Nous fumes rassemblés dans le bas du village (Agwni). J’étais aux côtés de mon père dont je ne voulais pas lâcher la main. En criant toujours plus fort, les étrangers qui pointaient leurs armes sur nous décidèrent de séparer les hommes de leur famille. Quand mon père me lâcha la main pour rejoindre le groupe d’hommes de mon village, j’étais paralysé par la peur. Il alla se ranger du côté des hommes, et son pâle sourire ne réussit point à nous rassurer…

Je regardais le ciel… et je me mis à détester cette ogresse qui eut l’idée d’inventer la guerre. Je me disais que sans elle, nous aurions continué à vivre tranquillement et heureux dans notre petit village niché sur les hauteurs de la Vallée de la Soummam.

Le chef des étrangers s’avança et s’adressa à nous dans sa langue. Un harki traduisait en kabyle. « Vous les Kabyles, vous avez décidé de nous combattre… des rebelles se sont réunis sous la protection des villages de votre « tribu »… Nous avons donc décidé de vous punir : Vous avez une semaine pour quitter votre village car nous allons le détruire ! Nous avons construit des camps de regroupement dans la vallée où vous devez vous y rendre sans vos animaux domestiques ! »

dans tous ce que le Harki avait traduit, je n’ai compris qu’une chose : que nous les Kabyles étions contre ces étrangers ! Je n’ai pas vraiment compris le reste : qu’ils allaient détruire notre village ; qu’ils allaient détruire la maison où je suis né…

C’était au mois de juin 1958.

ETRANGERS SUR NOTRE PROPRE TERRE

Mon village dût vendre ses bêtes (à moindre prix) sur les souks des autres Archs – At Weghlis, Illoulène-ou-Samer, At Ziki, At Yedjer. Mon père ne put conserver que le mulet pour transporter nos petites affaires vers le village de Tazroutz, où mon grand oncle Ahmed nous accueillit. C’est de ce village que nous avions assisté à la destruction de notre village. Il y eut d’abord les avions qui bombardèrent les maisons ;  puis des soldats vinrent pour terminer la destruction des maisons dont les murs tenaient encore debout : comme la nôtre que mon père venait juste de reconstruire avec des matériaux neufs et modernes. Nous avions compté le nombre de mines qu’il avait fallu pour venir à bout des murs de bétons et de ferrailles : il en avait fallu 9 mines en tout !

A chaque explosion, ma mère sursautait de tout son corps comme si c’était son propre coeur qui venait d’éclater en mille morceaux. Elle gémissait telle une bête blessée en répétant doucement : « Ô ma maison chérie ! » (Ay axxam-iw aâzizen !)

Mon père ne disait rien. Il était plongé dans un mutisme total ; mais il n’oubliait jamais de nous prendre la main pour nous rassurer… Comme si le pire était à venir !

Quelques semaines passèrent. Des journées qui avaient permis les moissons et la cueillette des figues sous le contrôle des soldats français. Car Tazroutz était un poste avancé de l’armée française.

Un matin… nous revîmes le même scénario que celui que nous avions déjà vécu dans mon village : intrusion matinale des soldats ; des cris, des aboiements et des coups ! Nous fumes rassemblés sur la place au-dessus du village. Et là, l’officier français nous apprit que le fils du Caïd (Sadek Méziane) venait d’être assassiné par celui-là même qu’il avait élevé ! Sadek Méziane s’était porté garant pour que l’on arrête la destruction  des villages de mon Arch. Avec son assassinat, c’était la destruction totale de tous les villages qui a aussitôt été programmée !

Quelques jours après, mon père demanda asile à une famille de sa connaissance du village Ighil Wemsed de l’Arch  des Illoulène – ou-Sameur. Une maison nous fut attribuée : une maison traversée en son milieu par une rigole d’égouts à ciel ouvert ! Nous étions aussi choqués que le jour où nous fumes chassés de notre village !

Il était une chose qui me rendait encore plus triste dans ce « village étranger » : les autres enfants refusaient de jouer avec moi… Pire encore, quand je m’approchais d’eux,  ils se comportaient comme si je n’existais pas !

Je détestais chaque jour un peu plus cette ogresse (Tseryel) qui avait inventé la guerre !

A cause d’elle, la guerre nous avait tout pris : notre village, notre maison, notre terre, nos arbres et nos bêtes…

Tout avait basculé dans un flot d’horreurs et de tristesse…  Mon père qui aimait rire ne riait plus. Ma mère qui aimait chanter ne chantait plus… même les oiseaux ne chantaient plus… Ils ne volaient plus…  le ciel et les forêts étaient déchirés par les avions qui larguaient leurs bombes sur les champs d’oliviers et les villages désertés.

Notre montagne était devenue « Zone interdite »…

Nous étions démunis de tout, même du simple bonheur de vivre… Plus de chants, plus de jeux, plus de contes merveilleux aux formules magiques et rassurantes… N’envahissait nos rêves, je veux dire nos cauchemars, que cette terrible ogresse… Plus de formules où il était question de joie et de lumière… Plus de formules qui faisaient rire le vent, la montagne et la nuit… Plus de formules près du kanoune enchanteur, témoin d’un bonheur fragile… qui venait de la nuit des temps.

Il était une fois… Il était une fois la guerre et ses horreurs.

Nous savions d’où nous venions, mais nous ne savions plus où aller. Nous venions d’un paradis qui nous était désormais interdit…

Nous étions des étrangers sur notre propre terre…

AU NOM DE LA LIBERTE

1958 – 2010 – 52 ans après…

52 ans après, notre maison est toujours en ruines. Après avoir surmonté les épreuves et transformé notre grange située dans la vallée de la Soummam pour nous accueillir, mon père se mit à travailler les terres que nous y avions au grand bonheur des centaines de veuves et d’orphelins… Au lieu de profiter pour s’enrichir – comme d’autres le firent –  mon père distribuait gratuitement aux veuves et aux nécessiteux de notre Arch, fruits, légumes et céréales.  En 1960, ma mère eut même l’amère surprise de constater (un peu tard) que mon père avait distribué les céréales habituellement conservées pour les semences ! Il répondit simplement : « Je ne peux refuser aux veuves – dont les hommes sont au maquis pour la liberté de l’Algérie – un peu d’orge et de blé ! » Il avait également bien nourri les maquisards. Peu d’entre eux – parmi les survivants – s’en souviennent aujourd’hui ! Il y’en a même qui adoptent envers nous une attitude méprisante voire indifférente ! Ce ne sont évidemment pas « les maquisards de la liberté »  qui, pour la plupart, avaient laissé leur vie sur le champ d’honneur. Que non ! Ces sont les petits parvenus que l’on ose encore appelés « les militants de la première heure », des opportunistes en tout genre qui ont vite oublié les temps où ils frappaient à notre porte en pleine nuit, tremblotant de faim et de froid, pour réclamer un plat de couscous agrémenté de viande que ma mère conservait exprès pour eux ! A cause d’eux et de voisins indélicats, notre maison était à chaque fois envahie avec violence par les  militaires français… Ils cassaient tout sur leur passage. Une autre nuit, ils furent informés rapidement par quelque traître – devenu probablement aujourd’hui « militant de la première heure » -, les militaires français arrivèrent quelques minutes après que les maquisards avaient quitté notre toit après s’être bien restaurés. Ils  avaient tout cassé, notamment les ustensiles, encore chauds, dont s’étaient servis les moudjahidines. Ils attachèrent mon père à la porte cochère en le  suspendant entre ciel et terre. Ils pointèrent sur lui une puissante torche électrique et commencèrent à le torturer ! Ils lui cassèrent le nez, les dents et les côtes… (Depuis,il avait toujours porté une sorte de sarcophage poitrinaire pour tenir debout ! Il est mort avec le côté gauche paralysé !)

Grâce à un harki – qu’il avait aidé dans son enfance alors qu’il était orphelin, mon père fut admis (quand même) à l’hôpital d’Akbou où il fut admirablement soigné. Il revint à la maison plusieurs mois après… Et cela recommença encore et encore ! Une autre fois, ce fut à la mort de Si Lhadj Amar Ijenqalen qui fut abattu non loin de chez nous. Les militaires avaient décrété un couvre-feu en plein jour – C’était quelque chose d’inimaginable : on entendait la vallée de la Soummam retenir son souffle. En entendant les coups de feu, mon père comprit vite qu’il s’agissait des balles qui étaient tirée contre Si Lhadj Amar. Méprisant les ordres de l’officier français, il dit à ma mère : »Ils viennent de tuer Si Lhadj Amar, je m’en vais le ramener chez lui ! » Malgré les supplications de ma mère, il ne l’écouta point.

Au mépris de l’interdit, mon père partit ramener la dépouille de l’ancien résistant chez lui ! A son retour, l’officier français, qui l’attendait dans la cour de notre maison, lui dit en ricanant : »Alors, on va au secours des maquisards !? Tu seras passé sous le peloton d’exécution demain matin à l’aube ! » Cette fois-là encore, mon père échappa au peloton d’exécution. Mon père se présenta au poste militaire, comme prévu, à 3 heures du matin au lieu de 5 heures comme avait demandé le capitaine. Quand il arriva à Ighzer, il tomba nez à nez avec l’officier qui faisait sa ronde. Etonné de voir mon père si tôt, ce  dernier lui dit : »Retourne avec tes enfants, c’est le jour des fous aujourd’hui ! Je ne vais pas t’exécuter. Mais je sais que tu me  donneras bientôt une autre occasion  de le faire ! »

(J’ai mis longtemps à comprendre la stratégie psychologique de l’officier  français… Mettre la peur dans le coeur de mon père afin d’arriver à faire de lui ce qu’il voulait ! Mais mon père ignorait la peur, surtout cette peur là ! Malheureusement, bon nombre d’Algériens finirent par plier devant ce travail de sape psychologique !)

Quand mon père revint, nous nous sommes sentis – encore une fois ! – revivre ! Nous étions morts ô combien de fois !

La nuit où nous accueillîmes encore quelques affamés – aujourd’hui oublieux et indifférents :  Cheikh Lâaziz, Teyyeb Hmed Oulbachir Bouzidi, etc. A peine nous avaient-ils quitté que des coups violents s’abattaient contre notre porte ! Et ils emmenèrent mon père dans la nuit, après l’avoir brutalisé.

Le lendemain, les militaires revinrent avec mon père et se dirigèrent sous nos yeux effarés vers le fleuve Soummam non loin de chez nous. il n’avait plus  ses vêtements : ils lui avaient fati endosser un treillis militaire et une casquette de soldat pour l’humilier d’abord avant de le torturer. Arrivé au bord du ravin qui surplombait le fleuve, ils l’attachèrent avec une grosse corde, comme un animal dangereux. Pour le faire parler,  ils le jetaient du haut du ravin dans la Soummam en crue ! Quand ils retiraient transi de froid, ils le ruaient de coups à n’en plus finir !

Nous entendions ces gémissements et ses cris de la maison. Nous subissions  les mêmes souffrances, voire davantage… C’est pour cela qu’à chacune de ses arrestations, mon père s’excusait auprès de nous en disant : » Je vous cause bien des souffrances… mais dites-vous que l’Algérie en vaut la peine ! »

Je me souviens aussi du jour où nous revenions d’Alger. Mon père devait contacter quelqu’un à la demande – paraît-il – de Si Amirouche.  Quand nous descendions du train, les militaires nous attendaient. Un militaire lui porta un coup de crosse sur la tête et il tomba par terre. Alors que j’étais pétrifié, mon frère Mohand Rachid sauta sur le militaire et le frappa au ventre de toutes ses forces. Ce dernier jeta mon frère par terre. Alors qu’il allait lui porter un coup de pied au sol, l’officier l’arrêta en lui criant dessus : »On ne frappe pas les enfants ! »

Pendant que mon père purgeait une peine de prison à Akbou, les militaires français vinrent se venger sur notre jardin en détruisant la récolte de fruits et de légumes. Normal : c’est ce jardin qui nourrissait les Moudjahidines.

Ma mère nous dit alors – à mon frère et moi – d’aller raconter cela à l’ami de mon père, Aâmer At Ouahrouche – Ouahrouche Amar – alors directeur de l’école mixte d’Ighzer Amokrane. Ma mère était très intelligente : elle s’en doutait qu’il serait respecté par les chefs militaires français. Grâce à lui, pendant toute la durée où mon père était en prison, les militaires ne venaient que pour nous intimider : ils fouillaient sans rien casser.

J’ai toujours été sidéré par le courage de mon père. Je ne l’ai vu faiblir que lorsqu’il fut touché « indirectement  » dans sa chair et son âme :

– Les deux fois où ses deux frères furent tués par les Français. Les deux autres fois où mes deux cousins – Tahar et Madjid – furent également abattus au maquis.  Rien ne l’a jamais autant touché que la mort de mon cousin Tahar que mon père aimait par-dessus tout. Il était son fils préféré ! Mon cousin et frère le lui rendait bien… Nous étions au jardin quand quelqu’un est venu lui annoncer la mort de « son fils préféré » : « Tahar le bien-aimé », comme il se plaisait à l’appeler. En entendant la nouvelle, mon père partit, sans se rendre compte, en titubant vers l’arrière avant de tomber  de tout son long à la renverse. J’ai crié en courant pour le secourir. Au bout de quelques instants il se releva et se mit à répéter : »Tahar le bien-aimé… « Tahar le bien-aimé… » Il me prit la main et me dit : « N’oublie jamais ! »

Une autre fois où je le vis pâlir – je crois de peur – c’était quand mon frère Mohand Tayeb fut capturé par les militaires, avant d’être emprisonné dans un centre « psychologique » où la plupart des prisonniers ressortaient « harkis » : c’était à Ksar-Ttir.

Je l’avais surpris en train de dire à ma mère : »Si jamais il devient harki, je le tuerai de mes propres mains ! »

Ma mère lui répondit par un proverbe : »Les champs aux bonnes récoltes sont visibles ! » Ce qui signifiait que mon frère saura résister à la torture et ne trahira jamais son pays. Ce qui fut le cas.  Mais… il n’a jamais demandé ni le titre, ni la pension d’ancien moudjahid ! A l’indépendance, il vint en France avec toute une cohorte de jeunes comme lui pour gagner sa vie… et peut-être la sauver aussi ! Car c’était le temps des règlements de compte où beaucoup d’innocents furent salis quand ils n’étaient pas éliminés physiquement.

Je vais terminer par une autre « anecdote ».  Une nuit, je vis revenir « une triste figure », un homme dédaigneux que je n’aimais pas et qui venait souvent voir mon père. J’ai fini par comprendre qu’il venait prendre l’argent que mon père « ramassait » auprès des gens qui pouvaient payer pour aider le Front de Libération National dans sa lutte armée contre la France coloniale.

Il s’appelait Kaci At Lhadj (il était commandant). Après s’être bien repu du couscous et de la viande que ma mère avait spécialement préparé pour lui, il s’entretint un instant avec mon père dans la salle qui nous servait de salon. Mon père s’absenta un instant (sans doute pour lui rapporter l’argent qu’il avait caché dans la maison). Je ne dormais pas encore – je ne trouvais pas le sommeil. Je m’étais donc levé et j’étais entré dans le salon.  Je tombai nez à nez sur ce sinistre personnage. Il me prit violemment par le bras, s’accroupit à mon niveau et sortit un poignard qu’il pointa vers ma gorge en me disant d’un ton menaçant : »Si jamais tu dis à quelqu’un que tu m’as vu chez vous, je reviendrai t’égorger avec ce couteau ! » C’est à ce moment-là que mon père choisit de revenir.  Il eut le temps de tout entendre et surtout de voir le poignard pointé dans la direction de mon visage.

Je revois encore le visage bouleversé de mon père. Il prit à parti le « sinistre individu » et lui dit : »Tu vas sortir de chez moi immédiatement et si jamais tu remets les pieds ici, c’est moi qui te tuerais de mes propres mains, opprobre sur toi et ta descendance ! Nous sommes noble descendance et jamais il n’y aura de traitres dans ma famille ! »

Quelques jours après, mon père fut convoqué par Amirouche pour s’expliquer. Mon père savait qu’il n’avait rien à craindre d’un homme qu’il avait hébergé pendant plusieurs semaines – dans notre belle maison de la montagne avant qu’elle ne fût détruite –  lors de la préparation du Congrés de la Soummam. (Je me souviens encore d’une secrétaire qui tapait sur une machine à écrire au premier étage de notre maison).

Mon père revint le soir même… Nous étions rassurés de savoir qu’Amirouche nous protégeait de la vindicte de certains médiocres qui  tiraient avantage de leur position de maquisards pour s’adonner à de basses besognes et à des vengeances personnelles.

1962 – A l’indépendance… ? Dont certains avaient changé le mode d’emploi à leur convenance (pour paraphraser Fellag)

A l’indépendance, ma mère insistait auprès de mon père pour qu’il aille  se faire « reconnaître » comme  quelqu’un qui avait fait « quelque chose » pour son pays. Il refusa en disant : »Qu’ai-je donc fait, fille de noble…  ! ? »

A sa mort, ma mère voulut encore que le  combat juste et noble de son mari soit au moins reconnu.
Elle me disait : »Je ne veux ni argent, ni voiture, ni tracteur, ni aucune autre récompense d’autres se prévalent aujourd’hui même certains  qui méritent la corde ! Je veux juste que les nombreux sacrifices de ton père soient reconnus ! »

Un notable (très bien placé) de chez nous à qui elle  demanda son appui lui rétorqua : « Je ne vois pas ce qu’il a fait ! » Normal, puisque lui était caché en Tunisie !

Ma mère revint à la maison en larmes en me disant : »Ton père avait tout perdu : ses frères, ses neveux, ses enfants étaient en prison, ses oncles, ses biens, sa maison, sa santé… que  de tortures il avait endurées !  Que  de  tortures avions-nous endurés pour m’entendre dire par un  planqué : « Améziane Ouchivane n’avait rien fait ! » Ton père avait raison qui disait : »Fais quelque chose pour l’Algérie et crache sur les pourceaux ! »

Beaucoup se sont enrichis. Beaucoup ont eu les honneurs, les voitures, les tracteurs et les pensions… Beaucoup marchent fièrement dans la rue alors qu’ils devraient baisser les yeux… et se cacher ! Beaucoup se  disent aujourd’hui (et sont désignés comme tels) « militants de la première heure » !

Et nous (et nos semblables) ? Nous habitons toujours la vieille maison de mes parents : dans la vieille grange transformée en abri de fortune quand notre grande et belle maison aux deux étages fut détruite en 1958 par l’armée française !

Quand j’arrive de France et que je monte dans mon village natal – Ibouzidène – et que je vois les ruines de la maison où je suis né, je passe des nuits blanches à penser… à toutes les souffrances que nous avions endurées pour que  l’Algérie soit indépendante.

Mue par une naïveté naturelle, ma mère voulait que j’écrive  au président de la république algérienne pour lui réclamer justice… Justice  pour mon père et ses semblables, justice pour ma mère et ses semblables ; justice pour mes frères et soeurs et leurs semblables ; justice pour les enfants kabyles ; pour l’enfant que j’étais et qui revoit encore toutes les horreurs de  la guerre d’Algérie dans ses cauchemars. J’avais bien  souvent commencé la lettre avant de mettre en boule la feuille de papier et de la jeter à la poubelle…

Quelque chose – une petite voix où se mêlait celle de mon père – me disait à chaque fois : « A quoi bon ! Continue d’aimer l’Algérie comme l’ont aimée les tiens et tes ancêtres – (de Gaya à Massinissa, de Juba I à Jugurtha, de Takfarinas à Cheikh Aheddad et El Mokrani, de Abdelkader At Ali (Bou-Beghla) à Lalla Fadhma n Soumer, de Amirouche à Abane Ramdane) – et garde bien cet amour dans ton coeur pour qu’il demeure à jamais propre et sans tâches… Au nom de la liberté. »

Mais je pense toujours à ce grand monsieur qu’était mon père. Ce héros, ce « mendiant superbe », ce chasseur de lumière,  modeste, généreux à l’excès, au courage inébranlable qui disait à un officier français qui pointait son arme sur lui  : « Vous pouvez tirer, je suis heureux de mourir pour l’Algérie ! »

S’il y avait un homme qui avait vécu toute sa vie en partageant ce qu’il avait ; en donnant aux pauvres ; en se portant au secours des plus faibles, des femmes et des enfants ; s’il y avait un homme qui mettait l’honneur et la parole donnée au-dessus de toutes les valeurs ; s’il  y avait un homme qui était convaincu que son pays – auquel il portait un amour démesuré – l’Algérie, se devait d’être une contrée de bonheur et de lumière, de savoir et de liberté, cet homme fut sans nul doute mon père, Améziane Ouchivane Allioui.

Pour la morale de ce combat au nom de la Liberté – d’une certaine idée de la liberté – , il me disait simplement : »N’oublie jamais ! » (Wergin hader a-t-tud !)

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