Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Slimane Azem

  • Emission sur le poète-chanteur kabyle Slimane AZEM – Le premier maquisard de la chanson kabyle – Tous mes remerciements à mon cousin Said Ouchivane – Achir

Première partie:

Deuxième partie:

Troisième partie:

Quatrième partie:

Cinquième partie:

Sixième partie:

Slimane Azem

le premier maquisard de la chanson amazighe

De son combat pour la diversité culturelle et l’amazighité

La reconnaissance de la diversité culturelle – qui date d’il y a peu du moins dans les pays démocratiques –  souffre encore des aux  et des mots de l’intolérance et du refus de l’autre au Maghreb. L’Etat-nation tel qu’il a été hérité de la France jacobine donne d’une certaine façon bonne conscience aux Etats indépendants d’Afrique du Nord dés qu’il s’agit de mettre à l’index le peuple autochtone amazigh.

Il est vrai que ce qui oblitère cette vision rétrograde, c’est l’identification des Etats indépendants avec un  modèle de culture strictement exogène oriental. Par conséquent, ce qui en  diffère et s’en éloigne – comme l’amazighité si bien défendue et chantée par le fabuliste et poète Slimane Azem – tombe en dehors de « l’humanité déshumanisante » construite de façon artificielle et schématique. Dès lors, face à l’idéologie dominante, l’Amazigh tombe – de la même façon que pendant la colonisation –  dans la catégorie du « sauvage », du « sous-développé » et du « barbare ». Jusqu’au point où justement « Berbère » est confondu avec « Barbare ». A travers sa propre tragédie, le poète révèle au grand jour la résilience de son peuple : ce grave traumatisme de la mémoire.

En fouillant tous les champs/chants des possibles qui s’imposent à l’amazighité, le poète qu’était Slimane Azem avait compris que les Imazighen sont de fait confrontés aux différences culturelles. Grâce à son œuvre, les Kabyles ont été théoriquement beaucoup mieux préparés à accepter la diversité qui leur est pourtant refusée.

Diversité qu’il a défendue notamment à travers la création au titre évocateur : « Les fèves » Lful d-ibawen. A travers cette pièce, Slimane Azem défendait une Algérie où le bilinguisme berbère-arabe dialectal serait non seulement un idéal mais la seule issue possible pour construire culturellement et politiquement un pays. Le dicton kabyle « chacun dit que ce sont mes fèves qui cuisent le mieux » (yal yiwen iqqar d-ibawen-iw kan i-gtteggwan) a sans aucun doute généré ce titre. Chacun a tendance à dire que sa langue passe avant celle des autres. Il est donc normal aussi que les Imazighen s’en tiennent à ce discours tout à fait logique et rationnel.

Le différend, disait-il, n’est pas dans l’existence de deux langues, mais dans l’incompréhension des arabophones majoritaires – dont certains pourtant sont des Berbères arabisés de fraîche date. Le bilinguisme – amazigh-arabe dialectal – en Algérie et en Afrique du Nord est une bonne chose, vivifiante et donnant du sang neuf culturel aux différents pays qui la compose. C’est d’ailleurs pour montrer les bienfaits de ce plurilinguisme que Slimane Azem a chanté dans les trois langues populaires Algériennes : l’amazigh, l’arabe dialectal et évidemment le français. Par conséquent, Selon le poète, l’incompréhension et l’oppression dont souffrent les Imazighen auraient trouvé facilement une solution décente et démocratique. Un terrain d’entente  était tout à fait possible entre Amazighophones et Arabophones si les gouvernants maghrébins n’attisaient pas le feu entre berbérophones et arabophones comme le fit jadis la France coloniale.

Cependant, la question est loin d’être simple. Si le modèle culturel légué par le colonialisme – que le poète avait combattu –  était simpliste, il avait le mérite tout de même de poser l’unité du genre humain avant l’unité de l’Etat-Nation.

A travers un hymne débordant de sens – idehr-ed waggur –  Slimane Azem chantait déjà sous la colonisation l’indépendance de l’Algér

Suivant le même élan de l’Amazigh qui défend la terre des ancêtres, il finit par stigmatiser la situation des Algériens colonisés et expropriés de leurs biens et de leurs terres. Il explique ainsi qu’une telle situation qui frise par certains points l’esclavagiste ne pouvait perdurer. Il annonçait déjà non pas de façon prémonitoire, mais par une analyse logique que toute force outrancière utilisée pour semer la tyrannie et l’arbitraire finit par se tuer d’elle-même, car elle secrète en elle le germe de la destruction grâce à la résistance des Algériens et notamment des Kabyles.

Effegh ay ajrad tamurt-iw

Slimane Azem avait également imposé aux Kabyles – de façon douce et inconsciente –  la raison, le sens et la conscience d’appartenir à une même

nation humaine. Il a de ce fait permis à son peuple de dépasser les clivages instaurés par le modèle idéologiques extérieurs et intérieurs.

Son message qui s’appuyait souvent sur la fable, imposait aux Kabyles que l’idée de la présence de l’universalité est en tout homme. Grâce à la sociologie et à la psychologie animale, il a su donner une dimension plus claire et plus éclairante des problèmes et des oppressions auxquelles peut et doit faire face la nature humaine. Pour ce faire, l’Amazigh qu’il était, profondément attaché à la nature (tarwest) s’attaquait au courant appelé le « nouveau romantisme » véhiculé jadis par Montaigne et Rousseau. Pour Slimane Azem, les problèmes conflictuels que rencontre l’autochtone amazigh sur la terre de ses ancêtres est en tout point semblable à ce poisson qui vit tranquillement dans l’eau et que les pêcheurs vont pêcher et tuer parfois par simple plaisir. Sous le prétexte fallacieux de se nourrir, l’homme n’aura aucun scrupule à semer le désordre et l’aliénation sur son passage. Il nous fait comprendre ainsi l’une des raisons invoquées pour éliminer la langue berbère de la communication ordinaire. A savoir que si la tamazight n’est pas reconnue en Afrique du Nord c’est qu’elle ne peut véhiculer les concepts modernes dont a besoin la société d’aujourd’hui. C’est donc sous le paradoxe qui réunit marxisme et libéralisme que la langue berbère est écartée.

Le poète n’oublie pas de dire que cette situation est également due à un certain comportement kabylo-kabyle. Le berbère où qu’il soit  est aux prises avec « Ce monde-là », tel un arbre entre deux chemins qui n’a pas de propriétaire pour veiller à son bien-être :

Di lweqta

C’est aussi grâce aux animaux et aux oiseaux, qu’il a su faire comprendre cette science de l’interdépendance entre tous les êtres vivant sur la terre. Au fil des fables, il revient sans cesse sur la difficulté de la langue amazighe et de ses locuteurs – les Imazighen – à prétendre à la place qui leur revient sur la terre de leurs ancêtres (Imezwura/Lejdud).

On finit par comprendre qu’il sous-tendait que les ennemis de l’amazighité mettent toujours en avant la diversité culturelle comme étant un obstacle à l’unité de la nation algérienne. Mais Slimane Azem rétorque que la diversité culturelle est au contraire le ciment du genre humain. Et que nier l’existence de la langue tamazight, c’est comme commettre un génocide culturel sans oser dire son nom. Un peu comme dans la formule de Roland Barthes qui résume si bien l’aliénation linguistique comme acte criminel : « Enlever sa langue à un peuple au nom même d’une autre langue est un crime ! »

Slimane Azem s’empare de ce problème endémique qui sévit en Afrique du Nord à l’encontre des Kabyles et des Imazighen. Il identifie la racine du mal, l’analyse à travers une pièce qu’il a intitulée « Le perroquet » (Baba Ghayu). Nous savons que le perroquet se dit « Psittakos » en grec ; mot qui renvoie à une situation psychogène dont le syndrome est le psittacisme. Le psittacisme est un trouble intellectuel qui consiste à résonner sur les mots sans avoir dans l’esprit les idées qu’ils représentent. Cette psychopathologie est facilement observable chez beaucoup d’enfants kabyles en butte à l’arabisation bâclée et précoce. Tous les spécialistes psycholinguistes et psychopédagogues s’entendent sur la nécessité que l’enfant retrouve sa langue maternelle à l’école au moins pendant les premières années de sa scolarisation. Il y va de son développement psychique et intellectuel ; en ce sens qu’au départ une langue seconde et étrangère – comme l’arabe classique – ne saurait favoriser l’épanouissement psychologique de l’enfant berbère et encore moins d’être solidaire du développement de son intelligence abstraite.

C’est sans aucun doute la méconnaissance de ce problème psychologique qui a empêché en grande partie la compréhension de cette pièce à cause d’une part du discours métaphorique du poète et d’autre part de la fausse idée que l’on colporte dès qu’il s’agit d’un aède non universitaire, issu du peuple, des petites gens kabyles. Dés lors, le message du poète passe presque inaperçu. L’aliénation que subissent les Kabyles, y compris les universitaires, fait que l’on a été incapable de soupçonner un tel degré d’analyse bâti avec et sur uniquement la langue kabyle quotidienne, la langue de tous les jours du petit peuple berbère de Kabylie. Les Anciens ne s’y étaient point trompés quand ils disaient « Celui qui a connu l’école est prompt à douter des sages » (Kra gwin yeghran di lakul la yettcakat di lmaqul).

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La modernité de l’œuvre de Slimane Azem passe par les mots d’antan. Dans cette utilisation empreinte de simplicité et de naturel de la langue kabyle, le poète a mis « la barre intellectuelle » tellement haut – en termes d’analyse psychologique -, que les intellectuels kabyles francisants et arabisants sont incapables de soupçonner ! Le poète s’attaque à un problème que peu de spécialistes ont étudié. A travers cette pièce critique (baba Ghayu) qui est d’une surprenante introspection. Il y analyse, dissèque et révèle la profondeur de la calamité qu’est l’aliénation linguistique avant de dévoiler comment celle-ci est utilisée – au plus haut sommet de l’Etat –  comme un instrument politique d’arabisation des Imazighen. Et si un jour, les gouvernants revenaient à la raison et se mettaient enfin à parler dans les langues de leur peuple ? C’est toute la question posée en filigrane par Slimane Azem et qui constitue le nœud de tous les problèmes de son pays chéri, l’Algérie indépendante.

baba Ghayu

Une question s’imposait au poète amazigh. Quelle issue ? Comment défendre son amazighité ? Se faire discret et s’effacer ou bien au contraire se montrer, s’affirmer et faire face à toutes les oppressions étant donné que l’oppression linguistique peut à elle seule charrier toutes les autres. Slimane Azem choisit la seconde voie(x), celle de l’affirmation de soi : « Nous sommes (Imazighen) et nous restons nous-mêmes ! »

D nekwni ad  nekwni

Le poète met l’accent sur l’Histoire des Berbères. Il sait que l’évacuation des faits historiques empêche la juste compréhension des événements et des hommes : les Imazighen en l’occurrence. On aura alors vite compris pourquoi les tenants du pouvoir en Afrique du Nord ont toujours refusé l’enseignement de l’histoire. Pour quoi ? La réponse est simple : l’histoire est la mère de toutes les sciences. Son enseignement dans les écoles d’Afrique du Nord aurait permis la compréhension de l’amazighité, source de toutes les résurgences possibles.

Dés lors, Slimane Azem finit par s’imposer l’idée que l’idéologie dominante fait de la diversité linguistique et culturelle un champ conflictuel où tolérance, compréhension et liberté ne sauraient exister.

Ce qui l’amène à ouvrir les hostilités avec tous les risques de la marginalisation et de l’exclusion qu’il allait encourir : mourir en exil est la pire des choses qui puissent arriver à l’autochtone amazigh. Dés son vivant, le Kabyle apprend que l’exil est déjà synonyme de tombeau (lgherba d-azekka).

Son choix est fait : entrer en conflit pour la défense de l’amazighité et de la langue amazighe malgré les risques et les dangers. Dés lors, il fut, selon la formule de Kateb Yacine, « le premier maquisard de la chanson berbère ».

Qu’il me soit permis de rappeler qu’il le fut à double titre : il fut d’abord maquisard de la chanson contre le colonialisme français avant de le devenir contre l’oppresseur interne que sont les différents gouvernements de l’Algérie indépendante qui nient l’existence de la composante amazighe.

A la racine du conflit qui opposait l’Etat algérien à l’Amazigh Slimane Azem, il y a donc surtout – répétons-le –  la revendication de l’identité culturelle amazighe. Slimane Azem n’a rien revendiqué d’autre que l’expression légitime de son peuple : l’appropriation individuelle de son algérianité qui passe obligatoirement par la reconnaissance du statut officiel des membres de la communauté linguistique et culturelle autochtone : le peuple amazigh.

Cette identité apparaît en filigrane dans toute l’œuvre du poète qui espère imposer par le haut verbe et la poésie la reconnaissance de l’identité amazighe. De nombreuses pièces en disent long sur ce sujet :

Wid yemmuten

L’Amazigh est dépossédé de son bien le plus cher : sa langue. Et on l’oblige à un rôle dégradant : renier sa culture pour une autre. Vivre dans l’altérité, dans la peau de l’autre.

Il fait encore appel aux ancêtres morts pour faire un double procès : celui des ennemis de l’amazighité, qu’ils soient berbérophones ou non-berbérophones. Il a dû probablement penser à ce que la sagesse populaire appelle « Les Kabyles de service » qui soutiennent un pouvoir qui œuvre pour l’effacement de leur langue donc de leur identité en tant qu’Imazighen. L’on ne peut manquer à travers cette pièce qui représente les Ancêtres tristes et furieux de penser à la pièce du grand Amazigh Kateb Yacine : « Les ancêtres redoublent de férocité ».

Dés lors, il prend le problème à bras le corps et la rime – de plus en plus perspicace et touchante pour dénoncer haut et fort le constat suivant : l’identité amazighe n’est plus perçue comme une composante naturelle de la diversité en Algérie et au Maghreb, mais devient une agrégation conflictuelle. Son œuvre a donc ce mérite de faire comprendre comment l’identité culturelle peut devenir conflictuelle quand la langue maternelle d’un peuple est mise à l’index.

La pièce qu’il intitule « Les paroles de ta mère » (lehdur g-emmak) est on ne peut plus clair. C’est un plaidoyer de plus pour la langue maternelle kabyle amazighe :

Cfu af lehdur g-emma-k

Une fois que la différence culturelle est érigée en divergence, alors se pose le problème de la cohabitation des cultures. La première forme de discrimination est déjà là au quotidien sous la forme de dicton kabyle : « Etrangers dans notre propre pays » (d-ighriben di tmurt nnegh).

Slimane Azem voit ainsi son peuple réduit à l’état d’une minorité culturelle contrainte de vivre sous le regard défiant et suspicieux d’une majorité qui se dit « arabe », et qui se donne par avance des droits, qu’elle refuse de concéder à ceux qui ne partagent pas ni sa langue, ni ses traditions, ni son histoire. Cette langue, ces traditions et cette histoire tiennent – comme l’a écrit Joseph Gabel, sans doute le plus grand spécialiste de l’aliénation – d’une fausse conscience car elles sont belle et bien étrangères à l’Algérie. Slimane Azem s’élève alors contre ce que les Imazighen vivent au quotidien, avec le regard rentré de leur différence qu’ils doivent cacher car jugée comme honteuse par les tenants de l’idéologie dominante. Ce qui amène un effet de « synœcisme de l’Amazigh » qui est appelé à disparaître furtivement s’il venait à oublier ses origines, sa langue et sa culture. C’est ce que mon maître et ami Joseph Gabel avait appelé le syndrome du Kabyle.

Le poète se met dans la peau de l’Amazigh inconscient – qui ne sent pas le danger (de mort), happé par l’oubli, car dépassé par cette situation d’aliénation qui œuvre pour sa disparition : jusqu’à ce qu’il s’oublie en tant qu’individu amazigh. Le poète a peur. A ce titre, il en appelle alors à la conscience forte des Anciens – ancrée encore dans l’histoire amazighe – pour qu’ils fassent barrage à une telle situation que le poète juge à juste titre destructrice et mortifère pour l’amazighité.

Il nous livre alors la pièce qu’il intitule : « Dites-moi, vous qui avez une si bonne mémoire ? »

Mmelt-iyi ma tecfam ?

Le poète se dit qu’un seul message ne suffit pas pour mettre l’accent sur ce danger de l’arabisation du Kabyle qui s’oublie et qui va vivre dans l’altérité jusqu’au point de disparaître. Et il prend à témoin ceux qui sont conscients. Ils les interpellent pour qu’ils soient témoins de la situation de cet Amazigh oublieux de son identité. Pour ce faire, il y consacre plusieurs pièces contre l’oubli de soi et de son identité en commençant par rendre un hommage à ceux  qui défendent l’amazighité jusqu’au péril de leur vie. Il va sans dire qu’il rend hommage ici à tous les Berbères tombés à cause et pour leur identité culturelle : « Les ancêtres » (Lejdud) :

Pour Slimane, c’est donc toujours un devoir de mémoire. C’est à ce titre qu’il s’interpelle pour ne pas tomber dans le défaitisme et s’ériger comme porteur de message pour les générations futures amazighes et leur dire le pourquoi de son combat : il se voue plutôt à  l’exil qu’à la soumission. « O mon cœur, garde-toi d’oublier ! »

Ay ul-iw hader at-tettudh !

Mais, il se rend compte que le Kabyle n’est toujours à l’écoute. Il est englué dans les méandres de la mondialisation et dans les pièges que lui tendent les promoteurs de son aliénation et de sa disparition.

Alors, il se fait encore plus clair, à travers une pièce où il sacrifie la force de sa rime habituelle à la clarté du message : « Venez voir, je lui parle mais il ne comprend pas ! » et enfin encore plus claire : « Je le conseille mais il demeure inconscient (Ttwessight ur d-ifhim ara). Tant il est vrai que l’amazighité est d’abord une question de conscience.

Achal aya iseggwasen

Pour mieux atteindre la conscience des Kabyles frappés par plusieurs formes d’aliénation, ils se confient – à travers un rêve – aux Anciens qui sont morts en emportant la colère et la tristesse de la marginalisation de l’amazighité : « Les disparus » : il s’en remettra au plus illustre d’entre eux, le grand poète kabyle Si Mohand Ou Mhand, dans la pièce « Le message de Si Mohand »

Si Muh yenna-d :

Le message du poète Slimane Azem a toujours mis l’accent sur la cohabitation culturelle – (Rappelons qu’il a chanté dans les trois langues : kabyle, arabe populaire et français). Pour lui, elle est une question fondamentale. Ô combien il avait raison ! Le 21ème siècle ouvre une ère nouvelle où les problèmes de la mondialisation économique et de l’identité culturelle, sont devenus des enjeux incontournables. A travers tous ces chants, le poète opte pour une constante : « Vous qui gouvernez, vous ne pouvez pas faire de la question amazighe une question secondaire. Ce serait se voiler la face et comme l’on dit en kabyle « Nul ne peut cacher le soleil avec un tamis » (yiwen ur itteffar itij s-ugherbal). Et il ajoute : « Je sais que vous utilisez la rivalité linguistique comme justification de l’oppression culturelle que vous imposez à mon peuple. Mais que vous le vouliez ou non, l’humanité est entrée depuis longtemps déjà dans une ère de civilisation multiculturelle. Vous ne pouvez pacifier les rapports entre les composantes de votre peuple : en imposant un schéma artificiel et scotomisant de l’identité multiculturelle algérienne. La création de l’Etat algérien indépendant – que j’ai chanté alors qu’il était sous la botte coloniale –  ne résoudra les questions liées à la paix sociale durable et valorisante pour chaque Algérien et chaque Algérienne qu’une fois que la véritable unité – celle de la différence culturelle et linguistique – est acceptée, officialisée et constitutionnalisée. Cette diversité est un trésor qui dépasse de loin la manne pétrolière. Car à l’inverse du pétrole, la richesse culturelle et linguistique est inépuisable. C’est la seule richesse qui s’inspire de la liberté : elle augmente à mesure que l’on s’en sert ! Elle participe au bonheur et à la liberté de chaque citoyen, un peu comme les animaux et les oiseaux ainsi que les insectes et tous les êtres vivants participent à l’édification d’une vie harmonieuse sur la terre.

Le refus de l’identité amazighe a pour cause l’aveuglement et l’intolérance. La langue amazighe est un legs des ancêtres qui doit revenir et être partagé par tous les Algériens qu’ils soient Amazighophones, francophones ou arabophones. C’est l’unique solution de l’égalité et de la fraternité entre tous les Berbères qu’ils soient arabisés ou non. Il n’existe pas de supériorité en matière de langue et de culture. Le concept de supériorité culturelle est issu d’un préjugé ethnocentriste et raciste. Ce préjugé opprime et détruit les valeurs qu’il rejette ainsi que leurs représentants et leurs locuteurs, à savoir les Imazighen.

Aux détracteurs – on se souvient, entre autre, de la fameuse interview de Chadli Bendjedid, alors président de la république algérienne, au sujet de la question amazighe –  qui disent que la langue amazighe ne peut faire face à la modernité, Slimane Azem dit ceci : Il est des aspects traditionnels qui sont d’une criante modernité. Pour ce faire, il s’en remet d’abord aux intellectuels. Pourquoi ? Parce que, aliénation oblige, il n’y a pas encore si longtemps que les Kabyles ne considéraient une œuvre comme intellectuelle et moderne que lorsqu’elle est faite, construite, dite ou écrite dans une langue autre que la leur !

Ainsi, le fabuliste et poète Slimane Azem ne sera jamais considéré comme un intellectuel pour la simple et bonne raison qu’il s’était toujours exprimé dans la langue kabyle. Pourtant, grâce à la langue kabyle, il a su mettre à la portée de tous, à travers notamment sa théorie générale des rapports et son analyse politique et sociale, un exposé éclairant  qui instruit au même titre, sinon mieux, que le discours dit « intellectuel » ou « universitaire ». A la différence de ce discours exogène et amphigourique, Slimane Azem s’est porté au secours des siens, notamment des monolingues, pour expliciter dans leur langue les situations embrouillées que ne peuvent comprendre autrement les Imazighen Kabyles qui ne connaissent d’autres langues que la leur. Il ne manque pas alors de chapitrer ceux des siens qui faillent au devoir de solidarité et de fraternité sous des prétextes fallacieux comme celui, par exemple, d’endosser plusieurs identités.

L’on ne peut se prêter à ce jeu si sa propre identité première est en danger. En effet, comment se prétendre de toutes les identités quand celle de son peuple est en voie de disparition ? Slimane Azem s’en prend ouvertement aux intellectuels kabyles qui se complaisent dans d’autres langues pour parler de la leur, de leur société, de leur culture. Il y voit comme un aveuglement qui contribue –  consciemment et inconsciemment – à la persistance de l’aliénation qui touche leur peuple. En utilisant d’autres langues que la leur, les intellectuels kabyles oublient leurs racines. Si je suis ainsi marginalisé, vous le savez, vous mes frères que c’est à cause de notre langue ! Car les ennemis de tamazight sont décidés à nous l’enlever de grés ou de force ! Ils sont obtus et ne veulent pas revenir à la raison suivante : Le langage est pareil aux chants des oiseaux, chaque espèce à sa propre langue ! Vous, Kabyles, vous devez comprendre cela ; sans la solidarité, il y va de votre vie ! »

« Vous qui savez si bien manier la plume » (A wid ijebbden leqlam).

A wid ijebbden leqlam

Ce sont ces derniers vers qui, me  semble-t-il, sont inscrits en guise d’épigraphe à juste titre sur sa tombe d’exilé à Moissac où il se repose.

Le discours qui lie l’économie à la culture n’a pas non plus échappé au poète.

La pièce dédiée au forgeron des At Yanni (Ay aheddad n-At Yanni) rappelle que la Kabylie – qui était pourtant une fédération autonome (tamawya/lxaziba) forte de son histoire et de son économie – est en passe de devenir aujourd’hui un objet de folklorisation : exemple ces Kabyles qui ne peuvent entendre un chant sans l’associer aussitôt à la danse, même lorsqu’il s’agit d’un hymne pour la survie de leur peuple ! Il voit la différence entre avant et maintenant ; mais, faut-il pour autant tout sacrifier au nom du changement ? Il assure que l’homme digne de ce nom doit également faire son histoire-souvenir comme un gage intemporel légué aux générations futures.

Ay aheddad n-At Yenni

Du forgeron du haut Djurdjura, il consacre une pièce en hommage aux femmes kabyles qui participent de la même vie solidaire dans l’ancienne Kabylie fédérative et autonome (Tamawya). Il nous explique qu’il avait les entendues chanter dans la vallée de la Soummam pendant la cueillette solidaire des olives. Il rapproche leurs chants de celui des perdrix (Essut n tsekwrin).

Il y a aussi dans son œuvre le rêve persistant de l’exilé – à qui l’on interdit le pays des ancêtres – sur les travaux collectifs qui réunissaient tous les membres de la même cité berbère : « Qui peut m’interpréter le rêve » (Wad ayi sefrun targit). Slimane Azem était un poète rompu aux formes langagières et aux stratagèmes linguistiques légués par les Anciens. Du rêve, il nous fait sortir vers la réalité avec ce message encore d’une clarté évidente : Si vous voulez que l’on vous respecte, défendez-vous ! Nous sommes face à un oxymoron qui lie le rêve et la réalité et qui nous révèle toute la profondeur de la pensée du poète qui revendique dans cette pièce l’enseignement de la tamazight à l’école.

Le rêve de tous les rêves lui reste interdit. C’est une constante récursive dans son œuvre : « Mon pays chéri, on m’interdit de te revoir » (tamurt-iw aezizen, jjigh-kem mebla lebghi-w).

Par delà l’expression de ces sentiments forts où l’émotion nous prend à la gorge,  il en fait le lien dialectique et rationnel – simple et logique – avec des constantes comme « La femme kabyle » dont la présence dans son œuvre est aussi forte que celle de son pays, l’Algérie.

Slimane Azem sait – le présent s’impose tant le message du poète dépasse les aspects spatiaux et temporels -, qu’une culture ne peut se maintenir, se développer, connaître un progrès, que si elle parvient à réaliser une adaptation à des éléments de la révolution qui a lieu dans l’actuel, sans se renier entièrement. Il n’y a aucune contradiction à conserver le soin de la terre et le savoir traditionnel et à incorporer dans le travail du paysan l’usage de la machine moderne. Ce n’est pas parce que le paysan kabyle utilise le tracteur en lieu et place des bœufs que pour autant, l’Amazigh qu’il est va oublier les constitutifs de la philosophie des lumières qu’est la kabylité (taqbaylit). On ne peut aimer sa langue natale sans en entretenir les traditions qui tiennent de l’universel comme la solidarité (tiwizi) ainsi que le respect et la considération de la place de la femme kabyle qui est le socle et le fondement de la langue et de la culture amazighes. Ce n’est pas inutilement que les Anciens désignent du même mot « taqbaylit », la femme, la langue, la culture, la philosophie et tous les codes d’honneur des Kabyles, comme celui du droit d’asile. L’hommage est rendu encore une fois à la femme kabyle comme étant le pilier de la maison et de la société. Il la place comme la garante de la transmission des codes sapientiaux de la connaissance et de la sagesse kabyles. C’est à elle que revient tous les droits mais aussi tous les devoirs. Son message se situe aux antipodes du Code de la famille infâme  et rétrograde ! « Femme kabyle, pilier de la maison »

A taqbaylit a tigejdit.

Tel un soleil qui se lève chaque jour à l’horizon, Slimane Azem a chanté haut et fort le rêve auquel il n’a jamais renoncé, celui de voir sa langue et sa culture se lever chaque jour qui passe comme le soleil se lève à l’horizon sur les matins du monde. Il y a tellement cru et il l’a tant et tant de fois chanté. L’espoir enseigné par le poète saura indubitablement propager le souffle et la parole de la langue kabyle et de l’amazighité. Tous les détracteurs et les ennemis de la langue amazighe n’y pourront rien. Leur discours suranné et dépassé est sans aucune  valeur scientifique. Comme une évidence qui s’inscrit dans la destinée de l’humanité, Slimane Azem semble ici aussi s’inspirer du dicton ancien qui dit que « Personne ne peut empêcher le jour de se lever » (yiwen ur izmir ad ikkes tafat g-wass). Nous ne sommes pas loin de la déclaration ferme et sans ambiguïté du chantre de la culture berbère, feu Mouloud Mammeri qui affirmait de son vivant : « Le temps est fini où un gouvernement quel qu’il soit puisse se permettre de tuer facilement la langue et la culture amazighes ».

« Le jour se lève sur la langue kabyle » (Γef teqbaylit yuli wass).

L’homme et le poète se rejoignent par la force des choses. L’un ne peut pas se désolidariser de l’autre ; le premier vit dans l’attachement et le second ne peut nier le combat du premier, même s’il est sans issue immédiate. De cette solidarité qui fait appel au bon sens, à l’intelligence et à la consciente humaine, Slimane Azem a fait naître l’espoir que les Imazighen demeurent sur leur terre (Tamazgha) et continuent la voie de l’Histoire tracée par leurs ancêtres. Le poète n’a jamais renié ses convictions ni renoncé à l’espoir que son peuple – le peuple Amazigh – recouvre son identité plurielle – son histoire, sa langue et sa culture.

Par-delà le combat pour l’amazighité et une société décente et plus juste, par de-là l’exploration acérée des chemins de l’exil, par-delà une théorie générale des rapports sociopolitiques qui demandent encore un peu plus d’attention,  l’œuvre immense de Slimane Azem se distingue par son humanisme dont le message universel aspire à plus de tolérance, de sagesse, d’amour et de fraternité entre les Kabyles et tous les Algériens. En clair, à ce que l’Algérie connaisse un jour la démocratie. C’est pour cela que son œuvre et son nom resteront à jamais gravés dans la mémoire blessée du peuple kabyle. Et comme disaient les Anciens : « Certains sont vivants et occupent le devant de la scène, mais ils seront toujours absents ; d’autres sont absents, mais leur juste combat et leur œuvre font qu’ils seront toujours là » (AlbΣad yella wlac-it ; albΣad wlac-it yella).

Youcef Allioui – Paris, mai 2005


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