Publié par : youcefallioui | octobre 28, 2011

Tamazight … ul Imazighen

PARLE (dans ta langue) ET DIEU T’ENTENDRA !

SIWEL REBBI AK D-ISEL !

UNE LANGUE EST LE CŒUR D’UN PEUPLE… Lorsqu’il cesse de battre –  lorsque cette langue ne se parle plus – le peuple cesse d’exister.

Le mythe « Le maître des montagnes » (Bab Idurar)

Mi rewlen Imazighen ar idurar. Yenna-yasen :

« Ay arraw n Tmawya !

Akwen ig Ugellid Ameqqwran

Am tasaft tezdi ccetla

At Wadda[1] d ljedra

At Ufella[2] d lγella

Iten isduklen d-izuran ! »

« Ô fils de la fédération kabyle !

Que le Souverain Suprême fasse

Que vous soyez comme le chêne aux glands doux

Ceux-d-en-bas sont la souche

Ceux-d-en-haut sont les fruits

Les racines les uniront ! »

DU DROIT DE DIRE ET DE NOMMER


Nommer les choses dans sa langue permet de faire face à toutes les oppressions et notamment à l’oppression linguistique. Nommer les choses dans sa langue permet de lutter contre la réification de soi et des siens. Il faut revendiquer le droit de nommer les choses, les hommes et les événements dans sa langue. Ce n’est qu’ainsi qu’un peuple puisse prétendre œuvre pour sa totale libération de toutes les oppressions.

Les anciens Kabyles disaient : « Qui a une langue se sent en sécurité » (Win isâan iles, yetwennes).

En 1966, au retour du collège, j’avais invité quelques camarades à la maison. Ma mère nous avait servi à manger dans la cour intérieure. Comme tous les Kabyles qui parlaient un tant soit peu le français, nous étions partis dans une discussion sans fin : « nous refaisions le monde », selon l’expression (française) consacrée.

Mon père allait et venait en vaquant à ses occupations. Il était manifestement fort mécontent de nous entendre refaire et défaire ainsi l’Univers de Dieu et celui des hommes ! Il choisit le moment où l’un de mes amis (Lhacène) – qui était de Michelet mais dont le père avait aussi une maison dans la vallée de la Soummam –  prononça « les mots du plus fort qui blessent la pensée et la langue du plus faible [3] » : « Nous, en Grande Kabylie, nous ne faisons pas comme ça ! »

Mon père lui rétorqua aussitôt : « Mon fils, peux-tu me dire comment on dit « Grande Kabylie » en kabyle ? Lhacène, fort embarrassé, finit par lui dire : « En kabyle, nous disons seulement « Tamurt n Leqvayel ».

Mon père sourit et  lui (nous) répondit : « Que Dieu te donne la santé et l’intelligence ! Vous voyez, mes enfants, quand vous voulez voir si quelque chose est faux ou obscur, dites-le en kabyle et il s’éclaircira  (plus exactement : la lumière le tissera !) » (Ak yefk Rebbi tazmert yernu-yak lefhama ! Twalam, a tarwa, anda tella tγawsa ikecm-itt wurnelli naγ tellemlem, iniwt-ett s teqbaylit tafat a-tt tellem ! » Et il continua sur sa lancée : « D’ailleurs,  dès que vous vous sentirez partir dans des conjectures qui n’en finissent pas, revenez au langue et vous serez beaucoup plus circonspects et moins bavards ! » (Anda tessagwtem ameslay terna tiγurar s tefransist, uγalet ar teqbaylit, ad awen yaâreq wawal ! Zikenni, a tarwa, Imezwura nneγ ssawalen-as i Tmurt n Leqvayel : Tamaywa. Yaâni « Tamurt izdin laârac « ).

Quand bien des années après, j’ai eu à travailler sous la direction du Docteur Gabel, j’ai fini par comprendre pourquoi mon père disait que « Petite Kabylie » et « Grande Kabylie » et bien d’autres expressions qu’utilisent (hélas, encore !)  les Kabyles (en français) entrent dans ce que Joseph Gabel appelait « La réification ou la perversion des concepts ».  On constate d’ailleurs avec tristesse que nos intellectuels ne sont pas encore sortis de cet état d’aliénation ; état à plusieurs stades que Joseph Gabel a également appelé : « Le syndrome du Kabyle ». Comme je ne comprenais pas, il me raconta alors l’histoire de ce Kabyle qui revendiqua un crime qu’il n’avait pas commis… Ce qui le conduisit vers la mort ! J’ai fini par comprendre que le Kabyle qui revendique si fort  les mots du colonisateur ne fait que « ranimer ce syndrome » qui le tue à petit feu,  inconsciemment, par l’utilisation du « droit de nommer de ses maîtres ».  (Le Docteur Gabel disait : « En psychologie, ce qui est de l’ordre de l’inconscient est beaucoup plus important et plus grave que ce qui est construit et réfléchi par la pensée consciente).

DROIT DE NOMMER DROIT DE TUER

D. Marques

En fin  de compte,

– Nous n’avons plus le droit de nommer notre peuple, car les Espagnols et les Anglais disent que cela signifie « sauvage » et « arriéré » ;

– Nous n’avons plus le droit de nommer notre terre, car les Espagnols et les Anglais disent que cela signifie « sauvage » et « arriérée » ;

– Nous n’avons plus le droit de nommer notre pays, car les Espagnols et les Anglais disent que cela signifie « sauvage » et « arriéré » ;

– Nous n’avons plus le droit de nommer notre tribu, car les Espagnols et les Anglais disent que cela signifie « sauvage » et « arriérée » ;

– Nous n’avons plus le droit de nommer notre langue, car les Espagnols et les Anglais disent que cela signifie « sauvage » et « arriérée » ;

– Nous n’avons plus le droit de nommer notre culture, car les Espagnols et les Anglais disent que cela signifie « sauvage » et « arriérée ».

Pour devenir « civilisé » et non plus « sauvage et arriéré », j’ai commencé par :

–          effacer de ma langue le mot « terre » : car elle appartient aux autres.

–          effacer de ma langue le mot « peuple » : car il est devenu un autre.

–          effacer de ma langue le mot « pays » : car il appartient aux autres.

–          effacer de ma langue le mot « tribu » : le plus terrible, le plus sale, le plus sauvage et le plus haïssable !

–          effacer de ma langue le mot « langue » : je ne parlais plus qu’espagnol et anglais.

–          effacer de ma langue le mot « culture » : je buvais coca-cola et parlais américain. Tout ce qui venait de mes Ancêtres et de ma tribu était honni et chassé de ma tête.

J’étais devenu « un homme heureux » car j’étais sans tribu. Mes enfants parlaient espagnol et anglais. Ils n’ont jamais appris la langue de leurs Ancêtres, ils étaient sans tribu et « civilisés ».

Un jour, suite à une agression, mon fils aîné dût se défendre pour faire face à une agression. Il fut arrêté par la police. Le soir, en regardant les infos à la télé, je vis mon fils les menottes aux mains entouré de cinq policiers…

Et les commentaires du journaliste furent les suivants : « Un indien qui ignore l’origine et le nom de sa tribu a sauvagement agressé 3 jeunes gens dans la rue. Interrogé par la police, cet indien nie tout et dit ignorer le nom de son peuple et de sa tribu. Nous avons coutume de ce genre de phénomènes : les Indiens qui ne connaissent pas le nom de leur tribu ont souvent des réactions qui dépassent les limites de la sauvagerie. »

Dans un sursaut de désespoir, je m’étais dit : « Je vais réapprendre tout ce que j’avais effacé. Je ferai de ma tribu le chemin qui mène vers les horizons libérateurs. Elle sera pour moi et mes enfants la seule voie lactée, celle empruntée par mes Ancêtres pour veiller sur leur terre sauvage, leur peuple sauvage, leur pays sauvage, leur tribu sauvage, leur langue sauvage et leur culture sauvage. »

Mais quand j’ai voulu apprendre le nom de ma tribu à mes enfants, ils m’ont répondu qu’ils n’avaient pas le temps : ils regardaient un feuilleton américain à la télé !

Je me suis alors retrouvé seul, sans famille et sans tribu… et j’ai versé sur mon sauvage de sort toutes les larmes du ciel et de la terre de mes Ancêtres. J’ai regardé le soleil se coucher à l’horizon et j’ai compris qu’il était trop tard pour ranimer tous les feux éclatants de ma tribu qui donnaient à mes Ancêtres le droit d’être libres et d’exister !

Ami, si tu as la chance de posséder encore une langue et une tribu, protège-les et porte fièrement ton nom aussi sauvage et arriéré soit-il ; ce n’est qu’ainsi que tu seras un Homme Libre et que tu enrichiras la grande tribu des Femmes et des Hommes : l’Humanité.

DM. Traduction YA.


[1] Imezdaγ n Jerjer.

[2] Imezdaγ n Welma Asemmam, d Ubabur yakw d-Ugergur almi d Lqulu.

[3] L’expression est du grand sociologue de l’aliénation qui est aussi médecin et psychologue, Joseph Gabel.


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