Publié par : youcefallioui | décembre 21, 2012

Mohand Améziane Ouchivane – Le mendiant superbe

ECLATS DE VOIX DE MON PERE 

Mohand Améziane Ouchivane ou le mendiant superbe

 

Il y a quarante que mon père s’en est allé vers un autre monde. Il y a quarante ans déjà que je n’entends plus ces éclats de voix. Cette voix si forte et si douce à la fois, si rocailleuse qui porte au loin dans cette langue kabyle qui vient de la nuit des temps, comme il le disait si bien (Seg-wasmi i d-tejna ddunnit).

Je reviens en arrière en me penchant sur ce passé extraordinaire que j’ai vécu l’espace de quelques courtes années avec ce père que j’ai eu la chance d’avoir eu. Il était non seulement mon père, mais aussi et surtout mon meilleur ami, mon confident et mon professeur. Durant les longues années d’études et de recherche que j’ai faites dans les écoles et Universités françaises, jamais je n’ai eu des enseignants de sa qualité et de sa patience.

Il m’est difficile de revenir sur tout ce que mon père m’avait enseigné sur la langue et la culture kabyle. Il était si sévère dès qu’il s’agissait de notre langue ! Il nous disait d’un ton autoritaire : « Donnez de la hauteur aux mots ! Le kabyle n’est pas une langue ordinaire ! » (Fkewt lqedd i wawal ! Taqbaylit macci t-tamenwalt !) J’ai mis bien des années à comprendre le sens de certains mots que j’entendais de sa bouche. J’aimais sa façon de sourire avec indulgence avant de répondre à mes questions : « Voussvouss[1], mon fils, tu ne sais pas ce que cela veut dire !? Assoyons-nous un instant, tu veux bien ? »

Il aimait m’enseigner les choses de la vie. Il y avait un arbre sur le flanc du ravin qui surplombe la Soummam sous lequel il aimait que nous nous assoyons pour parler. Nous passions ainsi des heures à l’abri des regards. A la fin de chacun de nos nombreux échanges, il terminait toujours par cette phrase d’une voix douce et grave : « Mets taqvaylit dans ton cœur et la protection des ancêtres ! Fais du bien à celui qui tombe, quant à Dieu laisse-le aux autres ! » (Ger taqbaylit deg wul-ik, d laânaya Imezwura ! Erfed w’ur nesâi ifadden, ma d Rebbi anef-as i medden !)

Que voulait-il dire exactement par ces mots ? Je restais souvent des jours et des jours à ressasser ce genre de formules dont il nous abreuvait. J’avais beau les tourner dans tous les sens, il y avait toujours un autre sens qui venait se rajouter à ce que j’avais déjà trouvé.

J’aimais écouter ce mendiant superbe. Je l’avais surnommé ainsi car mon père s’habillait comme un clochard, un mendiant superbe. Avec lui, l’habit n’avait jamais fait le moine. Seule sa prestance, sa générosité, son intelligence flamboyante portée par une voix sans pareille le distinguait des autres. On oubliait aussitôt ses pauvres habits qu’il se plaisait à rapiécer lui-même pour voir un homme subjuguant au kabyle étonnamment riche, raffiné, rugueux et sans pareil !

Cela me permet de rapporter une anecdote racontée par mon ami le cinéaste Abderrahmane BOUGUERMOUH. Son propre père était avec d’autres vieux de notre arch. Chacun y allait de sa prose et de sa rhétorique pour en imposer aux autres. L’un d’eux voulait à tout prix montrer qu’il avait toutes les clés et les subtilités de notre chère langue. Agacé par tant de prétention, monsieur Bouguermouh père finit par s’exclamer face aux prétentions de son vis-à-vis : « Celui qui veut entendre le kabyle, qu’il aille voir Mohand Améziane Ouchivane ! » C’est dire que « La langue de mon père » était revêtue par les Anciens d’un sceau exceptionnel dont il était difficile de retrouver les éclats chez d’autres vieux. Dda Mohand Qasi, le dernier Amousnaw de notre tribu, disait de mon père : « Seul Améziane Ouchivane savait lire les nuages et le vent ; seul lui était capable de comprendre le chant des oiseaux ! »

Ecouter mon père parler de la nature était une leçon que beaucoup d’écologistes d’aujourd’hui devraient avoir entendue !

D’après notre mythologie, le Souverain Suprême aurait créé le premier homme (Verver Amezwaru) du frêne, premier arbre de la création, selon nos croyances. Mais comme l’arbre a besoin de l’eau pour vivre, le Souverain Suprême avait compris qu’il fallait créer la première femme, « La mère du monde » (Yemma-s n ddunnit) de l’eau : d’une perle de rosée (Tiqit n nnda). On aura compris que sans l’arbre et l’eau point de vie sur terre ! Mon père disait : « A chaque fois qu’un arbre s’abat, c’est un homme qui s’en va, qui se meurt ! »Comme tous les peuples premiers et autochtones, ce que les anciens Kabyles appelaient « At-tmurt », les Imazighen ont toujours privilégié la pensée synthétique, voire holistique, plutôt qu’individualiste et analytique.

La voie holistique voit toutes les choses et tous les êtres vivants comme liés. Cette approche ne sépare pas l’élément du tout, l’individu du groupe ou l’homme de la nature. Aussi, ce qui me paraît digne d’intérêt, c’est l’importance accordée par les anciens Kabyles à l’environnement et à la nature qu’ils désignent d’un seul et même mot tarwest. Ce mot renvoie à une philosophie, voire à une croyance, qui affirme l’interdépendance entre tous les êtres vivants qui peuplent la terre. Une importance qui prend toute son ampleur à travers la culture orale et notamment les énigmes où les éléments physiques sont étudiés comme des éléments et des « personnages » vivants au même titre que les biotopes des mondes végétal, animal et humain, désigné par un lexème mystérieux Akkiw, qui signifierait «L’univers  ».

Pour faire plus « intellectuel », je veux simplement expliquer que pour mes ancêtres, la première des sciences s’appelle « La mère nature » (Tarwest). C’est la science de l’interdépendance entre tous les êtres vivants. Tout comme les humains, tous les êtres vivant sur cette terre ont une âme. Mon père disait : « Du plus petit insecte jusqu’au plus grand des oiseaux, la terre a besoin de tous ses enfants, hommes et femmes compris ! » Lorsque nous ramassions les olives, il ne manquait jamais de nous dire : « Laissez-en un peu sur les plus hautes branches, c’est la part des oiseaux ! » La pensée des Anciens est simple et claire et elle s’inscrit aussi dans ce dicton : « L’insecte est petit, mais il nourrit les oiseaux ! » (Abeєєuc macci, d-acu yettqewwit ifrax !)

L’importance des insectes dans la chaîne de la vie sur terre est aujourd’hui une évidence connue de tous. Mais dans des temps bien reculés, les Kabyles avaient déjà leur fête… des insectes ! Et mon père s’extasiait à juste titre en disant qu’à sa connaissance seul le peuple kabyle réservait une journée de fête aux insectes (tameghra ibaεεac) auxquels était consacré un souper du même nom, « le souper des insectes » (imensi ibaεεac) !

Enfin,pour ne pas trop charger cet hommage anniversaire des 40 ans après la disparition de cet homme chez qui l’humanité n’était pas un vain mot, je me souviens de sa réflexion sur la vie nocturne du village kabyle.

Ecoutons-le : « Quand je travaillais nos champs dans la vallée de la Soummam, j’arrivais parfois fort tard dans notre village (dans la montagne). Au fur et à mesure que j’avançais vers chez nous et que j’arpentais nos ruelles, ce qui me surprenait, c’était le silence « qui s’échappait » de certaines maisons, alors que d’autres habitations étaient « remplies » par des éclats de rires et des éclats de voix. Il m’a fallu un certain temps pour découvrir que le silence était suscité par les récits comme les contes et les mythes et que les éclats de voix et les rires étaient déclenchés par les joutes oratoires et les énigmes. J’ai fini par comprendre que le peuple kabyle est, à bien des égards, un peuple fort singulier qui étonnera toujours le monde s’il continue, grâce à sa langue, de chercher la lumière dès que la nuit tisse sa toile ».

Et enfin, pour terminer, écoutons-le dire un mot sur la femme en général et sur ma mère, en particulier.

« Tout dans la femme est semblable à l’arbre. Pendant que l’homme gesticule et vocifère, la femme observe et construit en silence. Tout comme l’arbre, elle écoute en silence ; elle comprend tout et ne dit rien à personne. Comme la nature, elle donne et protège la vie … C’est le meilleur visage de Dieu. Le Dieu qui est dans la nature ; dans la fleur fragile ; dans l’eau de la rivière qui coule ; dans le chant de l’oiseau qui chante ; dans le plus petit insecte ; dans l’arbre tranquille ou secoué par le vent. Dieu ne peut être qu’une femme… Sans votre mère, je ne serai arrivé à rien. C’est elle qui vous a mis au monde. C’est elle qui m’a tout construit. J’ai autant appris par ses silences et ses souffrances que par tout ce que j’ai pu apprendre de la vie des hommes et des livres saints. »

Merci papa ! Tanemmirt a vava ! J’espère que le Souverain Suprême t’avait fait un accueil digne, fraternel et patient ; comme tu l’as été avec les tiens et les humains que tu as rencontrés sur ton chemin.


[1] Héros de la légende : « Les chasseurs de lumière ».

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Responses

  1. que dieu ait son âme. Lui est parti mais tu as su mettre ses enseignements en valeur. Merci Dda youcef

    • Azul a Habib !

      Tanemmirt ! Ttminnigh-ak tazmert, tamusni, t-tegwzi n laâmer.

      Ar tufat, lehna tafat !

  2. Au-delà de toute sociolinguistique, Taqbaylit a toujours ce coté mystérieux qui lui a fait traverser les siècles, tout en gardant son « âme ». Qu’en serait-il si elle a été écrite? Même dans un hommage pour le père, on ne pouvait ne pas citer la mère aussi. N’est-ce pas là le propos sur la complémentarité? l’inséparabilité des éléments de la nature? Paix à leurs âmes.

    Bel(s) hommage(s)
    Merci Dda Yusef.

    • Azul a Samir !

      Merci pour ces mots si plein de sens. Je profite pour te saluer et saluer toute la famille Ait.Braham dans laquelle ma famille compte ses meilleurs amis. Je vois chez vous de la retenue, de l’intelligence, de la gentillesse, du respect : tout ce dont la Kabylie a besoin surtout par ces temps difficiles où nos oliviers millénaires sont abattus par le feu.

      Lehna tafat, ar tufat ! Youcef Ouchivane

  3. Azul a Dda Yusef !

    Merci pour cet hommage à votre père : cela montre que notre langue est rassurante et que notre culture recèle des trésors oubliés que nous devons chercher. Grâce à vous, nous avons toujours un souffle nouveau, un vent doux qui nous réveille de cette aliénation qui nous tue, pour vous reprendre. Quand j’entends certains qui se croient de grands intellectuels porter des jugements sur les Archs, cela montre le degré d’indigence qui habite certains kabyles.
    Enfin, je viens d’apprendre que vous donnez une conférence à l’Association d’Ivry. Je suis fort étonné, car ces gens-là sont plutôt portés sur la folklorisation et la robe kabyle ! Ils vont vous insérer entre gagdets kabyles et quelques danseuses, ce que vous détestez par dessus tout !!!
    Alors, si vous voulez un avis de quelqu’un qui vous admire et vous respecte car j’ai lu nombre de vos livres et j’ai écouté nombre de vos conférences : N’y allez pas ! Vous serez déçu ! Car ils ne peuvent pas comprendre qu’ils ont la chance et l’honneur de vous avoir.
    Ali Ighil – Ivry-sur-seine.

    • Azul a Aâli !

      Tanemmirt af awalen yelhan, iggerzen i d-tefkidh deg’wmagrad-ynek. Ceux qui jugent que « les Archs sont passéistes et ne sont pas modernes » devraient d’abord nous inventer quelque chose de mieux ! Or, ils se complaisent dans le jugement négatif en jouant « aux modernistes à la petite semaine » ! Il suffit de les écouter : leur kabyle, c’est du charabia, leur français laisse à désirer ! Laissons-les à leur glose. Comme on dit chez nous : Ils se croient sur les traces de la perdrix, alors qu’ils ont perdu celles de la poule !

      S’agissant de l’Association Kabyle d’Ivry, je ne les connais pas, c’est la première fois que je ferai une conférence sur Yennayer auprès de cette Association.
      Après, s’ils font dans le folklore, c’est que les Kabyles le veulent bien ! Dans tous les cas, je vous remercie de m’avoir averti… Leur affiche (que je viens de recevoir) vous donne d’ores et déjà RAISON…
      MAIS Ne présageons rien de négatif ! De toutes les manières, je leur ai donné ma parole et je tiendrai parole sauf cas de force majeure.
      Essayez de venir y assister… Vous serez parmi les assistants de qualité…
      Je vous remercie pour l’intérêt que vous me portez.

      Lehna tafat, ar tufat !

      YA

  4. adirham rebi vavak adewasae felas tmenighak taghzi laamer aatik saha afaien idkatbath l hommage idkhadmadh af vavak ak lhaj mohad kaci tanemirt said at yahia mis nda yahia

    • Azul fell-ak a Said !

      Tanemmirt af ayen i d-tennidh, i d-turidh. Ferhegh i-mi tajmilt af vava d-ayen i-k iâjben.
      Weqbel ad immet vava, yenna-yi : « Asm’ara mmtegh, ma yella wayen i tebghidh a-t tissinedh, ruh a Muhend Qasi, d netta i d-Amusnaw n Lâarc n Wawzellagen, wlac win yellan nnig-es di tmurt ! »

      Asmi lligh di lâasker, ttruhugh ar Dda Muhend. Mi-s nnigh : « Sameh-iyi, a dda Muhend, ttugh belli thujjedh-d ! » Dgha a-yi-d yini : »Wlac fell-as, a mmi, nekk yid-ek, a-neqqim kan mebla ma kecmen-d Waâraben ger-anegh ! »

      Ssaramegh yiggwas a-nemlil deg’Ibouziden, taddart nnegh isddermen Irumyen ! I d-iqqimen d-idghagen…

      Ar tufat, lehna tafat fell-ak yakw ttwacult-nwen.

      Yusef Umezyan Ucivan.


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