Publié par : youcefallioui | juin 18, 2015

La langue et la mémoire – Tameslayt d wasal – Petit éloge pour la langue maternelle amazighe

 

MON DERNIER LIVRE  – « La langue et la mémoire »Tameslayt d Wasal – éditions L’Harmattan, Collection « Présence berbère ».
Il s’agit du quatrième livre sur les énigmes kabyles – Yiwet tirgit yeccur axxam – Tamsaâreqt. Une seule braise éclaire la maison – L’énigme.
Savourons la portée allégorique et ô combien riche de sens de cet énoncé qui définit si bien l’énigme kabyle.

couverture

Merci pour ceux et celles qui avaient déjà appelé les éditions L’Harmattan pour s’informer de la sortie du livre. J’espère que vous apprécierez son contenu et qu’il vous permettra d’apprendre un peu plus sur la Kabylie et son parler amazigh riche et savoureux !

Faisons le pari que les bibliothèques de livres sur notre langue et notre culture tiendront une place importante dans les salons et les chambres de nos enfants. Ce n’est qu’avec les livres et leur langue que la sagesse, la science et les peuples avancent.

Nous savons tous aujourd’hui que beaucoup de langues autochtones/premières sont appelées à disparaître . La récente officialisation de tamazight par le royaume du Maroc est une éclaircie dans ce ciel obscur imposé aux Berbères. Notre espoir – notre exigence – est que l’Algérie s’investisse rapidement dans la réappropriation de sa culture d’origine.
Sans sa langue, le peuple amazigh est un chef-d’œuvre en péril, en ce sens que lorsqu’une langue disparaît, son peuple cesse d’exister. Il est plus que temps que l’Algérie recouvre toutes les réalités de son peuple et qu’elle en finisse avec son aliénation culturelle et linguistique.
La réification linguistique et culturelle de l’enfant amazigh ne prendra fin que grâce à la reconnaissance officielle de tamazight, sa langue maternelle. L’arabe classique ne sera jamais solidaire de l’intelligence de l’enfant amazigh. Seule sa langue maternelle, pour peu qu’elle soit encouragée, lui offrira toutes les sécurités, à commencer par la sécurité psychique indispensable à son développement cognitif et social.
Rendue obligatoire sur tout le territoire national, celle-ci devra être accompagnée d’une planification linguistique sérieuse et réfléchie, selon les exigences que requiert l’instauration d’une pédagogie de la langue maternelle, tant du point de vue de l’élaboration des manuels scolaires, de la formation des maîtres que de sa restauration, comme au temps d’avant la colonisation, dans la communication ordinaire et dans tous les usages de la vie quotidienne.
Sans sa langue maternelle à l’école, l’enfant amazigh se sentira toujours infirme. Pour cela, il a d’abord besoin de son parler maternel loin du fantôme d’une langue pure qui relèverait davantage d’une position mythique et négative .
Nous sommes heureux de découvrir des travaux lexicographiques sur le « berbère moderne » (tamazight tatrart). Mais, cette attitude volontariste, bien que salutaire, doit absolument prendre en compte la contradiction entre le souhait d’une pureté langagière et l’usage réel des différents parlers amazighs .
Il faut veiller à ce que le purisme ne soit pas un simple dogme – une sorte de gongorisme – qui n’aurait aucune attache avec l’usage d’une langue. Les lexiques seuls – bien que qualifiés de « modernes¬ » – ne suffisent pas à rendre la réalité sociale du langage et encore moins les difficultés des codes langagiers en cours dans une société. Il suffit pour cela de se pencher sur la seule littérature orale kabyle, qui est d’une richesse qui n’a probablement pas son équivalent dans le monde, pour mieux appréhender toute recherche lexicographique.
Sans replonger dans les contes foisonnants et les mythes – qui nous éclairent sur le côté obscur de la pensée amazighe – prenons un exemple simple et concert, celui du jeu des énigmes berbères pour que lecteur de cette traduction voit où le traducteur veut en venir.
Le jeu des énigmes nous restitue des étapes qui vont du message à construire au choix des mots (lexique) qui fait appelle à la phonologie du vocable avant d’entrer dans le paramètre du choix des formes et des constructions à travers la grammaire qui exprime la phonologie de la phrase – accentuation, allitération et intonation – pour aboutir, enfin, à une phrase construite et mûrement réfléchie à travers laquelle le jouteur expose son énigme.
Le vocabulaire utilisé dans ce jeu comporte un certain nombre de codes et d’expressions dont le sens dépend entièrement sinon étroitement du contexte qui a provoqué l’énigme ou de la source historique ou mythologique à laquelle elle renvoie.
Dans les schémas forts nombreux de la composition de l’énigme, on ne peut manquer de remarquer les stratagèmes ingénieusement mis en place – comme dans les écoles modernes – pour asseoir des constructions linguistiques qui prennent en compte de façon savante une grammaire des sons et des rythmes.
On aura alors compris ce qu’est la notion d’enracinement langagier à travers un discours rhétorique et théorique qui s’appuie sur de nombreux stratagèmes linguistiques qui font de la littérature orale une base inévitable pour tout travail lexicographique sérieux et digne de ce nom.
Toute traduction s’appuie sur des unités signifiantes. « Celles-ci s’ordonnent selon deux axes, l’un de substitution (paradigmatique), l’autre de contiguïté (syntagmatique). Chaque unité peut ainsi varier avec ses voisines et s’enchaîner avec ses parentes. »
Nous constatons alors qu’une traduction n’a de sens que si le traducteur pense à obtenir, autant que faire se peut, le fidèle enracinement qui lie la langue cible à sa société, à ses usagers.
Un peu comme dans le dicton ancien qui dit : « La racine suit la tige » (Azar yetabaâ tara), sous peine de n’être reconnue par personne et de connaître le même anéantissement – que nous avait imposé l’école française pendant la colonisation –, la langue amazighe doit d’abord et avant tout suivre la société et le peuple où elle a pris racine.

Je soumets aux esprits sagaces une autre énigme que l’on doit à mon vieux père qui était un grand « amoureux » de ce « genre littéraire majeur » (Fernand Bentolila) :

C’est dans le trèfle que j’ai trouvé son nom – L’hyène (Deg iffis i yufigh isem-is – Ifis).

Les anciens Kabyles utilisaient un dicton qui synthétise et stigmatise l’aliénation linguistique : « Qui a une langue se sent plus en sécurité ! » (Win isâan iles yetwennes !)
Ma sage et vieille maman disait : « La lumière de l’enfant, c’est sa langue maternelle. » (Tafat n weqcic t-tameslayt g_emma-s !)

Sans doute qu’elle se rappelait le jour de septembre 1961 où je revins de l’école… les mains ensanglantées pour avoir osé parler en kabyle alors que ma langue maternelle était interdite par les instituteurs français. L’indépendance de l’Algérie et ceux qui se l’étaient appropriée alors qu’ils étaient incapables d’en lire le mode d’emploi (pour paraphraser Fellag), nous ont imposé à peu de choses près la même situation néo-coloniale : nous étions également battus par des instituteurs arabes pour oser parler kabyle à l’école. Pire encore, les générations qui nous avaient suivis ont connus les mêmes châtiments d’instituteurs kabyles !! Nous voyons comment un peuple peut être atteint du dernier stage de l’aliénation – la réification – quand des enfants sont non seulement privés de leur langue maternelle à l’école, mais châtiés – par des instituteurs également kabyles ! –  pour en avoir fait usage ! Quelques jeunes de mon village m’avaient raconté comment ils étaient punis sévèrement ! J’avais alors saisi l’occasion – lors d’un enterrement – pour apostropher l’un de ces instituteurs, tout juste bon à garder les ânes et les poules – sur les maltraitances qu’il avait fait subir à ses élèves ! J’ai profité pour lui poser juste cette simple et petite question : « Je veux juste savoir une chose : quand tu arrives chez toi, dans quelle langue parles-tu à ta mère et à tes enfants ? »… Il ne m’a jamais répondu… Depuis, il fait tout pour m’éviter !

Comme quoi, comme disaient nos pères, « Toutes les choses ont une limite sauf l’ignorance !) et l’aliénation de certains enseignants » (Yal taghawsa si tilisa, sskedd TASEGLA !)

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Responses

  1. Azul a Dda Yusef !
    C’est un vrai bonheur de vous lire de nouveau à travers ce nouveau livre dont le titre seul nous permet d’espérer et de fouiller davantage ce que Asal signifie. Si j’ai bien compris, selon mon grand-père, cela signifie à la fois conscience et mémoire collective, voire vigilance par rapport à tout ce qui est important. Bravo pour ce titre ! Juste une question : « Pourquoi le D en majuscules et non pas en minuscules ? » Je sais que cela signifie quelque chose pour vous et que vous ne l’ aviez pas mis en majuscules par hasard ?
    La traduction littérale aidera peut-être les enfants à mieux comprendre leur langue et à pouvoir progresser dans ce sens.
    Je voudrai bien vous rencontrer, car je viens à Paris dans les prochains jours.
    Je sais maintenant pourquoi votre père était appelé par les vieux sages de chez nous : « La poutre de l’arch » (Ajeggu n lâarc) ! C’est beau, mais, pardonnez-moi de vous « piquer », beaucoup des gens (même de votre famille ! Excusez-moi d’être aussi franc avec vous !!) semblent l’avoir oublié !

    Je vois vos terres et votre jardin abandonnés ! Je vois des choses qui me surprennent chez les Kabyles… Et Awzellaguen et la Soummam – que vous aimiez tant – croulent sous les ordures des usines dont les patrons ne pensent qu’à leurs petits sous ! Où donc est la mémoire des Anciens ?

    Je crois, seulement dans ce que vous écrivez !

    Mais, vous aviez repris le flambeau et vos parents doivent être heureux là où ils sont ! Beaucoup de gens en parlent encore avec respect. Et beaucoup disent que vous leur ressemblez. C’est un compliment, je pense, auquel, vous êtes resté très sensible !

    Comme vous dites a Dda Yusef : Ar tufat, lehna tafat ! Que Dieu vous donne la santé et longue vie ! Que les Kabyles reprennent contact avec leur mémoire (asal-nsen).

    • Azul a Massine !

      Tanemmirt-ik af urawen-ynek i lmend n wedlis-agi ynu aneggaru seg’ineggura. Asal, tufidh-d anamek-ynek, tanemmirt-ik tikkelt nnidhen ! D-ayen illan, ittunamek akka s tefransist : « Mémoire collective », « Conscience de soi » et « vigilance envers les valeurs kabyles ». Je serais heureux de vous rencontrer. Vous disposez déjà de mes coordonnées téléphoniques. Quant à votre hommage à propos de mes parents, j’essaie autant que faire se peut de leur ressembler un peu. Tant il vrai, comme disaient les Anciens, « Ala tikkuk i d-cebbun g’vava-s ! » Le jardin abandonné !? Enfin, il semble abandonné car vous l’aviez connu au temps où j’étais en Algérie. Les temps changent et les gens aussi ! Ce que vous dites sur ma famille concerne toutes les familles kabyles, voire algériennes. Quant à la Soummam, c’est monstrueux ce qui nous arrive car il aurait suffi de quelques stations d’épurations pour rendre cette zone magnifique et indispensable à toute vie décente dans la vallée de la Soummam porteuse de biens pour tous. Mais nos chefs d’entreprise ont l’argent et la machine : ils n’ont pas la mentalité des chefs d’entreprise occidentaux qui concourent à la viabilité de l’environnement, la construction des Universités, des écoles, des hôpitaux, etc. C’est pour cela encore que les anciens Kabyles disaient : « Ittak Rebbi irden i yar tughmas ! » Le gros problème avec la Soummam, c’est que bientôt – si ce n’est déjà le cas – la nappe phréatique sera empoisonnée par les déchets et surtout les égouts qui se déversent dans la Soummam. Vous imaginez la catastrophe quand l’eau des nappes phréatiques ne sera plus potable ! Ce qui est déjà le cas avec le barrage qui dessert la vallée et qui n’est pas surveillée dont l’eau n’est pas potable et me semble dangereuse même pour le lavage du corps et l’hygiène quotidienne. L’Etat semble ailleurs et les décisionnaires locaux s’en fichent complètement. Aujourd’hui, les gens ont peur de cette eau et, pour ceux qui peuvent comme vous le savez, ils s’approvisionnent dans les fontaines des villages abandonnés comme la fontaine de mon village natal Ibuziden.

      C’est beaucoup de problèmes ! Merci encore pour votre encouragement. A très vite pour vous rencontrer !

  2. azul ! ttxilek sken iyi d anamek n wawal  » tasegla  » yellan deg umedya d-fkid’ s afella. tanemmirt ik
    yal taghawsa si tilisa, sskedd TASEGLA !)

    • Azul a Amayass !
      Qqaren Imezwura akka: « Toute chose avec ses limites, exceptée l’ignorance » (Yal taghawsa s tlisa, sskedd tasegla). Toutes les choses ont des limites sauf l’ignorance. Quand le « Si » (si tilisa) est employé en lieu et place de « s » (s tilisa) : cela signifie qu’arrivé au gouffre, l’ignorant bête et méchant continue ses pas pour se perdre dans le gouffre qui est devant lui…
      Ar tufat, lehna tafat ay Amayass !

      • tanemmirt ik a mas yusef. tudert i tmazight

    • Azul Amayass ! Tanemmirt af urawen-ynek ! Merci pour vos encouragements ! Ar tufat, lehna tafat !

  3. tanemmirt ik a mas yusef. tudert i tmazight


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