Publié par : youcefallioui | avril 4, 2019

Le message de Jugurtha – Asayer n Yugurten

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LES ANNEES 70 OU LA TYRANNIE DES MOTS

Lewnis Akli : « Ma mère était venue me voir à Alger. Pendant que nous nous promenions à Hussein Dey, un groupe de jeunes nous avait pris à partie en se moquant de nous et de la façon dont ma mère était habillée. Deux d’entre eux avaient même lancé des pierres dans notre direction… ».

 

Dans les années 70, nous étions souvent taxés de sauvages. Nous avions essuyé toutes les insultes possibles et avions entendu tous les mensonges inacceptables autour de notre langue et de notre culture. Notre langue était considérée comme une langue agreste, surannée qui devait disparaître. Mais, dit le dicton kabyle : « Seul un âne renie ses origines ! » (Ala a$yul i’gnekren lasel-is !).

Face à l’oppression dont furent l’objet les Kabyles, une génération de poètes, de chanteurs et de chanteuses se leva pour faire face à la tyrannie des mots mensongers et aliénants qui faisaient peser une chape de plomb sur la langue et la culture berbères. Mais, malgré quelques éclaircies, comme l’officialisation de la langue amazighe et du Nouvel An amazigh (Yennayer), rien n’est encore totalement acquis !

Notre langue subit toujours les assauts de charlatans qui ne supportent pas ses avancées, acquises notamment à travers l’adoption de l’Alphabet Phonétique International (API). Voilà que ces hâbleurs veulent nous obliger à transcrire tamazight avec les caractères arabes.

Leur objectif est clair, arabiser la langue amazighe : la noyer dans un flot de caractères qui ne correspondent en aucun cas à la grammaire berbère. Qu’il s’agisse de voyelles, inexistantes, ou de gestion des géminées, la graphie arabe n’est vraiment pas adaptée !

Certains ne savent plus quoi inventer pour enterrer à jamais le peuple autochtone amazigh ; sous le prétexte qu’eux avaient perdu leur langue d’origine après avoir été arabisés.

C’était sans compter sur le poète qui veillait – comme dans la légende « le poète et l’hiver » – à ce que sa culture et sa langue continuent de vivre. Les poètes font partie des symboles, véritables « maquisards de la chanson » (Kateb Yacine), qui portent le poids de la tyrannie afin de mieux la combattre. Emprisonnés et maltraités, ils ne perdent pas l’espoir qu’un jour leur langue sortira de la nuit, comme sortiront eux-mêmes de prison, pour en finir avec l’aliénation linguistique qui prive les Imazighen de leur liberté, de leur langue. Il est temps que les Imazighen recouvrent leur véritable identité.

 

Bien souvent, quand j’entendais Idir, mon réflexe de « militant amazigh » attendait que l’auditeur s’exprime en kabyle… Trop souvent encore, je me suis rendu à cette réalité : Idir a fini par faire bousculer tous les préjugés sur notre langue et notre culture. Il avait ouvert ô combien de portes ! Des portes qui étaient fermées par l’ignorance, la bêtise, la haine et le racisme vis-à-vis des amazighophones.

Mais, tous les murs de la haine ne sont pas encore tous tombés[1] ! Quel est le Kabyle, ou un autre Amazigh, qui n’avait pas entendu un agent de l’État le reprendre avec mépris pour lui dire de parler en arabe ? Une étape décisive a été franchie. Et plus rien ni personne ne pouvait effacer d’un simple trait de plume[2], ou d’une seule expression comme celle qui avait cours dans les années 70 et que l’on entendait à tout bout de champ : « Parle dans ta langue…l’arabe ![3] » (Ehder b_llu$t-ek !)

 

LA FILLE DE JUGURTHA…

 

Nous étions à l’Institut Pédagogique National Alger quand, un matin, je fus témoin d’une conversation fort révélatrice d’un nouvel état d’esprit chez les jeunes arabophones. Une conversation entre des jeunes filles qui se disaient arabes et qui tombèrent involontairement, en tournant un bouton de leur transistor, sur Idir et Zehra chantant A Vava Inouva.

Mes camarades filles arabophones – mais qui se disaient « Arabes », furent subjuguées par la voix et la musique Idir appuyée par la voix lumineuse de Zehra. Et toutes les camarades de s’exclamer : « Que c’est beau ! » Une autre ajouta : « C’est si magnifique ! » Sa camarade lui emboita la voix en disant l’air enthousiaste : « Tu as raison… par Dieu, c’est vraiment magnifique ! »

Mais, l’une d’elles ajouta aussitôt d’un air sombre : « Je ne vois pas pourquoi cela passe sur la chaîne kabyle ! » Elle fut immédiatement corrigée par une autre : « Mais, Idir est kabyle ! » Elle crut bon d’ajouter : « C’est pour cela qu’il passe sur la chaîne kabyle ! »

Mais, cela ne désarma pas pour autant son interlocutrice qui répondit : « Oui, mais quand même ! C’est bien dommage que cela passe sur la chaîne kabyle D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi ils ont une chaine de radio !! Ils sont partout ces Kabyles ! »

De ces aphorismes (ou de ce racisme), Idir en fait un argument en faveur de la renaissance de notre langue ; support fondamental de cette culture à laquelle il a su donner par la magie de la poésie et de la musique un autre élan véritable et solide.

En associant la liberté du dire par ses prises de position courageuse et sa volonté de chanter une qualité de vie où la tolérance, la justice et la fraternité servent de ressorts au combat culturel et identitaire, Idir a su placer son message au-dessus de tous les mensonges. Lors de mes études à Alger dans les années 70, une jeune fille kabyle, camarade d’études, disait à son propos : « Idir est porteur d’un message où chacun peut puiser l’amour, le courage et le savoir dont il a besoin. Grâce à lui, je n’ai plus peur ni honte de dire que je suis Kabyle. Grace à lui, qui chante qu’il est le fils de Jugurtha, je sais maintenant que je suis aussi la fille de Jugurtha».

 

[1] Et cela revient en force ; mais, les Kabyles n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes !

[2] Comme celle menaçante et acerbe du quotidien officiel El moudjahid, surnommé « Le-tout-va-bien », par les Algériens.

[3] Un ami écopa de plusieurs jours de prison et de coups et violences, pour avoir osé dire au policier : « Tu peux me traduire en tamazight, s’il te plait ! » (Di laânaya-k, tzemrev a d-treomev aya-gi s tmazight ?)

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