Publié par : youcefallioui | avril 20, 2019

Tafsut taverkant di Tamawya – Le printemps noir en Kabylie… 20 avril 2001… Ils sont tombés… Leur sang a abreuvé la terre où ils sont nés.

20 AVRIL – 20 DI YEVRIR

TAFSUT TABERKANT 2001

ou Le Printemps noir de Massinissa…

Le printemps noir… Ils sont tombés pour leur langue et la liberté… Leur sang a abreuvé la terre des Ancêtres où ils sont nés.

Nna Tasaadit : Neqqur, a mmi ! Ass m’akken imettawen ggumman a d-subben s-allen ! (Nous sommes sèches, mon fils ! Nous vivons les jours où les larmes refusent de descendre dans nos yeux !)

A la mémoire des 130 jeunes kabyles assassinés…

 Hommage éternel de la Kabylie

 N’oublions pas les milliers de blessés !

Dicton kabyle : «  Puisque même au printemps, le sang coule, comment croire en quelque chose après cela !? »

Imi di tefsut uzzlen idamen, amek ara’namen !? »

Autre dicton kabyle : « Celui qui a tué un enfant a sa place en enfer pour l’éternité ! »

Win yenghan Amnit, amkan-is di tmes alma tefna ddunnit ! »

Ass m’akken mmuten warrac… Wid mi gezmen tudert !

Le « printemps noir kabyle 2001 »

Quand les enfants furent assassinés… Ceux à qui on avait coupé la vie !

Ma mère : « Ils ne voulaient que vivre dans la langue de leur mère ».

Une mère des Awzellaguen : « Les gendarmes les ont coupés comme de tendres tiges ! »

Nna Wnissa : « Oh, mon fils ! Si Dieu avait voulu cela… C’est qu’il est complice ! »

Uhh, a mmi ! Imi Rebbi ibgha’ka, almi yefka’afus ! 

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Un grand-père des Awzellaguen à qui on avait tué son petit-fils : « Les Français avaient tué mon fils aîné… Je m’étais fait une raison : il était tombé au champ d’honneur pour que l’Algérie recouvre son indépendance et sa liberté… Et mon petit-fils tué par les gendarmes de cette Algérie pour laquelle mon fils et bien d’autres s’étaient sacrifiés ; comment vivre avec cette douleur indicible (tahcit) ?! Des gendarmes qui étaient censés les protéger ! Sa mère, sa grand-mère et tous les autres ont pleuré des larmes de sang… ».

Nna Wnissa : « Je n’ai plus de larmes pour pleurer ! Où donc Dieu se cache-t-il ? Comment peut-il permettre de telles horreurs ? Une telle tragédie ? »

La sœur d’un jeune assassiné : « J’ai 17 ans… Je me sens tellement vieille… La jeunesse m’a quittée et j’aurai préféré mourir que de vivre cela… perdre mon doux et jeune frère, le bien-aimé par son nom (Amaazuz g_isem) ».

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At Dwala, ou quand commença la tragédie…

At Dwala, nagh ass m’akken tebda twaghit…

 KABYLIE… Anhis aqvayli : Anda yella, Aqvayli iban !

Proverbe kabyle : « Où qu’il soit, le Kabyle est visible ! »

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Le 18 avril 2001, un lycéen, Guermah Massinissa, de l’arch At Douala fut abattu d’une rafale de kalachnikov dans une caserne de gendarmerie. Quatre jours plus tard, trois collégiens furent interpellés et enlevés, cette fois-ci dans la vallée de la Soummam, à Amizour. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre.

Deux jours plus tard, le 20 avril 2001 non loin de là, à Ighzer Amokrane (arch des Awzellaguen), la bataille éclata entre les jeunes et les gendarmes encasernés dans l’arch. Au cours d’affrontements très violents, six personnes furent tuées. Les gendarmes avaient tiré sur ordre du sous-préfet.

Le 25 avril, le maire d’Ighzer Amokrane, Monsieur Aoudia essaya en vain de protéger la population. Il réussit à joindre le wali de Béjaïa pour lui faire part de l’état de guerre que vivait sa commune. Il fut remercié d’avoir informé… et c’est tout !

Je m’appuierai sur les témoignages de mes neveux pour rappeler brièvement les événements qui se sont déroulés à Ighzer Amokrane, chef-lieu de l’arch des Awzellaguen. Ces événements restituent la façon dont la répression s’est abattue à travers toute la Kabylie.

 

AWZELLAGEN… COMME PARTOUT AILLEURS EN KABYLIE…

Kamel Makhmoukh (Kamal Imexmuxen) avait 19 ans. Il était lycéen à Ighzer Amokrane. Le mercredi 25 avril 2001 à 13h15, Kamel et ses camarades de lycée entendent les premières rafales de kalachnikov. Arrivés au centre du village, ils voient les gendarmes postés près de la mairie. Naïvement, ils croient que ces derniers tirent à balles à blanc. Quand ils se rendent compte que les gendarmes tirent à balles réelles, ils se reculent et s’abritent derrière les murs des maisons. Kamel a quelques hésitations avant de faire comme ses camarades. Au moment où il court s’abriter derrière un mur, deux balles lui transpercent le dos. Il s’effondre sur le trottoir. Ses amis s’approchent de lui et lui portent secours malgré les gendarmes qui continuent de tirer. Quand, enfin, ils parviennent à le mettre dans une voiture qui l’emmène, entre la vie et la mort, à l’hôpital d’Akbou à 12 kilomètres, il meurt au cours de route.

Le même jour, quand l’assaut est donné par les gendarmes, Farid Chilla (Farid At Cilla) court se réfugier derrière la porte en fer de l’école. Un gendarme pointe son arme calmement avant de tirer et de l’atteindre en plein cœur. Farid meurt à 28 ans. Il devait se marier cet été-là. Le trou fait par la balle est encore visible aujourd’hui : personne n’a encore osé changé cette porte.

Armé de tout son courage, Nadir Haddad (Nadir Ihaddaden) court porter secours à son camarade, une rafale de kalachnikov l’arrête net dans sa course. Il n’avait que 17 ans.

Ighzer Amokrane bascule dans l’horreur et la terreur. Les gendarmes tirent sur tout et partout. Quand leurs balles perforent la porte de l’atelier du forgeron Youcef, ce dernier sort de chez lui pour interpeller le commandant de l’escadron. Ce dernier lui jette un regard plein de haine et scande en arabe : « Tu rentres chez toi ou je te tue sur-le-champ ! »

Amar Batouche (Aâmer Ibaducen) sentit une brûlure au niveau du pied droit. Une balle normale aurait-elle provoqué tant de dégâts chez le jeune homme ? Les médecins durent prendre la décision de l’amputer ! « Même avec une seule jambe, je continuerai ! », criait Amar.

Le 26 avril 2001 est la seconde journée d’émeutes à Ighzer Amokrane. Sadek Ibrahim (Sadeq At Lhusin), 38 ans et père d’un enfant, décide de se joindre aux contestataires au deuxième jour des émeutes. A l’entrée d’Ighzer Amokrane, d’immenses barricades sont érigées pour se préserver des tirs des gendarmes et empêcher l’arrivée de nouveaux renforts. En bon père de famille, Sadek se tient devant les marcheurs. Il se met au milieu de la chaussée pour protéger les plus jeunes manifestants. Tous voient ce gendarme, un genou à terre, qui met en joue Sadek avant de l’atteindre en pleine poitrine. Sadek s’écroule. Il est impossible à ses compagnons de lui venir en aide, à cause des tirs continus. Cinq gendarmes s’approchent de Sadek. L’un d’eux le saisit par le col de la chemise et le traîne brutalement sur une quinzaine de mètres où tous les gendarmes le rouent de coups en l’insultant en arabe. Ils lui crachent dessus avant de l’abandonner sur la chaussée.

Son cousin essaye en vain de lui porter secours : l’officier de gendarmerie le menace de mort. On peut enfin le secourir, mais il rend l’âme avant d’arriver à l’hôpital d’Akbou.

Le 26 avril 2001, Saïdi Akli du village d’Aoukas de la confédération des At Slimane arrive au volant de son camion. Il s’arrête, descend du véhicule et se joint aux jeunes manifestants. Il sera abattu à son tour, comme pour le punir de « s’être mêlé de ce qui ne le regardait pas ». Il succombe à trente cinq ans, loin de son arch, comme pour témoigner de la solidarité ancestrale des archs kabyles.

Alors que le père du jeune Massinissa Guermah appelait au calme, les jeunes d’Awzellaguen furent les premières victimes de la révolte du printemps noir après la mort de Massinissa[1].

Le poste de gendarmerie, la sous-préfecture et le local du F.L.N. sont détruits. Il restait la brigade de gendarmerie de Hélouane située à 6 km d’Ighzer Amokrane. Construite sur une colline difficile d’accès, ses occupants disposent d’un fusil mitrailleur. Les gens savent maintenant que les gendarmes n’hésiteraient pas à s’en servir. Ils utilisent donc la stratégie de l’état de siège afin de les obliger à sortir de leur citadelle. Pendant ce temps, les jeunes encerclent la brigade avec des pneus et des bonbonnes de gaz. Ils se fixent la date du 18 juin 2001 pour détruire la brigade et chasser définitivement les gendarmes de l’arch.

Quand les manifestants marchent sur la brigade, les gendarmes installent le fusil mitrailleur et font feu sur les marcheurs. Des jeunes prennent la fuite vers la rivière (i$zer Helwan). Ce fut pendant la fuite que Nourredine Haya (Nuôdin At Ëaya) est fauché par les balles meurtrières à l’âge de 26 ans. Quand les bouteilles à gaz explosent, plusieurs gendarmes tombent du toit. L’un d’eux succomba dans sa chute. Ils se frayent le chemin à coups de rafales de mitrailleuse avant de prendre la fuite, pour ne plus remettre les pieds dans l’arch des Awzellaguen.

Les jeunes n’ont pas de sursaut de joie. Ils ramassent leur camarade qui gisait dans une mare de sang et le ramènent à ses parents où ils le veillent jusqu’à son enterrement auprès de ses autres compagnons, dans l’enceinte de la mairie d’Ighzer Amokrane. Malgré les protestations des officiels, le maire respecte la volonté des habitants. Les mères kabyles sont encore pour longtemps dans le deuil. Arriveront-elles à faire le deuil de leur deuil ? Probablement jamais ! L’enfant est roi en Kabylie. Elles n’ont pas encore la force de parler des leurs, sauvagement assassinés par des gendarmes qui étaient censés les protéger ! « On leur a coupé leur vie, comme on coupe les bourgeons ! », me répétait cette mère, que la mort de son fils a plongée dans une douleur sans nom.

Cette tuerie perpétrée de sang froid par les gendarmes embrasa la fédération kabyle (Tamawya). Les jeunes se lancèrent dans une résistance à mains nues. Depuis, les slogans de la jeunesse kabyle sont : « Nous sommes tous des Massinissa ! » ; « Pouvoir assassin ! Aujourd’hui, demain, la langue berbère vivra ! ; « Vous ne pouvez nous tuer, nous sommes déjà morts ! ».

« A Azazga (Iâazzugen), le jeune Kamel Irchen, atteint de plusieurs balles au thorax alors qu’il tentait de secourir un ami, a écrit avec son propre sang sur un mur le mot « LIBERTE » en lettres capitales ! L’endroit, comme beaucoup d’autres, est devenu un lieu de pèlerinage et de recueillement[2] ».

Selon les jeunes, la violence des affrontements rappelait en tous points celle de la guerre d’Algérie. A ce gros détail près, tenaient à préciser les adultes, que les militaires français n’avaient jamais osé tirer sur les enfants kabyles. Une révolte réprimée dans le sang : 127 jeunes furent tués, assassinés à l’arme de guerre.

Il faut compter plusieurs milliers de blessés et de jeunes handicapés à vie. Les traumatismes sont nombreux. Les gens parlent de tortures, de viols et d’exactions en tous genres. Les gendarmes algériens ont ouvert une plaie béante que plus personne ne pourra refermer. Les jeunes ne parlent plus que de leurs camarades assassinés.

Quand ils relatent ce qu’ils ont subi, les mots s’étranglent dans leur gorge. Le désir de la mort et celui de la vengeance se mêlent aux larmes du désarroi. Beaucoup se sont empressés d’accuser les archs de tous les maux ; la réalité sur le terrain montre que sans eux la Kabylie serait tombée dans un chaos sans fin. Un chaos qui aurait entraîné toute l’Algérie dans son sillage.

 

Un Ancien de mon village qui venait de perdre son petit-fils. Ses questionnements déchirants sont les suivants :

« Comment l’Algérie s’y prendra-t-elle pour réconforter ses enfants martyrisés, ses femmes déchirées et ses hommes anéantis de toutes ces blessures, ces traumatismes et ces violences qu’ils avaient déjà subis pendant 130 ans de colonialisme ?

Quand les enfants algériens commenceront-ils à croire en leur pays, à espérer et à rêver d’un avenir meilleur comme tous les enfants des pays dont le souci est d’entourer les leurs de cercles de lumière et d’espaces de démocratie ?

Quand les femmes algériennes déchirées dans leur chair, qui pleurent leurs enfants, leurs frères et leurs maris, souriront-elles de nouveau dans ce pays pour lequel elles avaient tout sacrifié ?

Quand viendra ce jour où les enfants d’Algérie seront à jamais consolés et ne rêveront plus de quitter leur pays pour d’autres contrées où la vie est synonyme de rêve et de liberté ? »

Avant d’ajouter :

« Les gendarmes qui les ont assassinés sont des fous indignes de vivre ; car ils ignorent tout du sacré de la vie ; de la vie des enfants qu’ils ont assassinés à l’arme de guerre… Même les soldats français n’avaient pas fait cela ! »

ET Dda Muhend s’était mis aussitôt à me raconter le mythe de la langue (Izri g_iles) que je connaissais pour l’avoir maintes fois entendu de la bouche de mes parents[3].

LE MYTHE DE LA LANGUE – IZRI G_ILES

Ce que racontent les Anciens quand d’autres fous se mettent à tuer des enfants !

Ceci est un mythe… Ecoutez et soyez heureux !

Retenez vos larmes, car les printemps ramènent les enfants !

Que la voix des ancêtres vous protège et vous guérisse de tous les maux ! Que celle de vos mères vous rappelle à jamais ce que vous aviez appris dès le berceau !

Croyance kabyle : Rappelez-vous : les victimes des fous ne meurent jamais… Ils reviennent dès que l’abeille se met à butiner la fleur…

1 – Il était une fois une cité kabyle qui s’appelait, depuis la tragédie qui avait vu mourir les enfants « Le Rocher-Coupé » (Azrou-Gzem). C’était une grande cité où les gens vivaient dans le bonheur et la paix. Comme toutes les cités kabyles, celle-ci avait son Assemblée, sa maison des passagers, son temple, ses grandes fontaines, ses beaux jardins, mais aussi son fou – plutôt un simple d’esprit – qui amusait les enfants et qui s’appelait Hemmou. Un fou pas méchant, que les enfants aimaient beaucoup car il leur racontait plein d’histoires. Nous parlons d’une époque lointaine où les enfants, les jeunes et les grands, les adultes et les vieux croyaient aux histoires et à leur mythologie. Les sages d’antan disaient : « Une nuit passée sans histoires est pareille au jour fermé sur l’avenir. »

Un jour d’hiver, un jour parmi les jours du Souverain Suprême, le fou quitta le village et s’absenta pendant plusieurs semaines. Quand il fut de retour, les enfants l’accueillirent avec ferveur et grande joie. L’un d’eux lui dit alors : « Hemmou, où étais-tu parti pendant toutes ces semaines ? » Le fou esquissa un sourire avant de répondre d’un air solennel et mystérieux : « Je suis allé au paradis ! »

Un autre enfant lui demanda alors : « Pourquoi étais-tu parti au paradis, ne sommes-nous pas heureux dans notre village ? »

Le fou continua de sourire et répondit : « Ecoutez-moi bien les enfants, je vais vous dire quelque chose de très important. Ce pourquoi je suis allé au paradis. Savez-vous que juste à la sortie du village, en bas du ravin couvert par le brouillard, il y a la porte du paradis ? »

Un autre garçon lui dit encore : « Hemmou, dis-nous, c’est quoi le paradis ? »

Le fou réfléchit un instant et bégaya : « Le paradis ? Heuu… Et bien le paradis, c’est un grand jardin où les enfants peuvent faire et manger tout ce qu’ils veulent. Il y a même des oranges en été, des figues et du raisin en hiver ! ! »

Les enfants s’exclamèrent en chœur : « Des figues et du raisin, en hiver !!? Comment pouvons-nous y aller ? »

Le fou sentit son emprise sur les enfants. Il sourit et leur répondit : « Pour y aller, c’est tout simple : il suffit de sauter du haut de la falaise et vous tomberez juste en face de la porte du paradis ! »

 Aussitôt, tous les enfants se levèrent et coururent vers le ravin en poussant des cris de joie. Arrivés au bord de la falaise, dans un même élan, ils sautèrent tous ensemble. Quelque temps après, quand le fou arriva sur les lieux, il ne put que constater la puissance de son pouvoir. Il en était très fier !

2 – Le soir venu, chaque mère s’inquiétait de ne pas voir rentrer ses enfants. Elles sortirent vers l’aire de jeux du village. Elles ne trouvèrent personne ! Elles ne trouvèrent aucune trace des enfants. Aussitôt, l’alerte fut donnée. Tous les gens du village se mirent à organiser la recherche. Ils ne trouvèrent aucun enfant. Le crieur public parcourut les ruelles du village pour informer tous les gens du village qu’une Assemblée extraordinaire allait se tenir très vite. Tout le monde y était convié. Pendant qu’ils tenaient conseil à l’Assemblée, un oiseau, un coucou, se posa sur le mur et se mit à chanter : « Coucou ! Coucou ! Demandez au fou ! Coucou ! Coucou ! Demandez au fou ! »

Les gens se tournèrent vers le fou. Dans leur regard, une seule question : « Qu’étaient-ils advenus des enfants ? » Ce dernier leur raconta en riant comment les enfants avaient couru vers le ravin avant de s’y jeter.

Le président de l’Assemblée de la cité lui demanda : « Pourquoi ont-ils sauté ? »

Le fou lui répondit : « Je leur avais dit que là-bas se trouvait le paradis où ils pourraient manger des figues et du raisin même en hiver. »

L’Assemblée décida de le condamner à la peine capitale. Une vieille sage se leva et dit : « Il ne faut pas qu’il meure, dit-elle, c’est sa langue, et non sa tête, qui est responsable de la mort des enfants. Il faut donc lui couper la langue ! »

L’Assemblée s’inclina devant la décision de la vieille femme. Ils attrapèrent le fou. Ils le forcèrent à ouvrir la bouche et ils lui coupèrent la langue. Il poussa un cri vers son Créateur, de sa bouche coulait le sang. Il partit en courant devant lui jusqu’à la falaise d’où s’étaient précipités les enfants et se jeta lui aussi dans le vide.

Alors un tremblement de terre coupa en deux le plateau sur lequel était bâtie la cité. Beaucoup de maisons s’écroulèrent et beaucoup de gens moururent. Les rescapés décidèrent alors d’abandonner le village et de partir vers d’autres pays. Chacun prit ce qu’il put prendre et quitta la cité. Mais les pays étrangers étaient très durs et hostiles. Nulle part, ils ne furent les bienvenus. Nulle part, ils ne purent bénéficier du droit d’asile. Pensez-vous que quelqu’un les ait accueillis !? Pensez-vous que quelqu’un se soucia de savoir s’ils avaient faim ou froid ! ? Ils ne rencontrèrent que regards de travers et propos acerbes ! Certains d’entre eux furent même dépouillés du peu qu’ils avaient sur eux ! Nulle colline, nul horizon ne leur offrit un abri. Beaucoup d’entre eux moururent de froid et de faim. Mais ceux qui moururent de chagrin étaient encore plus nombreux !

3 – Des jours, des mois et des saisons passèrent. Un jour de printemps, seule la vieille qui avait décidé de la sentence à infliger au fou revint au village. Dans sa sagesse, elle disait : « Mourir pour mourir, autant mourir chez soi ! »

Quand elle entra dans la cité, elle entendit des voix d’enfants qui venaient de l’aire de jeux. Tout en décidant d’aller voir, elle se croyait devenue folle. Mais arrivée sur le plateau, elle vit bien les enfants en train de jouer, seuls. Tous les enfants étaient là : les plus sages comme les plus turbulents.

Elle s’approcha doucement d’eux et leur dit : « Vous êtes revenus les enfants, vous n’êtes pas morts !? »

Les enfants répondirent en chœur : « Oui, grand-mère, nous sommes tous revenus, nous ne sommes pas morts ! »

Elle leur demanda encore : « Et le fou, où est-il, lui ? »

Les enfants lui répondirent : « Lui, il ne pourra jamais revenir ! »

Alors la vieille leur demanda : « Et pourquoi le fou ne peut-il pas revenir, lui ? »

Les enfants lui répondirent encore : « Parce que lui, il avait perdu sa langue ! »

C’est un mythe, soyez heureux !

Je l’ai dit la nuit, la lumière va le démêler

Je l’ai conté au jeune noble, le rocher a ri et pleuré

Je l’ai conté au clair de lune, le vent l’a essaimé !

Et les enfants continuent de chanter :

C’est pour cette terre que notre sang a coulé !

La protection du mythe est pareille à celle du lion !

Laânaya g_izri d-izem !

[2] Farid Alilat et Shéhérazade Hadid, « Vous ne pouvez nous tuer, nous sommes déjà déjà morts, l’Algérie embrasée, Editions n° 1, 2002, p. 112 ss.

[3] Y. Allioui, Les chasseurs de lumière – Iseggaden n tafat, L’Harmattan, 2010.

 

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