Publié par : youcefallioui | décembre 3, 2019

DU HIRAK ou du modèle démocratique et laïc kabyle – AGRAW N TMAWYA

1 – L’Assemblée générale des citoyens  (Agraw) 

Dans l’ancienne Kabylie, ce que les anciens Kabyles appelaient (en vertu du système polysynthétique de notre langue),  « La fédération autonome et laïque kabyle » (Tamawya).. L’Assemblée générale des citoyens (Agraw)  administrait, gouvernait, légiférait et arbitrait. L’arbitrage signifiait recherche de compromis afin de trouver des solutions aux conflits qu’elle avait à juger. Toute Assemblée était soucieuse de rechercher des compromis et d’édicter des peines convenables. Faute de connaissance et de maîtrise de notre langue, d’aucuns ont souvent mis l’accent sur ses moyens de coercition sans préciser que ces derniers n’étaient utilisés que dans des cas extrêmes (viol, inceste, vendetta, manquement au droit d’asile). L’Assemblée ne passait pas son temps à mettre ses administrés à l’index et à les bannir ! Si, réellement, elle agissait de la sorte, la fédération kabyle n’aurait pas pu résister autant aux envahisseurs…

Aussi, selon les Anciens, la majorité des Assemblées kabyles n’avaient jamais été amenées à prononcer de telles sentences. Dans les cas de vendetta, plus courants, c’est au contraire l’Assemblée qui, dans une réunion à laquelle assistaient les Anciens et les familles belligérantes, recherchait une solution afin d’éviter l’effusion de sang. Mais, il faut souligner que la Némésis (« œil pour œil dent pour dent ») dépendait souvent des femmes. C’étaient les femmes kabyles qui exigeaient de leurs hommes telle ou telle conduite. Il y a eu donc beaucoup de cas où ce fut les femmes qui, en dernier ressort, « levait la vengeance » (Ssalayent ttar). Mais, ce sont des cas très rares. Dans l’ensemble, c’est la femme qui exige que les hommes répondent le sang de celui ou ceux qui ont, selon la formule kabyle, « irriguer la terre avec le sang de ses enfants » (Esswen akal s-idamen n warraw-is).

C’étaient souvent les femmes qui mettaient fin à une situation belligène qui était susceptible d’engendrer un conflit armé entre deux familles. Surtout si ce conflit pouvait dégénérer et s’étendre aux archs. Les anciens Kabyles connaissent tous cette guerre entre deux archs pour… un lièvre ! Cela s’était-il vraiment passé ? Ce n’est pas sûr… Il était plutôt donné à titre d’exemple. Comme dit le dicton : « Personne ne fait la guerre pour un lièvre ! » (Wlac wi’ggaren lfehna af uwtul n lexla !)

L’arrangement le plus noble (taggurt taqeraît) était celui fixé par le dicton : « Le sang que la terre a enfoui, la terre seule pourra le faire oublier » (idamen yerba wakal, a-ten yesfed wakal). Dans ce cas, dans cet ultime arrangement, Agraw fixait, avec l’accord des deux familles, le transfert d’un ou plusieurs champs au bénéfice de la famille qui avait perdu l’un des siens.

Du bannissement :

Le bannissement avait plusieurs degrés et pouvait se passer de plusieurs façons, selon la gravité de l’acte commis. L’Assemblée pouvait ainsi conseiller à l’excommunié de partir s’installer dans tel ou tel arch de la fédération kabyle. Dans ce cas, le banni ne pouvait demeurer dans le même arch que celui de son village. La distance parcourue paraissait souvent proportionnelle au « crime » ou délit commis et jugé. Le droit d’asile lui confère la possibilité de changer d’Arch ou de confédération sans qu’il ait à exposer le motif pour lequel il avait quitté les siens et son village.

2 – Le droit d’asile (Laânaya) et la cité :

 Dicton kabyle « Le droit d’asile est comme Dieu : Il se suffit à lui-même » (Laânaya am Rebbi, tekfa iman-is).

Autre dicton : « Faillir au droit d’asile, c’est détruire la montagne ! » (Tuccda n laâya tesseddram idurar !)

Il faut comprendre que l’Assemblée – et à travers elle la « république kabyle » (sens que lui donnait le chantre de la culture amazighe, l’immense Amusnaw Mouloud Mammeri) -, vivait dans la hantise de prendre de telles mesures. A Ibouziden comme dans tout l’arch des Awzellaguen, pour juger des actes graves, Tajmaât prenait un statut extraordinaire, emprunt de solennité absolue, en troquant son nom contre celui de « synode extraordinaire » (agraw amalway). Agraw s’impose dans tous les cas gravissimes.

C’est ce qui explique, en apparence, pourquoi les différents observateurs, notamment français, pensaient que le droit canonique kabyle (lqanun) comportât principalement des lois dites « répressives » (tinegziwin). En apparence seulement, nous verrons ci-dessous que le droit d’asile et le droit d’assistance ou « solidaire » ne sont pas étrangers à ce droit, pas plus que la séparation du religieux et du politique, c’est-à-dire « la laïcité » (tasnarexsa). Les interdits, mis en avant par certains ne sont donc que l’arbre qui cache la forêt. Ils sont dus souvent à une méconnaissance de la langue amazighe de Kabylie.

L’ensemble de ces interdits, appelés aussi « toitures du droit » (iseqfan n lqanun) constituait un système de sanctions, d’amendes et de représailles légères qui permettaient de sauvegarder l’ordre public et la cohésion de la collectivité et de prévenir les lourdes condamnations comme le bannissement. Il faut également rappeler que l’ostracisme ou la relégation étaient « gradués » ; en ce sens qu’il existe une dizaine d’échelles pour considérer la gravité de l’acte commis ou non commis (non assistance à personne en danger, surtout quand il s’agit d’une femme). Il en est de même quand un ou plusieurs Kabyles n’avaient pas porté assistance à l’un des leurs – et ce quelque fût sa tribu… en rentrant en Kabylie, ce dernier pouvait porter plainte contre eux.

Dans tous les cas, pour revenir au bannissement, les Anciens savaient qu’un village qui viendrait à trop user s’affaiblissait humainement et politiquement et prenait le risque de se couper du arch auquel il appartenait, voire de disparaître.

L’affaiblissement du village pouvait se manifester de plusieurs façons. La réduction de son influence politique à l’intérieur de l’arch pouvait être provoquée soit par la mauvaise réputation d’une Assemblée qui n’arrivait plus à jouer son rôle démocratique et soucieuse de la protection des siens ; soit par la désertion volontaire de familles qui allaient s’installer dans un village où l’Assemblée avait la réputation d’être plus apte à remplir les missions et les rôles qui lui étaient dévolus.

3 – Ce que noblesse voulait dire :

 Selon mon grand-père, les anciens Kabyles, qui s’appelaient « nobles autochtones et laïcs » (iqerâiyen isnarexsiyen), imaginèrent notre système politique en pensant à l’homme et à la maison. Les fondations de la fédération kabyle sont constituées par « la maison fondatrice » (Talwirt).

A la base de la fédération (Tamawya), on trouve le village. La pierre angulaire de la cité kabyle est l’Assemblée (Agraw, Igrawen) ; ou bien, comme disaient les autochtones « l’Assemblée pluraliste » (Agraw asnarexsi). A la tête de chaque Assemblée, il y a un Mezwer, nom que les Imazighen donnaient à leur chef depuis l’antiquité (G. Marçais)

Talwirt : c’est la famille fondatrice d’une cité. Nous avons encore quelques archs dont le nom en fait référence : At Lwert Waâli et At Wert-Ilan.

Chaque famille disposait d’une maison, axxam (pl. ixxamen). En général, la famille vit dans l’indivision sous l’autorité de son patriarche (amghar). La « grande maison » finit par donner un groupe de logements avec une entrée commune (lhara). Quand plusieurs patriarches, de même sang, disposaient chacun d’un groupe de maisons (leêwaôi), ils formaient un « petit hameau » ou « caroubier ». Chaque maison de patriarche (am$ar) constituait « la substance du caroubier » (taxerrubt). Le « caroubier » a donc une connotation tout à fait politique que les Kabyles tiennent de leur mythologie, d’un récit sacré appelé « Le caroubier de la grande dame » (Taxerrubt n tasedna). Car le terme qui désigne le quartier existe en kabyle (adcir).

Nous retrouvons à la base de la cité cette première famille élargie. Le « caroubier » (taxerrubt) constituait le clan familial jusqu’au 5ème degré. A travers le temps, grâce à des alliances diverses et variées, le « caroubier » se retrouvait enrichi par d’autres familles qui s’y agrégeaient (imsunnad) pour former la famille politique élargie jusqu’au 8ème degré, la mesnie (adrum, pl. iderma) [1].

En général, les « agrégés » (imsunnad) se faisaient discrets. Mais ils participaient pleinement à la vie politique de la cité en bénéficiant de l’influence et du poids politique dont disposait le clan hôte. Plus un clan était fort, plus il trouvait des imsunnad qui demandaient à en faire partie.

Dès lors, la vie politique se trouvait rythmée par les partis politiques (Ihrumen) formés par les différents clans (iderma). Ce sont les partis politiques des différents villages qui créaient les liens (isenfalen) pour former la pentapole (adni). L’adni peut comporter de trois à cinq villages. Quand il comportait cinq villages, on l’appelait la « pentapôle de la main » (adni ufus). Quand il était supporté par moins de cinq villages, on l’appelait « la pentapôle des doigts » (adni idudan) ou « la pentapole incomplète » (adni uderwal). C’est par Aderwal que les Kabyles désigne la tribu, là où l’Arch désigne parfois « La nation ».

A la tête de chaque pentapole, il y avait un « Mezwer de la pentapole » (Amezwaru g_wedni), choisi parmi les Mezwers des villages qui constituaient cet ensemble de cités. La pentapole a permis la construction de l’arch, grâce aux liens frontaliers, aux mariages « extraordinaires » (entre deux villages ou deux archs). L’arch peut contenir jusqu’à vingt villages. A partir de 15 villages, on lui donne le nom de « grand arch » ou confédération (taqbilt), nom auquel les Kabyles doivent le leur de « confédérés ».

4 – La confédération (Taqvilt)

Pensée kabyle : Nous sommes issus de la confédération (Nekwni nekka-d si Teqvilt)

Il existait également le rassemblement de cinq confédérations (adni l_laarac), comme dans le mythe de « Maziq fils de Tamla » (Maziq mmi-s n Tamla). Maziq avait était probablement un Mezwer de sa cité puis de son arch, avant de devenir le chef de plusieurs confédérations. Cet ultime stade hiérarchique lui aurait permis de devenir « roi des archs » (Agellid l_Laarac). En Kabylie, il y avait aussi le Mezwer de l’arch, qui devenait le chef de guerre (ixf l_lfetna) et qui commandait les fantassins (iterrasen) et les cavaliers (imnayen) et les lanceurs (Imezragen) de toute la confédération.

« Les liens « républicains » qui unissaient les cités kabyles, pour permettre la construction de la pentapole, produisaient ce que les Anciens appelaient « un épanchement de lien politique » (asenfal). « Asenfal » (pl. isenfalen) est le tissage politique qui présidait aux relations entre les villages et les archs. Pour faire un grand arch, une confédération, il fallait des pentapoles (Adni/Idenyan).

Ainsi réunis et alliés, les archs formaient une « petite fédération » appelée « la fédération de l’Adni » (Tamawya n Wedni), pour faciliter le commerce et pouvoir se protéger contre les incursions extérieures. La petite fédération constitue un embryon de la grande fédération kabyle (Tamawya) qui, seule, pouvait opposer une résistance commune et efficace contre l’ennemi extérieur.

Construire le pays kabyle en une fédération unie et indivisible (Tamawya taqvaylit) ne fut pas chose aisée. Il fallait commencer par constituer ce que les Anciens appelaient « l’autonomie des archs » (tazwit l_laarac) pour gérer le pays kabyle (Tamurt n Tamawtya) comme une fédération des nombreux archs qui la composaient. Rappelons que la Kabylie ancienne (Tamawya) s’étendait des portes d’Alger jusqu’à celles de Constantine et le Collo (Lqulu) en Kroumirie, à la frontière tunisienne. C’est pour cela que les Kroumirs, Imazighen de Tunisie, parlent encore kabyle.

5 – Autonomie et construction politique

L’autonomie des villages kabyles induisait celle des archs qui permettaient la construction de l’autonomie du pays kabyle tout entier. Avant de se constituer en fédération, les archs kabyles devaient se constituer en deux grands groupes des archs (iqbal). Les Anciens les appelaient aussi « hanches » (taghma, taghmiwin). Chaque groupe ou « hanche »  comportait le même nombre de archs qui scellaient la naissance et la pérennité de la fédération. Chaque village était désigné à tour de rôle pour accueillir les représentants des archs constituant le « grand arch » (aqbil).

La « hanche du bas » et la « hanche du haut » rassemblaient tous les archs, sans tenir compte de leur lieu géographique. Les plus lointains devaient se rapprocher pour consolider politiquement la fédération kabyle. Ainsi, des archs des Bibans et des Babors étaient dans le même groupe que des archs de l’Akfadou et du Djurdjura occidental.

Jadis, il y avait l’élection de deux présidents de fédération (Mezwers n Tamawya). On procédait à leur élection au niveau des deux groupes des archs (iqbal l_laarac). Selon mon grand-père, Ahmed Ali ou-Yidir des Ijâad Ibuziden : « Lhadj Amar ou-Saïd disait qu’étant donné la complexité de l’organisation de la fédération kabyle, chaque arch préférait y avoir un représentant », lequel était appelé « Le Majoral de l’Arch » (Amezwaru n lâarc). L’organisation horizontale des institutions kabyles n’a apparemment pas permis qu’il y ait un président de fédération (Mezwer n Tamawya). C’est sans doute ce qui manquait à la fédération kabyle dont le grand souci démocratique ne lui avait jamais permis de se construire en état indépendant. Il est bien connu : « Trop de démocratie ne supporte pas toujours l’Etat ». Et Dans leur malheur, les Imazighen n’on jamais pu accéder à un Etat indépendant tel que l’avait construit, en son temps, Massinissa, « le Seigneur des seigneurs » (Masensen)

La Kabylie avait connu des chefs prestigieux comme El Mokrani (Mohand At Meqqwran), héritier du royaume kabyle de la Soummam (At Abbès). Mais, ce fut dans des situations exceptionnelles de guerre. Et ils étaient obligés de demander à chaque Mezwer de l’arch l’investiture, plus exactement « le burnous d’investiture ou de confiance » (abernus l_laman) ou « le don de volonté » (tikci l_lgherd).

 

Le chef de la cité (Amezweru n taddart, Ameqqwran, Amghar nagh Lamine)

 Les Anciens disaient à propos du chef de la cité kabyle : « Le Mezwer est le berger de la cité » (Amezwaru d-ameksa n taddart).

Un autre dicton consacre le chef de la cité kabyle comme étant celui qui assure le lien avec les ancêtres : « Le Mezwer tient des ancêtres » (Amezwer seg’Imezwura).

En effet, comme je l’ai déjà dit, « au temps des Almohades déjà, le chef de la cité berbère s’appelait Mezwer[2]. Il était également élu pour un an ; période au bout de laquelle, ce dernier pouvait être reconduit dans ses fonctions, après de nouvelles élections, pour présider l’Assemblée de la citée pendant une autre année, conformément au « calendrier des élections » (amagan nagh iswi n tiferni). Tiferni, du verbe « choisir », « élire » (efren).

Ce mandat annuel pouvait être renouvelé plusieurs fois. Cela dépendait évidemment de la personnalité de l’élu. Le dicton dit : « Le Mezwer qui peut tenir une génération possède un pouvoir divin ! » (Lmezwer yegren tasuta, d-abrid Igenni ay-gezra !). Autant dire que c’était impossible !

1 – Les élections du président de la cité kabyle (Tiferni Umezwaru n Yighem, n taddart)

La veille de l’élection, le crieur public (aberrah) parcourait les ruelles du village en criant : « L’Assemblée est pour tout le monde, mais à chacun ses idées ! Gens du village, soyez heureux ! Demain, le village va procéder à l’élection du Mezwer du village » (Ay at-taddart, at-trebhem, tajmaât i-medden yalwa d rray-is ! Azekka t_tiferni Umezwaru !)

L’élection était à l’image de l’homme élu. Si, effectivement, le Mezwer tenait des ancêtres, celle-ci ne provoquait aucun remous entre les partis politiques, qui pouvait nuire à la stabilité du village. Il y allait de sa crédibilité à l’intérieur de l’arch. Homme de poids, de poigne et de valeur, le Mezwer devait être capable de garder le village comme le berger savait garder son troupeau. On ne confiait pas le troupeau du village à un berger non expérimenté. Dans ce cas, on lui adjoignait un autre.

L’élection d’un nouveau Mezwer s’imposait, quand l’ancien était démissionné par l’Assemblée ou lorsqu’il ne désirait plus se représenter.

Les responsables politiques, chefs des partis (ixfiwen n yehrumen) des familles élargies, passaient plusieurs jours à se disputer la magistrature du village.

Les lourdes charges intérieures et extérieures – relations inter-villageoises et inter-confédératives (tisenfal) – imposaient un choix souvent objectif aux adversaires de ce dernier. Le parti fort, qui avait la chance d’avoir un tel homme dans ses rangs, démontrait l’utilité de son représentant pour tout le village. Je reviendrai  sur ce levier démocratique qu’est cet asenfel qui vient du verbe « mettre en accusation » (senfel).

Un sage de mon village, Dda Muhend Qasi, donnait cette définition : « Le Mezwer se devait d’être un homme calme et sage, et au-dessus de tout soupçon. Il devait être aimé et admiré des enfants et des femmes. « Un homme qu’il était difficile de mettre en colère . Dans le village kabyle, on ne pouvait se permettre de faire des promesses qu’on ne pouvait tenir. Homme très actif, le Mezwer, une fois élu, devait continuer de faire l’unanimité autour de son action. La cohésion du village en dépendait ».

Dda Muhend ajoutait : « Comme disaient les anciens : « Le Mezwer, s’il gagne c’est pour les autres ; s’il perd, c’est pour lui-même » (lmezwer, ma yerbeh i medden ; ma yexser i yman-is) » ».

L’élection du capuchon :

Le soir de la désignation de l’élu, il était fait obligation « aux grands électeurs » (igan n tferni) – chefs de partis et sages du village -, de poser le capuchon de leur burnous sur la tête, au niveau de la grande fontanelle. Le dicton dit : « Celui pour qui tombe le capuchon doit quitter l’Assemblée » (win wi yeghli uqelmun ad yeffegh adrum). Cette coutume empêchait les hommes de s’emporter et les obligeait à discuter calmement de l’élection du Mezwer. 

Tout le temps que durait l’assemblée des sages qui procédaient à l’élection du Mezwer, celui qui avait toutes les chances de l’emporter s’arrangeait pour se tenir à l’écart, en s’érigeant en modérateur (amnay g_wegraw), comme s’il ne s’agissait point de sa réélection éventuelle.

Chaque Mezwer sortant savait qu’il devait subir la question de « sortie » (tuffgha). La « sortie » consistait en une séance où le Mezwer devait rendre des comptes sur sa gestion des affaires de la cité. On utilisait ce terme (sortie), car tout Mezwer sortant, soupçonné de malversations, y était soumis. Il devait être présent pour répondre aux questions et apporter des précisions, aux membres de l’Assemblée, sur sa gestion des affaires du village. Une situation claire sur les biens et l’argent public devait être connue et transmise au nouvel élu, ou « redonnée » à l’ancien en cas de réélection. On discutait de façon générale de la situation sociale, politique et économique de la cité ; de la gestion des biens collectifs, de l’aide apportée aux veuves et aux orphelins ».

Les sages des deux partis discutaient âprement du bien fondé de l’élection ou de la réélection du Mezwer sortant. Il faisait confiance à ses représentants. Il ne devait intervenir que pour ramener le calme ou pour désigner un autre homme de son choix pour le remplacer[3].

En fait, dès qu’il s’agissait des élections, on était en présence de ce qu’on pourrait appeler une herméneutique latente. C’est-à-dire qu’il était difficile, pour quelqu’un de « non initié », de suivre et de comprendre toutes les variations et les stratagèmes qui entraient en ligne de compte.

Nous sommes en présence d’un système de signes implicites, latents qui devenaient, aussitôt que les acteurs le voulaient, des conventions explicites et socialisées sur lesquelles tout le monde finissait par s’entendre. Chacun connaissait chacun. Ce qui prévalait, c’est souvent le capital de confiance et de « noblesse par l’exemple » dont disposait telle ou telle famille.

Le sage qui conduisait l’élection était appelé « le cavalier de l’élection » (amnay n tiferni). C’était lui qui invitait les électeurs à se lever et à applaudir le « Mezwer » élu.

A l’annonce de son élection, par le doyen du village, le Mezwer était applaudi. Les hommes se levaient et tapaient une seule fois des mains à l’unisson. Après « la tape » appelée « l’aboutissement » (aggwad), les hommes devaient se rasseoir.

Ne restaient debout que ceux qui votaient contre. Ces derniers formaient alors le parti adverse.

Le vote pouvait se faire aussi à main levée. Il suffisait alors de compter le nombre de votants « pour » et le nombre de votants  « contre » pour qu’apparut le chef du village.

Il arrivait aussi que les deux adversaires fussent à égalité. Dès lors, l’assemblée avait deux Mezwers : un état de simachie courant dans la Kabylie ancienne.

2 – Le parti de l’opposition (Ahrum n laman)

Le parti minoritaire s’appelait « le parti de la confiance » (SSeff l_laman). « Pourquoi, l’appelait-on ainsi ? », avais-demandé à mon grand-père. Sa réponse fut : « Dans un système pluraliste et séculier » (aggwavd amesnarexsi), il était impératif de respecter l’appel aux élections (l’Assemblée est pour tout le monde, mais à chacun ses idées) ; sinon, c’est tout le village qui se mettait en danger ! »

En effet, le parti qui « perdait » les élections se faisait un devoir d’embarrasser le parti fort. Par ses tracasseries, il cherchait à comprendre l’attitude générale du parti fort, afin de s’en prémunir, en cherchant des alliances extérieures au village, si besoin était.

Il était courant qu’un homme digne de devenir Mezwer ne voulût point ou plus de cette charge. Une délégation de marabouts connus pour leur probité pouvait être sollicitée. Si ces derniers n’arrivaient pas à le persuader, les sages du village faisaient alors appel à l’Assemblée des femmes (Agraw n tlawin) dont je vous dirai quelques mots plus loin.

Je rappelle que cette Assemblée était représentée par les anciennes du village, connues pour leur valeur personnelle et leur sagesse (Tisedniyin). Le Mezwer connaît le dicton déjà cité : « la requête d’une femme est une dette : il faut impérativement l‘honorer » (asuter n tmettut d tlaba). Bien souvent, le Mezwer s’y soumettait en acceptant de présider, pour un an encore, le village. Seules les femmes pouvaient également s’opposer à l’élection d’un Mezwer (Majoral) de la cité !

3 – Le rôle primordial des femmes 

Les femmes faisaient appel à son sens des responsabilités, un peu comme le berger face au troupeau. C’est d’ailleurs par ce titre – « le berger de la cité » (Ameksa n taddart) – qu’elles l’interpellaient pour réveiller son orgueil de mâle !

Le soir de l’élection du Mezwer, le crieur public parcourait les ruelles du village pour annoncer celle-ci : « Ô gens du village, que le bien soit avec vous, le nouveau président c’est untel ! »

Le Mezwer en profitait pour faire les remaniements qu’il jugeait nécessaires afin d’améliorer la vie du village. Une autre assemblée avait lieu. Il y exposait les conditions de sa présidence au comité exécutif (Ixfawen n Wegrawen) et de surveillance de l’Assemblée (Ixf n Wegraw). Si celles-ci étaient acceptées, il déclarait alors qu’il honorait les charges de la cité.

L’élection du premier magistrat (Amezwaru) de la cité engageait aussi la cité vis-à-vis de l’extérieur. Cet engagement obligeait souvent les membres influents du « parti d’opposition » (ahrum n laman) à se rallier au parti qui « gouvernait », si celui-ci était porté par un homme dont les ancêtres s’étaient déjà illustrés au combat.

Ils assuraient ainsi de leur confiance, en vertu d’un système de conventions sur lequel tout le monde s’entendait, un adversaire politique qui, en cas de graves événements, défendrait tout aussi bien leurs intérêts que ceux de son propre parti.

[1] Les familles agrégées au fil du temps au « caroubier » sont appelées les « agrégationnistes » ou, littéralement, les « appuyeurs » (imsenden/imsunnad), du verbe senned, « s’appuyer ».

[2] G. Marçais, La Berbérie musulmane et l’Orient au Moyen âge, Aubier, 1946, p. 261.

[3] Tout homme sain d’esprit peut devenir Mezwer de l’Assemblée. L’orphelin pouvait y siéger à partir de 7 ans. L’Assemblée et les sages se chargeaient de son éducation politique. Une fois par an, lors de la fête de Yennayer, l’Assemblée laissait le pouvoir aux enfants lesquels, le troisième jour de Yennayer, parcouraient le village pour « juger les adultes de leur cité ». Ce que les Kabyles appelaient  « le jour du porteur de masque » (Ass n Buâfif). Gare aux adultes qui ont manqué à leurs devoirs de « grandes personnes » !

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NB : Cet article est extrait de mon ouvrage sur Les Archs, tribus berbères de kabylie, Histoire, résistance, culture et démocratie, éditions l’Harmattan, 2005, 410 pages.


Responses

  1. Merci mille fois de nous rappler toute cette organisation sociale de nos Aieux qui avaient su de façon magistrale régler leur problémes en restant fidéles aux valeurs ancestrales .
    J ai beaucoup appris , et cet article gagnerait à circuler davantage chez les algeriens , surtout dans une période ou cela devient urgent de mieux se connaitre pour mieux avancer ….dans le bonne direction et le meilleur sens !

    Article brillant , nourri de concepts et notions passionnantes et tres bien expliquées ; qui incite surtout à reflechir sur soi avant tout …AU LIEU D ALLER CHERCHER DES SOLUTIONS INADEQUATES venant d ailleurs .

    Il est sur que je le relirai plusieurs fois pour mieux l ‘ integrer , et je souhaiterais vivement que vos livre soient publiés en Algérie !
    Merci encore de toute cette richesse qui nourrit l esprit , le coeur et l ame !
    Cela fait tellement de bien !

    • Chère madame,
      Je vous remercie pour votre commentaire et vos encouragements. Oh ! Tout ceci me vient de mon doux père Mohand Améziane Ouchivane, mon très ami et le meilleur professeur que j’aie pu connaître. Ce doux père qui me pardon disait : »Je te dis les choses de la vie, mon fils, pardon de t’ennuyer ! J’espère que tu comprendras que je veux juste et espère, à travers toi, qu’elles ne tombent pas totalement dans l’oubli. »


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