Publié par : youcefallioui | mai 3, 2020

IDIR, LE MESSAGER DE JUGURTHA VIENT DE NOUS QUITTER

IDIR ad Yidir i lebda ! 

Dicton kabyle : « Kra gwin yeddren d-afehli, ur yerriz wergin yeYli ! »

Joseph Gabel : « En choisissant ce prénom éminemment berbère, le chanteur veut ainsi exprimer le retour vers ses racines, son histoire et sa langue maternelle. On ne peut mieux faire étant donné son parcours… C’est une leçon de vie que chaque Berbère devrait apprendre…« .

Idir ou L’Hamid Cheriet (de son vrai nous), le fils de l’illustre confédération des At Yenni, nous a quittés pour un pays lointain où les Kabyles sont surement plus solidaires. Il aura sa place parmi les Anciens qui chantaient et parlaient une langue dont nous avons oublié les incorporations et les rythmes. Colonisés, nous sommes davantage pris dans les filets de certaines notions qui font de nous, du peuple kabyle amazigh, un peuple mineur en proie aux jalousies, aux fourvoiements et aux divisions.

Comme disaient si bien les Anciens qu’Idir vient de rejoindre : « Ne dites surtout pas à un Kabyle qui l’avait trahi… Il sait depuis longtemps que ce sera… son frère ! » Mais, tous ces messages, « les Kabyles de maintenant » (formule de mon regretté ami Abderrahmane Bouguermouh) ne les entendent que pour aller dans le sens is yenna Waarab : « Les Kabyles ont de tout temps sacrifié leur brave ! » (Leqvayel wergin ur rebban lefhel !) Ils attendent sa mort pour lui rendre hommage !

EXTRAIT DU LIVRE SUR IDIR ou LE MESSAGE DE JUGURTHA (pp. 11-13, – 29-31, 

Tant d’oppressions…  

 HOMMAGE A IDIR –

Dicton kabyle : « Ceux qui s’inclinent devant l’oppression, Dieu les accable davantage ! » (Kra g_win iknan zdat ddel, irennu-yas Öebbi asadel !)

 » Je pensais naïvement que plus d’un demi-siècle après la colonisation de la terre et des esprits, les mots de ma langue maternelle allaient effacer une fois pour toutes le sinistre silence dans lequel s’était réfugiée mon âme d’enfant. Je me rends compte encore aujourd’hui que les mots chosifiants des langues étrangères continuent de s’écouler en nous et à notre insu.

 Que devient alors ma langue ? Que deviennent ces locutions qui me rassurent et dont je sens les racines ? Il suffit parfois d’un mot de ma langue maternelle, d’une chanson d’Idir – Sendu –, pour faire surgir en moi ce goût de crème qui émanait du pot à lait, que ma mère posait près du kanoune avant d’en remplir la baratte d’où jaillira comme par magie, mouvement après mouvement, la boule de beurre (tawaract g_udi).

 Je me rendais compte alors que ma langue maternelle et ma mère ne font qu’une : un tout sublime et porteur de tous les sens qui manquent à ceux des miens qui se complaisent encore dans le chaos et la confusion. Ceux-là mêmes dont le manque de discernement et la fatuité continuent de condamner nos poètes au repli et à l’exil. »

Nos frayeurs et nos rêves…

 « Dehors la neige habite la nuit. L’exil du soleil a suscité nos frayeurs et nos rêves. Dedans, une voix cassée, la même depuis des siècles, des millénaires, celle des mères de nos mères, crée à mesure le monde merveilleux qui a bercé nos ancêtres depuis les jours anciens.  Le temps s’est arrêté, le chant exorcise la peur, il crée la chaleur des hommes près de la chaleur du feu – le même rythme tisse la laine pour nos corps, la fable pour nos cœurs. C’était ainsi depuis toujours, pourtant les dernières veillées en mourant risquaient d’emporter avec elles les derniers rythmes.

Allons-nous rester orphelins d’elles et d’eux ?

 Il faut savoir gré à celui qui, habillant de rythme à la fois moderne et immémorial les vers fidèles et beaux, prolonge pour nous avec des outils très actuels un émerveillement très ancien. » (Mouloud Mammeri).

 

IDIR, LE MESSAGER DE JUGURTHA

Vava-Inouva ou le chasseur de lumière

Ma mère, Tawes Ou-Chivane : « Qu’est-ce qui sépare le mythe du conte ? C’est un crin caché dans une énigme. »

Il y a fort longtemps dans les montagnes berbères[1] de Kabylie vivait un vieux sage appelé « Père-Servant » (Vava-Inuva). Ce dernier finit par quitter sa cité à cause d’un fait, d’un événement politique qu’il jugeait dégradant, dénué de sens démocratique. Écoutons les Anciens : « Un homme du village dit « At Inouva » décida de prendre une seconde épouse au mépris du droit autochtone de la cité qui interdisait cette pratique permise par la religion musulmane ». Quand le vieux sage « Père-Servant » porta l’affaire de la polygamie devant l’Assemblée générale des citoyens (Agraw), il s’attendait – en vertu de l’application du droit interne – à ce que sa requête fût aussitôt entendue. Mais, au lieu de cela, comme le polygame était un puissant personnage – le chef des gendarmes de la cité – l’Assemblée désavoua Vava-Inouva. Ce dernier ne put supporter un tel déni de justice et déclara aux membres de ladite Assemblée (Ixfawen n Wegraw) : « Par ce qui vole et se pose, de village de dictateurs je ne resterai entre eux ! » (Aêeq ayen yufgen yersen, a taddart iwersusen ur ttmaY ger-asen !)

Nous voici donc en présence du fameux conte qui servit au grand poète kabyle Benmohammed pour en tirer une création, un poème-chanté, qui fera le tour du monde, grâce à la musique et la voix lumineuses et éclatantes d’Idir.

Une ode qui ouvrira bien plus que la porte de la masure du vieux sage Vava Inouva. La petite fille Ghrova[2], attachée à son grand-père, “sage et protecteur” – devait, à chacune de ses visites, faire teinter ses bracelets, afin d’éviter que l’ogre ne se fasse passer pour elle. L’ogre cherchait à dévorer le vieux sage. L’adaptation, sous forme de poème de ce récit ancien, donna donc lieu à la chanson “A Vava-Inuva à travers laquelle le chanteur Idir eut tout de suite un succès foudroyant en Algérie d’abord et, par la suite, en Afrique du Nord, avant de devenir le tube planétaire que l’on connaît, repris et chanté en duo (avec Idir) par de nombreux interprètes étrangers.

Qu’il me soit permis de revenir donc sur ce conte qui constitue la source jaillissante dont la musique la voix d’Idir et la voix cristalline de Zehra – creusèrent la rigole universelle qui fit d’une histoire ancienne, un renouveau qui surprit bien des générations. Faut-il s’arrêter là ou en dire un peu plus pour mieux éclairer le lecteur et l’auditeur (de la chanson).

Pourquoi l’ogre cherchait-il à dévorer le vieux sage Vava-Inouva ou “le grand-père-Servant protecteur des valeurs démocratiques d’antan”. Le sujet qui servit d’argument à ce conte est toujours d’actualité. Selon ma mère, c’était la polygamie ! Porteur de connaissances et de sagesses, Vava-Inouva était le garant et protecteur de la cité où il avait toujours vécu.

Et voilà qu’un jour, après des élections démocratiques (tiferni timsuka), le nouvel élu – pour veiller aux destinées de la cité – s’inclina devant la pression du chef des gardiens de la cité (Ijâad) qui voulait prendre une seconde épouse. Le Majoral (Mezwer) et chef de la cité s’inclina devant cette demande au risque de remettre en cause la stabilité.

Quand la nouvelle arriva aux oreilles de Vava Inouva, ce dernier convoqua l’Assemblée (Agraw) pour faire savoir à ses conseillers (Igan n Wegraw) que pareille chose était non seulement illégale, mais contre nature.

Pour la première fois de son existence, il fut désavoué par les membres de l’Assemblée. Ne pouvant supporter un tel désaveu, qui remettait en cause la place des femmes dans la cité, il jura qu’il ne resterait pas une seule journée de plus parmi “les nouveaux dictateurs” (Iwersusen imaynuten).

Avant de quitter l’Assemblée, il s’exclama haut et fort : “Par tout ce qui vole et se pose, que je ne resterai pas un jour de plus dans une cité aux mains de dictateurs !”

Le soir même, au grand dam de sa famille et de la petite fille Ghrova, très attachée à son grand-père, ce dernier leur fit savoir qu’il ne pouvait plus demeurer au village. Vava-Inouva prit alors quelques affaires ainsi qu’une vieille poterie ébréchée (aceqquf), dans laquelle il comptait faire du feu. Il quitta la cité pour s’installer dans une vieille masure en pleine forêt…

La petite Ghrova fut bien triste de voir ainsi son grand-père, qui veillait sur le village, quitter sa famille pour élire domicile dans une forêt où le danger était omniprésent ; où les ogres ne manqueront pas de remarquer sa présence…

Comme chacun sait, les ogres vivaient à l’écart de la société dont ils avaient rejeté tous les codes et notamment ceux de la sagesse garante de la civilisation… Courageuse et fidèle, la petite Ghrova décida de veiller sur son grand-père en allant, chaque jour qui passait, lui rendre visite, lui porter à manger et veiller à ce qu’il ne manque de rien…

La cité finira-t-elle par se rendre compte de la grande perte qu’elle venait de subir, en laissant son grand sage l’abandonner pour s’installer en pleine forêt, au péril de sa vie ?

Là est toute la question philosophique et existentielle que le poète et le musicien (non moins poète[3]), auquel il confiera ses mots, tenteront de résoudre. Il n’était pas dit que la solution serait d’emblée la bonne. Mais, face à la dictature et à l’oppression, le courage doit aussi s’armer de sagesse et d’espoir pour pouvoir ouvrir toutes les portes. Comme dit si bien le dicton magistralement restitué  par l’illustre Lewnis Aït Menguellat : “Il n’est pas de porte qui ne s’ouvre, devant un pas décidé !” (Wlac taggurt ur nelli, i-win yessnen ad yeddu !)

La seule question qui demeure, au bout de combien de temps s’ouvrira-t-elle ? S’ouvrira-t-elle avant que l’ogre ne dévore celui qui, refusant l’oppression et l’injustice, va mettre sa vie en danger ?

Car, dans toute sa sagesse et sa détermination, il sait que la forêt, lieu où pullulent les ogres et les bêtes sauvages, finirait peut-être par avoir raison de lui et de ses espoirs de voir de nouveau la lumière briller dans sa cité. Il sait aussi que bon nombre de sages, qui l’avaient précédé, avaient péri pour les mêmes idéaux qui ont fait de lui un exilé sur sa propre terre.

Le combat est incertain et les chemins fort tortueux ; mais, il est dit, depuis la nuit des temps, que “Celui qui cherche la lumière finit toujours par la trouver” (Kra gwin yeggwven ar tafat, s ssber i-p-id ihella).

Comme le chantait si bien ma douce mère, Tawes Ouchivane :

Ô mon coeur, sois bon cavalier,

Ne chevauche pas le vent !

La jarre qui est pleine de miel,

Son ange gardien, c’est l’humilité !

Ceux qui arrivent au savoir et à la lumière,

C’est avec courage qu’ils ont les conquis !

Ay ul-iw, ili-k d-amnay,

Ur rekkeb ara f lhawa !

Lhila ixeznen t-tament,

AslaY ynes d nniya !

Kra gwin iggwden Yer tafat,

S ssber i-t-id ihella !

Idir ou l’espoir de vivre

 Mon père, Mohand Améziane Ouchivane : « C’est du miracle du Souverain Suprême et de la protection de nos Ancêtres et de notre terre que le peuple kabyle continue de perdurer malgré toutes les menaces auxquelles nous avions fait face… Et ce n’est pas fini ! » (Si tmeYlalt Ugellid Ameqqwran yakw de lYut n Salhin nneY yakw d wakal n lejdud i-wakken agdud n Tmawya mazal-it ibedd xas akken maççi d yiwen ushilef i’nqubel… Yerna mazal ar zdat… !)

 Ma grand-mère Ferroudja, dite Tayedjert : « Mon doux fils ! J’ai été répudiée par deux fois, car je n’arrivais pas à avoir d’enfant ! Quand, mon frère m’avait dit que l’on demandait ma main aux At Oufella – vous qui êtes des « libéraux » (Imserhen) (où les femmes sont mieux traitées), j’ai remercié Dieu et les Saints de m’emmener vers une famille où je mangerai au moins jusqu’à ma faim… J’étais déjà trop vieille pour avoir des enfants… C’est une braise qui continuera de consumer mon cœur jusqu’à ce que je rejoigne ma douce mère dans cet autre monde où j’oublierai (peut-être) le chagrin et la grisaille de ne pas avoir enfanté. » (A mmi hnini ! Bran-iyi-d ssin iberdan im’ur d-uriweY ara ! »

 Ma mère qui rapportait les paroles d’une de ses grandes tantes : « Quand j’ai fini par perdre mes deux premiers garçons… Ma grand-mère m’a dit : « N’aie pas peur, ma fille chérie, le prochain nous l’appellerons Yidir… Par la puissance des Ancêtres, il est temps que nous trompions la mort ! » (Asm’akken mmuten-iyi sin warrac… setti tenna-yi : « Ur taggwad, a yelli aâzizen, win i d-iteddun as nsemmi Yidir… S lâanaya Imezwura, a d-yass lwakud anda’ra nexdaâ lmut ! »

Idir/Yidir ! Pourquoi Idir ? « Survivre », pour conjurer le mauvais sort ; pour tromper la mort ! Beaucoup de ses fans (moi, compris) ne savaient pas que ce prénom est un « nom d’artiste ». Quand ma défunte mère entendit pour la première fois la chanson phare du chanteur (A Vava-Inouva), elle me demanda aussitôt « Quel est le nom de ce jeune chanteur qui chante si bien[1] ». Et en apprenant son prénom, elle me fit aussitôt la réflexion suivante : « J’espère que sa mère n’a pas été obligée de penser à lui donner un tel prénom ! »

Il est important de comprendre la symbolique d’un tel prénom, dont l’artiste s’était emparé avec la justesse et la détermination, pour ne pas dire le génie, qu’on lui connaît depuis plusieurs générations.

Idir (Yidir) est l’un des prénoms kabyles les plus courants. En prononçant Idir, selon la prononciation dite « à la française », nous sommes dans l’injonction qui fait appel au pouvoir divin de maintenir l’enfant en vie : Idir, « Reste en vie ! »

Dans la prononciation kabyle (Yidir), la mère inscrit déjà son enfant dans l’avenir, en coupant le verbe de sa particule modale[2] (ad) du verbe Yidir : ad Yidir « Il survivra » qui est donné aux enfants fragiles pour des raisons prophylactiques. Et l’on mettra en place toutes les actions et soins nécessaires pour que l’enfant faible et malingre ait un maximum de chances de survivre[3]. Afin que la phrase s’inscrive au passé : « Il a survécu » (Idder). Jadis, comme dans toutes les sociétés traditionnelles, la mortalité infantile était importante. Par ailleurs, beaucoup de maladies, tel le choléra, dont les Kabyles ignoraient tout, étaient importées par les soldats français. Et l’on devine alors, à l’aune de toutes les oppressions subies par le peuple berbère en général, et le peuple kabyle en particulier, pourquoi le chanteur s’était emparé de ce prénom comme nom d’artiste. Un prénom qui lui va si bien que même les proches, qui le connaissent et qui sont au fait de son vrai prénom, l’utilisent à son égard, tant ils pensent – comme tout un chacun – qu’il ne pouvait en être autrement.

 4 – Conjurer le mauvais sort…

 1 – Chanson pour Idir[4]

 Idir, grâce à qui nous avons chassé le mal, toi, dont l’étoile brille sans cesse !

C’est en prononçant ton nom que nous nous sommes endormis, Grandis comme grandit le sureau ! Le bien-être dans la maison s’est installé, sur les points culminants, tu iras courir librement ! Ta chanson est dans ton berceau, des premières lueurs de l’aube jusqu’à la tombée de la nuit !

Idir, si nous roulons la semoule, ce sera celle du blé dur !

Nous lui ajouterons du piment, ainsi qu’un quartier du meilleur taureau !

Ô Dieu ! Nous t’implorons ! Ô Saints, faites de lui un grand homme !

 Idir, semblable au fil de laine, pareil au crin de la jument sacrée !

Enfant qui éclaire les coins sombres de la maison, c’est en ton honneur que nous chantons ce poème !

Seigneur, nous comptons sur Toi ! Ô Saints, accordez-nous le pardon !

 Idir, semblable à la panthère, qui nous éclaire tel un fanal !

Toi sur qui ta mère chante, Anges soyez ses gardiens !

Ô tige portant la racine, accordez-lui une longue vie !

Idir qui nous donne à rire, la cité se met à la fête !

Nous t’avons veillé toute la nuit, pour faire face à l’imprévu,

Pareil au printemps qui s’épanouit ; les gens envahissent la maison.

 Ccna i Yidir

 A Yidir si nerfed lebla, A-win fi yezga yitri !

Isem-ik af tidmi nensa, Egmu i’gegma wewri !

Lfal deg’wexxam iressa, Af Tezrut tazzla sari !

Tawenza di dduh yensa ! Si ssxem alma d-imensi !

 A Yidir ma-da neftel, A-neftel seksu g_irden !

Ad as nernu ifelfel, D-aftat uâajmi fi netkel

A Rebbi di laânaya-k, A Saddat tsebeddem lefhel !

 À Yidir ay asaru ! Ay inziz t_tegmart n rrsu !

Ay aqcic tasga ireqqen ! Fell-ak i d-neggwi asefru !

A Rebbi di laânaya-k ! A Saddat tegmaY laâfu !

 

A Yidir ay aYilas ! Yecrurqen iga lefnar !

A win fi tecna yemma-s ! A lmalayek d-aâssas !

A Tara yeggwin azar ! Essniwt-as acêal d-aseggwass !

Tafat a d-tecci gwemnar ! Alma yuYal d-aterras !

 A Yidir yefkan tadsa ! Taddart terna-d di lfuci !

Nâaaaer fell-ak i nensa ! Akken a-t refdes di kulci !

Amzun d tafsut mi tefsa ! Ssya w-ssya gren-d lYaci !

 2 – Comptine pour Idir

 Idir ! Idir ! Idir ! Idir ! Fanal qui entoure la maison !

Idir ! Idir ! Idir ! Idir ! Faucon qui habite le sanctuaire !

Idir ! Idir ! Idir ! Idir ! Aux lueurs de l’aube qui chassent la nuit !

Idir ! Idir ! Idir ! Idir ! Frêne sans cesse renouvelé !

 Tahjenjent i Yidir

 A Yidir ! A Yidir ! A Yidir ! À A Yidir ! Ay aggwes yeqqen wexxam !

A Yidir ! A Yidir ! A Yidir ! A Yidir ! A lbaz izedYen lemqam !

A Yidir ! A Yidir ! A Yidir ! A Yidir ! A ssxem iY ikksen îlam !

ÀA Yidir ! ÀA Yidir ! A À Yidir ! ÀA Yidir ! Taslent fi yezga wselqam !

Beaucoup de chansons d’IDIR sont un cri venu de la profondeur de l’histoire du peuple autochtone amazigh pour conjurer le mauvais sort. Il se sait continuellement menacé par un modèle culturel dominant et réifiant. À travers chansons et comptines, nous entendons ce qu’Idir a chanté sous le titre : « Le cri de l’éprouvé face aux ogres » (Tiyri b_wehlal zdat iwaYezniwen).

Dans le sens que le terme « appel » (tiYri) signifie « exhortation », « proclamation » et, plus encore, « un cri de détresse ». C’est, oserions-nous dire, l’existence de trop de symptômes primaires, à travers lesquels, l’on parviendra, peut-être un jour, à cette lumière dont le peuple berbère (amaziY) a besoin pour regarder vers l’avenir afin de mériter pleinement son nom de « peuple d’hommes libres » (ImaziYen).

 5 – Idir – Yidir ou la vie, tout simplement

 Comptine pour enfant : « La fête est dans la maison ! Mon frère vivra ! Ma mère sera heureuse ! La maison aussi ! Il occupera une place à l’Assemblée ! Mais aussi aux champs ! Mon frère vivra ! Il aidera mon père ! Il grandira à nos côtés ! Semblable au soleil à l’horizon ! Mon frère vivra ! Ma mère sera heureuse ! Mon frère vivra ! Ma mère sourira ! »

Idir (Yidir en kabyle). Idir ! Signifie « Vis ! » ou plus exactement « Survie ! » Alors que Yidir, délesté de son affixe verbal (ad), signifie « Il vivra ! » (Ad Yidir !)

Cette action prophylactique n’est qu’une volonté de protéger par le prénom l’enfant qui va naître. De ce fait, Idir est un prénom qui est donné par les parents pour conjurer le sort et éloigner la mort qui rôdait autour du peuple kabyle en butte aux famines, à la guerre et autre catastrophe (comme l’exil) qui infligeaient une surmortalité importante à la gent masculine de la société kabyle[5].

Ceux qui auront échappé aux guerres étaient happés par l’exil où ils étaient souvent emportés par des maux dont les autochtones kabyles n’avaient souvent pas de lexèmes pour les désigner. Aussi, est-ce pour cela que dans cette langue première, l’exil signifie également « tombeau ». Et la poésie féminine plonge ses racines dans les mots et les chants maternels où elle demande au Souverain Suprême (Agellid Ameqqwran) de protéger son enfant. « L’étude de la structure temporelle de la conscience féminine va dans le sens d’une action orale, évidente et absolue, dont le but avoué, et chanté à voix haute, est de protéger la société des hommes, sans laquelle la société des femmes serait dépourvue de présentification[6] ».

Par conséquent, Idir était un prénom dont les pouvoirs mystérieux et prophylactiques devaient protéger le nouveau-né mâle. Et comme chacun sait, les filles sont beaucoup plus résistantes que les garçons[7]. D’où la surmortalité qui touchait davantage les garçons dans les sociétés traditionnelles. Prénommer un garçon Idir était donc une façon de lui promettre d’échapper à la mort. Bien évidemment, le fait que les Kabyles aiment ce prénom – très courant en Kabylie – n’est pas simplement dû au fait de lui promettre un avenir certain. Mais, tout de même, il nous apparaît important de dire un mot sur la symbolique qu’il représentait et qu’il continue de porter encore dans cette Kabylie, où les mères – porteuses de vie, de langue et de culture – savent que leurs garçons sont toujours menacés.

Menacés par la mort qui peut surgir de toute part, les hommes sont aussi voués à l’exil. Autrefois, c’était juste pour faire vivre leur famille. Pendant la colonisation, c’était pour combattre le colonisateur français. Mais, à l’indépendance de l’Algérie, les jeunes kabyles de la génération d’Idir devaient faire face à une « autre mort » (taùùmeppant nniven). Celle à laquelle le modèle culturel dominant, le modèle arabo-islamique, vouait le peuple amazigh et notamment le peuple kabyle.

Nous voyons donc que nous sommes toujours dans l’analyse faite par le sociologue Joseph Gabel[8]. Après avoir échappé à la mort naturelle, l’enfant berbère est toujours menacé par un modèle politique tyrannique qui va nier son existence à travers toute l’Afrique du Nord[9].

[1] Le soir venu – puisque les grands-mères et les mères kabyles ne racontaient les contes qu’à la tombée de la nuit – pour éviter, disaient-elles, d’avoir des enfants anormaux (bossus, chauves, teigneux, etc.). Le travail des champs d’abord ! Le dicton est là pour nous tenir éveillés : « Un peu pour la vie, un peu pour la mémoire ! » (Ciîuê i teôwiêt, ciîuê i telwiêt !) Ce soir-là, ma mère saisit l’occasion pour revenir sur la chanson d’Idir avant de nous replonger dans le récit ancien « Vava Ynouva et Ghrova » qui permit au poète Benmohammed de créer le magnifique poème, mis en musique et chanté par Idir, « A Vava Ynouva ».

[2] Ad est la particule modale de l’aoriste. Elle n’est pas exprimée devant les noms et les prénoms. Elle sert à marquer une insistance de ce qui va avoir lieu. Par ce prénom, la mère kabyle met en avant cette certitude que son enfant, prénommé Yidir, survivra ! Il en est de même des prénoms kabyles « Arabe » (Aârab), « Esclave » (Akli/Taklit), « Amar : amasser » (Aâmeô), « Arezki : Enrichir » (Aôezqi), « Ramadan : sagace » (Öemvan) ou bien encore « Chaaban : le Roux » (Caâvan) que l’on donne pour des raisons prophylactiques, pour conjurer le mauvais œil et le mauvais sort.

[3] Il existe aussi plusieurs berceuses où l’on relève le prénom Idir (Yidir). En tamazight, c’est l’impératif qui marque l’infinitif du verbe.

[4] De ma mère Tawes Ou-Chivane Bouzidi (1909-1992).

[5] On entend souvent la femme kabyle dire : « L’homme est précieux ! » (Argaz aâziz !) Et l’on comprend alors pourquoi les garçons étaient si souvent bien mieux traités que les filles. Ce qui n’a pas toujours été compris par les observateurs extérieurs et notamment les ethnologues français pendant la colonisation… Alors qu’il aurait suffi de constater qu’en moins de vingt ans (1830-1849), un tiers de la population masculine algérienne avait été décimée par l’armée française.

[6] Joseph Gabel, La fausse conscience, les éditions de Minuit, 1962, p. 109.

[7] Dans beaucoup de nos histoires, y compris celle de Vava Inouva – où la petite Ghrova n’avait pas peur d’affronter l’ogre –, « le sexe fort » est souvent représenté par la gent féminine, notamment les jeunes filles (Cf. La vache des orphelins, Histoire de Mzellam, histoire de Loundja, histoire de Tandella, etc., récits que j’ai transcrits dans mes différents ouvrages.)

[8] J. Gabel, La fausse conscience, op. cit.

[9] On ne dit plus « Afrique du Nord ». Nous sommes voués à subir le mot Maghreb qui signifie « Couchant » et « Occident » ! Son équivalent berbère, Tamazgha, est ignoré de tous, tout comme est ignoré le lexème ancien qui désigne la Kabylie : TAMAWYA ! C’est ce stade très élevé de l’aliénation que l’on appelle « réification »… Ce qui transparaît ou apparaît clairement encore à travers les expressions coloniales : »Petite Kabylie » et « Grande Kabylie ». Tant et si bien que nos détracteurs clament haut et fort – et sans doute à juste raison devant nos divisions et nos fourvoiements – que la Kabylie est une invention coloniale… Récemment, d’autres clament que c’est une invention turque ! C’est dire que la réification – stade ultime de l’aliénation – est un virus contre lequel il n’y a pas de remède… C’est ce que nous ont révélés les rejets et les médisances contre nos chanteurs, nos écrivains et nos poètes… Idir et l’illustre Aït Menguellat n’étaient pas en reste !!

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[1] Après arabisation et francisation, « Berbère » est devenu un exonyme méconnu des Anciens autochtones, à cause des transformations phonologiques qu’il a subies, il est utilisé en lieu et place du lexème d’origine kabyle Verver, seul terme connu et utilisé par les monolingues de Kabylie, alors qu’ils ignorent l’existence de son équivalent qui a subi le phénomène d’exonymie (cf. note 172). Ce qui a poussé les Berbères à utiliser davantage le terme Imazighen, qui revient en force et qui écarte toute ambiguïté.

[2] Ou Ghriva, dans d’autres récits ; ce que d’aucuns ont compris, à tort, avec le sens de « Exilée » (TaYribt). Cf. infra, note 2. Le prénom de la petite fille ne renvoie pas à l’exil, mais au « mur d’enceinte » (aYwrab) de la maison kabyle. Le lecteur comprendra peut-être mieux ce que ce prénom féminin porte comme symbolisme, lorsqu’on saura que la femme kabyle est désignée par la métaphore « Maison » (Axxam). Tenu par la bienséance et le respect porté à son épouse, le mari ne disait pas « ma femme », mais « ma maison » (axxam-iw). Il arrive même que ce dernier prête serment en utilisant les mêmes termes, « Par ma » maison ! » (Aheqq axxam-iw !)

[3] Chez les Kabyles, poésie et chant répondent à une même conception ; un poème ou un beau-dit s’y prête souvent à la musique. Tant et si bien qu’il est difficile de les séparer. Les enfants kabyles ont tous été bercés par des airs que leur mère entonnait lorsqu’elle voulait qu’ils s’endorment vite. Car, après les champs, d’autres travaux domestiques l’attendaient. Conter n’était pas seulement un plaisir, nos mères le faisaient malgré la fatigue et les travaux qui les attendaient fort dans la nuit, une fois que nous nous étions endormis…

Conclusion : 

Mon cher ami L’Hamid/Ydir, fils de Kabylie,

J’ai été heureux de t’avoir connu… J’espère que ce modeste ouvrage – parcouru la voix de ta douce mère et la mienne – par les Anciennes et les Anciens de ta tribu et de la mienne, de notre fédération (Tamawya), t’a donné satisfaction. Pour ma part, je suis fier de l’avoir écrit et mis à la disposition du public et notamment de la jeunesse kabyle pour qu’ils apprennent un peu ton œuvre magistrale et ton dévouement pour la langue et la culture de leurs ancêtres, les Imazighen… ce que la voix du Messager de Jugurtha a semer comme « Grains magiques » à travers le monde.

Tu as vécu en homme libre et tu as chanté la liberté en portant au loin le message de l’éternel Jugurtha… Sois en remercié et repose en paix, mon frère !

 


Responses

  1. Bonjour, c’est avec tristesse que je vous lis aujourd’hui, je suis Bretonne marié à un Kabyle (lui aussi s’appelait Idir) j’aime la musiqe Kabyle, je trouvais Idir formidable, sa façon d’expliquer avant ses concerts en français, car malheureusement tout le monde n’a pas la chance et l’honneur de parler Kabyle, sa voix merveilleuse et unique, Je partage sincèrement la douleur de ses proches, Il restera dans nos coeurs
    C’est avec beaucoup d »attention que je vous lis, vos lettres sont émouvantes, instructives, intéressantes merci de nous faire rêver…
    Une fidèle lectrice

    • Chère madame, Je vous remercie pour votre message qui me va droit au cœur. idir était, pour paraphraser le grand Kateb Yacine, « un maquisard de la chanson » ; ce grand musicien et poète nous avait permis, dans les lointaines années 70, de relever la tête davantage encore – face à la dictature de Boumediene – pour clamer notre amazighité, notre berbérité. Il a été le flambeau qui brûlait les rameaux de la haine, du racisme et de la bêtise ! Nous lui devons beaucoup ! J’ai eu le privilège et l’honneur de l’avoir connu ; j’ai eu l’infime honneur d’avoir écrit un livre sur lui… Mais, au fond de moi, j’entends toujours sa voix… Au fond de moi, il ne mourra jamais… Fils de l’éternel Jugurtha, il demeurera à jamais dans nos cœurs et dans l’histoire des Imazighen comme le vent qui chante dans la langue ancestrale des Imazighen. Idir n’est pas mort, j’entends toujours sa voix !
      Merci pour votre message !

    • Chère madame, Je pensais vous avoir déjà répondu. Mais, dans tous les cas, je vous remercie pour votre message qui me va droit au cœur. Car la Bretagne et la Kabylie ont des liens ancestraux. J’en veux pour preuve le grand nombre de mariages mixtes entre nos deux peuples. Avec tout le respect qui m’habite.

  2. Cher monsieur Allioui.
    De la premiere a la dernière ligne de cet essai, j’ai dévoré à grandes bouchées chaque mot et chaque pensée.Merci d’avoir, le temps d’une lecture, su nous transmettre leur magie.

    • Chère madame,
      Je vous remercie pour votre message. Idir demeure dans mon cœur, non seulement comme un ami très cher, mais aussi et surtout comme le défenseur acharné de notre histoire, de notre langue maternelle et de notre désir de continuer à vivre comme tous les peuples autochtones qui ne demandent qu’une chose : qu’on leur reconnaisse le droit à leur terre, leur histoire, leur culture et leur langue.

  3. Hommage vibrant et plein de sensibilite pour un Ami qu on vient de perdre , evocation de souvenirs et d une complicite meme au-dela de l abscence .
    Merci Youcef pour toutes ces donnees sur ce patrimoine millenaire chante par Idir , et qui continuera à transcender le temps pour se transmettre aux generations à venir .

    IDIR -as yefou Rebbi – restera l exemple de la force tranquille , de l espoir recouvré pour pérenniser notre langue kabyle et notre culture berbere .
    Merci Youcef pour cet hommage qui nous parle car , vous aussi , vous etes une source intarissable de nos Origines qui renaissent de façon magique sous votre plume !
    Qu il repose en paix à present , Il a accompli une tres belle Mission sur terre .
    Il restera dans present dans notre memoire !

    • Ma chère Zohra,
      Idir est un compagnon de route depuis les années noires des années 70 où il nous était difficile de parler dans notre langue maternelle… Nous étions sans cesse repris par cette phrase en arabe : « Parle dans ta langue ! (Ehder b_llught-ek…). Ce qui signifie que nous devions parler en arabe !
      Idir est venu avec sa musique et sa voix sublimes nous aider à sortir la tête de l’eau où le système arabo-islamique voulait nous plonger jusqu’à l’étouffement, jusqu’à la mort. Idir représente ce soleil qui éclaire la terre amazighe de ses rayons de liberté et d’amour. Idir n’est pas mort… J’entends toujours sa voix ! Que le Souverain Suprême l’accueille en son jardin ! A-t Ig Ugellid Ameqqwran di Tgemmi-s !

  4. A Dda Yucef
    Votre texte est pour moi le plus bel hommage rendu a notre Idir. Vous decrivez magnifiquement les raisons pour lesquelles, ce monsieur est plus qu’un chanteur pour notre culture millenaire.
    J’en profite pour vous remercier pour votre travail de qualite et de tout ce que vous apportez a la culture Kabyle. Prenez soin de vous.
    Ar tufat

    • Chère Djedjiga,
      Je vous remercie infiniment pour vos encouragements. Cela me conforte dans ce que je fais bien modestement.
      Avec tout le respect qui m’habite.


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