Publié par : youcefallioui | octobre 3, 2020

Pour vous, mes enfants… et les enfants amazighs – Votre Histoire et votre vie sont portées par votre langue : Tamazight.

LA LANGUE MATERNELLE AMAZIGHE

UN JARDIN DE BONHEUR ET DES SAVOIRS ANCESTRAUX

Tameslayt tamazight, Taqwbalt n zznaf yakw d timusniwin (n) Imezwura

« La langue tue et ressuscite » (iles ineqq iêeggu) (dicton kabyle)

1961 – Je faisais mon entrée à l’école « française ». Un jour, j’étais sauvagement battu par un instituteur français (militaire) alors que je – parlais kabyle pendant la récréation… Le soir venu, j’entends mon père qui dit à ma mère : « Ô fille de noble ! Raconte-leur la vache des orphelins. » Ma mère lui répondit : «  Fils de noble, je suis tellement fatiguée ce soir… après ce qui vient de se passer… ».

1962 – Ce fut l’indépendance de l’Algérie : Je fus frappé pour la même raison par… Un instituteur arabe…

La guérison de l’aliénation par le conte…

Mon père lui dit alors : « Justement, c’est pour tout ce qui vient de se passer… Les enfants ont besoin d’entendre des contes… Je leur raconterai après « Le mythe de la langue » (Izri g_iles). »

Ce soir-là, le conte « La vache des orphelins » (Tafunast Igujilen), porté par la voix douce et sublime de ma mère, me consola des horreurs de la journée.

Le mythe et le conte, exorde d’une autre interprétation :

Quand j’ai eu l’infime honneur de rencontrer mon historien préféré, l’immense Charles André Julien, au sein du « G.E.R.M.[1] » ; j’étais fort étonné quand il me demanda si je connaissais un mythe kabyle à lui raconter… Alors, aussitôt, « Le mythe de la langue » (Izri g_iles) me vint à l’esprit…

Le mythe de la langue – Izri g_iles

Dans le mythe appelé « le mythe de la langue  » (izri g_iles), un fou provoqua la mort de tous les enfants d’une cité kabyle à cause d’un mensonge : en leur racontant que le paradis était en bas du ravin qui se trouvait à la sortie du village. « Au paradis, leur avait-il dit, il y a même des oranges en été et du raisin en hiver ! Pour y accéder, il faut sauter du haut du ravin. Je l’ai fait plusieurs fois dit-il encore en agitant sous leurs yeux écarquillés une grappe de raison précoce  ».

Les enfants crurent à ses paroles. Ils coururent vers le ravin et  s’y jetèrent tous du haut. Aucun ne s’en était sorti. L’assemblée s’empara de la gravissime affaire et condamna le fou à la peine de mort. Mais, comme il était de coutume dans l’ancien temps, l’Assemblée des femmes devait entériner la décision des hommes. Le sage du village dit à l’assemblée : «  Non ! Puisque c’est sa langue qui est la cause (de la mort des enfants), il faut que vous lui coupiez la langue ! »

L’Assemblée s’inclina. On coupa la langue au fou. Fou de douleur, il courut jusqu’au ravin et s’y laissa tomber de l’endroit-même où les enfants partirent pour toujours.

Sans enfants, le village n’était plus le même. Plus de cris de joie ni de vacarmes joyeux qui remplissaient la cité. Il n’y subsista qu’un silence qui rappelait sans cesse l’absence de ces derniers. Les habitants décidèrent alors d’abandonner leur village …  

Un jour de printemps, la vieille, qui avait décidé de la sentence à infliger au fou, revint au village et retrouva les enfants, qui étaient morts, en train de jouer sur l’aire de jeu du village. Elle fut bien étonnée de ce qu’elle voyait. Elle s’avança et leur dit : « Vous êtes revenus, les enfants ? Vous n’êtes pas morts ! ? » Les enfants lui répondirent en chœur : « Nous sommes revenus, nous ne sommes pas morts ! » La vieille leur dit : « Et le fou, où est-il ? » Les enfants lui dirent : «  Lui, il ne peut pas revenir  ». La vieille leur dit : « Pour quoi le fou ne peut-il pas revenir ? »

Les enfants lui répondirent encore en chœur : « Parce que lui, il a perdu sa langue ! »

La protection du mythe est pareille à celle du lion !

Mon père : « C’est par le conte et les traditions orales que les Kabyles et les Imazighen, en général, pourront maintenir et développer leur langue ! Chaque père, chaque mère doit apprendre et faire réciter des contes à ses enfants. C’est la seule école qui est capable de maintenir notre langue… 

 La langue véhicule le mot et permet à la parole de perdurer. Elle véhicule la sagesse, le savoir et la science ; l’amour, la solidarité. Elle permet la vie, la nôtre. Sans la langue, c’en est fini de la confédération, de la fédération et du peuple kabyle. Imagine-toi un instant : tu te lèves demain matin et tous les Kabyles ne parlent plus kabyle ! C’est ce cauchemar qui commence, mon fils ![2] »

Aujourd’hui, des enfants kabyles meurent pour leur langue, pour notre langue. Chacun de nous doit veiller à ce qu’il va dire, à ce qu’il va écrire. Chacun de nous doit se souvenir de ce dicton qui dit : « la langue c’est la vie » (iles t-tudert).

Sans sa langue, le peuple berbère est un chef-d’œuvre en péril. Nous arrivons à un stade de dés-acculturation où la majorité des Kabyles connaissent, par exemple, le sens du verbe français « essayer » ; mais ils ignorent le sens du verbe kabyle seyyi – qui signifie « décider » – qu’ils confondent souvent avec le premier ! Même les géminées ne sont plus maîtrisées par les kabylophones ! On aurait bien ri, si ce n’était point dramatique de tomber sur des confusions comme els/elles, iger/igger, iga/igga !!!

Nous savons que ceci est dû  à l’absence de la langue amazighe à l’école. L’aliénation linguistique est un état d’étouffement sournois de tout le peuple amazigh.

En 1871, lors de l’insurrection kabyle, les militaires français tenaient pour responsable de la révolte, les Kabyles de la Soummam, des Babors et de la Médjana[3]. Les initiateurs étaient le Ckeikh Aheddad de Seddouk et Mohand Aït Mokrane des Aït Djouad (Mokrani) tous les deux natifs de ce qui deviendra, à partir de 1871, « la Petite Kabylie ».

Dès lors, la Kabylie fut divisée en deux, en privilégiant par la politique éducative – ouverture de l’école française – et la production ethnologique et scientifique, la Kabylie du Djurdjura occidentale appelée « Grande Kabylie ». Le Djurdjura oriental et l’Akfadou et la Soummam étaient considérés comme faisant partie de ce qui était appelé « La Petite Kabylie[4]». Les anciens disaient : « On ne peut couper le Djurdjura en  deux ! » Mais, ils ignoraient que l’aliénation est un mal rampant que l’on ne voit pas entrer en/dans Soi. 

Tout en menant une politique berbère de façade, les Français introduisaient massivement la langue arabe, jusque dans l’onomastique et la toponymie. La majorité des noms de famille kabyles et berbères ont été arabisés. Un seul village en Kabylie a encore conservé le nom kabyle de « rivière » ! Tous les fleuves et les rivières kabyles – Ighzer et asif –  sont devenus des «oueds» ! Les préfixes indicatifs marquant la berbérité des noms propres –  At – I – Aw – Ou – Ta – Ti – sont remplacés par leurs équivalents arabes : S, ben, bent, beni, ould, oulad

« Les  «bureaux arabes » aidèrent hardiment à cette œuvre néfaste de déberbérisation systématique des villages insurrectionnels. Commandés par des officiers français, ils maintenaient leur influence pernicieuse au moyen d’un système de vol organisé et au moyen des révoltes qu’ils provoquaient habilement afin de mieux mener expropriations, razzias, rapts et assassinats[5]».

Une politique coloniale volontariste a permis, entre 1830 et 1962, l’arabisation de nombreux  villages berbères, en Kabylie et dans les autres régions berbérophones de l’Afrique du Nord. Il est un fait significatif : l’introduction du français s’accompagnait automatiquement de celle de l’arabe !

«Nos officiers et nos administrateurs ont toujours considéré qu’il convenait de parler arabe à tous indistinctement en Afrique du Nord. Certains esprits ancrés dans l’antique formule orientaliste parlent d’un stade d’arabisation, première étape civilisatrice préconisée à l’usage des peuplades primitives. Ce n’est qu’après cette étape que la population berbère devrait apprendre le français[6] ».

De l’école française, voici ce qu’avait écrit Malek Ouary :

 « Mon entrée à l’école française a revêtu pour moi un caractère singulier : on m’y envoyait en quelque sorte pour y désapprendre ma langue afin de ‘m’initier à une autre ; tant et si bien que dès que j’ai pu balbutier un peu de français, on m’a interdit le kabyle dont l’usage était sanctionné comme une inconvenance, une faute[7] ».

Avec quelques  années de retard, à cause de la destruction de notre village et de tous les villages des Awzellaguen, j’entrais à l’école française à l’âge de 11ans et demi.  Le premier jour de ma scolarité fut pour moi un drame dont j’ai  mis longtemps à me remettre. Mon camarade Hamid, qui était « élève du jour », crut bon de m’avertir que le kabyle était interdit dans l’enceinte de l’école. A la récréation, l’instituteur lui remit trois craies aux couleurs de la France. Habituellement, il avait une quille qui portait les couleurs du drapeau français. Un élève avait dû la subtiliser !

Ce matin-là, il pleuvotait quand j’avais jeté les trois craies que venait de me refiler Hamid : j’étais en train de parler à un autre camarade qui me disait doucement : « Arrête de parler en kabyle, c’est interdit ! » «Mais, lui rétorquais-je, avec quoi d’autre veux-tu que je te parle, puisque je ne connais que le kabyle ! »

Monsieur Galy me vit écraser les trois craies, en les enfonçant rageusement dans la boue.  De retour en classe, il demanda à Hamid : « Où sont les trois craies que je t’ai  données ? » Hamid pointa un doigt tremblant sur moi. Monsieur Galy se saisit d’une planche et m’intima l’ordre de tendre les mains. La planche était parsemée de petits clous qui me déchiraient la peau à chacun des coups qu’il me portait tout aussi rageusement que j’avais écrasé les craies ! Et il me dit en ricanant : « Que le petit sauvage de la Soummam tende sa main ! Je vais lui montrer ce que c’est que de désobéir aux ordres de son maître ! »

Je quittais l’école les mains en sang. La première réaction  de ma mère était de me  dire : « Il ne faut pas que ton père voie ça ! » Et le voilà justement qui « remplissait la porte », comme on dit en kabyle ! J’avais porté instinctivement les mains derrière le dos. Il me vit et dit en souriant : « Qu’as-tu volé comme ça, Vousvous[8], mon fils ? » Je demeurais muet en fixant ma mère du regard. Intrigué, mon père passa derrière moi et me prit les mains. « Qui t’a fait ça ! ? », dit-il dans un cri. La mort dans l’âme, je balbutiai : « C’est le maître, monsieur Galy ».

Mon père suffoquant de colère disait tout haut en quittant la maison : « Il en fait encore des siennes, ce Galy ! ? Mais, moi je ne m’appelle pas Si Tahar At Mohand[9] !  Moi, je suis un Achivane de noble lignée et la mort viendra un jour ! » Il prit une canne et une hache et sortit d’un pas décidé vers Ighzer Amokrane. On racontait que mon père avait trouvé les instituteurs en train de jouer au volley, quand il avait bondi sur monsieur Galy et lui porta un coup de canne et de hache. Cela aurait pu être dramatique pour mon père, car la plupart des instituteurs étaient des militaires encore en service.

Il se retrouva en prison.

Bien heureusement, le directeur, monsieur Georges Rabaud, était directeur de l’école.  C’était un ancien officier français en retraite que mon père appelait « L’homme d’honneur [10]». Il fit sortir mon père de prison. Une fois dans son bureau, il l’invita à raconter ce qui s’était passé.

Par la suite, monsieur Galy et monsieur Robinet, deux racistes notoires, n’osèrent plus porter la main sur nous pour motif « a parlé en kabyle à l’école ». Mais, ils s’arrangeaient pour trouver d’autres prétextes pour battre sauvagement les enfants ! De retour à la maison, mon père me réconforta en disant : « Un jour, l’Algérie sera indépendante : tu apprendras le kabyle à l’école ! »  J’étais également persuadé de la chose !

1962 – indépendance de l’Algérie

Fellag : « L’Algérie a eu son indépendance, mais ceux qui gouvernent ont perdu le mode d’emploi ! »

Peu d’années après ma mésaventure avec monsieur Galy, ce fut l’indépendance de l’Algérie. J’eus pour instituteur d’arabe, un maître syrien qui nous disait aussi : « Il est interdit de parler votre barbarisme à l’école ! » (MemnuԐ lbarbarism t_taԐkum fi lmadrasa !)

Je croyais faire preuve d’humour en disant à ma camarade de table, Zehra : « Avant c’étaient les Français, maintenant ce sont les Arabes ! » Celle-ci se dépêcha d’aller le répéter au maître ! Il vint vers moi et me gifla si violemment que je saignai de l’oreille droite et j’avais l’œil droit brouillé.

Je sortis de la classe en le traitant de tous les noms. Il a fallu l’intervention d’un instituteur kabyle pour que je lâche les pierres dont je m’étais rempli les mains pour me venger.

J’ai relaté l’anecdote à mon père en me  gardant bien de lui dire que j’ai été giflé. Quelques années après, Il s’était mis dans la tête que je devais écrire en kabyle : « Ecris ce que tu peux en kabyle, tes enfants le trouveront » (Aru ayen i-wi tzemrev s teqvaylit, arraw-ik a-t-id afen !) Quelle ne fut pas ma joie quand, arrivé au Collège, le professeur de français demanda un jour : « Lequel de vous peut m’écrire un conte kabyle ? » Personne n’osa lever la main. Ce que je fis. Et, sous la dictée en kabyle de mon père, j’ai transcrit le premier conte kabyle à l’âge de 15 ! »

DU PRINTEMPS NOIR 2001 – TAFSUT TABERKANT

Des années ont passé et il sentait bien ce mur  fait de mépris et de haine contre lequel les jeunes Kabyles – dont moi-même – avaient buté en faisant nos études, dans des villes arabophones, et  notre service militaire[11].

Depuis l’indépendance, l’interdiction du berbère à l’école et dans les lieux publics est devenue systématique. La révolte de la jeunesse kabyle en 1980 a été provoquée par l’interdiction d’une conférence sur la poésie kabyle ancienne[12] que le chantre de la culture berbère, Mouloud Mammeri, devait donner à l’Université de Tizi-Ouzou.

Aujourd’hui encore, il faut se battre pour donner un prénom berbère à son enfant. Les gendarmes, les policiers et les douaniers apostrophent avec violence et mépris le berbérophone qui cherche en bégayant quelques mots de français à mélanger au berbère pour se faire comprendre, avant de s’entendre gueuler dessus : « Parle dans ta langue : l’arabe ! » (Ehder b_llught-ek, el-âarabiya !)

« L’atrophie culturelle et intellectuelle qui sévit au Maghreb – en particulier en Algérie – est le résultat direct des multiples anathèmes prononcés depuis les indépendances : exclusion de la berbérité bien sûr, mais aussi disqualification symbolique de la langue française qui est pourtant, qu’on le veuille ou non, une donnée enracinée au Maghreb et l’un des vecteurs de notre mémoire et de notre culture[13] ». 

Depuis 1962, les Kabyles, et les berbérophones en général, font face quotidiennement à un système négateur qui les plonge dans l’irréel. Ils vivent un  conte, un mauvais conte, où le merveilleux fait place à un cauchemar. Au tribunal, ils sont obligés de payer des interprètes pour exposer leurs doléances aux  juges ! Les plaignants s’adressent d’abord à un interprète, lequel traduit à un avocat – parfois berbérophone ! –  qui se tourne  vers le magistrat pour lui traduire en arabe ce que ce dernier peut avoir très bien compris par ailleurs, quand il est lui-même berbérophone ! 

Les Kabyles qui dépendent administrativement de la préfecture (wilaya) de Sétif vivent cette agression d’une façon innommable. Le sigle injurieux[14] dont certains « arabes » les affublaient montre, encore une fois, que l’aliénation linguistique – des Berbères arabisés – peut conduire au seuil de l’intolérable ! Mon ami et maître Joseph Gabel, spécialiste de l’aliénation, me disait : « Perdre sa langue d’origine est une tragédie qui conduit au stage le plus ultime de l’aliénation : la réification ». 

Au Maroc, les Imazighen, pourtant majoritaires,  ne sont pas mieux traités ; bien au contraire ! L’officialisation de la langue amazighe se passe un tant soit peu mieux qu’en Algérie ; mais, il y a tellement de choses encore à faire ! Les Berbères sont toujours étrangers sur leur propre terre ! 

En Libye, l’emploi du mot « Taneffousit » (parler berbère libyen) était prohibé par le dictateur libyen, qui interdisait aux femmes berbères même de chanter dans leur langue même pendant les fêtes familiales[15] ! «Là où la différence fait défaut, c’est la violence qui menace [16]».

«L’exacerbation du conflit et l’accentuation de la cassure avec un Etat algérien qui cultive l’exclusion et l’oppression[17] » sont la cause première des  révoltes kabyles.

Dans le conte « Les chasseurs de lumière[18] » (Iseggaden n tafat), c’est un enfant qui s’élève, au péril de sa vie, contre le tyran qui empêchait le peuple de voir le soleil. Dans sa lutte, il rencontra un vieux sage qui fit appel aux chasseurs de lumière. Le drame de la négation culturelle conduit à toutes les vexations et les dérives. Aujourd’hui, des enfants kabyles acceptent de mourir pour qu’on arrête de les réifier, pour que leur langue continue de vivre. L’aliénation linguistique conduit à un état de réification du Soi. Prendre conscience de cet état provoque un sentiment d’injustice tel qu’il conduit à la révolte. En être inconscient, on vit dans la peau de l’autre.

Mon père répétait souvent : « On ne peut vivre dans la peau d’un autre : si on est plus mince et plus petit, il y aura du jeu ; si on est plus gros et plus grand, on meurt étouffé ans cette peau trop étroite pour nous ».

 « L’état d’aliénation conduit à un état de folie permanente[19]». Quand cet état d’aliénation linguistique s’insinue insensiblement, inconsciemment, les dégâts causés sont irrémédiables.

Comment en terminer avec ce déni de tout un peuple qui subit, sur sa propre terre, l’aliénation culturelle et linguistique ? Comment en terminer avec la barbarie et la tyrannie des mots ? Comment s’en sortir de cette situation où les mots d’une langue érigée en dogme, en discours originel et divin, sont employés pour tuer d’autres mots, d’autres langues : d’autres peuples ?

« La question est alors de savoir si le pouvoir d’Etat en Algérie est ou non susceptible de connaître une transformation démocratique dans laquelle les berbérophones pourraient trouver une insertion acceptable, permettant leur survie en tant qu’entité culturelle[20] ».  Nous attendons toujours qu’un président « ose » enfin s’adresser à nos vieilles mamans dans leur langue : pour qu’elles comprennent enfin ce qui se dit et ce qui se trame autour d’elles !

Ces derniers temps, un relent de racisme de la part de certains arabophones contre « leurs frères » amazighophones faisait froid dans le dos !

Il est temps que l’Etat algérien enseigne aux Algériens qu’il n’y a pas de langue d’origine divine et des langues d’origine profane, agreste. Toutes les langues – dites et écrites – sont le fait de l’homme : des trésors de l’humanité qu’il faut respecter, sauvegarder et développer. C’est en faisant en sorte que tous les Berbères – berbérophones, arabophones et francophones – se réapproprient sereinement leur berbérité (leur amazighité), la culture et la langue de leurs ancêtres – le tamazight – que l’Algérie et les autres pays d’Afrique du Nord (Tamazgha)  participeront à cette œuvre la plus sublime de l’humanité, le langage universel, le langage humain.

« Le Maghreb, en se réconciliant avec lui-même, en s’acceptant dans sa complexité et sa diversité, peut être lieu de création et d’épanouissement [21]».

« Couper la langue, c’est couper la vie[22] ». Aucune matérialité n’est aussi sacrée aux yeux des Kabyles que leur langue. «On peut payer d’un poème une dette[23]». Elle seule peut sauvegarder le message sacré des ancêtres. Elle seule peut témoigner et défendre la terre que ces derniers leur ont laissée en héritage[24]. « Peu de paysans, plus que le paysan kabyle sont attachés à la terre maternelle…Le mythe est tout naturel à ses hommes simples et vrais[25] ».

Dans la mythologie kabyle, l’ogresse fut à l’origine de la guerre[26]. Elle se faisait passer pour la Mère du monde et sema la zizanie entre les différents peuples de la terre. Et pendant que ces derniers guerroyaient entre eux, elle profitait pour accaparer leurs biens.

Il n’est  donc pas difficile de comprendre pourquoi ceux qui gouvernent  par la force sèment la zizanie entre ceux qu’ils oppressent. Qui ne connaît pas cette vieille formule : « Diviser pour mieux régner ! » Semer le mensonge pour mieux étendre la manipulation et la division. « Le rôle que joue le menteur est un rôle extérieur à son personnage, un rôle aliénant » (Joseph Gabel, la folie, op.cit.)

Où sont donc «les vieux sages » et «les chasseurs de lumière algériens » capables de dire : « Halte à l’injustice et au mensonge ! Non aux massacres des enfants kabyles qui demandent qu’on leur rende justice en instaurant le droit de s’instruire et de vivre dans leur langue maternelle ! »

Il ne s’agit pas ici de tuer tous les fous en leur coupant la langue, comme dans le mythe kabyle. Il s’agira de tuer la bêtise et le mépris de l’autre (hogra ou tamêeqwôanit) en instaurant entre les Algériens et les Maghrébins en général, de quelque région qu’ils soient, l’amour, le respect, la solidarité et la fraternité.

Parmi les histoires racontées par les Anciens, il en est une – une sorte de conte dans le conte – , qui vient fort à propos, dont le titre est fort éloquent : « L’oiseau révolté » (Afrux amnafeq). Le beau dit, dont il la fit précéder, est d’une cuisante actualité :

La vieille qui pleurait son fils avait dit :

Ô langue, passe par le cœur !

Tu rencontreras un autre

(Sinon) le langage riche de beaux dits

Si tu n’acceptes de tuer

On te tuera pour lui ! 

Que les esprits libres des contrées berbères s’opposent une fois pour toutes à cette nuit noire d’un autre âge !

Les Anciens kabyles disaient : « Un jour, notre terre lapidera tous ces dictateurs qui rendent nos pays insane et fou au point que sa jeunesse ne rêve que d’une chose : le quitter ! »


[1] Groupe d’Etudes et de Recherches sur le Maghreb, 1977, Paris.

[2] Ce matin de 1968, mon père s’était violemment disputé avec les gendarmes qui verbalisaient les gens parce qu’ils traversaient la route pour aller au marché. Incroyable, mais vrai !

[3] Emile Violard, Les villages algériens, 1870-1890, vol. II, Imprimerie administrative Victor Heintz, Alger, 1926, «L’insurrection de 1871 et les bureaux arabes », page 4 et suivantes.

[4] Non seulement, on s’est retrouvé avec une «Petite Kabylie » beaucoup plus vaste 6 à 7 fois la-dite « la Grande ». Ce découpage artificiel eut pour effet néfaste l’isolement de certaines confédérations et, par voie de conséquence, l’arabisation de plusieurs villages kabyles prisonniers de Sétif ! 

[5] Ibidem.

[6] Le Glay, L’école française et la question berbère, Direction générale de l’instruction publique, des beaux-arts et des antiquités, Rabat, 1921, page 11 et suivantes.

[7] Malek Ouary, Poèmes et chants de Kabylie, Librairie Saint-Germain-des-Prés, 1974, pp.13-14.

[8] Surnom  qu’il avait emprunté au héros du conte « Les chasseurs de lumière » (Iseggaden n tafat).

[9] Père de mon ami Anki Madjid qui eut droit au même châtiment que moi.

[10] M. Rabaud avait notamment transformé la prison d’Ighzer Amokrane en classe pour les «retardataires » comme moi. C’est lui qui m’offrit mon premier livre (Les fables de la Fontaine) et qui m’avait appris à lire. Il m’avait surtout réconcilié avec la langue française.  Ce fut un homme bon et juste. Lui et sa femme respectaient beaucoup notre langue et notre culture. Les matins pluvieux, madame Rabeaud nous attendait devant le portail avec une grosse serviette pour nous essuyer la tête avant de nous inviter à rejoindre notre classe ! Son merveilleux souvenir me revient souvent, comme le chant de ma mère, comme une douce mélodie !

[11] Mon ami Belkacem Mouhoubi déserta par trois fois avant de mettre fin à ses jours !

[12] Mouloud Mammeri, Poèmes kabyles anciens, François Maspero, 1980.

[13] Salem Chaker, Berbères aujourd’hui, L’Harmattan, 1989, p. 43.

[14] P.K.S.D.S. : « Petits Kabyles Sous Domination Sétifienne » ! 

[15] Il faudrait une encyclopédie pour relever toutes les vexations dont souffrent les Imazighen. La détermination des Archs kabyles s’inscrit aussi contre toutes ces monstrueuses atteintes à la dignité des Kabyles et des Imazighen en général. Dommage qu’elle soit porté par quelques ahuris, tel un certain Bélaïd Abrika qui n’avait rien compris l’essence-même du Mouvement. Ce fut une proie facile pour OuYahia, le premier ministre kabyle nommé par Bouteflika pour faire revenir les jeunes révoltés au bercail, alors que 130 d’entre eux ont été massacrés à l’arme de guerre par  les gendarmes algériens : ce fut « le Printemps noir » (Tafsut taberkant).

[16] René Girard, La violence et le sacré, Editions Grasset, 1972.

[17] S. Chaker, ouvrage cité,  p.  45.

[18] Y. Allioui, Les Chasseurs de Lumière – Iseggaden n tafat, éditions l’Harmattan, collection « Présence berbère », 2010.

[19] Joseph Gabel, Mensonge et maladie mentale, Editions Allia, 1995.

[20] Ibidem.

[21] Ibidem. p. 44.

[22] Une mère des Awzellaguen, dont on a tué le fils à peine sorti de l’enfance, dit : «Tendres tiges, les gendarmes fous leur ont coupé leur vie ! » (D-igwevman ilqaqen, ioadaômiyen imehbal gezmen-asen ddunnit nsen !) 

[23] Mouloud Mammeri, op. cit. p. 44.

[24] Il s’agit de la terre des ancêtres, la Berbérie (Tamazgha). D’où ce don de soi dès qu’il  s’agit de la défendre contre les envahisseurs.

[25] Il faudrait une encyclopédie pour relever toutes les vexations dont souffrent les Imazighen. La détermination des Archs kabyles s’inscrit aussi contre toutes ces monstrueuses atteintes à la dignité des Kabyles.

[26] Une version  a été recueillie par Léo Frobenius, Contes kabyles, tome 1.  Traduction de Mokran Fetta. Editions Edisud, 1995, pp. 51.52.


Responses

  1. Merci beaucoup ,thanmirth ahoudou ahounou fellak !

    • Azul a gma-ynu !
      Tanemmirt-ik i kecci ! Mebla yess-ek, yess-wen, wlac-iyi… Ur nettili !
      Ar tufat, lehna tafat fell-ak ! YA

  2. Il serait temps de nous faire part de votre connaissances des mythes kabyle que nous puissions renouer avec nos croyances et notre culture de manière complète

  3. Je travaille dessus mon cher Yani ! A cause de toi, je suis en train de travailler sur l’histoire d’Algérie et notamment de la Kabylie et le livre sur la mythologie ou la pensée de nos pères : « Les derniers guetteurs de vent ».

    A très bientôt et merci pour ton message !


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