Publié par : youcefallioui | mars 6, 2022

Ukraine ou les fantômes de la guerre… d’Algérie

En regardant ce qui se passe ces jours-ci en Ukraine, un ami me fait la réflexion suivante : »Celui doit te rappeler de mauvais souvenirs ! » Il n’en fallait pas plus pour que ma mémoire s’en aille bien des années en arrière, quand des ogres firent leur apparition pour détruire nos villages et nos maisons… Tuer nos frères qui osaient se révolter et défendre la terre des ancêtres, l’Algérie...

J’avoue que les cauchemars de cette période ne m’ont jamais quitté…

La nuit des ogres

Ma grand-mère : « L’ogre était là ; mais, personne ne le voyait. Il guettait Ssxam-Ssxam dans tous ses faits et gestes avant de se précipiter sur elle et de l’enlever !… Quand ses sept frères s’aperçurent de son enlèvement, chacun d’eux fut interpellé par sa mère… Que sais-tu faire, mon fils, pour pouvoir délivrer votre sœur des griffes de l’ogre ? Pour rassurer leur mère, chacun d’eux déclina ses capacités… « Alors, leur dit encore leur mère : « Ne revenaient pas sans votre sœur, sans Ssxam-Xam ! Sans elle, la lumière du pays et de la maison sera à jamais éteinte[1] ! »

Cela devait être un beau matin du mois printemps, du mois de mai 1958. Avant que « la nuit des ogres » ne vienne remplacer nos rêves par la terreur et l’effroi. Voici le récit résumé de mon père qui, en remontant de la Vallée de la Soummam[2], découvrait avec surprise l’atmosphère de ces nuits enchanteresses qui enveloppaient de leurs étoiles et de leurs récits toutes les maisons kabyles accrochées au flanc des nombreuses montagnes qui faisaient de cette « Province » un pays unique où les enfants jouaient et rêvaient bien plus – peut-être – qu’ailleurs, en d’autres contrées.

Après ce bonheur à l’état pur de nos contes merveilleux, nous nous étions affalés sur les nattes non loin du foyer dont nous sentions la douce chaleur. Nous dormions profondément ; car les nuits, « semées de contes comme le ciel est parsemé d’étoiles une nuit d’été », étaient longues et féériques. Nous étions loin de nous douter que nous allions passer du paradis à l’enfer ! Il faisait encore nuit, quand des bruits assourdissants nous parvenaient à l’entrée du village. Quelques minutes après, nous fûmes réveillés par des explosions qui se rapprochaient de plus en plus de nos oreilles jusqu’au moment où deux déflagrations nous faisaient sursauter de peur et mal aux oreilles ! J’entendis alors mon père dire, d’une voix grave et sourde, à ma mère : « Fille de noble, ce sont nos portes ! Habille-toi vite ! »

Il n’avait pas fini sa phrase que la porte du salon, où nous dormions emportés par la voix de ma mère, venait de sauter, d’exploser ! Emportés par la voix douce de la fée conteuse qu’était maman, nous tombions un à un de sommeil, affalés sur les nattes à même le sol ! Soudain, une explosion, puis deux, puis trois, et puis celle qui emporta la porte du salon nous déchira les tympans ! Anéanti par la peur, j’eus du mal à écouter mon père qui insistait pour que nous nous habillions rapidement. J’étais encore sous les couvertures quand, ouvrant les yeux, je vis des chaussures de militaires – des rangers – et un chien loup qui s’approchait de moi et que le militaire retenait en disant l’un des premiers mots que j’ai entendus d’un militaire français : « Doucement ! » Le chien s’arrêta de me renifler et ne me toucha plus.

Finis les rires autour des énigmes et le silence autour des contes merveilleux ! Non seulement, l’ogre n’a pas été tué ; mais, il nous tombait dessus avec ses frères ! Finis les énigmes qui provoquaient nos éclats de joie ! Finis les silences imposés par les récits enchanteurs de nos grands-mères et de nos mères. Finies l’innocence et la quiétude ! Finis les rêves des nuits enchanteresses ! Nous pensions que tout cela allait s’étendre toute une vie durant. Que le foyer magique au feu crépitant et chaleureux allait nous protéger de tous les malheurs et de toutes les calamités ! Nous étions loin de nous douter que nous allions soudainement quitter le monde de l’enfance et faire notre entrée, bien malgré nous, dans un monde où la noirceur du monde allait s’abattre sur nous comme une rafale de mitraillette qui nous emplissait de terreur ! Nous allions entrer de force, sans ménagement et avec une brutalité qui n’existait même pas dans les contes. Nous n’allions pas tarder à tomber dans la noirceur du monde dont notre mythologie nous avait mis en garde comme pour nous dire qu’il faut parfois croire à tout ce que nos ancêtres avaient voulu nous transmettre. Nous n’allions donc pas tarder à être précipités, jetés, dans ce mythe, dans « la noirceur du monde » ; un monde où tout se noircissait avant de tomber en cendres : hommes, femmes, enfants, animaux, oiseaux, arbres et végétations. Les étoiles ne brillaient plus… Elles lâchaient des cendres sur la terre, elles étaient éteintes… Un peu comme allaient s’éteindre nos vies.

Lorsque la vie s’était éteinte… restait Le courage !

Mon village ne sera plus… « Au bout de mon âge, Qu’aurais-je trouvé ?

Vivait un village, Où j’ai mal rêvé ! » (Louis Aragon)

« Mon fils, n’oublie jamais de dire et de répéter ce que nous avions subi pendant cette guerre… Pendant que d’autres s’étaient enfuis dans les villes et à l’étranger pour vivre dans la quiétude. Un jour, ils reviendront ; qui du Maroc ; qui de Tunisie, pour se faire passer pour des héros ! Nous ? Nous n’aurons que le silence et nos yeux pour pleurer… Mais, à cœur noble, ni le feu, ni la lâcheté ne peuvent l’atteindre ! »

La nuit où nous étions réveillés par les ogres

Nous étions toujours endormis quand, en pleine nuit, « les ogres » (iwa$ezniwen), défonçaient les portes. Ils pénétraient toujours tout aussi brutalement dans le salon avec leurs chiens, avant de fouiller toutes les chambres en basculant et en cassant tout… Ils marchaient à même leurs grosses chaussures noires sur nos couvertures et nos draps et sur nos affaires. Je me rappellerai toujours du visage grimaçant et méchant de celui qui pissait sur nos couvertures ! Cela nous choquait beaucoup plus que tout le reste… Nous préférions être roués de coups que de voir nos affaires souiller de cette façon ! Ils nous criaient dessus très fort en donnant des coups des crosses dans les côtes et à la tête de mon père ! Son sang coulait ; mais, il gardait son calme pour ne pas rajouter à notre panique. Tout comme mes frères et sœurs, j’avais mal au ventre par la peur. Malgré les coups, mon père faisait de son mieux pour nous rassurer. Il nous répétait sans cesse la même phrase : « N’ayez pas peur, les enfants ! N’ayez pas peur, les enfants ! » (Ur ttaggwadet, a tarwa ! Ur ttaggwadet, a tarwa !)  La main tendue vers arrière, vers nous, alors qu’il était poussé à coups de crosses et de pieds ! « Les ogres » nous criaient dessus tellement fort en continuant de donner des coups à mon père ; lequel, pourtant, se retournait vers nous, comme insensible à la douleur, pour nous rassurer. Il nous répétait la même phrase avec un pale sourire porté par ses beaux yeux bleu clair : « N’ayez pas peur, les enfants ! Je suis là ! N’ayez pas peur, les enfants ! Je suis là ! » ((Ur ttaggwadet, a tarwa ! Aqli da ! Ur ttaggwadet, a tarwa ! Aqli da !) 

Mon pauvre père ! Pensais-je déjà du haut de mes 8 ans : « Que peux-tu faire face à ces barbares !? » J’ai toujours eu beaucoup de peine et de tristesse pour mon père ; peine et tristesse à la mesure de la tendresse que je lui portais. Parfois, devant tant de souffrances qu’il essayait de cacher pour nous réconforter, je le considérai comme mon fils ! Mais, hélas, je ne pouvais le protéger, ni comme père, ni comme fils ! Les soldats étrangers – je sus par la suite que c’étaient des Français, ou plutôt des Roumis (Iôumyen)[3] –, nous avaient rassemblés sans ménagement – comme on rassemble du bétail – à coups de bâtons et de crosses de fusil… Les retardataires avaient droit aux coups de crocs des chiens… De beaux chiens pourtant ! Avec des gueules allongés et des oreilles dressées ! Ironie du sort ! J’apprendrai par la suite que ces beaux chiens au museau pointu s’appelaient « bergers allemands ! » Des chiens qui portaient le nom de gens qui avaient écrasé la France et les Français quelques dizaines d’années auparavant ! Le plus absurde, c’est d’apprendre, bien des années après, que mon père, comme beaucoup d’autres Algériens, fut parmi les volontaires algériens à s’être engagés dans l’armée française pour défendre la France ! Allez comprendre quelque chose dans cette histoire à perdre à jamais son sommeil… Quand vous savez que vous alliez probablement être réveillés par des explosions et des morsures de chiens appelés « bergers allemands » ! Nous fûmes rassemblés dans le bas du village, sur l’aire de jeux (Agwni). J’étais aux côtés de mon père dont je ne voulais pas lâcher la main. En criant toujours plus fort, les étrangers qui pointaient leurs armes sur nous décidèrent de séparer les hommes de leur famille. Quand mon père me lâcha la main pour rejoindre le groupe d’hommes de mon village, j’étais paralysé par la peur. Il alla se ranger du côté des hommes, et son pâle sourire ne réussit point à nous rassurer… Je sentis que la terre vacillait sous moi. La tactique, que nous revivrons bien souvent après cette matinée lugubre, sera toujours répétée : les soldats séparaient les hommes des femmes et des enfants. Souvent, certains d’entre eux ne revenaient jamais. Les larmes incessantes coulaient de mes yeux sous les yeux indifférents, presque moqueur, de mon frère aîné, Mohand Rachid dont j’admirai le courage.

Pendant que l’officier français scandait son discours, suivi de la traduction du harki à l’accent bizarre, je me collais contre une porte d’une maison dont la porte extérieure donnait sur l’aire de jeu… Une porte bleue de la maison des At Yahia. J’essayai de l’ouvrir pour me sauver ; mais, je ne pouvais quitter mon père des yeux qui me suivait du regard et d’un sourire fugace où je devais lire : « Courage ! Je suis là ! » Ce fut une matinée de printemps. Une matinée pleine d’horreur et d’effroi. Les oiseaux ne chantaient plus. Le cri des bergers ne se faisaient plus entendre. Ils étaient là, aussi tremblants que nous. Je regardais les gens de mon village dont je reconnaissais le visage. Grands et petits étions là à merci de ces « ogres », dont nous ne comprenions pas la langue. Les hommes qui la comprenaient avaient travaillé en France ou fait la guerre contre l’Allemagne pour la libérer !

Je regardais le ciel… il était d’une couleur rouge foncé qui rappelait le sang ! Et je me mis soudain à détester cette ogresse qui eut l’idée d’inventer la guerre. Je me disais que sans elle, nous aurions continué à vivre tranquillement et heureux dans notre petit village niché sur les hauteurs de la Vallée de la Soummam. Notre village était si grand et si beau perché sur les flancs boisés du Djurdjura du Sud. Ses ruelles étaient belles. L’eau claire coulait sans cesse dans ses rigoles. Mais, alors que je cherchais des yeux mon père, la langue des intrus me tira de ma rêverie. Le chef des étrangers s’avança et s’adressa à nous dans sa langue. Il criait si fort que nous en avions peur ! Un harki (aux accents étrangers) traduisait en kabyle. « Vous les Kabyles, vous avez décidé de nous combattre… des rebelles se sont réunis sous la protection des villages de votre « tribu » … Nous avons donc décidé de vous punir : Vous avez une semaine pour quitter votre village car nous allons le détruire ! Nous avons construit des camps de regroupement à Ighzer Amokrane, où vous devez vous y rendre sans vos animaux domestiques ! Toute personne surprise dans la Zone interdite sera passée par les armes !»

Dans tout ce que le harki avait traduit, je n’ai compris qu’une chose : que les Kabyles faisaient la guerre contre ces étrangers venus d’ailleurs : des militaires français ! Je n’ai pas vraiment compris le reste : qu’ils allaient détruire notre village ; qu’ils allaient détruire la maison où je suis né ! Celle qui conduisit mon père en exil, dans les mines du Nord – dans le pays même des envahisseurs ! –, pendant plus de 20 ans ! Celle qu’il eut tant de mal à mettre debout ! Elle était si belle et si immense que tous nos voisins admiraient. Après le discours de l’officier, il demanda si quelqu’un voulait prendre la parole. Comme d’habitude, mon père était toujours le premier et parfois le seul homme à répondre. Il leva la main pour prendre la parole, pour poser la question dans un français approximatif : s’il était possible pour les familles qui pouvaient de ne pas rejoindre les camps de regroupement : « Ceux qui peuvent rejoindre des parents ou des amis dans d’autres villages, auront-ils l’autorisation de le faire et de ne pas se rendre dans les camps de regroupement ? » L’officier français répondit par l’intermédiaire du harki : « Oui, les familles qui peuvent se rendre chez des parents dans les villages des tribus avoisinantes. » 

Nous voilà sans village et sans maison… Nous étions devenus des réfugiés !

Vous avez dit « la Guerre ? » Ne croyez pas !

1 – Sxamxam n’était en fait que l’allégorie qui désignait l’Algérie enlevée, occupée et martyrisée par les ogres – les soldats français – conte lesquels « les frères de Sxam-Xam vont se battre pour la libérer ! » Qui a dit que nos grands-mères étaient des incultes !?



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