Publié par : youcefallioui | mars 18, 2022

Akbou – La prison, entre la torture et l’apartheid

LA GUERRE D’ALGERIE ? NE CROYEZ PAS !

Ma mère, Tawes Ouchivane : « J’ai gardé d’Akbou comme une amertume qui me glaçait le sang… Je n’ai plus jamais aimé cette ville où l’on torturait nos maris et nos enfants jusqu’à les laisser pour morts ! » (Seg Weqbu, teqqim-ed Yur-i terzig i-yi gersen idamen… Wergin hemlen tamdint-nni anda ttmariten Irumyebn irgazen nneY d warraw nneY alma ggwden i lmut !).

« Chacun de nous a son histoire ; Et dans notre cœur à l’affût, le va-et-vient de la mémoire ouvre et déchire ce qu’il fût » (« Nul ne guérit de son enfance », Jean Ferrat, 1990)

Nous ne pouvions voir mon père… Il a été torturé la veille…

Un harki fraternel et compatissant ne voulait pas que nous, enfants, le voyions dans cet état…

C’était au mois d’avril 1959, j’avais presque 9 ans quand je découvris pour la première fois la ville d’Akbou, Mon frère Mohand Rachid, alors âgé de 12 ans, et moi avions accompagné ma mère pour rendre visite à mon père en prison. Il fut déjà arrêté et torturé plusieurs fois ! Nous prîmes le car pour faire la route vers Akbou, à 12 km d’Ighzer Amokrane. La distance était pourtant minime ; mais, nous quittions l’enfer vers une ville plus tranquille. Car, comme toutes les villes habitées par les Européens, les Algériens qui y habitaient bénéficiaient de la tranquillité que l’armée française accordait « aux Français d’Algérie ». La prison était sur les hauteurs d’Akbou. Nous nous y rendions avec beaucoup d’appréhension ; un nœud dans la gorge et un autre dans l’estomac ; notre cœur battant très fort et nos jambes étaient si lourdes. Des policiers habillés de bleu nous regardaient d’un air étranger : manifestement, nous étions fort différents des habitants de la ville. Ma mère avec sa robe kabyle qui ressemblait à un chiffon et nous, mon frère Mohand Rachid et moi, avec nos guenilles.

Enfin, nous fûmes devant le corridor. Un harki bienveillant et compatissant nous fit savoir que nous ne pouvions le voir : mon père ne s’était pas encore remis des tortures qu’on lui avait fait subir… La mort dans l’âme, nous quittâmes la prison pour redescendre en ville. La douleur était si forte que nous étions incapables de pleurer…  Nous étions perdus… Pour nous remettre quelque peu de nos émotions, nous nous assîmes sur un banc public.

Et pour en rajouter à notre malheur, une Française, une grosse blonde, qui habitait alors l’une des belles maisons qui donnaient sur la place d’Akbou, en face de la place de la mairie, ne devait pas supporter nos guenilles ! Elle sortit de chez elle en vociférant dans une langue que nous nous ne comprenions toujours pas. Elle agitait un balai en nous menaçant ! Nous avions bien compris que nous n’avions pas le droit de nous asseoir sur le banc public ! Nous étions des étrangers sur la terre de nos ancêtres !

Non loin, un policier regardait la scène en ricanant d’un air goguenard ! Manifestement, il prenait plaisir à la scène ! Nous quittâmes la place précipitamment de peur de recevoir des coups et de terminer au poste de police ! Sous un soleil de plomb, nous reprîmes en sens inverse les douze kilomètres qui nous séparaient de la maison (Ighzer Amokrane). Notre souffrance et notre tristesse étaient telles que nous ne sentions ni la fatigue, ni la douleur de nos pieds ; car nous étions pieds nus. Je pensais juste aux tortures que mon père avait dû subir pour que l’aimable harki en service ait conseillé à ma mère de nous éviter de le voir.

Vous avez dit tortures ? Chuuut !!!

Au cours de ce chemin de retour qui n’en finissait pas, la voix feutrée de mon père venait à moi… Quand il racontait déjà comment il avait pu tenir contre la torture que les soldats lui avaient déjà infligées. Il ne tenait debout que grâce à un sarcophage que le docteur Ali Ouadjhane lui avait fabriqué pour lui tenir le haut du corps qui s’affaissait dès qu’il l’enlevait… Il était grand… Il avait rapetissé !

J’ai repensé à lui… et les larmes coulaient tout seules sur mon visage et ma poitrine.

Six mois auparavant… Un soir, je l’entendais parler doucement à ma mère. Il chuchotait pour éviter que nous l’entendions : « C’est ton visage et celui de nos enfants qui me permettaient de résister aux tortures. Je crois que je tenais grâce à mon corps et non pas à ma tête. Dans ces cas-là, ce n’est pas la volonté qui me permettait de tenir ; mais, mon corps qui avait subi tant d’autres tortures… Je pensais à toi, aux enfants et j’avais vos yeux qui pleuraient en moi. C’est pour vos yeux que j’ai toujours résisté. Je criai ! Je mentais ! Tout en voulant mourir pour oublier ma douleur ; cette douleur qui paralyse le cerveau. Mais, ce sentiment de dignité que j’avais reçu des miens m’aidait aussi à tenir contre la torture. Je n’éprouvais pas de haine pour mes tortionnaires ; cette absence de haine m’aidait davantage encore. Seuls vos visages et vos yeux me soutenaient aussi à passer les jours et les nuits ; à supporter aussi les cris des autres prisonniers qui me déchiraient les oreilles. Je pensais à vous, rien qu’à toi et les enfants… Avant de plonger au loin dans mon enfance… Quand mon père me prenait sur ses genoux ».


Réponses

  1. Bonjour, est ce normal que je ne reçois plus de nouvelles, j’espère de tout coeur que vous allez bien


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